LA SOCIETE

TOME 2

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LES STRUCTURES ECONOMIQUES

Le changeur 

 

Illustration de l'édition originale (Paris, 1977)
Quentin Metsys , Le changeur et sa femme
 

TRAVAILLEURS ET PROPRIETAIRES


 

CHAPITRE 1

QU'EST-CE QU'UN MODE DE PRODUCTION ?

 

1. Deux axiomes permettent d'approcher l'objet social : (1) LA société désignera les relations de toute sorte qui existent entre les hommes, partout où il y a des hommes; (2) UNE société désignera l'ensemble des relations sociales observables dans le domaine régi par un Etat donné. Quant à l'examen des sociétés, il débutera par ce que Marx appelle "le fondement caché de tout l'édifice social" 1c'est-à-dire par le mode de production. Celui-ci est un concept dont Marx et les marxistes font grand usage. On pourrait donc penser que sa définition et son mode d'emploi sont tout à fait clairs. Pourtant, il n'en est rien : d'un marxiste à l'autre, le mode de production est un concept flottant.

Pour apprécier l'ampleur de ce flottement, les oeuvres récentes des marxistes francais constituent un bon échantillon. Il y a 
vingt ans encore, leurs rares écrits n'auraient pu être pris à témoin, mais, depuis que les disciples d'Althusser et de 
Bettelheim sont venus renforcer les rangs de ceux que Lefebvre avait éveillés au marxisme, la quantité comme la qualité de
leur production autorisent un tel examen. D'autant que les incertitudes et les fluctuations dont beaucoup font preuve, pour ce
qui est du mode de production, ne résultent pas de leurs options politiques ou philosophiques : parmi les partisans de chacune
des variantes que je vais distinguer, se mêlent à doses variables les communistes et les non- (ou ex-) communistes, les 
révisionnistes et les orthodoxes, les partisans de l'aliénation et les ennemis du sujet. Ce n'est donc pas la passion polémique 
ou l'inculture théorique qui brouillent l'entendement de certains. Le débat est plus essentiel : il met en cause la logique même
de la théorie marxiste.On peut relever quatre interprétations dans les écrits récents des marxistes français. Toutes 
s'accordent sur un point décisif : le mode de production est un objet théorique nécessaire à la représentation d'une société 
donnée. Mais que représente-t-il exactement ? La société toute entière affirment les premiers. Les seconds, plus modestes, 
cantonnent le mode de production dans la représentation de la seule structure économique de la société. Avec les deux 
autres tendances, l'affaire devient plus nuancée. Il faut une combinaison de plusieurs modes de production pour représenter 
la société tout entière déclare la troisième école. Non, rétorque la quatrième : il faut une telle combinaison de plusieurs 
modes de production pour représenter la seule structure économique. Qui croire, qui suivre et pourquoi ?

La troisième lecture du mode de production rassemble une majorité, d'ailleurs composite à bien d'autres égards. A la différence des deux précédentes, cette tendance affirme, le plus souvent, des ambitions théoriques substantielles. Ici, on sait que le mode de production est un concept très élaboré, une synthèse de déterminations multiples et pourtant, on ne le tient pas pour le dernier mot de la théorie sociale : on y voit un élément qui doit entrer dans une composition plus complexe encore, pour rendre la formation sociale représentable. Poulantzas indique bien le problème 2: "Seule existe, en fait, une formation sociale historiquement déterminée.c'est-à-dire un tout social [...]une combinaison particulière, un chevauchement spécifique de plusieurs modes de production " purs " [... ]une unité complexe à dominante d'un certain mode de production sur les autres qui la composent. ». La quatrième et dernière interprétation du mode de production semble se séparer de la précédente par une simple nuance, mais qui va se révéler lourde de conséquences pour la théorie sociale. Bettelheim formule clairement cette conception : « En fait, lorsque nous abordons l'étude d'une économie réelle... nous devons penser cette économie comme une structure complexe à dominante. Nous saisissons une telle structure comme une combinaison spécifique de plusieurs modes de production dont un est dominant »3. Le mode de production n'est plus considéré comme l'élément premier d'une structure complexe qui serait la formation sociale, mais bien comme l'élément premier d'une structure complexe qui est la formation économique, c'est-à-dire la société considérée sous l'angle de l'économie, la base économique de la société. D'où cette conséquence majeure : les autres aspects de la formation sociale, les superstructures politiques et idéologiques doivent être conçues par ailleurs. Le concept de mode de production n'est plus considéré comme apte à représenter directement les domaines politiques et idéologiques.

2. Comment trancher le débat? Comment vérifier ce que signifie le mode de production? Le premier réflexe est évidemment d'en appeler à Marx : il a forgé ce concept et si ses épigones en disputent, c'est sans doute qu'ils ont mal lu le Capital ou que les sociétés où ils vivent, les passions qui les meuvent ou les intérêts qu'ils soutiennent, perturbent leur lecture. Mais il faut déchanter. Nulle part Marx ne se prononce de façon décisive. On peut aisément montrer que les deux premières interprétations caricaturent sa pensée, même si, à l'occasion, Marx s'est laissé aller à un rude schématisme4. Mais rien, dans ses écrits, ne permet de départager les troisième et quatrième interprétations. Marx, en effet, avait d'autres soucis que d'anticiper les questions sur lesquelles se diviserait sa progéniture intellectuelle et politique. Il se battait, presque seul, pour comprendre quelque chose à l'histoire aveugle des hommes, histoire dont le jeune mouvement ouvrier essayait, à tâtons, de changer le cours. Quand sa recherche s'ancra dans la critique de l'économie politique et lui permit de rendre intelligibles les ressorts profonds des sociétés capitalistes qui s'épanouissaient sous ses yeux, il consacra presque tous ses efforts à élargir la brèche qu'il avait ouverte, à comprendre le capital, plus encore qu'à écrire Le Capital.

