LA SOCIETE

TOME 3

***

LES APPAREILS

 

 
Illustration de l'édition originale (Paris, 1978)
Fouquet - Sacre de Charlemagne à Saint-Pierre de Rome


PROBLEMATIQUE - LES ARMEES

 

CHAPITRE 1

QU'EST-CE QU'UN APPAREIL?

 

1 -L'étude des appareils va permettre d'identifier de nouvelles structures sociales. Elle va donner plus de substance aux deux axiomes posés en tête de la recherche :

– LA société désigne les relations de toute sorte qui existent entre les hommes, partout où il y a des hommes.

– UNE société désigne l'ensemble des relations sociales observables dans le domaine régi par un État donné.

Son premier moment sera d'effectuer un inventaire détaillé des appareils qui furent ou qui sont en service dans les sociétés les plus diverses. L'inventaire achevé, le second moment de la recherche sera d'examiner les ensembles que composent les divers appareils aptes à coexister en une même société. On verra que ces ensembles peuvent être typifiés selon les propriétés fort distinctes qu'ils présentent et que les divers corps d'appareils nouent des liens électifs avec les diverses formations économiques définies au tome 2. Au terme du présent tome, chaque société singulière sera devenue définissable par un système Formation économique + Appareil(s) grâce auquel l'étude des classes sociales deviendra accessible.

L'étude des appareils ouvre l'accès à l'idéologie et au pouvoir, tout en rendant intelligible la plupart des "ombres portées" aperçues dans l'instance économique. En effet, comment aborder l'Etat et le pouvoir sans détours ? comment comprendre quelque chose au jeu énorme et discordant des discours proférés en société, si l'on n'est armé, au préalable, de multiples repères ? C'est par les appareils que va être opéré le détour indispensable, car en servant l'Etat ou en portant et colportant les activités idéologiques les plus diverses, ces administrations, ces institutions, ces organismes divers sont directement observables. Leur évidence est analogue à celle des entreprises : immédiate et trompeuse. Immédiate, elle donne prise a l'examen, trompeuse, elle appelle une investigation attentive à discerner les relations fondamentales derrière les institutions concrètes. Quand cette recherche délicate aura été accomplie, les obstacles qui interdisent l'attaque directe des instances politique ou idéologique seront faciles à lever.

 

2. [La population des MP, la population des appareils et l'élément domestique s'entremêlent parfois, par exemple à la façon des esclaves attachés à la maison d'un prince et qui sont, de fait, les hauts fonctionnaires d'un empire esclavagiste ou tributaire; ou, par autre exemple, à l'image des entreprises qui produisent de la publicité. Néanmoins, on n'essaiera pas de départager ces trois catégories durant l'examen de l'ensemble des hommes actifs dans quelque appareil que ce soit. En revanche, on veillera à séparer nettement ceux qui relèvent des appareils étatiques (AE), de ceux qui s'activent dans les appareils idéologiques (AI). A ce propos, l'édition originale qui fait grand cas de l'étude consacrée par Althusser aux appareils idéologiques d'Etat (AIE)1 n'en discute pas moins la thèse centrale de cette étude, celle qui présente tous les AI comme des AIE, parce que tous fonctionneraient "sous l'idéologie dominante" qui serait celle de la classe dominante (ibid,p. 85). Mon argumentation qui ne peut être reprise ici, faute de place, repose sur une contestation radicale de la conception althussérienne de l'idéologie dominante. On retrouvera ce point au tome 6]

 3. Il faut partir de la totalité sociale pour concevoir distinctement un appareil. Voici une société, c'est-à-dire, selon l'un des axiomes retenus, un ensemble de relations sociales inscrites dans le domaine régi par un État donné. L'instance politique et l'instance idéologique permettent d'y repérer des groupes organisés d'hommes que la division sociale du travail spécialise comme agents du pouvoir d'État et d'autres groupes que la division sociale du travail spécialise comme émetteurs et propagateurs d'idéologie. Un appareil est un élément découpé dans l'un ou l'autre de ces deux ensembles.

