Sommaire

 

 

LES  SYSTEMES  MONDIAUX

 

mondes anciens - mondes marchands

monde colonial et marchand

série des mondes capitalistes

 

 

Dans Le monde au 21è siècle, chaque système mondial est présenté comme un ensemble de sociétés en interaction effective. En déplaçant l'accent du contenant au contenu, on pourrait tout aussi bien dire que chaque système mondial est un ensemble de peuples en interaction. Mais, qu'il s'agisse de sociétés ou de peuples, que signifie cette interaction ? quelles en sont les limites spatiales et temporelles ? quand cesse-t-elle d'être effective ? La réponse à ces questions dépend évidemment des sociétés à considérer, des moyens d'action et de communication dont elles disposent, des cultures qui informent les peuples concernés, des orientations politiques que font prévaloir les Etats principaux et des capacités qu'ils peuvent mobiliser. Bref, la structure d'un système mondial est déterminée par celle des sociétés qu'elle inclut. Comme ces dernières, elle est animée - et éventuellement transformée - par l'activité des peuples qu'elle incorpore.

 

 

 

Les plus anciens systèmes mondiaux que l'on connaisse sont courts, nombreux et généralement ignorants les uns des autres. Mais comme il s'agit déjà de sociétés historiques, c'est-à-dire documentées de façon directe ou indirecte, on ne sait si les agrégats tribaux qui les ont précédées pendant des millénaires ont préfiguré de longue date les premiers systèmes connus. Si l'on prend exemple sur les configurations tribales les plus vastes, observées depuis quelques siècles par les ethnologues des périodes et des régions les moins exposées aux incursions européennes, on peut soutenir que cette préfiguration est vraisemblable.Toujours est-il qu'autour des premiers empires tributaires ou esclavagistes, des systèmes mondiaux dessinent leurs aires concentriques, des capitales aux empires centraux et aux périphéries autonomes et dangereuses. Les empires centraux sont parfois friables, mais de conquête en reconquête et en novation dynastique, ils sont fréquemment agrandis ou reconstruits, même quand des débris d'empires antérieurs ou des principautés périphériques se consolident en royaumes durables, comme des Vietnam et des Corée échappant à la tutelle de la Chine, sinon à son influence. La Mésopotamie est jusqu'à présent la mieux connue des régions où, au fil des millénaires, des systèmes mondiaux de ce type se sont peu à peu construits, conquis, empilés, en ensembles de plus en plus spacieux, jusqu'à se faire absorber, en leur entier par d'autres systèmes centrés sur la Perse, la Grèce ou Rome. Les grandes vallées hindoues, égyptiennes ou chinoises ont été le théatre de mouvements analogues, dont il est, ailleurs, bien d'autres exemples à plus modeste échelle. Autrement dit, ces systèmes mondiaux, longtemps de courte portée, finissent par être amalgamés en ensembles plus vastes, éventuellement compliqués par une pluralité d'empires rivaux en leur centre ou, parfois, sur leurs marges, comme ce fut de temps à autre le cas dans les steppes périphériques de la Chine. Pour l'essentiel, la longue litanie des mondes anciens, parfois interrompue par une avalanche de peuples migrants, a surtout été scandée par l'usure des Etats, notamment par la décalcification du squelette militaire des plus vastes d'entre eux.

Ces systèmes anciens ont également été érodés par les mondes marchands qui ont poussé à leurs côtés non sans s'insinuer en leur sein. Mais ceux des empires qui ont su canaliser le commerce ont trouvé un renfort des plus utiles dans les richesses additionnelles qu'il leur procurait. Tous les empires à longue histoire et à vaste étendue ont su s'enrichir de la sorte, en marginalisant le capital commercial sans l'asphyxier. Grâce à leur longue durée ainsi consolidée, les empires centraux ou rivaux des mondes anciens et les plus solides des principautés et royaumes qui les ont flanqués sont devenus le théatre de longues ethnogénèses, c'est-à-dire d'une fusion et d'une territorialisation pérenne de tribus multiples, jadis différenciées. Les tribus isolées et leurs confédérations occasionnelles ont survécu, principalement, dans la périphérie des mondes anciens et dans les écarts et isolats imposés aux empires par la géographie ou, parfois, par des choix politiques.

En tant que limite entre deux types de systèmes mondiaux, le commerce doit être bien compris. Les échanges redistributifs ou répartitifs dont les sociétés pré-marchandes fournissent des exemples nombreux et variés peuvent s'accompagner d'opérations apparemment commerciales, mais qui n'ont pas réellement cette valeur : ainsi des trocs et transactions menés par les agents de quelque souverain à la recherche de produits rares dans leur pays d'origine, ainsi également des échanges de cadeaux princiers, etc. Les ventes multiples et répétées par lesquelles les paysans et les artisans échangent leurs produits sur des marchés locaux aux normes traditionnelles n'entrent pas non plus en ligne de compte, sauf quand des marchands accaparent cette production pour la revendre au loin. En effet, c'est le commerce lointain1 qui façonne peu à peu de nouveaux systèmes mondiaux.

 

 

 

Les mondes marchands ne sont jamais d'un seul tenant. Ils poussent leurs tentacules vers les ressources et les débouchés à partir de villes centrales ( = oasis, ports, îles, etc.) reliées en une sorte de collier où les villes-entrepôts sont des bijoux d'autant plus précieux que leur monopole régional d'achat et de vente est solidement établi. Les premiers mondes marchands sont de courte portée, mais les progrès des caravanes et des convois, ainsi que le perfectionnement des navires accroissent leur allonge. Peu à peu, ces systèmes mondiaux en viennent à se greffer sur les Etats périphériques ou centraux d'un nombre croissant de mondes anciens, en s'abouchant aux échanges contrôlés par ces Etats, ou en obtenant de ceux-ci une hospitalité toujours prudente et souvent précaire. Quand leurs réseaux sont déchirés par des guerres ou d'autres catastrophes, les marchands s'efforcent de les reconstruire, par de nouveaux itinéraires et de nouvelles protections ou, éventuellement, par la conquête de points d'appui durables. Toujours renaissants, les mondes marchands demeurent minuscules au regard des systèmes anciens finalement gonflés d'empires obèses. Mais leurs villes centrales rivalisent parfois avec les capitales impériales, à la manière de Venise éclipsant Byzance. Elles rivalisent aussi entre elles, en des guerres compétitives rarement résolues par l'agrégation des rivaux. Quelle que soit leur enveloppe politique, les cités marchandes ne s'intéressent aux possessions territoriales que pour se protéger elles-mêmes et, parfois, pour y exploiter des mines et des plantations dont les produits sont d'un bon rapport au loin.

Des systèmes mondiaux de type ancien qui grandissent peu à peu, se jouxtent de diverses façons et dont le nombre diminue, tandis que de menus systèmes mondiaux de type marchand se multiplient, s'interconnectent et pénètrent plus ou moins les mondes anciens : tel est, semble-t-il, le tableau de la planète entière, jusqu'aux abords du 15è siècle. Même durant les époques tardives où la coexistence des mondes anciens et marchands rompt l'isolement des premiers et élargit le champ d'action des seconds, la distinction entre les deux types de système mondial demeure nettement tranchée : d'un côté règnent des intérêts dynastiques où la puissance et le prestige prédominent; de l'autre côté, les rigueurs du profit commercial l'emportent sur toute autre motivation.

Dans l'état présent de l'historiographie, l'Europe des 15è-18è siècles se voit accorder un privilège qui pourrait n'être qu'une illusion d'optique, un effet rétroactif des révolutions du 19è siècle. C'est une Europe où, hormis les confins orientaux et balkaniques, aucun empire à l'ancienne ne réussit à s'imposer après l'effondrement de Rome et de Byzance; où s'affirment, au contraire, des Etats de types nouveaux au sein desquels les ethnogénèses s'accélèrent et deviennent nationalitaires; où l'interpénétration des réseaux marchands, s"est généralisée à partir des 13è-14è siècles; d'où partent des expéditions commercialo-politiques2 de plus en plus nombreuses, vers les terres africaines, américaines et asiatiques, inconnues ou oubliées; et qui bâtit finalement, autour de réseaux marchands étendus à l'échelle planétaire, des empires coloniaux épars et inégalement rentables, mais grâce auxquels les stratégies rivales des Etats européens se mondialisent peu à peu.

Le système marchand et colonial que les puissances européennes construisent de la sorte n'est pas une simple variante des mondes marchands de plus ancienne facture dont il partage le goût du lucre et de l'exploration. En effet, la conquête de colonies, les rivalités des puissances coloniales, l'émigration européenne, la traite africaine et le démantèlement d'empires anciens ou, à tout le moins, leur effraction à des fins commerciales, se conjuguent pour dessiner un tout nouveau système mondial dont l'extension est virtuellement planétaire et qui fait retentir, à cette échelle, les exploits encore modestes de l'Europe et ses conflits toujours virulents. n'a pas tort de voir en ce nouvel ordre mondial une économie-monde, même si en traduisant de la sorte la Weltwirtschaft3 allemande , il incite à en surévaluer la dimension économique, au détriment des bouleversements politiques qui s'y opèrent et des ébranlements idéologiques qui s'y propagent. Ce défaut est accentué par ceux de ses disciples qui, à l'instar de Wallerstein, sous-estiment ou ignorent les caractéristiques géopolitiques et culturelles qui différencient les systèmes mondiaux ultérieurs, malgré leur commun caractère capitaliste4 .