[La suite du texte original invite à remplacer la société-évidence par la société-problème pour traiter du mode de production comme de toute autre représentation du réel social ]

 

3.[Ce n° qui discute de la notion d'instances est supprimé dans la présente édition. ]

 

4.L'équivoque fondamentale qui s'attache au mot instance résulte de la confusion sous ce même vocable des deux éléments que je viens de distinguer : un niveau du réel social qui peut être plus ou moins différencié et qui peut prendre des formes variables; et une procédure d'investigation qui vise à reconnaître les formes dans lesquelles une société quelconque remplit l'une des trois fonctions qu'elle doit nécessairement remplir : produire, s'organiser, se représenter le monde où elle est inscrite.

Pour lever cette équivoque, je me propose d'appliquer désormais une nette spécialisation du vocabulaire. J'appellerai niveaux les grands domaines spécialisés que la division sociale du travail différencie plus ou moins dans les sociétés réelles et je réserverai le terme instance, à chacun des trois grands types d'investigation à quoi l'on peut soumettre toute société, quelle que soit sa différenciation rélle, son stade de développement.

 

5. On peut désormais définir le mode de production. La question était : quelle est l'extension de ce concept ? quel rapport y a-t-il, dans la représentation théorique de la société, entre un mode de production et une formation sociale ? Si l'on s'aide des précisions qui viennent d'être données, il devient clair que le mode de production est l'élément premier du système complexe que constitue une formation économique. Autrement dit, la quatrième des interprétations discutées en début de chapitre est seule pertinente. Chaque mode de production est une forme spécifique des rapports de production et d'échange, c'est-à-dire des relations sociales régissant la production et la reproduction des conditions matérielles requises pour la vie des hommes-en-société. Hormis les communautés les plus primitives, il n'est guère d'exemple que, dans une société donnée, toute cette production soit agencée selon un modeunique. Généralement, l'agencement observable est un système complexe de plusieurs modes de production où l'un d'eux prévaut. Une formation économique désigne très précisément un tel système. [ La suite du texte original discute des thèses d'Althusser et de Balibar, puis approuve le tableau dressé par ce dernier : ]


LES ÉLÉMENTS DE TOUT MODE DE PRODUCTION

1 – travailleur

2 – moyens de production : (l° - objet de travail; 2°-moyen de travail)

3 – non-travailleur

A – relation de propriété

B – relation d'appropriation réelle 5


La sécheresse du tableau 1 ne doit pas tromper : tout y est. Il permet de caractériser tout mode de production comme une relation duelle entre des propriétaires de moyens de production et des travailleurs qui mettent ces moyens en oeuvre. Relation duelle, c'est-à-dire dédoublée en deux aspects dialectiquement liés : d'un côté, une relation de propriété qui règle les modalités selon lesquelles les moyens de production peuvent être mis en oeuvre et la destination qui doit être donnée au produit que cette mise en oeuvre procure; d'un autre côté, une relation d'appropriation réelle, c'est-à-dire une relation de production, une relation assurant la transformation du donné naturel, pour le rendre propre à satisfaire les besoins des hommes-en-société. Soit, en résumé : une relation de propriété et une relation de production. Relations qui lient deux catégories généralement distinctes d'acteurs : le travailleur, c'est-à-dire la catégorie générale des hommes fournissant la force de travail par laquelle les moyens de production sont mis en oeuvre; le non-travailleur, c'est-à-dire la catégorie générale de ceux qui s'approprient le surtravail et qui, pour ce faire, doivent être les propriétaires des moyens de production ou doivent s'inscrire à leur suite, dans quelque boucle privilégiée de la redistribution du produit social. Enfin, au centre du système, des objets naturels plus ou moins transformés par un travail antérieur, objets que l'on identifie communément aux moyens de production, bien qu'ils n'en soient que l'enveloppe matérielle.

 

6. Les objectifs assignés au présent tome peuvent maintenant être précisés. L'objectif général est de mener à bien l'instance économique, c'est-à-dire l'investigation qui permet de concevoir la structure économique des sociétés; il sera atteint quand nous pourrons dresser un tableau des divers types de formation économique. A cette fin, les grandes étapes intermédiaires sont de rendre intelligibles, d'une part les modes de production, éléments premiers de toute formation économique, et d'autre part les articulations qui s'établissent entre les modes de production et qui les intègrent en formations économiques. A son tour, l'étude des divers types de mode de production, par quoi l'on va évidemment commencer, est à décomposer en deux mouvements principaux. Chaque mode de production est une combinaison spécifique des éléments recensés par le tableau 1, combinaison dans laquelle ces éléments prennent des formes bien précises. Avant d'en venir à l'étude des diverses combinaisons spécifiques, il faudra donc analyser les formes différentielles que peut prendre chacun de ces éléments.
 
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CHAPITRE 2

 

  LES TRAVAILLEURS ET LES PROPRIETAIRES
 

 

7. Le travail est, pour nous, une idée bien établie, nous savons ce que travailler veut dire. On travaillait aussi dans la Grèce antique, mais, comme le souligne Vernant6, les Grecs n'avaient aucun mot pour désigner cette chose abstraite que nous appelons travail.