Ceci implique le choix délibéré d'une échelle de représentation. S'il s'agit de concourir à une théorie générale de la société, il importe évidemment d'éviter une excessive dispersion : un découpage identifiant quelques dizaines ou quelques centaines d'appareils élémentaires, rendrait extrêmement malaisées les comparaisons historiques et internationales sans lesquelles la théorie ne peut se nourrir de faits bien établis. Mais d'autres recherches, d'objet plus limité et plus précis, peuvent porter à bon droit sur des appareils élémentaires relevant d'une définition beaucoup plus fine.

La fragmentation doit, en outre, fournir une grille de lecture qui soit fixe, afin de soumettre toutes les sociétés à un même questionnement pour révéler leurs structures communes et leurs dissemblances. Cette grille de lecture peut rendre des services durables quand sa révision, d'étape en étape, se réduit à l'adjonction de catégories nouvelles et non à un bouleversement général. L'application aux sociétés les plus anciennes ou les moins développées, d'une grille de lecture adaptée aux sociétés où la prolifération des appareils est la plus grande, a le mérite de révéler aussi les absences ou les “retards”. Le corps des appareils étatiques (ou idéologiques) qui caractérise une société donnée peut ainsi être évalué positivement par ce qu'il contient et négativement par ce qui lui fait défaut : double caractéristique dont les deux aspects sont d'égale importance.

4. Le départ nous sera donné par Althusser qui dresse des appareils "une liste empirique qui exigera naturellement d'être examinée en détail, mise à l'épreuve, rectifiée et remaniée" 1, ce qui est bien mon propos. Mais, auparavant, une précision de forme me paraît utile : j'emploierai désormais les symboles AE et AI pour désigner respectivement les appareils d'Etat et les appareils idéologiques. Mais je ne ferai pas usage du sigle AIE (= appareils idéologiques d'Etat) appliqué par Althusser à tous les AI. Par ailleurs, Althusser n'indique pas à quel espace temps social se rapporte la liste d'appareils qu'il propose, mais on peut penser, à le lire, qu'il a en vue non seulement les sociétés capitalistes contemporaines, mais bien l'ensemble des sociétés présentes ou passées. Quoi qu'il en soit, je souligne que telle est bien ma visée.

Venons en à la liste d'Althusser ou plutôt à ses listes, car il en esquisse une pour les AE et en détaille une autre pour les AI. Première liste, donc : "I'appareil d'État comprend: le gouvernement, l’administration, l’armée, la police, les tribunaux, les prisons, etc.". Deuxième liste, celle des appareils idéologiques: : "l'AI religieux (le système des différentes Eglises), l'AI scolaire (le système des différentes '"écoles", publiques et privées); l'AI familial; l'AI juridique; l'AI politique (le système politique dont les différents partis); l'AI syndical; l'AI de l'information (presse, radio, télé, etc.); l'AI culturel (Lettres, Beaux Arts, sports, etc.)".

Listes fort suggestives en ce qu'elles secouent hardiment bien des idées rcçues. Mais aussi que d'étonnantes omissions: les Finances ou les appareils des États propriétaires de moyens de production sont-ils à loger dans l'etc. qui suit les Prisons ? et les appareils spécialisés dans la recherche scientifique ou philosophique sont-ils à exclure de la présente recherche ou faut il entendre qu'ils sont inclus dans l'AI scolaire ou dans l'AI culturel ? On le voit, ce découpage est à rectifier et à remanier avant d'être mis à l’épreuve.

Reconsidérant l'ensemble de l’instance économique, je pense que quatre appareils élémentaires sont à distinguer, qui permettront de rendre intelligible la contribution directe des structures économiques à l'appareillage du pouvoir et de l'idéologie :

1. L’appareil financier qui n'est pas seulement producteur de "l’impôt... source de vie de la bureaucratie, de l'armée, de l'église et de la cour, bref de tout l'appareil exécutif ", comme l'écrit Marx, au milieu du 19è siècle 2, mais qui inclut plus généralement l’ensemble du circuit impôt / dépense (I / D) et fnit par se mêler au circuit monnaie / crédit (M / C).

2. Un appareil que je dirai des affaires économiques et qui inclut, sous des formes éminemment variables, l’ensemble des points d'appui non financiers dont l'État dispose dans la structure économique: cela va des appareils techniques ou domaniaux des États les plus libéraux jusqu'aux énormes appareils dont se dotent les Etats propriétaires de moyens de production.