Avec le monde colonial et marchand, l'impérialisme change de nature. Celui des mondes anciens était tourné vers l'annexion de territoires et de populations pour agrandir un empire déjà constitué d'un seul tenant. Celui du système mondial colonial-marchand construit plusieurs empires dont chacun est éparpillé loin de sa métropole et qui, tous, entraînent les colonies et les protectorats dans les guerres entre métropoles, ce qui n'empêche pas celles-ci de faire masse, vis-à-vis des peuples subjugués et des empires anciens survivants, comme immixtion d'une Europe surpuissante que les 18è et 19è siècles enrichiront, en chargeant l'impérialisme de propriétés nouvelles.

 

 

 

En effet, l'infiltration du capitalisme industriel dans le monde colonial et marchand qui lui préexiste va inaugurer une nouvelle série : celle des systèmes mondiaux capitalistes. Le premier d'entre eux se construit à partir de la révolution industrielle du 18è siècle britannique, laquelle contamine peu à peu l'Europe entière et déborde vers les Etats-Unis et les dominions anglais, avant de toucher la Russie et le Japon à la fin du 19è siècle. Les Etats ainsi renforcés rivalisent de plus belle dans la colonisation, au point de se partager la planète entière, sauf à convertir en zones d'influence conjointe, les empires les plus convoités. Dans le sillage des marchandises et des armées européennes, les administrateurs et les prêtres venus d'Europe encadrent et évangélisent les peuples colonisés, tandis que quelques médecins et fort peu d'enseignants donnent une image plus amène de la civilisation européenne. Du milieu du 18è siècle au début du 20è siècle, le nombre des Etats autonomes diminue considérablement, au bénéfice d'une Europe qui gouverne le monde, sous la houlette de l'Angleterre, mais où les rivalités héritées d'intérêts dynastiques anciens sont compliquées par l'émergence de puissances nouvelles - dont l'Allemagne - et par la multiplication des poussées nationalitaires. Toutes ces contradictions explosent en 1914, à l'occasion d'une guerre à laquelle les colonies européennes donnent une apparence mondiale, finalement concrétisée par l'immixtion des Etats-Unis dans le conflit européen. Le second système mondial capitaliste naît des ravages de cette première guerre "mondiale". Ce monde "d'après-guerre" ne trouvera jamais un équilibre durable. Sa durée sera une "ère de guerres et de révolutions" (Lénine), rendue plus dramatique encore par la crise économique majeure des années 1930. Le communisme soviétique, le fascisme italien, le nazisme allemand et leurs nombreux émules s'affirment en Europe, jusqu'à rendre peu visibles les soubresauts guerriers de la Chine et les révoltes qui commencent à se manifester dans plusieurs empires coloniaux. Une seconde guerre, véritablement mondiale, vient clore cette période, en consacrant la prééminence des Etats-Unis et la persévérance de l'U.R.S.S. issue de la révolution russe.

De ce fait, le troisième système mondial capitaliste qui prend forme à partir de 1945-50, est nettement différent de ses prédécesseurs. Non point en ce qui concerne l'accumulation capitaliste, laquelle reprend de plus belle après la crise américaine des années 1930, puis s'emballe en Europe et au Japon, sitôt après leur reconstruction et déborde même vers l'Amérique latine où l'élan pris pendant les années de guerre et les bénéfices du protectionnisme assurent, pour un temps, une certaine expansion économique. Mais bien parce que l'Europe perd sa prépondérance antérieure tandis que les Etats-Unis deviennent la puissance centrale, tout en partageant la prééminence poltico-nucléaire avec une U.R.S.S. confortée d'alliés nouveaux. En outre, le Japon se hisse peu à peu au rang des puissances majeures, plus tard suivi par quelques autres Etats. Enfin, une décolonisation assez vite généralisée quadruple l'effectif des Etats indépendants. Dans cette nouvelle structure, le capitalisme n'est pas gravement gêné par la perte de la Chine et des autres Etats passés au socialisme étatique, ni par les performances économiques (bientôt médiocres) de ces Etats et de l'U.R.S.S. En revanche, ses manifestations impérialistes sont radicalement transformées. Les orientations économiques demeurent inchangées, sauf d'un point de vue géographique, mais les possessions politiques perdent leur éclat colonial et prennent des formes sournoises que la "guerre froide" rend parfois inefficaces. En effet, l'U.R.S.S. et les Etats-Unis, ainsi que leurs alliés - aux intérêts d'ailleurs variables - s'efforcent de capter l'alliance des nouveaux Etats ou, à défaut, de les neutraliser. Dès lors, la géopolitique de la "guerre froide" devient le déterminant principal du troisième monde capitaliste.

Le quatrième monde capitaliste a commencé de prendre forme vers 1989-90, quand l'implosion de l'U.R.S.S. et l'émancipation de ses satellites européens a mis fin à la bipolarité du système mondial précédent. Toutefois la prééminence évidente des Etats-Unis, les réticences que leur imperium suscite en Europe et au Japon et le progressif renforcement de la Chine ne dessinent pas la structure de ce monde, car la géopolitique mondiale qu'ils esquissent se diffracte en jeux complexes de tensions régionales, comme on pourra en juger. A cette fin, mieux vaut examiner tout d'abord les conditions de l'accumulation capitaliste, dans l'actuel système mondial, par comparaison avec ses trois prédécesseurs.

Durant l'expansion première de l'industrie capitaliste, la petite Europe et les jeunes Etats-Unis sont peu à peu gagnés au nouveau mode de production. Le steamer qui relie tous les grands ports mondiaux et le rail qui sillonne tous les continents pénètrent des périphéries exploitées à l'ancienne, non des zones pleinement acquises au capitalisme. Qui plus est, les régions européennes et nord-américaines progressivement touchées par ce dernier sont, au mieux, des marchés nationaux, souvent gérés avec la prudence protectionniste qui convient aux nouvelles industrialisations. Tout au long du 19è siècle, le libre-échange est un article de consommation intérieure, nonobstant les efforts de l'Angleterre5. Le marché mondial est cloisonné par les barrières douanières des pays indépendants et par les aires coloniales dont les métropoles se réservent l'accés, à grand renfort de douanes et de monopoles maritimes. Ainsi, dans ce monde où la banque et la bourse brassent encore peu de capitaux, l'accumulation s'effectue principalement pays par pays et donne naissance, tout au plus, à des entreprises industrielles ou bancaires d'échelle nationale. Quand Lénine traite de l'impérialisme, à la fin de cette première période, les Krupp et les Crédit Lyonnais sont les exemples qui lui viennent sous la plume, hors l'Angleterre.

Durant le deuxième système capitaliste (borné par les deux guerres mondiales du 20è siècle), le champ de l'accumulation se resserre plus encore, malgré les progrès bancaires et boursiers qui aident à la centralisation du capital, du moins jusqu'au krach américain de 1929. En effet, l'immense isolat soviétique et les guerres chinoises adjoignent aux empires coloniaux, de nouvelles zones où le capital ne peut s'ébattre librement. Le protectionnisme renforcé jusqu'à l'autarcie par lequel beaucoup de pays européens et sud-américains répondent à la crise économique des années 1930 renforce le cloisonnement du marché. L'accumulation capitaliste ainsi cantonnée consolide les "monopoles" nationaux, même dans les branches les plus extraverties. Les entreprises formées par la concentration du capital sont inégales, selon la vigueur du marché national qui les porte. Inégales, mais faiblement concurrentes, tant le marché mondial accessible à toutes est exigu.

Deux mouvements contraires marquent les évolutions du troisième système mondial capitaliste, de ses débuts, vers 1945-50, à sa fin, à partir de 1989-90. D'une part, l'espace offert au libre fonctionnement du capital est réduit pa l'extension du socialisme étatique en Europe, en Asie et même à Cuba, tandis que les pays européens tardent à se défaire d'un protectionnisme que l'Amérique latine renforce même jusqu'aux années 1970. D'autre part, la décolonisation offre de nouveaux champs d'action aux capitaux de toutes provenances, mais la plupart des Etats fraichement promus à l'indépendance en gèrent parcimonieusement l'accès, malgré les pressions du G.A.T.T.6 . Hostile à tout protectionnisme, la seconde tendance l'emporte nettement durant les années 1970 et surtout 1980, grâce aux renforts que lui procurent les taux de change flottants d'après 1971 et la libéralisation ultérieure des mouvements internationaux de capitaux. Donc, sous l'angle de l'accumulation capitaliste, le système mondial des années 1950-90, voit renaître un marché mondial, finalement plus ouvert que celui du 19è siècle, mais encore limité par les isolats étatiques-socialistes et bordé par les prudences protectionnistes des pays enclins au capitalisme d'Etat.