Le travailleur n'est pas plus évident que le travail. Lui aussi est une abstraction qu'il faut dégager de l'infinie diversité des conditions empiriques où s'exerce le travail. L'étude de ces conditions est indispensable pour qui veut comprendre la situation des travailleurs dans un lieu et à un moment donnés. Mais ici, l'objectif est différent. Il s'agit de concevoir distinctement les divers types de travailleurs dont l'activité s'est inscrite dans des modes de production différents, au fil de l'histoire. Les ressemblances superficielles et les différences inessentielles entre les travailleurs d'époques et de pays différents sont à éliminer, les différences pertinentes sont à établir. Le travailleur que l'on veut discerner, celui qui, tout à la fois, caractérise un mode de production donné et tire de celui-ci ses caractéristiques essentielles, est un ensemble organique d'individus distincts, dont les rôles, les métiers, les statuts peuvent être différents, mais qui forment la collectivité des forces de travail indispensables à un mode de production donné, qui constituent, collectivement, le travailleur sans lequel ce mode de production ne peut exister. Soit, par exemple, le mode de production capitaliste étudié par Marx. Au stade de la grande industrie, ce mode rend immédiatement visible l'ensemble organique en quoi consiste son propre type de travailleur. En effet, dans chaque entreprise, la main-d'oeuvre employée constitue un travailleur collectif 7(104, 226) où s'assemblent, pour un même procès de production, des individus différents et dont certaines différences conditionnent leur efficacité collective, par division technique du travail et par organisation hiérarchique. Dans le mode de production capitaliste, au stade industriel, le travailleur que nous étudions est formé par l'ensemble des travailleurs collectifs observables à l'échelle de l'entreprise, et non par une poussière d'individus épars.

On désignera souvent par le symbole T un tel ensemble organique. Pour distinguer les divers types de T, on devra non seulement repérer ce qui donne à cet ensemble un caractère organique, mais aussi et surtout distinguer la modalité spécifique selon laquelle cet ensemble accède aux moyens de production. Là est, en effet, la clé du problème : le travailleur exerce son activité en mettant en oeuvre des moyens de production qui peuvent être rudimentaires ou sophistiqués, mais qui sont, en toute société, la condition première d'un travail productif.

 

8. Pour déterminer les rapports qui peuvent s'établir entre un travailleur – T – et les moyens de production, laissons-nous guider par Marx.

La première figure à dessiner est celle des sociétés encore non ou peu différenciées, des communautés "primitives" de toute sorte. Ce sont toujours des sociétés très courtes, mais leur histoire s'est étendue sur des milliers de millénaires : c'est l'histoire, presque totalement inconnue, de la conversion d'une espèce animale en espèce animale-sociale-humaine. Il est présomptueux de les ranger sous une figure unique, mais comment faire autrement ? Tout ce que l'on sait et tout ce que l'on imagine sur ces sociétés, nous vient de trois sources : les traces exhumées par les archéologues, les documents des sociétés déjà plus évoluées où l'on trouve un écho de leurs riveraines plus primitives (les Germains selon César, etc.) et les observations ethnographiques poursuivies, depuis le début de l'ère mercantile et coloniale, sur des sociétés supposées analogues aux formes primitives des millénaires antérieurs. L'apport combiné de ces trois sources s'est beaucoup enrichi depuis que Marx et Engels se firent les disciples enthousiastes de Morgan, assez pour ruiner les hypothèses qu'ils avaient aventurées en ce domaine, mais pas assez pour autoriser de nouvelles hypothèses sur les distinctions qu'il serait légitime d'opérer pour représenter les éventuels grands types de sociétés à loger dans les cases blanches de l'histoire. C'est donc par constat d'ignorance autant que par commodité que l'on pose comme type originaire : T 1le travailleur inclus dans une communauté.

Passé ce brouillard originel, les thèses de Marx deviennent beaucoup plus claires. Le second type de T qu'il dessine est celui du travailleur inclus dans les moyens de production, du travailleur « posé comme condition inorganique de la production parmi les autres produits de la nature, à côté du bétail ou comme appendice de la terre »8 : il s'agit là, évidemment de l'esclave et du serf. Même s'il introduit ensuite des nuances sur lesquelles on reviendra, Marx a raison de regrouper l'esclavage et le servage sous une même rubrique générale. Souvent, en effet, les situations qu'observent les historiens se laissent mal réduire à un type simple d'esclavage, dont le modèle serait l'esclave-marchandise encaserné sur un grand domaine. Finley souligne que ce cas limite est rare en Grèce et que tout un spectre de variantes s'y observe9. Petit en dit autant pour l'Empire romain10 et Duby pour le Moyen Age occidental11. D'où le second type que l'on retiendra : T 2le travailleur inclus dans les moyens de production.

Le type T 1 était, par définition, un ensemble organique, celui que compose la communauté. Le type T 2 l'est également : que les esclaves soient embrigadés dans un latifundium, sur un navire ou dans une mine, qu'ils soient casés dans un domaine loti ou qu'ils soient, enfin, artisans, commerçants ou banquiers pour le compte de leur maître et même en partie pour leur propre compte12, dans tous les cas, le mode de production où leur apport en travail est prépondérant, sinon exclusif, comporte un type particulier d'organisation du travail. La surveillance du travail, le renouvellement de la main-d'oeuvre servile, les incapacités juridiques propres aux esclaves, déterminent les particularités de cette organisation. L'esclave est inclus dans les moyens de production. Tous les autres types de T que Marx va distinguer apparaitront comme extérieurs aux moyens de production, ce seront des travailleurs libres. Leur liberté n'a pas d'autre sens.