3. Un appareil que je nommerai "entreprises", rubrique sous laquelle j'entends analyser le mouvement qui porte les entreprises, quels que soient leur objet propre et leur statut, à se comporter, vis-à-vis de leur personnel et du reste de la société, comme des appareils idéologiques, générateurs de "relations publiques" et de "relations humaines".

4. Un appareil, enfin, qui est, en certaines sociétés, l'affaire d'entreprises spécialisées dans l'émission de la publicité.

Du point de vue de l'instance politique, cinq appareils pourront suffire à l'inventaire des outils du pouvoir, si du moins l'on excepte de leur décompte les appareils d'Etat déjà repérés et ceux qui se laisseront mieux approcher du point de vue de l'instance idéologique :

1. L'armée, bien sûr, mais dans toutes ses formes et avec tous ses prolongements, y compris la police, l'espionnage, etc

2. Un appareil que je dirai judiciaire et juridique, car il produit, non sans contradictions internes, du pouvoir mis en forme juridique, à partir des litiges, de leur résolution et de leur prévention. Vaste système qu'il ne faut surtout pas réduire à la pompe des tribunaux : les prisons, l'état civil, la réglementation administrative en sont des aspects essentiels.

3. Vient ensuite un appareil, fort inégalement développé, et que je dirai des affaires locales. L'État, en effet, n'est jamais ponctuel, il trame un espace et la facon dont il s'agence à cette fin marque profondément la société qu'il régit.

4. De même, tous les États en viennent à spécialiser un appareil qui gère leurs rapports avec les autres États du système mondial, un appareil des affaires étrangères que l'on peut désigner ainsi à condition de ne point omettre les affaires coloniales.

5. L'État, enfin, dispose généralement d'un appareil central, tel le gouvernement sur la liste d'Althusser. Mais l'existence d'un gouvernement explicite est seulement l'un des aspects de cet appareil. Je préfère viser une entité plus abstraite, le noyau de l'appareil d'Etat, qui prendra ou non la forme d'un gouvernement et qui, au delà de ce dernier, pourra inclure maints autres rouages et services.

Du point de vue de l'instance idéologique, enfin, je présenterai comme Althusser une liste de huit appareils (ou groupes d'appareils), mais pas toujours les mêmes :

1. un appareil que je dirai ecclésial et non pas religieux; la religion, comme le droit, est un discours idéologique repérable dans uo champ spécialisé, non un appareil, alors que les églises ressortissent pleinement à cette catégone;

2. un appareil scolaire;

3. un appareil que je dirai des associations,où prendront place les corporations, les syndicats, les partis et la foule infinie des associations tournées vers l'expression - défensive ou offensive, contestataire ou conservatrice - d'un quelconque intérêt social. Toutes associations qui ont en commun d'exprimer des intérêts vers ou contre le pouvoir d'État. Formellement, cela revient à regrouper les AI politique et syndical qu'Althusser distingue, mais il est possible que la différence soit plus essentielle : on en jugera.

4. un appareil qui pourrait être dit de 1'information, comme le suggère Althusser, mais que je préfère inscrire dans la longue durée historique, en le nommant de l'édition, afn de ne rien omettre, des copistes antiques à la radio-télévision;

5. un trés vaste appareil, directement apparenté à 1'AI culturel d'Althusser, où j'entends rassembler le groupe apparemment hétéroclite des arts, des sports, des loisirs, des jeux, etc. L'opéra et le tiercé, le musée et la Loterie nationale, la peinture et le rugby : on n'en finirait pas d'accumuler les contrastes de ce type et il faudra évidemment préciser par quelles raisons de principe on justifie ce groupe. Désigner ce rassemblement comme un appareil culturel paraîtra évident à tout ethnologue, mais je ferai pourtant usage d'une autre appellation. Je dirai ce groupe d'appareils : AR.L, un peu par abréviation d'arts et loisirs et, surtout, pour marquer d'un sigle non évident un groupe qui ne l'est pas non plus au premier regard.

6. un autre appareil qui prend de grandes proportions dans les sociétés modernes, mais a des précédents parfois fort anciens, est celui que je nommerai de l'assistance.

