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LA SANTE
de la médecine

M'INQUIETE

 

 

 

Texte publié en août 2000 sur le site d'un groupe pharmaceutique principalement fréquenté par des médecinslibéraux.

 

 

 

 

Jusque là, ça allait plutôt bien. La loi avait banni l'exercice illégal de la médecine et cette tautologie avait été résolue par les soins combinés des Facultés diplômantes et des juridictions sanctionnantes. Puis la société s'était mise de la partie, en vidant les campagnes de leurs paysans, de leurs curés chiropracteurs et de leurs sorciers, à quelques Berry ou Maine près. Après quoi les moeurs s'en étaient puissamment mêlées : la désertification des églises avait fait, du cabinet médical, le substitut du confessionnal, puis la mode des cheveux à la va-comme-je-te-pousse avait raréfié cet autre office à confidences qu'était le salon de coiffure. Peu après, la levée des tabous sexuels avait balayé les vertus catholiques des autorités ordinales, pour déplacer les problèmes de contraception et d'avortement des herboristeries et autres officines où des anges passaient, vers des soins et conseils médicaux dûment modernisés. Même l'hopital, vidé de ses bonnes soeurs cureteuses sans anesthésie, s'était entrouvert à l'IVG, à l'heure où la France était sillonnée de TGV. Oui, ça allait plutôt bien, d'autant que la Sécu solvabilisait la demande de soins, de palliatifs et de placebos à un niveau que d'autres Amériques, moins civilisées, nous enviaient !

Bon, je l'admets, il restait néanmoins quelques symptômes douloureux que le corps médical, aussi peu doué que les autres corps d'état, pour l'auto-palpation et l'auto-analyse, n'arrivait pas à assembler en un syndrome traitable, si bien que ce corps faisait chorus avec ceux qui chantaient "Des sous, Charlot !", quel que soit le Charlot ou la Martine de service. De quelques parties dudit corps montaient pourtant des opinions un peu plus - comment dire ? - médicales ? Ceux qui craignaient les effets ravageurs des analogies sociologiques entre l'artisanat boutiquier (défendre son bout de trottoir, captiver et capter une clientèle, etc.) et l'exercice ambulatoire de la médecine urbaine et libérale, rêvèrent un moment, avec leur prophète Nedelec et d'autres, à une médecine de groupe, qui se résorba, le plus souvent, en maisons médicales où la synergie se réduisait à la copropriété d'une secrétaire-standardiste ou à quelque autre variante de la coopération par juxtaposition. D'autres, déjà engagés d'un bras ou de plein corps dans la mécanique hospitalière, explorèrent certains des chemins qui mènent de l'artisanat à l'industrie, mais de mauvaises langues me disent qu'ils échouèrent trop souvent sur les écueils de la départementalisation ou les récifs des chefs de service volant de symposium international en cours magistral et en conférences professionnelles, non sans détours par leurs cabinets personnels. De tous ces cancans généralement mal fondés et de toutes les autres médisances dont le corps médical pourrait être la cible, je n'ose pas tenir compte, d'autant que mon ignorance des choses médicales et du vécu des médecins est pratiquement illimitée. Tout au plus retiendrai-je ce trait global : le corps médical n'est pas porté à l'auto-diagnostic, il revendique nettement plus qu'il ne propose.

Et c'est bien pour cela que sa santé m'inquiète, quand je jette un coup d'oeil sur ce que les prochaines décennies vont offrir à ce corps qui ne se sait pas malade. Déjà les conséquences de la spécialisation galopante se font sentir avec acuité. D'ici à ce que le généraliste devienne un sur-spécialiste, il n'y aurait qu'un pas à franchir, si la hiérarchie des diplômes était plus plastique et celle des coefficients de la Sécu moins bordée de donjons et de contrescarpes. Certes les apôtres du généralisme dont j'aperçois la venue ne regrettent pas les omnipraticiens de naguère, ces virtuoses du dialogue singulier, ces champions de l'auscultation, ces lynx du regard clinique, non ! Ils nous promettent plutôt des utilisateurs pertinents du check-up occasionnel ou périodique, des dispatchers vers les spécialistes essentiels dont l'accès direct sera interdit à l'actuel ordonnateur primaire des dépenses de santé, j'ai nommé l'impatient patient lui-même... Ou, autre variante, ce seront des pharmaco-cohérents, synthétisant sans cesse les prescriptions ciblées sur le même patient, pour déceler vite, dans son cocktail singulier, les molécules méchantes pour son idiosyncrasie particulière. Ou même, variante d'utilité publique, des omni-épidémiologues, branchés sur tous les réseaux où la grippe maligne, la vérole rongeuse et d'autres micro-pandémies onéreuses se laissent pressentir, d'où campagnes de vaccinations, dépistages et médications plutôt collectives et préventives. Je ne dis ni quand ni comment ceci adviendra, mais je tiens qu'avec d'autres variantes encore, le généralisme est une terre d'avenir. Pourquoi ? parce que les machines talonneront de près, de plus en plus de spécialistes.