Marx range les travailleurs libres en deux groupes principaux, selon qu'ils sont liés à leurs moyens de production ou qu'ils en sont séparés. Comment être libre et néanmoins lié à ses moyens de production ? C'est typiquement le cas du paysan et de l'artisan. Le paysan, libre de son activité et qui dispose de sa terre en pleine propriété ou sous une autre forme qui n'entrave pas sa liberté, est maître de son produit : il est apte à produire sa subsistance, il peut avec sa famille, vivre en autarcie ou entrer plus ou moins dans le circuit des échanges.13 Mais son travail ne peut se déployer utilement que dans la mesure où il dispose de sa terre (et des outils et semences nécessaires à son exploitation) : il est lié à ces moyens de production. S'il en perd la disposition, il deviendra paysan sans terre. Il peut alors accomplir un travail qui demeurera en apparence le même, mais il aura néanmoins perdu ce qui faisait la spécificité de son ancien travail : l'autonomie, la capacité d'autosubsistance. De paysan, il sera devenu ouvrier. L'exemple vaut qu'on s'y arrête, parce qu'il permet de souligner ceci : ce n'est pas le contenu matériel du travail, ce n'est pas sa forme concrète qui détermine le type de T, c'est le rapport aux moyens de production, impliqué dans ce travail, qui est toujours décisif. L'esclave pouvait accomplir un travail artisanal, il n'en était pas moins esclave. Le paysan peut poursuivre le même travail qu'avant, sur une terre dont il a perdu la disposition, il n'est plus paysan, il devient ouvrier. C'est pourquoi il faut se refuser la commodité de désigner les types de T par les exemples majeurs qui les concrétisent généralement. Le troisième type de T, ne sera pas le paysan mais bien : T 3le travailleur libre, lié à la terre.

L'artisan est un autre type de travailleur lié à ses moyens de production. Ceux-ci, en l'occurrence, sont les outils qu'il met en oeuvre avec la dextérité apprise par un long exercice. On conçoit que, comme le paysan, l'artisan qui perd la disposition de ses instruments de travail, pourra éventuellement continuer d'exercer le même métier, mais il n'en deviendra pas moins un ouvrier, travaillant pour le compte d'autrui. La similitude est telle entre le paysan et l'artisan, qu'on penserait à les confondre dans une même catégorie, n'était cette différence essentielle : l'artisan est toujours inapte à l'autosubsistance. Il constitue donc un type spécifique de T, savoir : T 4le travailleur libre, lié à l'instrument.

On le dit lié à l'instrument, parce que Marx emploie ce terme pour spécifier les moyens de production artisanaux et ce qu'ils requièrent d'habileté dans le travail. Désigner T 4 comme étant l'artisan, en général, conduirait aux pires confusions.

[La suite du texte original examine notamment le cas de l'agriculture au débouché exclusivement marchand - c'est-à-dire sans capacoité d'autosubsistance - où, de ce fait, la terre est convertie en instrument et le paysan en une sorte d'artisan.]

Le dernier type de T distingué par Marx est celui des travailleurs libres et séparés des moyens de production. Séparés, c'est-à-dire privés de la propriété ou de la disposition des moyens de production sans lesquels leur force de travail ne peut trouver à s'employer. Leur travail s'accomplit dès lors au service et pour le compte des propriétaires des moyens de production, dont ils deviennent les ouvriers, les salariés. Le 19è siècle demeurant féru d'histoire romaine, Marx les présente aussi comme les prolétaires des temps modernes. Plus généralement, ils constituent le type : T 5le travailleur libre, séparé des moyens de production auquel correspond, on l'a vu, un ensemble organique particulièrement développé, celui des travailleurs collectifs qui, en chaque entreprise, rassemblent une gamme de qualifications distinctes sous une hiérarchie "d'officiers et de sous-officiers de la production".14

 9. [ Ce n° examine la gamme des variations qui se déploient dans l'ensemble organique propre à chacun des types de T. Il n'est pas repris dans la présente édition.]

 10. Les cinq types de T sont-ils également pertinents ? Leur échelle – c'est- à-dire le degré d'abstraction où ils se situent – est-elle la seule légitime ? Aussi fondamentale soit-elle, la série T 1 – T 5 n'interdit nullement de changer d'échelle, dès lors que ce changement respecte les critères qui sous-tendent la série initiale. Marx lui-même ne se prive pas de le faire, lorsqu'il veut rendre compte, par exemple, de formes intermédiaires entre le servage et la paysannerie libre, comme le métayage15, ou des transitions entre l'artisanat et la manufacture.16 Le changement d'échelle impliqué par sa démarche revient à ceci : il repère des effets plus ou moins durables de la transformation de T, d'un type vers l'autre, transformation qui est elle-même, un aspect de la maturation de nouveaux modes de production qui, par évolutions lentes ou par mutations plus brutales, s'opère dans les formations économiques. Ainsi, le changement d'échelle conduit à apercevoir des formes mixtes de T, des formes exprimant la transition d'un type fondamental à l'autre. Chacune de ces transitions définit un espace de variarion, autrement dit un espace où des formes distinctes et diverses peuvent s'inscrire.

[La suite du texte original examine les principaux types mixtes, à commencer par le servage (T 23) en toutes se variantes et en terminant par le travail forcé colonial (T 15) et la main-d'oeuvre concentrationnaire (T 35).]