Sur cette lancée, le quatrième système mondial capitaliste qui se met en place depuis 1990 s'annonce plus capitaliste que jamais, car.le libre accès des capitaux dans toutes les régions du monde, est désormais en vue. Dès lors, l'accumulation capitaliste qui est un puissant producteur de richesses, d'inégalités et de crises peut fonctionner avec une vigueur inégalée, d'autant que la libéralisation des mouvements financiers est en bonne voie de s'achever, bien avant celle des mouvements de marchandises et de travailleurs. La concentration des entreprises, naguère d'échelle nationale, mais que l'intégration amorcée depuis les années 1960, avait déjà stimulée à l'échelle de l'Union européenne, s'opère désormais à l'échelle du monde entier, si du moins les Etats ne lui font pas obstacle, à la manière du Japon, de la Corée et d'autres pays encore réticents. D'où une transformation structurelle, à peine esquissée avant 1990 et qui prend désormais une ampleur mondiale : la multiplication des firmes multinationales, à bien distinguer des entreprises banales dont l'activité ne déborde guère de leur pays d'origine, si ce n'est par d'occasionnelles exportations depuis leur site national de production..

 

 

 

Les multinationales qui se déploient en réseau, à la manière du capital marchand, sont des groupes d'entreprises relevant du mode de production capitaliste-monopoliste. En fait, elles jouissent rarement d'un plein monopole sur tels produits ou dans telles zones, mais elles participent d'une concurrence monopolistique, terme par lequel les économistes désignent les rapports instables de groupes qui peuvent, selon l'opportunité, se partager un marché ou s'y livrer à une compétition très vive pouvant aller jusqu'à l'offre de rachat en bourse du capital de leur concurrent. La multinationalisation débute souvent par l'installation à l'étranger de sociétés commerciales (vente, après-vente, financement), suivie par la création de sociétés productrices (extraction, produits intermédiaires, assemblage, etc.). Elle culmine dans une stratégie mondiale de dispersion du groupe tout entier, à la recherche d'un optimum bénéficiaire (coûts, fiscalité, crédit, sécurité, etc.). Souvent, la concurrence entraîne les entreprises d'un même secteur d'activité à se mondialiser les unes après les autres, non sans opérer maintes concentrations au passage. Rangées par pays d'origine, les multinationales révèlent sous un autre angle les effets du développement inégal. Ainsi, sur les cinquante multinationales les plus importantes de 1956; quarante deux étaient américaines et huit européennes. Quatre décennies plus tard, les Etats-Unis ne comptent plus que dix-sept firmes parmi les cinquante multinationales prépondérantes, contre vingt et une pour l'Europe et dix pour le Japon, deux autres relevant déjà de pays naguère périphériques. La poussée des multinationales qui s'accélère depuis la fin des années 1970 suscite une expansion des échanges internationaux plus rapide que celle de la production mondiale. En cette fin de siècle, le commerce mondial porte sur environ 25 % de la production et les multinationales assurent 3/5 de ce commerce. Comme en outre leurs ventes sur leurs territoires d'origine équivalent à 10-15 % de la production mondiale, il apparaît que leur poids dans le P.I.B. mondial est d'ores et déjà de l'ordre de 25 à 30 %. Aussi douteux que ce soient ces chiffres7 ils n'en situent pas moins un mouvement puissant et saccadé qui se calmera seulement d'ici quelques décennies, quand l'essentiel des concentrations à l'échelle du marché mondial aura été accompli8.

Héritières des pratiques des mondes marchands, les entreprises bancaires ont accompagné les exportations des sociétés industrielles capitalistes par des filiales aptes à financer et à renseigner les exportateurs. Mais c'est seulement depuis que l'extraversion mondiale des multinationales a pris de l'ampleur que les banques ont suivi leur exemple. La ruée des banquiers vers les pétrodollars des émirats arabes, après les hausses pétrolières de 1973, a souligné ce glissement qui a pris des allures d'avalanche depuis que la destruction des frontières réglementaires entre les métiers de banque, de bourse, d'assurance et d'autres services financiers s'est répandue de par le monde, cependant que la liberté des mouvements de capitaux et la libre convertibilité des monnaies se généralisaient. Desormais, les séquelles des normes et réglementations anciennes sont pourchassées, en tous pays, par le F.M.I., l'O.M.C. et leurs nombreux alliés bancaires ou étatiques. D'où l'ampleur des mouvements de capitaux à des fins d'investissement industriel et commercial, laquelle est cependant surclassée de beaucoup par les flux de hot money, c'est-à-dire de capitaux avides de placements à court terme, tous mouvements activés par les trésoriers des entreprises, les gestionnaires des fonds d'épargne, des caisses de retraites et des compagnies d'assurance, les banques agissant pour leur propre compte et d'autres spéculateurs professionnels. Sous cette énorme pression, le système monétaire international et les bourses sont exposés à des crises de plus en plus fréquentes qui ont successivement ruîné les monnaies de l'Amérique latine, de l'Asie orientale et de la Russie.

Au coeur de ces ouragans monétaires, deux dérèglements majeurs se laissent apercevoir : d'une part, la création monétaire n'est plus encadrée par les banques centrales, dans la mesure où les dépôts et crédits off shore9 s'enflent hors leur contrôle; d'autre part, aucune institution financière ne peut endiguer les vagues mondiales de spéculation, nonobstant les sermons du F.M.I. et les contrôles de la B.R.I.10 Dès lors, les banquiers du monde entier craignent ce qu'ils appellent le "risque systémique", c'est-à-dire l'effondrement de bourses importantes ou la défaillance de banques majeures : compte tenu de l'ampleur extraordinaire des prêts de banque à banque, les ondes de choc ainsi provoquées se propageraient dans tout le système monétaire, bancaire et financier mondial. Ce risque réel va croissant, mais sa menace ne suffit pas à susciter les réformes (certes non-libérales) qui le préviendraient. Ainsi, de crise locale en crash boursier et en crise nouvelle, la vulnérabilité financière du capitalisme surclasse de plus en plus les défaillances cycliques de la production.

 

 

 

La floraison des multinationales transforme toutes les formations économiques. Certes, dans tous les pays, même les plus développés, les modes de production tournés vers le marché interne11 demeurent - et demeureront - prépondérants. Mais la multiplication et le renforcement des firmes à stratégie mondiale déplace le centre de gravité de la structure économique et réduit les prises qu'elle offre aux interventions étatiques en matière fiscale, bancaire, boursière, etc. Les multinationales concourent à la régression du capitalisme d'Etat, quand bien même elles sont issues de la privatisation d'entreprises ou de banques naguère publiques. Par ailleurs, des solidarités commencent également à se nouer - dans les limites de la concurrence monopolistique - entre les multinationales des mêmes secteurs d'activité. Le vieux Cartel du Pétrole se rajeunit en Agence internationale de l'énergie, les grandes banques de tous pays se pressent à l'assemblée générale annuelle du F.M.I., et ainsi de suite. Mêlés au personnel politique et à des personnalités syndicales, universitaires ou autres, beaucoup de "grands patrons" se retrouvent périodiquement dans des clubs internationaux aux labels variables12. On ne peut dire qu'une sorte de formation économique transnationale serait en train de se structurer, car les solidarités ainsi nouées ne prennent une certaine vigueur que dans les pays où une crise majeure, un regain de protectionnisme ou quelque autre menace pèse sur toutes les multinationales qui y sont présentes. En outre, l'effet structurel des multinationales n'est pas identique dans toutes les formations économiques qu'elles conjoignent. Leur assise se trouve dans des sociétés développées, leurs champs d'expansion parmi des sociétés qui sont parfois d'un développement comparable, mais souvent inférieur. Les multinationales sont l'un des leviers de l'impérialisme dans ses formes post-coloniales. Mais elles ne s'approprient pas pour autant des sortes de "neo-colonies", sauf le cas exceptionnel d'une firme étrangère surpuissante vis-à-vis d'un Etat dont elle exploite la principale ressource exportable13.

 

 

 

Il faut donc s'attendre à ce que le développement inégal provoqué par l'accumulation capitaliste soit considérablement aggravé dans le quatrième système mondial capitalist, en formation depuis le début des années 1990. Même en assimilant ce développement à la croissance économique globale, mesurée par la comptabilité nationale de chaque pays14, force est de constater que l'histoire du capitalisme est faite d'inégalités croissantes, sinon irréversibles. Précisément, c'est en observant les conditions dans lesquelles les principaux rattrapages ont pu s'opérer, que l'on identifie clairement les responsabilités centrales de l'accumulation capitaliste. Ainsi du premier monde capitaliste où l'Allemagne, finalement unifiée en un grand marché (pour l'époque) et dûment protectionniste, a pu rattraper l'Angleterre ou la France, et où les Etats-Unis longtemps protégés par la distance et leurs douanes ont fait de même. Commencé un peu plus tard, le rattrapage japonais est également redevable à la distance et à un protectionnisme autarcique, lequel est devenu une caractéristique générale-du second monde capitaliste (en gros : 1914-1945). Dans ce nouveau contexte, plusieurs pays sud-américains ont pu rejoindre l'Argentine15 au rang des pays émergeant de leur sous-développement, d'autant qu'ici comme au Japon, les diverses interventions caractéristiques du capitalisme d'Etat ont bientôt été utilisées pour favoriser l'expansion du capital national. A plus forte raison, les protections générales pratiquées par l'U.R.S.S. - et plus tard - par les autres pays socialistes-étatiques - ont permis un rattrapage économique notoire.