7. je n'aurai garde d'omettre 1'appareil des sciences ou, plus exactement, de la recherche, car la science, comme le droit ou la religion, est de l'ordre du discours idéologique et non de l'appareil idéologique.

8. je retiendrai, enfin, un élément dénommé quasi-appareils où prendront place de multiples activités à demi spécialises aux confins des appareils proprement dits et des publics banals vers lesquels les Al déversent leur discours : les salons des Lumières et les cafés du Commerce s'y mêleront aux rebouteux de village, en un ensemble dont l'éclectisme n'est qu'apparent.

De ma liste à celles d'Althusser, il n'est qu'un seul écart essentiel : le soi-disant AE familial est, ici, absent. En effet, faire entrer toutes les familles, de tous les temps, dans le concept d'appareil reviendrait à lui ôter toute spécificité et, à la limite, toute signification. Les appareils désignent non pas la généralité de la société, mais les replis spécialisés par lesquels la société se retourne sur elle même et se prend pour objet. La famille est une forme banale de l’agencement social, elle a de toute évidence une dimension idéologique, elle n'est pas pour autant un AI; ni, a fortiori, un AIE...

Huit appareils idéologiques, donc - et point d'AI familial. Mais les omissions ne sont-elles pas innombrable dans cette liste sommaire ? Je ne le pense pas, sauf en ceci que le regard se déplaçant d'une instance à l'autre n'a pas permis de voir un appareil qui est une innovation tardive, perceptible dans la structure politique, mais tournée vers la structure idéologique : l'appareil du contrôle idéologique, l'appareil par lequel l'État exerce une tutelle ou un contrôle direct sur tout ou partie des AI qui ne sont pas assujettis à son pouvoir, ni à celui de son église.

5. On a vu, au tome 2, combien il était difficile de définir la production et combien sa définition gagnait en précision et en souplesse, à mesure que l'on progressait dans la connaissance des formations économiques. Le pouvoir et l'idéologie sont des relations sociales encore plus difficiles à cerner. Au point où nous en sommes, pouvoir, idéologie et appareils sont simplement des mots entre lesquels un questionnement a pu être creusé, mais qui n'ont pas accédé pour autant au statut de concepts aptes à représenter certains aspects bien déterminés du réel social. Le découpage proposé pour guider la recherche sur les appareils a, de ce fait, une valeur provisoire et les résultats de cette recherche n'auront valeur que d'hypothèses.

Pour chacun des appareils, il s'agira de préciser son objet, de justifier son découpage et surtout de définir les différentes formes qui le caractérisent , l'objectif étant d'établir en chaque cas la série des types à distinguer pour spécifier les contributions variables que l'appareil en question apporte au corps des appareils d'Etat ou des appareils idéologiques. A cette fin, une attention toute particulière sera portée aux rapports, souvent étroits, qui peuvent lier telle forme d'un appareil donné et l'une ou l'autre des logiques de la production définies au tome 2.

 


CHAPITRE 2

 

L'ARMEE

 

6. Un Etat sans armée est un cercle carré, nulle société n'a encore résolu la quadrature du cercle. L'armée consubstantielle à l'Etat,elle est la la forme nue du rapport de domination et de souveraineté qui fonde tout Etat. La constitution de l'armée, puis de l'armée permanente, manifeste l'apparition et la consolidation de l'Etat comme pouvoir émané de la société et replié sur elle. L'armée est historiquement le premier des groupes d'hommes spécialisés à des fins étatiques. Néanmoins, l'armée est toujours seconde dans la société : elle vit et fonctionne à partir d'une production qu'elle n'assure pas. L'Etat s'organise pour tirer, de cette dépendance, l'autorité sur son armée. Pourtant, la fidélité de celle-ci a des limites. Aucune hiérarchie militaire ne peut être indifférente aux mouvements qui agitent la scène politique et, plus profondément, aux spasmes des luttes de classes.