 11. [Ce n° non repris dans la présente édition examine les effets éventuels de la protection sociale, de la garantie d'emploi et des amorces d'autogestion, pour conclure que les variantes caractérisables par l'un ou l'autre de ces traits continuent de relever du type T 5.]

 

l2. Pour la conception ultérieure des divers types de modes de production , on retiendra que l'élément T peut prendre l'une des formes suivantes :


LES TYPES DE TRAVAILLEUR

T 1 – travailleur inclus dans une communauté

T 2 – travailleur inclus dans les moyens de production

T 3 – travailleur libre, lié à la terre

T 4 – travailleur libre, lié à l'instrument

T 5 – travailleur libre, séparé des moyens de production


l3. Sans paradoxe aucun, le propriétaire va être étudié avant la propriété. Ce sont là, en effet, deux éléments distincts de tout mode de production (MP). Dire qui est propriétaire, dans un MP donné, c'est répondre à la question : quels sont les agents qui ont la disposition des moyens de production ? Dire ce qu'est la propriété, c'est répondre à une autre question : de quoi les moyens de production se composent-ils et quels effets leur disposition entraine-t-elle? C'est en dessous ou en amont du droit, abstraction faite de sa logique propre, qu'il nous faut concevoir ce que, d'un mot dérobé à son vocabulaire et détourné de son sens codifié, on continuera d'appeler le propriétaire. Il nous faut cesser de penser les rapports entre le propriétaire et la propriété selon la logique du droit : la sagesse est de les traiter comme des éléments distincts, pour mieux apercevoir ensuite les rapports qu'ils entretiennent, dans la logique propre aux modes de production.

Comme celle du travailleur, l'étude du propriétaire s'applique à une catégorie générale qu'on désignera désormais par le symbole P. Dans tout mode de production, les agents qui ont la capacité pratique et immédiate de disposer des moyens de production constituent l'élément P, élément qui, d'un mode de production à l'autre, pourra prendre des formes ditfférentes, à discerner, pour constituer la série des types de P. Disposer des moyens de production, c'est être en mesure de les mettre en ceuvre soi-mème, ce qui correspond à la situation fréquente où le propriétaire est en même temps le travailleur, ou de les faire mettre en oeuvre, ce qui correspond à la situation, aujourd'hui plus fréquente encore, où le travailleur ne peut accéder aux moyens de production qu'en se soumettant aux conditions que lui impose le propriétaire. En un sens, il y a symétrie entre les types de T et les types de P : les uns et les autres se reconnaissent aux rapports qu'ils entretiennent avec les moyens de production, les uns pour y accéder, les autres pour en disposer. Cette symétrie permet de caractériser chaque MP comme une forme d'exploitation : exploitation active, du point de vue de l'élément P et subie du point de vue de T.

 14. Pour Marx, « la propriété ne signifie... originellement rien d'autre que le comportement de l'homme vis-à-vis des conditions naturelles de la production... données en même temps que sa propre existence ». Ce sont, ajoute-t-il, « des présuppositions naturelles de l'homme » et « en quelque sorte le prolongement de son corps ».17 Cette propriété originelle, cette utilisation naïve du donné naturel s'exerce en communauté. Point n'est besoin d'accepter les hypothèses douteuses que Marx forme sur le communisme primitif, pour retenir comme point de départ un premier type de P que l'on désignera comme : P 1le propriétaire en communauté réelle.

Par communauté réelle, on entend avec Marx18 toutes les formes de communautés, plus ou moins primitives, où l'appartenance à la communauté permet, seule, de disposer des moyens de production, que cette disposition soit collective ou déjà, plus ou moins individualisée. En règle générale, toutes les sociétés pré-étatiques rentrent dans cette catégorie.

Quand l'emprise de ces règles coutumières se relâche, un autre type de P fait son apparition. « Lorsque les membres de la commune, en qualité de propriétaires privés, ont acquis une existence distincte..., on voit bientôt surgir les conditions où l'individu est susceptible de perdre sa propriété ».19 Marx suggère ici un critère pertinent : une propriété que l'on peut perdre est déjà une propriété privée. Mais il ne faut pas se représenter la propriété privée comme une qualité intemporelle. Le propriétaire qui se privatise, qui n'est plus contraint, à tous égards, par une communauté, ne devient pas du même coup un propriétaire privé, au sens capitaliste où nous l'entendons spontanément. Il est établi dans un espace intermédiaire où il constitue le type : P 2 le propriétaire privé mais entravé