Pendant les premières décennies du troisième monde capitaliste, les modérateurs d'inégalités économiques internationales qui viennent d'être évoqués (distance, grand marché, protections douanières et autres, capitalisme d'Etat ou socialisme étatique) ont été plus que jamais utilisés, car l'Europe en reconstruction y a eu massivement recours. Après quoi, les bénéfices du communisme16 et, simultanément, les avantages de l'intégration européenne17 ont permis à l'Europe occidentale de rattraper les Etats-Unis. Pendant ce temps, les pays fraichement décolonisés ont révélé l'arriération économique où leurs métropoles les avaient tenus et ont entrepris leur longue marche vers le développement en se bardant souvent de protections et en jouant tant du capitalisme d'Etat que de leurs éventuels avantages géographiques, miniers ou autres. Ainsi quelques pays très vastes, comme l'Inde, ont commencé de s'affirmer, sans accomplir un net rattrapage. Au bénéfice de sa taille, le Brésil a fait de même, mais il a été pris, comme toute l'Amérique latine, dans les spasmes économiques et monétaires, auxquels les pressions libérales des Etats-Unis l'ont exposé. De véritables rattrapages sont intervenus en Asie orientale où, à l'instar du Japon et de la Corée, plusieurs pays sont devenus de réelles puissances économiques, le plus souvent au bénéfice d'un capitalisme d'Etat, protecteur des investissements nationaux et pourvoyeur d'exportations variées. De même, les quelques pays qui ont su tirer parti du gonflement de leurs rentes pétrolières ou minières sont ceux où le capitalisme d'Etat était assez bien agencé. En revanche, des sociétés comme l'Arabie séoudite ont pu rejoindre au début des années 1980 le niveau américain de P.I.B. par tête, pour retomber en moins de vingt ans à 20 % de ce niveau, en raison de leur dispendieuse gabegie. Plus généralement, l'Asie et l'Amérique latine ont souffert de nouveaux facteurs de développement inégal qui ont commencé de se manifester dès les années 1970 et n'ont cessé de s'aggraver depuis lors. En phase de croissance économique et de libéralisation progressive des changes et des transferts financiers internationaux, les bourgeoisies et les latifondiaires locaux, riches de revenus croissants ont appris à abriter la part liquide de leurs patrimoines par des transferts à l'étranger (principalement aux Etats-Unis) dès que se profile un risque de dévaluation de leur monnaie nationale. Illustré par le Mexique de 1981-82, cet anti-patriotisme monétaire a considérablement accru la vulnérabilité des économies nationales.

Dans le quatrième système capitaliste (celui d'après 1990), le péril est devenu mondial, avec ou sans panique des classes riches locales, car la liberté générale des changes et des transferts, mariée à une omniprésence des multinationales et des fonds de placement, rend vulnérables toutes les monnaies et toutes les bourses, sans compter le "risque systémique" qui menace toutes les banques. En attendant que d'éventuelles révisions du système monétaire et financier international - sans doute opérées en crise - viennent réduire ce potentiel catastrophique, il n'est d'autre solution qu'un regain de capitalisme d'Etat, comme la Malaisie et la Corée en donnent l'exemple18, à l'instar d'une Chine qui poursuit obstinément le rattrapage des sociétés aux économies beaucoup plus avancées que la sienne. Mais, à souligner les difficultés croissantes du rattrapage, on ne marque peut-être pas suffisamment l'essentiel qui est la poursuite incoercible d'un développement inégal des économies et, au sein de chacune d'elles, la dispersion souvent élargie des revenus19.

En d'autres termes, l'énorme potentiel que la révolution informatique des moyens de travail procure au système mondial actuel se dilue en productions écologiquement mal fondées et se disperse dans une inégalité souvent croissante des revenus,entre pays et entre classes, comme il est inéluctable dans un système mondial plus capitaliste que jamais. Mais ce système ne constitue pas une "économie-monde", si l'on entend par cette formule braudélienne un monde piloté par son économie. Il reste à juger de ce que l'analyse politique et idéologique du système mondial en formation peut révéler de ses traits acquis et de son devenir probable ou possible.

 

 

 

L'essor des multinationales ne doit pas tromper : il conforte le marché mondial et disperse les capitaux fixes - c'est-à-dire les usines - mais ses effets sur les structures de classes des pays concernés sont lents et limités. Dans les sociétés déjà développées, cet essor réduit le poids des classes actives ancrées dans l'industrie, mais la persistance locale de divers modes de production, capitalistes ou non, et d'un vaste appareillage étatique et idéologique, ainsi que le poids (croissant) des retraités et des scolaires, minorent l'importance relative des délocalisations industrielles. La transformation est qualitative plus que quantitative. Elle se manifeste par la diffusion des formes de travail précaire, d'assistance et d'emploi subventionné. Elle se traduit aussi par un retard de l'âge moyen d'entrée en activité et par une anticipation des mises à la retraite. De ce fait, les divers mécanismes du welfare sont mis à rude épreuve, surtout dans les pays européens où la démographie stagne. Les classes-statut ainsi bousculées perdent beaucoup de leurs repères traditionnels, autrement dit les classes-identité deviennent, pour un temps, labiles et incertaines.

Une pression politique incessante, émanée des multinationales et, plus encore, de leurs laudateurs, y compris des organisations internationales telle l'O.C.D.E., s'efforce d'accélérer les réformes fiscales, bancaires, comptables, juridiques et autres qui sont censées favoriser l'activité et la compétitivité de ces firmes, lesquelles, d'ailleurs, jouent souvent des écarts législatifs et judiciaires entre les pays pour choisir, en somme, la loi qui convient le mieux à leur stratégies respectives. Respecter la loi que l'on choisit dans l'arsenal mondial des legislations est leur idéal néo-libéral. La pression sur les Etats centraux et développés est d'autant plus forte que les migrations des multinationales poussent les budgets étatiques à la dépense tout en réduisant leur recette : dépenses pour maintenir, vaille que vaille, la dose de welfare et de répression nécessaire à la paix sociale et à l'ordre public; recette perdue parce que les multinationales exportent beaucoup de leur matière imposable. La domination politique établie dans ces sociétés demeure de type interventionniste-bourgeois, tant la part du P.I.B. recyclée par l'Etat reste grande, mais cet interventionnisme dérive vers des formes archaïques tenant de plus en plus de l'Etat-gendarme et des Bureaux de Bienfaisance du premier monde capitaliste ou d'avant. Les responsabilités naguère assumées par les Etats dans la stimulationn locale de la croissance économique, dans l'aménagement de leur territoire et dans la promotion culturelle de leur population s'affadissent et tendent même à s'effacer parfois, comme dans le Royaume Uni depuis l'époque Thatcher. Naturellement, des contre-poussées politiques se font également sentir, même si elles doivent plus aux refus et aux révoltes qu'aux projets porteurs d'avenir. En termes organisationnels, la régression des partis et l'anémie des syndicats sont fréquentes et ne sont pas compensées par la cristallisation de forces politiques nouvelles (écologistes, féministes, régionalistes, etc). Jusqu'ici, les contre-poussées de quelque ampleur n'ont permis aucune réorientation durable et se sont trop souvent embourbées à la manière du mitterrandisme finissant, si bien que, s'agissant toujours des sociétés centrales, il faut se demander si la multinationalisation des firmes n'a pas d'ores et déjà déplacé le centre de gravité de l'action politique au delà des espaces nationaux.

 

 

 

Le fait est que, dans les instances internationales où les Etats-nations peuvent fonctionner comme défenseurs de leurs intérêts respectifs, le soutien que les Etats, protecteurs de "leurs" propres multinationales, accordent au libre échange commercial et financier qui convient à celles-ci, se heurte à des résistances souvent vives et parfois victorieuses. Plus que l'O.C.D.E. qui est un théatre de discours, l'Organisation mondiale du Commerce (O.M.C.) où sont interprétées les normes commerciales internationales devient, chaque année davantage, le siège de conflits frontaux. Qui plus est, l'autorité supranationale que les Etats-Unis prétendent attacher à leur législation "anti-dumping" et à leurs multiples embargos politico-militaires est contestée, tant à l'O.M.C. qu'à l'O.N.U., et pratiquement rejetée par les Etats qu'elle dérange.

La forme la plus prometteuse des résistances au libre-échange absolu se manifeste, de façon paradoxale dans les coopératives d'Etats qui, à l'instar de l'Union européenne, sont d'abord apparues comme les cantons libre-échangistes, dans un marché mondial encore cloisonné. L'Union européenne de 1999 a beau être rendue obèse par ses élargissements successifs et demeurer acéphale faute d'une organisation globale de ses capacités (actuelles et potentielles) de politique économique, elle n'en est pas moins un frein efficace en certains domaines (l'agricole et le culturel, notamment) et, plus encore une promesse à terme point trop lointain. En effet, la substitution de l'euro à ses monnaies nationales ne s'achèvera pas, en 2002, sans que les capacités politiques de l'Union aient été substantiellement renforcées, au moins dans le domaine économique. En tout cas, les institutions de cette Union deviennent chaque année davantage la cible de pressions multiples où la réduction du chômage pourrait l'emporter sur la protection des paysans. Non sans circonspection, on peut même fonder quelques espoirs dans le regain néo-keynésien de politique économique que la conjonction entre un fort chômage intra-européen et une suite accélérée de crises financières mondiales pourrait provoquer dans un Euroland où la majorité des gouvernements est de tendance plus ou moins social-démocrate. Un autre indice est fourni par les industries de la défense et de l'aéronautique, mais aussi par celles des télécommunications et des transports aériens : des associations, voire des fusions y interviennt. Ainsi se forme peut-être un nouvel élément de capitalisme international d'Etat. Même si le Mercosur et l'Asean - et encore moins l'Alena20 bridée par les Etats-Unis - ne sont pas aussi avancés dans la voie d'une coopération les autonomisant sur le marché mondial, ils ont l'un et l'autre rejeté, en 1996-97, les projets américains qui visaient à les noyer dans de trop vastes zones de libre-échange. A plus forte raison peut on s'attendre à ce que la Chine et, d'autre façon l'Inde - un jour rejointes par la Russie - demeurent soucieuses de protéger leurs chances de développement contre un excessif rabotage libre-échangiste. En somme, l'hypothèse de travail à envisager serait que, parallèlement au changement d'échelle de la concentration capitaliste, un changement d'échelle du pouvoir étatique est en train de s'esquisser, en dérangeant certains au moins des Etats-nations, telle la France.