Les mésaventures du potard devenu débitant de drogues pré-emballées, les malheurs du laboratoire d'analyses (biologiques et autres) qui devient, comme le droguiste, un préleveur de produits que des machines traitent ailleurs, ne sont pas des aventures isolées, mais des symptômes précurseurs. Je dis tout cela de façon peremptoire, parce que je crois apercevoir clairement le moteur de toutes les novations à attendre, à savoir l'informatisation de la médecine. Je ne sais qui passera le plus aisément, de l'interconnexion vitale souhaitée par la CNAM, de la domicialiation des dossiers dans des banques de données hospitalières, d'accès de plus en plus général comme il s'en concocte dans ceux des hopitaux qui tirent vertu de leur budget global, de la création de machines à côté desquelles l'imagerie médicale de la dernière décennie semblera vieille comme la locomotive de Stephenson, ou de vingt autres concrétisations plus ravageuses encore. Mais je suis tout à fait sûr que l'informatisation des médecins et des élèves-médecins, des enseignements médicaux, des pratiques cliniques et hospitalières, des créations pharmaceutiques et des applications multiformes du séquençage du génome produira, par accélération croissante, des effets cumulatifs tels que tout l'art médical en sera bouleversé, y compris dans sa qualification comme art.

Si tel doit être le cas, comment mettre à profit les quelques petites décennies pendant lesquelles ces tremblements de terre se répèteront, pour que la médecine ne devienne pas "la sidérurgie de l'an 2015" (ou 2020, etc.), comme les banques insouciantes des années 1960-70 sont ensuite devenues "la sidérurgie de l'an 2000" ? Je n'en sais rien, n'étant ni de cette corporation, ni des autorités qui bordent son présent et parfois se penchent sur son avenir. Mes seules certitudes sont de méthode : l'avenir sera d'autant moins pénible que le corps médical lui-même s'arrachera à sa myopie corporative, pour ouvrir les yeux sur le monde tel qu'il devient et pour préparer de longue main l'insertion d'une génération de médecins après l'autre, sans caresser l'illusion qu'avec un bon dosage de quotas à l'entrée des CHU, de pressions à la porte des ministères et de campagnes de mobilisation des chers patients dont la santé n'a pas de prix, on arrivera toujours à se débrouiller...

Il me reste à offrir deux satisfactions fort consolantes à ceux que mon propos pourrait avoir démoralisé. La première est que, dans le vaste monde tel qu'il devient - bien au delà de nos frontières hexagonales - la demande de médecins ne cessera de déborder des capacités locales de formation pendant un bon nombre de décennies. Autrement dit, l'abondance de médecins en France - et dans le reste de l'Europe - en fera un article de grande exportation... Alors, comment faire ? Je ne dis pas que la Sécu doit alléger la pression financière qu'elle subit en formant des Med d'Aff comme l'Etat garnissait jadis ses Bat d'Aff coloniaux, non, certes non ! Mais je dis que le corps médical gagnerait assurément à préparer son avenir transfrontières.

A quoi s'ajoute, autre consolation majeure, qu'il est temps d'alléger le plan de charge des médecins de ville comme d'hopital, de leur offrir (et imposer, c'est la même chose, vue d'envers) des durées de travail raccourcies, des vacances prolongées, des stages de perfectionnement et de recyclage (ne devant rien aux bontés des fournisseurs de drogues et de machines), bref du temps pour mieux vivre et - sait-on jamais ? - pour mettre le nez à toutes les fenêtres d'où le corps médical peut avoir vue sur la société qui l'entoure. Alors, je cesserai de penser que

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