Entravé par quoi ? Le paysan et l'artisan ou, plus exactement, les types de travailleurs T 3 et T 4 seront entravés par leur double qualité de travailleur et de propriétaire qui les soude à leurs moyens de production : leur terre ou leur instrument les attache à un lieu ou à un métier. En outre, le paysan demeurera entravé par tout ce qui peut survivre, dans sa communauté paysanne, des traditions héritées de lointaines communautés, dans des villages peu irrigués par les échanges sociaux de toute nature. Pour l'artisan qui vit dans les villes où souffle souvent un air plus libre, d'autres entraves naîtront de l'organisation corporative indispensable à sa protection.20 D'autres entraves, finalement aussi efficaces, s'appliquent aux propriétaires fonciers de type P 2. Voici, par exemple, comment Marx analyse le cas des propriétaires d'un domaine en exploitation servagiste; la citation illustre parfaitement ce qu'est une recherche au-dessous du droit : « Il est évident que dans les conditions primitives et peu développées qui sont à la base de ce rapport social de production et du mode de production correspondant, la tradition joue nécessairement un rôle prépondérant. Il est non moins évident qu'ici comme partout, la fraction dirigeante de la société a tout intérêt à donner le sceau de la loi à l'état de choses existant et à fixer légalement les barrières que l'usage et la tradition ont tracées... cette règle et cette ordonnance sont elles-mêmes un facteur indispensable de chaque mode de production qui doit prendre l'aspect d'une société solide, indépendante du simple hasard ou de l'arbitraire... Cette forme, il l'atteint par sa propre reproduction toujours recommencée, si toutefois le procès de production et les rapports sociaux correspondants jouissent d'une certaine stabilité. Quand cette reproduction a duré un certain temps, elle se consolide, devient usage et tradition pour être en fin de compte sanctifiée expressément comme loi ».21 La coutume, la tradition, parfois même la loi, imposent également au maître d'esclaves certaines entraves, cependant qu'en toutes circonstances, il garde l'obligation d'assurer la subsistance de sa main-d'oeuvre servile. Finalement, le dénominateur commun de la catégorie P 2 tient à une absence : tant que le travailleur de type T 5, l'ouvrier que l'on salarie pour sa tâche, n'existe que très marginalement, le propriétaire privé demeure entravé; sa propriété, si elle n'est pas mise en valeur par son propre travail, requiert l'emploi de travailleurs dépendants, que le propriétaire doit supporter en permanence, qu'il les range dans son bétail ou qu'il les fixe sur ses terres.

C'est seulement avec T 5 – et avec son corollaire, le marché où la force de travail s'acquiert pour un temps variable et selon un prix dont ce marché semble décider abstraitement – que le propriétaire pourra se libérer de ses entraves et consacrer tous ses soins à la libre valorisation d'une propriété qui devient alors un capital. On entre de la sorte dans le type : P 3 le propriétaire privé capitaliste.

Peut-on, à bon droit, considérer que l'artisan, le paysan libre, le propriétaire foncier et le propriétaire esclavagiste soient, avec d'autres figures encore, des éléments d'un seul et même type de propriétaire dit P 2 ? N'est-ce pas faire de P 2 une collection disparate, dépourvue de toute unité réelle ? En fait, l'unité réelle de P 2 n'est pas douteuse et on l'a déjà marquée : P 2 est l'ensemble des propriétaires privés structurellement inaptes à fonctionner comme capitalistes. Toutes les distinctions sur lesquelles repose la difinition des types de P – et ceci vaut également pour les autres éléments de tout mode de production – doivent être conçues comme autant d'outils de laboratoire. Marx le dit fort bien : " l'analyse des formes économiques ne peut s'aider du microscope ou des réactifs fournis par la chimie; l'abstraction est la seule force qui puisse lui servir d'instrument".22 Il faut couper au plus profond du réel social par des distinctions bien affûtées. Ici, c'est le capital qui sert de scalpel : s'il existe et fonctionne comme tel, le propriétaire ressortit à P 3; son défaut désigne le propriétaire comme une quelconque variante de P 2, dès lors que l'on peut observer, par ailleurs, une suffisante dissolution des formes primitives de communauté. Avec P 2, il s'agit toujours d'entraves inhérentes à la nature même des rapports de production : elles expriment, sous des formes diverses, les limitations objectives de sociétés où l'agriculture est prépondérante, où la ville est minoritaire, où le marché est ignoré ou faible; de sociétés où, plus profondément, les forces productives sont peu développées et peu mobiles et où, de ce fait, les rapports de production sont sinon immobiles, du moins marqués par une forte permanence; de sociétés, enfin, dont on montrera qu'elles relèvent d'une logique commune, celle de la valeur d'usage

Avec P 3, le tableau change à tous égards, même si le changement requiert du temps et s'obscurcit de transitions diverses. Une autre logique règne désormais, celle de la valeur d'échange qui tend à libérer les rapports de production. Les entraves anciennes sont détruites. Les entraves nouvelles qui apparaissent, ne sont plus inscrites dans la texture même des rapports de production, elles viennent d'ailleurs, de la sphère politique où l'activité législative et réglementaire formalise, avec retard, les résultats mobiles des luttes de classes dans la production.

P 2 et P 3 sont deux types de propriétaires privés, ce qui n'est pas nécessairement synonyme de propriétaires individuels. En P 2, les formes collectives de propriété privée sont rares, mais point absentes : un temple ou un monastère pourra jouir, plus ou moins collectivement, de la propriété d'une terre. En P 3, elles prennent une très grande ampleur, sous des formes que le droit commercial dit "sociales" et sur lesquelles on reviendra. Ces formes "sociales" ou "collectives" de la propriété privée capitaliste doivent être soigneusement distinguées d'autres formes collectives de propriété par lesquelles se caractérisent deux autres types de P. Le premier est le type :P 4le propriétaire étatique qui dessine une catégorie très générale et fort complexe. La frontière entre P 4 et les types précédents peut être délicate à tracer dans les sociétés où l'État demeure encore peu développé et où le domaine du prince se différencie mal de ce que la maturation ultérieure des sociétés convertira en domaine étatique. Plus tardivement, des associations peuvent s'établir entre un propriétaire privé et un propriétaire étatique, pour l'exploitation durable de moyens de production donnés, et ces formes mixtes appellent, on le verra, un examen attentif. Mais il reste que la propriété étatique directe de moyens de production s'observe dans les sociétés les plus diverses. Ranger tous les États propriétaires de moyens de production dans une même catégorie P 4, c'est marquer fortement deux traits : la spécificité de I'État et la novation qui résulte de la conjonction de la propriété et du pouvoir.