Dans cette perspective, il convient de réfléchir aux possibilités offertes par les Etats militaires-nationalitaires qui sont aujourd'hui majoritaires dans le système mondial en formation. En effet, leur effectif, gonflé par la décolonisation et par le lent glissement de la Chine, vient d'être encore renforcé par l'implosion de l'U.R.S.S. Ceux des Etats de ce type qui, à la façon du Japon, de la Corée ou du Mexique ont déjà amorcé une nette transition vers le modèle des Républiques bourgeoises, subissent néanmoins des reculs ou des soubresauts, provoqués par les crises économico-financières plus que par des tensions internes21, si bien que, comme tous les Etats militaires-nationalitaires, ces pays répugnent à se défaire des instruments de capitalisme d'Etat qu'ils ont forgés ou imités. Savoir s'ils seront finalement rabotés par les multinationales et leur marché mondial, comme le F.M.I. et les grandes banques commerciales tentent de l'imposer à la faveur de chaque crise financière, ou s'ils pourront ruser durablement pour minorer ces pressions, ou même si, à l'occasion de crises plus aigues ou de révoltes internes, ils sortiront de cet enchaînement par quelque novation politique, est l'une des questions majeures des toutes prochaines décennies. Pour une part sans doute décisive, les réponses viendront, non de la seule économie, ni même de la décision politique, mais de l'ordre culturel, tant l'empreinte des diverses civilisations et la commune tension des peuples en mal d'identification contribueront, de droit fil ou de biais, à leurs élaborations.

 

 

 

Pour en juger, il faut se détourner des transformations massives mais souvent superficielles qui affectent à peu près tous les peuples de la planète. Certes, les industries idéologiques qui se sont modernisées tout au long du 20è siècle ont fait pénétrer presque partout leurs films et leurs radios transistorisées22, bientôt suivis par des communications multimedias. Les marchandises que ces industries diffusent se répandent plus vite et plus largement que le livre et la presse, toujours dépendants des lourds processus de la scolarisation. Mais leurs flux d'images souvent scandés par des modes à géographie variable et leurs émissions d'informations souvent guidées par les intérêts des marchands ou des Etats (et, parfois, des églises) électrisent les peuples qu'ils desservent, sans transformer du même coup leurs structures essentielles. Les formations politiques et économiques qui encadrent la vie des peuples se modifient beaucoup plus lentement que ce brouhaha quotidien et il en va de même pour les coutumiers de la vie quotidienne, malgré les goûts nouveaux que les medias y instillent et les redistributions d'emploi du temps qu'ils provoquent.

Qui plus est, les modes, les propagandes et les modernismes d'autre facture suscitent des réactions encore difficiles à évaluer, mais dont on peut néanmoins entrevoir la trame profonde. Ces réactions varient d'une civilisation à l'autre, sont partiellement guidées par les régimes politiques en vigueur localement et dépendent, pour une bonne part des crises de la scolarisation. Ce dernier facteur est sans doute le principal, car, dans la longue durée, l'école favorise toujours les transformations politiques et civilisationnelles. Or, dans l'immense périphérie de l'actuel système mondial capitaliste, la scolarisation massive n'a joui nulle part de la longue durée requise pour que ses bénéfices fleurissent. Elle est partout en proie à plusieurs crises entrecroisées : crises budgétaires qui diffèrent ou délaient sa généralisation; crises de recrutement des maîtres dans des générations parfois mal formées et toujours plus courtes que les énormes générations à scolariser; crises politico-culturelles liées aux coopérations étrangères qui suppléent aux déficits d'enseignants; crises, enfin, de l'adaptation des programmes et des pédagogies dans des sociétés soumises à des sollicitations trop nombreuses pour être absorbées sans délai.

Le brouhaha médiatique et les crises scolaires n'épargnent pas les sociétés les plus développées, mais ont un impact plus considérable encore dans les sociétés où la maturation identitaire des peuples a pris récemment un nouvel élan. En effet, dans les sociétés périphériques où les séquelles tribales n'étaient pas rares, et où les ethnogénèses furent freinées par la tutelle coloniale, ces dernières n'ont pas repris à plein régime sitôt après la décolonisation. C'est seulement depuis le début des années 1990 que ces maturations ethniques, converties par beaucoup d'Etats en tentatives précoces et maladroites de maturation nationale ont repris de plus belle, non sans rivalités et surenchères nationalitaires activées par des appareils politiques (ou militaires) se disputant le pouvoir d'Etat. Ces poussées, le plus souvent cantonnées par les frontières héritées des colonies ou des empires antérieurs, sont surchargées de mouvements divers, d'une Afrique où le tribalisme est loin d'être dépassé et où l'islam et la chrétienté se disputent le terrain à une Asie où le boudhisme, l'hindouisme et l'islam mêlent leurs élans aux poussées nationalitaires et à une Amérique où les élites d'origine européenne ou métisse sont parfois exposées aux aspirations jusque là refoulées des peuples amérindiens. Pour toutes ces raisons, le quatrième système mondial capitaliste, âgé d'une décennie à peine, apparaît déjà comme une marmite de peuples, plus vaste et plus turbulente que celle du 19è siècle, époque où l'Europe pacifiait de force son monde colonial et se livrait sur son propre territoire à une violente foire aux nations qui permit à l'Allemagne et à l'Italie de s'unifier, mais désagrégea les empires austro-hongrois et ottoman. La foire aux nations a repris de plus belle et elle se soldera par de multiples guerres, à moins que des novations politiques dont certaines promesses se dessinent déjà ne permettent d'en faire l'économie.

 

 

 

Les ethnogénèses réactivées et les turbulences nationalitaires expliquent l'un des paradoxes apparents du quatrième monde capitaliste : les guerres y sont fréquentes, mais elles se livrent presque toutes à l'intérieur des frontières internationalement reconnues. Autrement dit, ce sont des guerres "civiles", non des guerres "internationales". Toutes émeuvent les O.N.G. humanitaires qui se multiplient, tandis que la spectacularisation des conflits, inaugurée par les télévisions américaines pendant la guerre du Vietnam, inquiète les populations à mesure qu'elle se répand. Dès lors, les pressions des opinions publiques sur leurs Etats respectifs incitent ceux-ci à intervenir pour mettre fin aux conflits, ce qui, de proche en proche, déplace le rôle de l'O.N.U., des alliances comme l'O.T.A.N.23 et de divers autres organismes. Dans ce contexte, le respect dû aux Etats souverains est parfois surclassé par des ingérences humanitaires, pacifiantes ou même préventives, tandis que le maintien des frontières établies continue d'être valorisé. La contradiction se résoud, tant bien que mal, par de vives pressions en faveur de l'assouplissement des dominations étatiques controversées. Alors que l'Europe du 19è siècle s'appliquait un droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qui multipliait les Etats-nations, les puissances centrales du monde actuel semblent favoriser les Etats multinationaux qui ajustent leur domination à la diversité des peuples qu'ils incluen24. Toutefois cette tendance recueille difficilement l'accord des Etats concernés et l'acquiescement de tous leurs peuples, alors que des crises économiques suscitent de fréquentes tensions que des églises, des partis et des Etats compliquent par des surenchères ethniques ou nationalitaires.

Les guerres commencent aussi à perdre de leur intérêt pour les classes dominantes des pays capitalistes développés. On peut en juger en observant la baisse massive des budgets militaires américains depuis l'implosion de l'URSS - malgré l'énorme stock nucléaire hérité par la Russie et l'Ukraine - et les symptômes converge en28 d'autres mesures, d'abord militaires (publicité des manoeuvres, multiplication des contrôles et des inspections réciproques, etc), ont été étendues à la surveillance des élections (Slovaquie, 1998) ou à la transformation des lois sur la nationalité (Lettonie, 1998), etc. La recherche d'appuis occidentaux, par les pays libérés de la tutelle soviétique, a favorisé cette évolution qui, cependant, n'a pu éteindre les conflits nationalitaires devenus virulents dans les Balkans, le Caucase ou d'autres confins russes. Comme, en outre, les régions extra-européennes demeurent inégalement perméables à des transformations ressemblant à celles dont l'Union européenne ou l'O.S.C.E. sont les résultats, on doit se garder de penser que les "systèmes de sécurité" internationaux29 sont d'ores et déjà promis à une diffusion mondiale.