 Par où saisir l'armée pour distinguer les formes que peut prendre cet appareil d'Etat (AE) ? Comme il ne s'agit pas d'évaluer sa puissance relative dans l'arène internationale, mais de comprendre les rapports qu'entretient l'armée avec la société dont elle émane, deux repères principaux suffiront pour en discerner les particularités : son recrutement et son commandement. Son recrutement éclairera les liens entre l'armée et la population dont elle est extraite ou pour le contrôle de laquelle elle est importée. Son commandement permettra de saisir ce qui la rend cohérente et ce qui l'attache au pouvoir d'Etat.

7. Pour distinguer les types d'armée, il faut trouver un principe de classification qui ait valeur essentielle. S'agissant du commandement, un tel principe est à chercher à partir de la question centrale : comment la hiérarchie miltaire est-elle articulée sur le pouvoir d'Etat ? Ce point de vue permet de réduire la diversité concrète des formes de commandement à cinq types :


FORMES DE COMMANDEMENT

(a) - commandement par le prince ou ses représentants,

(b) - par des magistrats,

(c) - par des officiers issus d'une caste aristocratique,

(d) - par des officiers ayant acheté leurs brevets de commandement,

(e) - par des professionnels spécialisés.


Le prince chef des armées ou déléguant leur commandement à des membres de sa famille, de sa suite ou de sa garde est une figure observable en de nombreuses sociétés.Quand l'Etat n'a pas d'agent central, le pouvoir peut y être exercé par un organe collectif, de composition variable. En ce cas, on voit apparaître un second type de commandement, celui des magistrats. Ainsi, dans les cités antiques, les stratèges et autres généraux sont souvent des magistrats placés pour un temps à la tête des armées, par l'assemblée délibérante ou le corps électif qui gouverne la cité. Que ce soit par l'effet d'une spécialisation sociale antérieure à la maturation de l'Etat, ou par suite d'une division traditionnelle du travail, d'origine plus récente, il est aussi de nombreuses sociétés où les charges militaires sont réservées à un ordre, à un état ou à une caste. S'attacher la fidélité des aristocraties militaires est la méthode (incertaine) pratiquée par les Etats encore faibles. Mais, dès qu'ils en acquièrent les moyens, les Etats affermissent leur contrôle en assurant le recrutement, l'équipement et la solde des troupes : la hiérarchie peut demeurer aristocratique, mais l'armée est désormais réglée. Tant que dure l'impécuniosité des Etats, un autre type de commandement résulte de la vente des charges militaires. Une telle vénalité n'est pas exceptionnelle : à l'origine, elle opère un tri par l'argent dans la caste aristocratique, puis elle finit par s'entrouvrir à la bourgeoisie avide d'anoblissement. Le recrutement professionnel du commandement militaire est acquis à partir du moment où, quelle que soit l'origine sociale des élèves-officiers, le métier des armes devient l'objet d'une formation spéciale ouvrant l'accès à la promotion des plus qualifiés. D'où le délicat ajustement du contrôle de l'armée : selon que la promotion des officiers dépend de la hiérarchie militaire ou s'ouvre à à la décision d'autres rouages de l'Etat, selon que l'armée constitue une pyramide unique ou se compose d'éléments distincts, voire rivaux, cet appareil tend à constituer un Etat dans l'Etat ou bien il constitue un AE parmi d'autres.

 Les cinq types de commandement qui viennent d'être distingués se manifestent rarement à l'état pur et souvent par des formes mixtes. Néanmoins, la distinction proposée semble pertinente, car elle spécifie cinq formes distinctes de branchement du pouvoir d'Etat sur l'AE militaire, sans exclure aucune figure significative (hormis l'élection des officiers, modalité fugace de certaines périodes révolutionnaires)

 8. La troupe est plus diverse que le commandement. Pour la réduire à quelques types fondamentaux, la question centrale me paraît être de préciser l'origine sociale, le mode de sélection et le statut des militaires. Question à laquelle six réponses principales peuvent être apportées :


FORMES DE RECRUTEMENT

(a) - l'armée peut être levée "comme un tribut";

(b) - elle peut être le devoir élitique de tout citoyen

(c) - ou l'obligation, plus élitique encore, de tout vassal;

(d) - elle peut devenir l'occupation banale de mercenaires,

(e) - lesquels peuvent s'épurer en soldats de metier:;

(f) - elle peut, enfin, toucher par conscription toute la population.