L'État, quelle qu'en soit la forme, ne peut jamais être rendu intelligible par l'instance économique, il est d'une autre nature que les propriétaires dont celle-ci peut connaître. Il peut être activement présent dans la structure économique, mais son centre de gravité est ailleurs. Quels que soient les liens qui l'arriment à la formation économique, l'État est à concevoir par un jeu de déterminations débordant largement de la structure économique. Les relations de propriété et de production où il peut s'inscrire sont toujours surdéterminées par d'autres relations qui tiennent à sa nature propre : des relations de pouvoir. Bref, au sein des modes de production où il intervient, l'État est un propriétaire d'une espèce particulière.

Une autre forme de propriété collective, non privée, est à distinguer encore. C'est celle que vise Marx, lorsqu'il appelle de ses voeux "la reconversion du capital en propriété des producteurs, non plus comme propriété privée des producteurs particuliers, mais en tant que propriété des producteurs associés, propriété directement sociale"23 On désignera ce dernier type, comme :P 5 Ie propriétaire collectif social.

Marx en donne un exemple dont il souligne le caractère encore équivoque : celui des travailleurs associés en une coopérative de production.24 Là, les producteurs directs s'assurent 1a maîtrise collective de leurs moyens de production, ils constituent un collectif social. C'est un collectif ambigu, lorsque le travail salarié s'insinue derechef, dans la coopérative, par l'adjonction aux coopérateurs de plein exercice, de travailleurs qui ne participent aucunement à la propriété collective des moyens de production. En outre, la coopérative est un ilot perdu dans l'océan du marché capitaliste, par lequel la prééminence du type P 3 continue de se faire sentir. Il reste que cet exemple suffit à bien marquer la distinction entre P 3 et P 5 : l'appropriation collective des moyens de production, par les travailleurs eux- mêmes marque nettement la frontière, même si celle-ci demeure poreuse. La distinction entre P 4 et P 5 est autrement plus complexe et il n'est pas question de l'établir dès a présent. Il faudrait, pour cela, disposer déjà d'une vue d'ensemble sur les divers types d'États et de sociétés et avoir soumis à discussion l'expérience des pays où s'est établi un soi-disant "État des travailleurs", toutes conditions qui seront remplies, à mesure que la recherche avancera.

15. Chaque type de P, considéré non pas dans la série encore insuffisamment précise que l'on vient d'établir, mais bien dans tel mode de production où il figure effectivement et où sa détermination achève de se préciser, constitue bel et bien un ensemble organique. On se réserve toutefois d'entreprendre l'examen de ces ensembles et de ce qui les rend organiques, seulement au moment où l'on en viendra à l'étude des classes sociales.

[La suite du texte original est consacrée aux surcharges que peut subir le propriétaire effectif du fait d'un quasi-propriétaire éminent qui, par séquelle rentière, par émergence capitaliste ou par intrusion étatique, influence fortement ledit propriétaire effectif.]

Parmi les surcharges à envisager, la soumission formelle d'un P 3 par un autre P 3 appelle explication. L'accumulation inhérente au capital s'accompagne de deux effets que Marx a analysés : la concentration et la centralisation, lesquelles scindent le type P 3 en trois éléments distincts. Le premier - que l'on continuera de désigner par le symbole P 3 - est formé de capitalistes isolés, c'est-à-dire d'entrepreneurs individuels. Le deuxième élément se dessine à partir du moment où des capitalistes s'associent en une entreprise commune. Leur association démultiplie leur puissance. Elle permet d'intervenir dans des domaines que la grandeur des capitaux à rassembler fermait jusqu'alors à la propriété privée, comme les transports; elle permet aussi de mobiliser, par la banque et la bourse, les capitaux épars de capitalistes incapables d'accéder à ces domaines autrement que comme copropriétaires subordonnés. L'association, en effet, sépare les capitalistes actifs des apporteurs de capitaux et, de fait, elle soumet ceux-ci à ceux-là; elle multiplie les éléments appelés à assister les capitalistes actifs, dans leur travail de direction, faisant ainsi descendre à la rencontre du type T 5 salarié (où une hiérarchie d'encadrement s'est formée) toute une hiérarchie dirigeante qui se mêle à la précédente. Ainsi, l'association des capitalistes, lorsqu'elle a pris une suffisante ampleur, constitue un nouveau type de propriétaires au sein de la categorie P 3, nouveau type que l'on désignera comme (P3)2 la puissance marquant qu'il s'agit bien, déjà, d'une sorte de sur-capitaliste par rapport à la forme P 3 simple. L'élément (P3)2 trouve son instrument idéal dans la société anonyme, après qu'aient été expérimentées quelques autres formes de sociétés commerciales.