De ces tendances manifestes, presque toujpours confortées par la puissance américaine, on pourrait induire que le monopole impérial dont jouissent les Etats-Unis depuis la fin de la guerre froide est un pacificateur du monde présent; qu'en d'autres termes, "la paix par l'empire" dont il est tant d'exemples historiques30 connaît désormais un nouvel avatar, d'échelle virtuellement planétaire. Ce serait faire preuve de naïveté, car l'empire américain est un rêve du Pentagone, non une réalité reconnue par les autres puissances. Même si une vague idée de la paix mondiale colore les actes des Etats-Unis - et, plus encore, les discours de leurs dirigeants - il est partout évident que la défense et le déploiement des intérêts de ce pays et de leurs entreprises, multinationales ou non, l'emportent sur toute autre considération. Qu'il s'agisse de pérenniser les alliances qui enserrent l'Europe, le Japon ou la Corée et qui surveillent la Russie ou la Chine, qu'il s'agisse également d'entretenir les bases qui protègent le pétrole "arabe"31, surveillent les Indes et l'Océan indien, balisent le Pacifique et supervisent l'Amérique latine, qu'il s'agisse, enfin, d'orienter l'O.N.U. et, surtout, ses agences les plus efficaces, telles le F.M.I., la Banque mondiale ou l'Organisation mondiale du Commerce, les Etats-Unis sont pleinement actifs, au service de leurs propres intérêts. Les guerres par frappes aériennes ou par alliés-mercenaires interposés, qu'ils entreprennent volontiers pour discipliner les rogue states libyens, irakiens, serbes et autres rebelles à leurs pressions ou pour ancrer les missions extérieures de leurs armées et de leurs polices en faisant mine de les utiliser contre la drogue, le terrorisme et d'autres diables valorisés selon leurs besoins, peuvent avoir localement quelques retombées bénéfiques, mais seulement par ricochet. La puissance - et non la paix - est l'objectif des Etats-Unis. si bien que, pour repérer pertinemment la structure de l'actuel système mondial capitaliste, il vaut mieux prêter attention à la dynamique de chacun de ses principaux sous-systèmes géopolitiques, plutôt qu'aux manifestations omniprésentes de l'imperium américain.

 

 

 

En effet, l'actuel système mondial est loin d'être homogène. Ce que l'analyse économique qualifie d'inégal développement n'est qu'un aspect d'une différenciation qui s'est maintenue - et parfois accusée - depuis le premier essor du capitalisme industriel. Certes, les sociétés contemporaines sont toutes prises dans de multiples interactions, ce qui fait d'elles un seul et même système mondial, mais leur contemporanéité est fort imparfaite. Ces sociétés sont héritières d'histoires très diverses, porteuses de civilisations dissemblables, garnies de peuples inégalement positionnés sur l'itinéraire qui conduit du tribal au national et, donc, d'une variété que leur inégal développement économique ne fait qu'accentuer. Dans les limites imposées par les océans et les montagnes qui parfois les séparent, les sociétés proches les unes des autres sont souvent apparentées entre elles, de diverses façons historiques ou civilisationnelles autant qu'économiques, si bien que leurs interactions, plus denses que celles qui les lient au reste du monde, les constituent en sous-systèmes régionaux ou continentaux. Les Etats-Unis sont présents, le plus souvent en force, dans chacun de ces sous-systèmes,leur surpuissance fait d'eux les voisins de tout le monde. Quelques autres puissances qui furent de portée mondiale, comme la Grande Bretagne ou qui tentèrent de le devenir, comme la France, manifestent, elles aussi, un peu de cette omniprésence. Néanmoins, chacun des sous-systèmes garde son originalité, y compris dans l'ajustement réciproque des sociétés qu'il inclut et dans les réactions qui enregistre l'imperium américain. J'ai détaillé, dans L'avenir du socialisme les traits distinctifs des dix sous-systèmes (eux- mêmes subdivisables) qui sont nettement différenciés dans l'actuel système mondial. Trois d'entre eux sont de haute antiquité (l'Asie sinisée, les Indes et le Proche et Moyen Orient), ce dernier ayant toutefois empilé les civilisations plutôt que de développer durablement l'une d'entre elles. Trois autres sous-systèmes, d'antiquité déjà plus courte, ont comme le Proche et Moyen Orient subi le croisement de plusieurs civilisations : ce sont l'Europe, le Maghreb et l'Asie du sud-est. Deux quartiers plus jeunes ont pris forme dans les vastes espaces maîtrisés par les deux puissances émergentes du 19è siècle : les Amériques et l'empire russe, converti en U.R.S.S., puis en fragile C.E.I.32 Enfin, l'Australie qui s'emploie à cristalliser une Australasie riche des archipels du Pacifique pilote un neuvième sous-système en gestation, cependant que l'Afrique subsaharienne, non encore sortie de la pulvérulence où la colonisation l'a laissée ne constitue un dixième quartier du monde présent qu'en tant que réservoir aux potentialités multiples.

 

Vus de chacun de ces dix quartiers, le présent système mondial et la prééminence américaine apparaissent sous des jours variables :

- Amériques : l'Alena, le Mercosur et divers autres embryons attestent d'une interpénétration économique croissante sous la houlette des Etats-Unis, mais l'échec du projet de zone panaméricaine de libre-échange, avancé par les Etats-Unis en 1997, témoigne d'une résistance qui commence à se manifester aussi dans l'O.E.A., organisation inter-étatique des Amériques, nullement "égalitaire" comme l'O.S.C.E. et plus faiblement interventionniste qu'elle. En outre, l'"assistance" tutélaire des Etats-Unis à la plupart des armées et à plusieurs des polices latino-américaines est différente de l'O.T.A.N., mais sans doute plus ligotante qu'elle, compte tenu de la dissymétrie régionale des puissances. Au total, l'ancienne "sécurité" collective anti-communiste se convertit mal en un "système de sécurité" de meilleur aloi, tandis que de crises boursières en crises monétaires, les principaux pays mendient l'assistance des banques internationales et américaines;

- Europe : les zones d'ombre du "système de sécurité" régional sont pour une bonne part des effets de la puissance américaine : conflit franco-américain autour de l'européanisation de l'O.T.A.N., soumission des interventions fortes de l'O.S.C.E. ou de l'O.T.A.N.à une tutelle américaine frileuse (Bosnie, Kosovo) ou aventureuse (Géorgie, pays baltes, extension de l'O.T.A.N.); en outre la désinfection post-impérialiste de l'Europe - notamment en ce qui concerne les puissances anglaise, allemande et française - n'est pas assez profonde pour que les contraintes exercées par les Etats-Unis soient de sitôt allégeables sans risques pour la sécurité régionale; mais l'Union européenne, peut-être dynamisée par son unification monétaire, continue d'avancer sinueusement vers l'émergence d'une puissance politique pouvant rivaliser avec les Etats-Unis;

- C.E.I. : pour plusieurs décennies, c'est une zone d'insécurité, voire de guerres ouvertes - et pas que des deux côtés du Caucase - en raison du grignotage américano-allemand qui étend l'O.T.A.N. sur le flanc ouest etde la présence américano-pétrolière tout autour de la mer Caspienne, le tout sur fond d'armées délitées, de stocks nucléaires énormes, et de puissance russe dont les reculs sont involontaires et temporaires. Seul le flanc chinois semble apaisé, faute d'enjeux majeurs sans doute;

- Asie sinisée : la sécurité de cette zone repose sur les gains américains d'après 1945 (traités et bases du Japon et de Corée du sud), sur le glissement de l'impérialisme japonais du militaire vers l'économico-financier (encore que la décennie 1990 augure mal de sa pérennité) et sur l'intérêt propre de la Chine dont l'introversion traditionnelle se nourrit désormais d'une rapide montée en puissance économique, néanmoins menacée par les crises politiques que pourraient susciter ses dizaines de millions de migrants ruraux et de chômeurs. Dans ce contexte, la Corée du nord et Taïwan sont des irritants dont lers Etats-Unis jouent pour pérenniser leur présence. Mais c'est sans doute ici, plus vite qu'en Amérique latine et plus gravement qu'en Europe, qu'interviendront les péripéties majeures du déclin (relatif) de la super-puissance américaine, au 21è siècle, le fléau de la balance Chine / Etats-Unis étant évidemment tenu par le Japon.

- Asie du sud-est : les promesses esquissées par les succés économiques de l'A.S.E.A.N., depuis les années 1980 et mises en péril à partir de 1997 par les effets régionaux de la crise mondiale du système monétaire, pourraient être renouvelées par une issue interventionniste de cette crise, faute de quoi la région, rendue à des croissances médiocres, mais dépourvue, en son sein même, d'enjeux internationaux majeurs33, a de fortes chances de valoriser la gendarmerie aéro-navale déjà esquissée par les Etats-Unis à partir de bases du Pacifique sud et des facilités portuaires dont Singapour donne l'exemple. Toutefois cette gendarmerie est incapable de maîtriser les crises latifondiaires et les troubles ethniques dont les Philippines et l'Indonésie sont porteurs, troubles que la crise monétaire de1997 a stimulés. En toute hypothèse, la maturation de l'A.S.E.A.N. comme "zone de sécurité" relativement autonome ne peut être qu'une perspective lointaine;

- Australasie : hormis les péripéties mineures dont les archipels de cette immense région vide peuvent être le siège et les séquelles d'une phobie anti-nucléaire bien ancrée en Nouvelle-Zélande, tout se jouera en Australie du fait de son ouverture à l'Asie. Faute de plusieurs décennies d'immigration massive, ce pays demeurerait une puissance mineure à l'échelle mondiale.