Dès les plus anciens États dont l'histoire porte trace, la levée des contingents destinés à l'armée est organisée. “Le soldat-citoyen combattant en groupe (qui) devient le reflet militaire de la cité”3 diffère du cas précédent. Le service de l'armée est un devoir, une marque d'appartenance à la cité et non une sorte d'impôt levé par un pouvoir extérieur. Les royaumes qui se construisent en Europe à partir du 12è siècle, de même que les Etats installés sur les ruines des formations tributaires ne peuvent former que des armées vassaliques, ramassis de bandes privées que dirigent les seigneurs locaux, lesquels se sentent plus ou moins obligés de répondre aux convocations de leur souverain.

L'armée tribut d'hommes, l'armée devoir des citoyens, l'armée devoir des vassaux : à ces trois formes vont s'opposer les deux formes suivantes où la participation à l'armée devient un mode de vie, voire un métier. Les armées mercenaires sont le premier de ces types. Lorsqu'elles sont allogènes, elles expriment l'essence même de l'armée, force de domination appliquée sur la société et, en l'occurrence, force importée de l'extérieur. Entre le mercenaire et le soldat de métier, la ligne de partage tient à l'existence du marché du travail : les hommes qui, hors toute contrainte et tout devoir, font de l'armée leur métier,transitent par ce marché. Rares sont pourtant les armées où les soldats de métier fournissent seuls toute la troupe, car l'épanouissement du marché qui pourrait conduire à ce résultat a pour corollaire l'épanouissement de la nation, puissant syncrétisme idéologique qui permet de reprendre, de nouvelle façon, la vieille technique des levées, en généralisant la conscription.

9. Quels que soient les perfectionnements qui pourront être apportés aux typologies du commandement et du recrutement militaires, celles-ci ont d'ores et déjà un pouvoir discriminant suffisant pour repérer les diverses formes de l'AE militaire, en tant que force assujettie au pouvoir d'Etat et apte à maintenir l'ordre établi.

[Le tableau qui opère ce croisement n'est pas repris dans la présente édition, mais ses principaux résultats sont résumés ci-après]


LES TYPES D'ARMEE 

Armées de classe I ou armées tributaires

1a - tributaire (non permanente)

1b - tributaire réglée (permanente)

1c - mercenaire-tributaire (permanente)

Armées de classe II ou armées (plus ou moins) citoyennes

2a - citoyenne (non permanente)

2b - citoyenne professionnalisée (permanente)

2c - mercenaire-citoyenne (permanente)

Armées de classe III  

3a - vassalique

3b - contractuelle-citoyenne

Armées de classe IV

4a - aristocratique (permanente)

4b - aristocratique réglée (permanente)

Armées de classe V

5a - de conscription (permanente)

5b - de métier (permanente)


A la différence des armées de classe I où la levée tributaire joue toujours un rôle majeur, les armées citoyennes (classe II) se présentent sous trois variantes dont l'histoire des armées romaines illustre la succession : ère des soldats-citoyens et citadins, militarisation de l'Empire par une armée de citoyens devenus professionnels, ère des Barbares dans l'armée et dans les hauts cornmandements.4 La troisième classe peut sembler plus hétérogène que les précédentes. Elle décrit néanmoins les armées de notre Moyen Age, sans être pour autant une exclusivité européenne. La variante vassalique (3a) n'est pas permanente pour l'Etat qu'elle sert, mais peut tendre à le devenir, en tant que bande ou "grande compagnie". L'autre variante (3b) est dite contractuelle-citoyenne, car elle formée - comme il est fréquent dans les Cités médiévales - d'un noyau permanent assorti d'un corps extérieur, d'emploi temporaire, mais qui sert successivement divers pouvoirs.

 Bien que la vénalité des charges en soit une caractéristique, je qualifie les armées de classe IV d'aristocratiques, non seulement parce que les acquéreurs de brevets relèvent généralement de cette caste, mais aussi parce que ces armées sont très souvent le fait de sociétés où la division en ordres est très marquée et où le prestige social des commandements militaires demeure considérable. Les armées de la classe V nous sont trop familières pour qu'il faille y insister, sauf à noter que la distinction des armées de métier et de conscription doit toujours s'entendre de façon relative : la question, lourde de sens politique, est de comprendre où se trouve le centre de gravité d'un AE militaire qui mêle toujours ces deux modes de recrutement.