La concentration et la centralisation du capital se sont poursuivies, avec un élan nouveau, après que la société anonyme eut fourni à l'industrie et à la banque un outil juridique convenable. Elles ont alors donné naissance à une troisième catégorie dont Lénine,25 après Hilferding,26 a pu observer les premiers pas, et qu'ils dénomment. tous deux, le capital financier. La dénomination est d'ailleurs incorrecte. Elle est trop générale, car elle réunit sous une même appellation, plusieurs mouvements liés entre eux, mais par des liens variables : une nouvelle étape de la concentration du capital, un nouveau rôle des banques et de nouvelles liaisons entre le capital bancaire et le capital industriel. Elle est trop précise, parce qu'elle suggère, chez Lénine notamment, un schéma unique – la prise de contrôle par chaque banque d'afîaires de tout un ensemble de sociétés industrielles – alors qu'en fait la concentration nouvelle se manifeste sous des formes diverses, où les banques jouent un rôle dominant ou subordonné,

Cette forme nouvelle de P 3 que l'on peut symboliser par (P3)3 résulte essentiellement de ceci : les sociétés industrielles, bancaires ou commerciales les plus puissantes prennent le contrôle de nombreuses autres sociétés exerçant leur activité dans la même branche ou non, dans le même pays ou non, et les constituent en autant de groupes "financiers". Ces groupes constituent ce qu'en langage politique courant, on appelle aussi des "monopole". Comme précédemment, le critère fondamental n'est pas d'ordre juridique : la mode et la fiscalité aidant, maintes sociétés qui n'ont pas dépassé le stade (P3)2 se présentent, néanmoins, entourées d'un petit nuage de sociétés satellites mineures; elles entrent vraiment en (P3)3 si l'agglomération des sociétés contrôlées les met en position, soit d'exercer une influence prépondérante dans une branche au moins de l'économie nationale, dans leur pays d'origine; soit d'arbitrer leurs activités entre plusieurs pays, selon l'évolution locale du climat économique et politique; soit, enfin, de participer de façon non passive, ni subsidiaire, à quelque accord, national ou international, visant à cartelliser les producteurs intéressés par un marché donné. Les très grandes unités de la forme (P3)3 ont des possibilités bien supérieures à celles-là, mais c'est là que s'opère le changement d'étage.

[La suite du texte original détaille le surcroît d'influence et de plus-value que les actionnaires dirigeant les groupes tirent des sociétés contrôlées, aux dépens des actionnaires banals de celles-ci.]

 l6, Les analyses que l'on vient d'esquisser et dont il sera tenu compte dans la définition des modes de production, montrent comment la typologie fondamentale de P 1 à P 5 peut être enrichie de variantes, de nuances et, parfois, de mixtes, qui permettent, par un changement d'échelle convenable, de rendre compte de la diversité des propriétaires effectivement observables. Comme pour T, l'objectif assigné à ces changements d'échelle est d'établir un cheminement continu et praticable dans les deux sens, entre les types les plus fondamentaux que la théorie propose et les situations empiriques les plus diverses. De ce point de vue, il doit être bien entendu que les indications données, pour les types de T ou de P valent davantage par les méthodes que par les résultats : ceux-ci peuvent, assurément, être enrichis et détaillés plus encore. Il est même tout à fait possible que la poursuite de telles recherches conduise finalement à modifier ou à compléter les séries de types fondamentaux que j'ai extraits de Marx ou définis selon sa méthode : l'objectif de Marx n'était pas de fixer la théorie sociale, mais de la fonder, ce qui appelle un perfectionnement continu. Déjà, j'ai pris quelques libertés à cet égard : le type P 4 ne joue pas un rôle très explicite chez Marx, ni la gamme de P 3 à (P3)3 et les mixtes P 3 - P 4 en sont presque totalement absents, ce qui n'a rien de surprenant, s'agissant de développements généralement postérieurs à Marx.

[La suite du texte original examine les transitions observables entre les types P 3, P 4 et P 5 pris deux à deux.]

 17. En définitive, on retiendra que P peut prendre l'une des formes fondamentales suivantes :


LES TYPES DE PROPRIETAIRE

P 1 – propriétaire en communauté réelle

P 2 – propriétaire privé entravé

P 3 – propriétaire privé capitaliste

P 4 – propriétaire étatique

P 5 – propriétaire collectif social


A ces formes fondamentales qui seront seules retenues, en un premier temps, pour la défïnition des modes de production, on adjoindra, ensuite, la prise en considération des surcharges, des mixtes et des formes dérivées de P 3, toutes données qui ont été définies ci- dessus. Il restera à préciser, ultérieurement, à quel type précis d'État correspond, cas par cas, la catégorie générique P 4.

 

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Notes

1-Le Capital, Ed sociales 1948-60, tome VIII, p.172.

2- Pouvoir politique et classes sociales, 1968, p.11.

3 - La transition vers l'économie socialiste, 1968, p.13.

4 - Contribution à la Critique de l''économie politique, Ed. Sociales, 1957, p.4.

5 -Lire le Capital, vol.2, p.209

6 - Mythe et Pensée chez les Grecs, 1969, p.197.

7 - Un chapitre inédit du Capital, UGE 10/18, 1971, p.226.

8 - Fondements de la critique de l'économie politique, Anthropos, 1967-8, tome 1, p.452.

9 - L'économie antique, Minuit, 1975

10 - Histoire générale de l'Empire romain, Seuil, 1974

11 - Guerriers et paysans, Gallimard, 1973.

12 - cf note 9 ou Le Goff, Au Moyen Age, temps de l'Eglise et temps du marchand, AESC, mai-juin 1960.

13 - cf note 1, tome 8, p.182

14 - cf note1, tome 2, p.23.

15 - cf note 1, tome 8, p.182.

16 - cf note 1, tome 2, p.139.

17 - cf note 8, tome 2, p.454.

18 - cf note 8, tome 2, pp.452 sq.

19 - cf note 8, tome 1, p. 457

20 - cf note 7, p. 208.

21 - cf note1, tome 8, pp.173-4.

22 - cf note 1, tome 1, p. 18.

23 - cf note 1, tome 7, pp. 102-3.

24 - cf note 1, tome 7, p. 105.

25 - L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917.

26 - Le Capital financier, 1908.

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