- Indes : paradoxalement, les potentiels nucléaires officialisés par les explosions de 1998 et les essais de missiles qui les avaient précédés, ont ouvert une nouvelle ère de sécurité régionale, en révélant au Pakistan et à l'Inde ce que pourrait produire le traitement guerrier de leurs multiples conflits. Toutefois la dissuasion ne pourra fleurir qu'au prix d'un immense effort d'endiguement des nationalismes et des intégrismes, de désinfection des conflits frontaliers ou internes les plus contagieux et de croissance économique, lequel requerra, au mieux, de longues décennies, d'autant que la région est riche d'irritants annexes, du Sri-Lanka au Bangla-Desh et aux Etats himalayens et que les Etats-Unis, la Chine et d'autres puissances pourraient continuer d'envenimer ces conflits, au gré de leurs intérêts régionaux ou mondiaux.

- Proche et Moyen Orient : zone d'insécurité maximale dans le système mondial actuel, cette région offre néanmoins une riche collection de dominations politiques affaiblies par contrainte - alors que les "zones de sécurité" relative ou même tendancielle manifestent un affaiblissement consenti ou volontaire desdites dominations. L'Irak d'après 1991, le Liban d'après 1990, les Palestiniens et les Kurdes en mal d'Etat propre sont les exemples les plus significatifs à cet égard, mais on se gardera d'oublier les pressions exercées par l'Arabie sur ses voisins de l'est et du sud, ni la semi-tutelle exercée - non sans succès partiels - par les Etats-Unis sur cette même Arabie. Au reste, ces affaiblissements contraints ne sécurisent pas une région travaillée par une très forte exubérance démographique, pas plus qu'un couvercle n'empêche l'ébullition d'une marmite.

- Maghreb : depuis que l'Algérie déchirée de luttes intestines a cessé de propulser le Front Polisario contre le Maroc, que ce dernier fait mine d'accepter la formation éventuelle d'un mini-Etat sahraoui sur la partie (non "phosphatique") des terres délaissées par la Mauritanie et que les immixtions libyennes en Tunisie se sont calmées, le Maghreb apparaît comme une zone de paix internationale, mais non comme une "zone de sécurité", tant cette paix ressemble à une trève entre Etats forcés de donner priorité à leurs tensions internes

- Afriques : malgré la prometteuse évolution de l'Afrique du sud et malgré les promesses encore vagues qui pointent au Nigeria, on est ici dans une multi-zone d'insécurité où la population croît plus vite que partout ailleurs dans le monde et où les guerres "civiles" des pseudo-Etats mal taillés et d'assise (ethnique ou tribale) incohérente, s'enrichissent désormais de guerres "internationales" (Ethiopie-Erythrée, zone des Grands Lacs et autres voisinages du Congo-Zaïre), cependant que la France et l'Angleterre - rivaux nullement passifs - voient sans plaisir se dessiner une tentative américaine de construire, à côté de leurs protégés et s'il se peut en détournant ceux-ci, une sorte de gendarmerie panafricaine qu'ils piloteraient à la manière des polices - ou des milices - latino-américaines des années 1970 et 1980.

 

 

 

En somme, la plupart des dix quartiers du monde actuel sont placés dans une situation politique semblable à celle que l'Europe a connue depuis le 16è siècle. Aucune puissance ne peut s'y imposer comme empire, si bien que les Etats régionaux doivent établir un certain équilibre entre eux et le maintenir contre le plus puissant d'entre eux. En Europe, cet équilibrage opposé à la puissance prépondérante du moment, n'a été mis en mal qu'en de très brèves périodes, quand un Bonaparte ou un Hitler subjugua presque toute la région. C'est seulement au sein des troisième et quatrième mondes capitalistes - c'est-à-dire depuis 1945-50 - que l'équilibrage a (durablement ?) cédé la place à une novation prometteuse : une Union européenne, laquelle progresse à tâtons. On se gardera toutefois de penser que les équilibres à la manière européenne auxquels les autres régions du monde présent doivent se résigner, faute de puissance régionale prépondérante, puissent, au moins pour certains d'entre eux, se transformer rapidement en Unions de style plus ou moins européen, car l'apprentissage et l'institutionnalisation d'une telle coexistence pacifique requièrent, à tout le moins, de dures épreuves et de longs délais. L'Europe elle-même n'a pas su trouver seule le chemin de son Union, elle s'y est résignée sous la contrainte de la guerre froide qui fût assez durable pour qu'elle ait le temps d'y prendre goût.

Dans tous les sous-systèmes qui se cherchent de la sorte, les Etats-Unis sont présents, si bien que chaque tentative régionale d'équilibrage est enveloppée dans le mondial d'équilibrage auquel les Etats-Unis sont contraints, faute d'être reconnus comme tuteurs légitimes par les principales puissances régionales, y compris celles de l'Europe. A l'instant des crises, l'équilibrage planétaire semble toujours l'emporter,. mais dans l'ordinaire des jours, les relations de proximité retrouvent obstinément leur priorité. C'est ainsi qu'il faut comprendre le rôle international actuel des ex-grandes puissances européennes, mais aussi de la Chine et du Japon, comme de l'Inde et du Brésil et qu'il faut juger de la montée (ou remontée) en puissance de l'Indonésie, de la Russie et même de l'Afrique du sud, sinon déjà du Nigeria. Les Etats-Unis, partout engagés dans des équilibrages rendus très mobiles par l'inégal développement économique, l'inégale éxubérance démographique, l'inégale souplesse des civilisations et l'inégale pertinence des politiques, ne peuvent imposer leurs vues sans composer avec ces réalités régionales changeantes dont ils ne peuvent maîtriser le changement. Ils sont donc pris dans un équilibrage mondial entre les grandes puissances actuelles et potentielles de toutes les régions et, par la force des choses, ils ne peuvent imposer de façon claire et continue leurs vues impérieuses, quelle que soit leur surpuissance économique, technologique et militaire.

 

 

Si bien que la structure essentielle du quatrième monde capitaliste ne peut se résumer en une sorte d'empire américain. Dans ce monde plus capitaliste que jamais, les multinationales américaines sont rejointes par leurs émules nés ailleurs, sans que les concentrations d'échelle mondiale puissent inverser cette tendance. La logique de la valeur d'échange et de l'accumulation capitaliste est partout prépondérante, mais elle ne sous-tend aucun patriotisme, qu'il s'agisse de localiser des activités nouvelles ou d'éluder de nouvelles crises. Partout, cette logique économique (virtuellement monomaniaque) est aux prises avec des logiques idéologico-politiques qui, dans la plupart des régions, expriment la montée en puissance (réalisée ou escomptée) des Etats-nations : des Etats comme souverainetés territoriales, des nations comme résultats -ou, plus souvent, comme visées - du brassage étatique des peuples. Sous des formes dont le détail est infiniment variable, le conflit de ces deux logiques produit des résultats toujours résumables par une même formule : le marché mondial l'emporte dans les limites que lui imposent localement les lois et les moeurs.

De ce point de vue, les expériences majeures du 20è siècle méritent réflexion. Non point les expériences guerrières, nonobstant l'amplitude que l'industrie a pu leur donner en se mariant à l'exaltation nationaliste des patries, mais bien les expériences politico-culturelles beaucoup plus novatrices. La principale s'est déployée à l'enseigne d'un socialisme, bientôt divisé en deux branches rivales. Cette tentative grandiose de transformation des agencements sociaux, fondée sur une science sociale surestimant ses premiers acquis34 a finalement été engluée par le triomphe des Etats-nations. Sa branche révolutionnaire, entraînée dans une cascade d'improvisations de plus en plus dictatoriales, n'a produit que de dramatiques "socialismes en un seul pays", avant que son échec devienne patent. Sa branche réformiste, heureusement servie par les efforts anti-crises d'une partie éclairée de la bourgeoisie, a réussi à imposer un droit du travail et une gamme de redistributions welfaristes qui ont amélioré la situation des classes populaires, tout en relançant l'accumulation capitaliste. Mais ces réformes heureuses n'ont pas réussi à déborder du cadre de l'Etat-nation, même quand le capitalisme des multinationales a mondialisé son champ d'action. Dès lors, le capitalisme d'Etat a été partout sapé et le Welfare State qui est, aujourd'hui encore, son principal bénéfice est, à son tour, rongé de façon menaçante.

Ainsi, le système mondial en formation depuis 1990-91 est un nouveau rebond d'un capitalime qui a survécu aux guerres, aux crises et aux révolutions des années 1910 aux années 1950, comme il avait survécu aux réformes sociales du 19è siècle européen et aux poussées welfaristes des annés 1940 et suivantes, c'est-à-dire en prenant appui, à chaque fois, sur les novations qui tendaient à le restreindre. Desormais, à l'orée d'un monde plus capitaliste que jamais, la plupart des Etats affichent un enthousiasme confiant que l'avenir démentira, tant le capitalisme est producteur de crises qui donneront vigueur à diverses politiques déjà esquissées : celle d'un neo-capitalisme d'Etat débordant des frontières étatiques; celle, aussi, des Etats multinationaux, assouplis à l'usage de leurs multiples peuples; celle, enfin, d'éventuelles intégrations à l'européenne. Sans compter les novations dont l'histoire sera féconde dans un monde que la révolution informatique peut enrichir massivement, d'autant que l'expansion démographique, bientôt ralentie en toutes régions, permettra de valoriser peu à peu l'énorme richesse humaine que cette expansion aura produite. Le 21è siècle ne sera jamais que le troisième siècle de cette idée neuve en Europe et dans le monde entier. : le socialisme.