Les distinctions qui viennent d'être posées paraissent convenir à une bonne typification des armées, à condition de ne jamais oublier que toute armée est un composite et que le type d'armée définit non pas l'ensemble de celle-ci, mais bien sa dominante.

 10. L'armée, telle qu'on l'a définie, est-elle le seul AE militaire ? Que dire, alors, de la police ? La réponse n'est pas douteuse : la police est, dans son principe, une branche spécialisée de !'armée. En tant qu'AE, l'armée est la forme nue du rapport de donination exprimé par l'État et, dans cet AE, la police est cette partie de la force armée que l'État spécialise pour exercer, en première ligne, la répression intérieure, pour prévenir et maîtriser par la force les conflits internes menaçant l'ordre public, c'est-a-dire la domination établie. Naturellement, dans les sociétés bien policées, cette répression se monnaye en actions de détail contre les empiétements isolés, contre les infractions plus individuelles que collectives et elle s'applique - plus ou moins - à toutes les classes sociales, y compris aux classes dominantes. Mais qu'est-ce qu'une société bien policée, sinon une société où une forte hégémonie idéologique, génératrice d'un consentement général à l'ordre établi, permet de contenir la répression des classes dominées dans des limites aimablement civilisées, et de tourner le gros des forces de police, alors réduites en nombre, vers la prévention ou la répression des écarts individuels? Quand une armée répressive intérieure est spécialisée comme police, cela implique a contrario que l'armée non spécialisée dans les tâches de police doit s'en détourner, puis les refuser, encore qu'en tout pays où la distinction armée / police s'affirme et s'affine, le partage des tâches auquel elle conduit demeure, par nature, vulnérable.

Par ailleurs, la police est-elle la seule branche spécialisée de l'AE militaire ? La question ne vise pas les effets de la division technique du travail qui impose une fragmentation des armées selon leur emploi. leur armement, etc. En revanche, l'appareil pénitentiaire et les services d'espionnage sont deux excroissances de l'AE militaire, analogues à la police, c'est-à-dire chargées de fonctions spéciales.

11. Dans les sociétés soumises à la logique de la valeur d'usage (VU), outre les armées encore inaptes à la permanence (1a / 2a / 3a), seuls les types 1b et 2b peuvent être formés : le premier par une société tributaire, car celle-ci est capable de collecter, de stocker et de répartir les ressources nécessaires à l'entretien d'une armée permanente; le second par une société, comme la Rome républicaine, apte à expédier au loin et durablement une armée qui vit du pays. Mais, déjà, le cas 2b est douteux : les armées grecques ou romaines se sont-elles aventurées bien loin, avant que l'échange marchand se soit développé? Quoi qu'il en soit, il est normal de retrouver ces mêmes types d'armées, comme des possibilités qui demeurent ouvertes dans la phase de transition vers la valeur d'échange (dite VU-VE). Toutes,sauf la forme 1a : si l'échange donne à une société tributaire les moyens de financer une armée, il est peu probable qu'elle se contentera d'une forme aussi éphémère. En outre, la phase VU-VE signifie que les États ont désormais des ressources financières et que les types d'armées qui se paient leur deviennent accessibles. La forte corrélation qui existe entre la maturation de la nation bourgeoise et l'armée de conscription ou entre l'armée de métier et le marché du travail explique que les formes 5a et 5b n'apparaissent qu'avec le règne de VE. Sous ce dernier, il n'est guère que les armées aristocratiques réglées (4b) qui puissent perdurer. Reste la phase de transition vers la valeur de développement (dite VE-VD) qui intéresse quelques pays au cours des toutes dernières décennies et où, de toute évidence, il ne subsiste que des armées de classe V.


Notes

1 - Louis Althusser, Positions, Ed. sociales, 1976

2 - Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p.95, Ed. sociales, 1946

3 - Austin Michel et Vidal-Naquet Pierre, Economies et sociétés en Grèce ancienne, p.67, Armand Colin, 1972

4 - Gagé Jean, Les Classes sociales dans l'Empire romain, (cf: pp.133, 250, 357), Payot, 1971

 


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