 


 [Outre les nombreux ouvrages cités dans La Société - en particulier ceux de Fernand Braudel et de Denys Lombard - le lecteur, désireux de prolonger ses réflexions sur les systèmes mondiaux "modernes", lira avec grand profit un ouvrage de publication plus récente, ouvrage d'une grande richesse théorique et documentaire, auquel j'espère consacrer une étude particukière. Il s'agit de :

Peter J. Taylor : The Way the Modern World Works - World Hegemony to World Impasse - Ed. John Wiley & Sons, 1996 - ISBN 471 96586


 

1- D'un lointain qui s'éloigne à mesure que les moyens de transport et d'emport permettent, aux marchands, d'explorer des contrées plus distantes et d'y commercer.

2- Assorties de finalités religieuses qui varient, cas par cas, du zèle le plus sincère au décor le plus sournois.

3- Les erreurs de sont ailleurs : il projette parfois sa notion d'économie-monde vers les systèmes mondiaux simplement marchands des siècles antérieurs; et, pour la suite, il ne différencie pas le monde colonial et marchand des prolongements novateurs que le capitalisme industriel, puis financier, leur adjoindra. Ainsi son économie-monde dilue les traits propres aux 15è-18è siècles européens et à leurs prolongements coloniaux et marchands, par surévaluation des systèmes marchands antérieurs et par dédain des novations proprement capitalistes.

4- A l'inverse, une autre école, également tournée vers l'étude des systèmes mondiaux, en surévalue les caractéristiques culturelles au point de quasiment les confondre avec les civilisations (Chase-Dunn).

5- Au 19è siècle comme par la suite, le libre-échange a pour avocats les pays les plus développés qui en sont toujours les principaux bénéficiaires.

6- Le G.A.T.T. (General Agreement on Trade and Tariffs) est créé en 1945. Il sera transformé, en 1994, en Organisation mondiale du Commerce (O.M.C.).

7- Ces chiffres sont rendus hétérogènes par l'insuffisante standardisation des statistiques, par les fluctuations des taux de change et, surtout, par l'arbitraire des facturations au sein de multinationales qui déplacent leurs capacités bénéficiaires au gré de leurs stratégies respectives.

8- La formation de conglomérats hétéroclites - c'est-à-dire assemblant des entreprises de secteurs différents - peut déplacer cette limite, notamment si de puissantes banques s'en mêlent. Mais les expériences américaines, européennes et japonaises des dernières décennies, montrent qu'à l'échelle des marchés de l'époque, les conglomérats ont rarement duré. On peut penser qu'il en ira de même à l'échelle du marché mondial.

9- Les banques qui opèrent dans les pays non ou peu réglementés ("paradis bancaires"), celles aussi qui sont censées ne recueillir que des dépôts "étrangers", même si leur siège est à New York ou à Londres, accordent des crédits qui dérogent plus ou moins aux normes dont, pays par pays, les banques centrales assurent le respect. Elles fonctionnent comme en haute mer (= off shore).

10- La B.R.I. (= Banque des Réglements internationaux) fut créée pour effectuer les transferts liés aux dettes d'après la première guerre mondiale. Elle est devenue un club où les prinicipales banques centrales conviennent de normes prudentielles et harmonisent leurs statistiques. Hors l'Europe et l'Amérique, les banques effectivement disciplinées par ce club sont rares. Tous les "paradis bancaires" échappent à ses normes, sinon à son regard.

11- Modes de production artisanal, paysan et capitaliste marchand, ainsi qu'une large partie de l'industrie, du commerce et des services proprement capitalistes, voire petitement "monopolistes".

12- Club de Rome, Trilatérale, Entretiens de Davos, etc.

13- Tel est le cas des républiques "bananières" et quasiment aussi le cas de l'Arabie séoudite et des émirats voisins ou du "Shelltanat" de Brunéi, etc. La présence de plusieurs multinationales de même origine - c'est-à-dire adossées à un même Etat - et l'exploitation de diverses ressources minières ou de plantations multiples enrichit ce schéma. Les variantes se compliquent quelque peu lorsque les Etats subordonnés à certaines multinationales jouissent néanmoins de rentes substantielles : leur laisse s'allonge à proportion de leur richesse.

14- Ce qui revient à négliger les dégats causés à l'environnement, les insuffisances des prestations éducatives et sanitaires ou des progrès démocratiques, les inégalités internes dans la distribution des revenus et maintes autres caratéristiques du développement social.

15- Laquelle a bénéficié, dès la fin du 19è siècle, des débouchés offerts par l'Europe industrielle à ses exportations alimentaires.

16- La crainte de l'U.R.S.S., la puissance des partis communistes dans certains pays européens, leur influence directe et indirecte sur le syndicalisme ont atténué les résistances des bourgeoisies d'Europe occidentale aux progrès du Welfare State. On peut en juger en comparant le taux des prélèvements obligatoires (par rapport au P.I.B.) des pays européens à ceux des Etats-Unis ou du Japon.

17- La Communauté économique européenne, grand marché" à l'échelle du 20è siècle, est devenue un site privilégié d'investissements de toute provenance, notamment au cours des décennies 1960-1980.

18- La Malaisie en tentant de freiner les aller-retour de capitaux à court terme et de combattre l'anti-patriotisme monétaire; la Corée du sud, en imposant à ses chaebols des restructurations propres à les revigorer sans irruption massive de capitaux étrangers.

19- Cette dispersion est plus forte dans les pays pauvres que dans les pays riches où les redistributions plus ou moins welfaristes corrigent quelque peu la distribution primaire des revenus. Ainsi, par exemple, le rapport entre le revenu par tête des 20 % les plus riches et ceux des 20 % les plus pauvres s'établit à 32 au Brésil, mais seulement à 7,5 en France et 6 en Allemagne (rapport P.N.U.D. 1996).

20-Mercosur = marché commun associant le Brésil à presque tous ses voisins; Asean = idem pour l'ensemble du sud-est asiatique; Alena = association de libre-échange nord-américain (du Canada au Mexique).

21- Encore que les menaces impliquées par l'extension des latifundia et par une bidonvillisation massive soient soudainement réactivables, comme le montrent, depuis la crise monétaire de 1998, les exemples indonésien et philippin.

22- Lesquelles, on le sait, peuvent fonctionner sur pile, sans attendre la mise en place des réseaux de distribution électrique. Les satellites donnent de semblables facilités à la téléphonie, à la télévision et à l'internet.

23- Organisation du Traité de l'Atlantique Nord, formée en 1948 pour coaliser les Etats d'Amérique du nord et d'Europe occidentale contre l'U.R.S.S. et ses alliés. Les Etats-Unis s'efforcent, non sans succès, de mettre à profit diverses ingérences humanitaires pour entraîner cette alliance vers les tâches offensives et extra-européennes qui leur conviennent.

24- Des coopérations entre éléments d'un même peuple séparés par des frontières reconnues s'esquissent également, mais dans de très rares cas, tel celui des Irlandais partagés entre l'Eire et l'Ulster. Elles ne s'étendent pas (encore ?) à tous les peuples tronçonnés par plusieurs Etats, tels les Kurdes.

25- Qui fut la matrice des deux guerres mondiales du 20è siècle, ne l'oublions jamais.

26- Le commandant en chef de l'O.T.A.N.dirige également les forces américaines (et, le cas échéant, alliées) au Proche et Moyen Orient (P.M.O.).

27- La domination politique est la clé de voûte de l'ordre public interne, la souveraineté sur un territoire est sa principale manifestation internationale.

28- Ce traité a donné naissance à l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (O..S.C.E.) qui s'est institutionnalisée et reçoit des Etats membres les concours en personnels politiques, militaires et administratifs nécessaires à ses activités

29- Voir notamment : La stratégie suicidaire de l'Occident par Maurice Bertrand, Ed. Bruylant, Bruxelles et L.G.D.J., Paris, 1993

30- Voir : Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations (1962) et Penser la guerre, Clausewitz (1976).

31- Il faut se souvenir que les Etats-Unis utilisent 25 % de la production pétrolière mondiale et que leurs importations, rapidement croissantes ,satisfont déjà à la moitié de leur demande.

32- Communauté des Etats indépendants reliant vaguement douze des quinze républiques naguère soviétiques.

33- Hormis l'exploration et l'exploitation du pétrole en mer de Chine, lesquelles sont de nature à coaliser les pays de l'A.S.E.A.N. contre la Chine sous la houlette des Etats-Unis.

34- Acquis néanmoins très substantiels, tant les écrits de Marx et de certains de ses disciples ont donné d'élan à la plupart des sciences sociales.


MACROSOCIOLOGIE / INTERVENTIONS / LA SOCIETE
MACROSOCIOLOGIE Principes / Peuples/ Sociétés/ Systèmes mondiaux / Civilisations / Problèmes