Sommaire

LES PEUPLES

tribus - ethnogénèse et ethnies

nationalisation et nations



Aucune nomenclature théoriquement fondée et correctement détaillée n'est disponible pour décrire l'état présent de peuples dont la longue histoire est celle de croissances et de fragmentations, de coalescences et de dispersions, d'isolements et d'entremêlements, de métissages génétiques et culturels, etc; bref, de continuités et de discontinuités mêlées de mixages à doses très variables. Pour autant que les données archéologiques et historiques permettent d'en juger, les peuples ne sont jamais réunis en leur totalité, même si on les observe sur des périodes de l'ordre de la décennie plus que du siècle et dans des espaces découpés par des Etats aux frontières bien nettes. Parangon obstiné de l'Etat-nation, la France des 19è et 20è siècles n'a jamais contenu l'ensemble du ou des peuples français, tandis qu'une fraction jamais négligeable de sa population métropolitaine a été constituée par des éléments, denses ou diffus, de peuples étrangers, fussent-ils en voie d'assimilation.

De ce fait, l'étude macrosociologique des peuples doit procéder du simple au complexe, à partir des connaissances disponibles sur les peuplades les plus courtes, inscrites dans les sociétés les plus rudimentaires, pour intégrer peu à peu les générateurs de groupes plus vastes, non sans prêter attention, d'étape en étape, à ce que peuvent devenir les agrégats précédents lorsqu'ils sont inclus dans des ensembles plus complexes ou qu'ils coexistent avec ceux-ci. En toutes périodes et en tous sites, les peuples-en-devenir doivent donc être considérés comme étant déjà le produit d'une histoire (aux multiples millénaires inconnus), mais aussi comme le siège d'une histoire à jamais poursuivie.

Les aléas démographiques, les capacités écologiques, les formes de territorialisation (imposées par les techniques, les échanges ou les Etats), les traditions culturelles, les ravages guerriers, etc. indiquent, à très grands traits, les directions de recherche à explorer pour repérer, s'il se peut, les stades de développement des peuples. Mais rien ne permet de supposer que ce "développement" dessine une "progression" nécessaire ou étalonne un "progrès" manifeste : le cours historique des peuples est riche de marais, de méandres, de bras morts et même d'oueds irrémédiablement ensablés. En outre, la recherche doit se déprendre des tentatives multiples et infructueuses qui visent à définir les lignages, les clans, les tribus, les ethnies, les peuplades, les peuples, les nationalités, les nations, les minorités, les diasporas et d'autres figures encore, en mariant des termes mobilisés par presque toutes ces "définitions", moyennant divers prédicats : langue, culture, religion, coutumes, histoire et légende, territoire, institutions, usages, etc. Quelle que soit leur valeur descriptive dans tel contexte ethnographique ou historique bien délimité, ces définitions ne fournissent, en effet, aucune base solide pour une généralisation théorique. Elles dépeignent des singularités ou dénotent un ensemble flou, mais ne constituent pas des concepts de validité universelle, faute de spécifier, de leur émergence à leur disparition, des objets sociaux concevables en toutes leurs métamorphoses et inscriptibles dans une série théorique cohérente.

Pour accéder au niveau d'abstraction et de généralisation que la macrosociologie requiert, la recherche doit suivre le conseil que Lévi-Strauss adresse aux ethnographes, à savoir : tenir à bonne distance sa société d'origine comme les dires recueillis sur la société examinée. S'agissant d'embrasser des peuples de tous âges et de toutes formes, cette prise de distance critique doit être renforcée en usant, autant qu'il se peut, des ressources que procure le comparatisme historique et "international". Le conseil de Lévi-Strauss vaut pour tous les peuples. Leurs dires sur eux-mêmes ne sont pas des discours de vérité, mais des idéologies communément acceptées en leur sein. Autrement dit, les identités que les peuples affichent ne sont qu'un élément de leur réalité tout comme les traits que leurs voisins (amis ou ennemis) leur reconnaissent . Il importe donc de repérer avec le maximum de précautions ce qui assure de fait la cohérence de chaque type de peuple, de discerner la gamme des représentations du monde associables à chacun de ces types et de prêter attention à la dialectique du réel et de l'idéel qui s'établit nécessairement entre les niveaux précédents. L'exploration théorique des peuples doit ainsi se déployer sur les trois registres de leur réalité objectivée autant qu'il se peut; de leur Weltanschauung1effectivement observée en ses aspects identitaires et des interactions supputables entre leur être social et leur identité. Néanmoins, je dois souligner que, pour ma part, faute de temps et de savoir-faire, je privilégierai ci-après le premier de ces trois registres.

 

 

On ne sait rien de précis sur ce qui assure la cohérence des groupes dans et par lesquels s'opère en plusieurs millions d'années la transition de l'animalité à l'humanité, mais on peut admettre, avec Lévi-Strauss, que la prohibition de l'inceste s'universalise au cours de cette transition multimillénaire, car elle impose l'alliance entre lignages qui permet de conforter l'effectif des groupes et favorise l'adaptation des patrimoines génétiques aux conditions écologiques. Au reste, Lévi-Strauss survalorise cette prohibition en faisant de l'alliance et de la parenté qu'elle fonde, la condition du passage de la nature à la culture et de l'existence même des sociétés : en quoi il sous-estime les savoir-faire requis pour subsister et les dires sur le monde réel et imaginaire que véhicule inéluctablement le langage. Toujours est-il que les relations de parenté et d'alliance dont l'omniprésence et l'extrême variété sont avérées par l'ethnologie peuvent être considérées, à bon droit, non point comme la forme originelle du lien groupal, mais comme une immense famille de liens groupaux archaïques et pérennes. Les lignages où la parenté se manifeste dans la durée et l'alliance de tels lignages font de ces liens des tissus plus variés que ceux qu'inventent sans trêve les arts textiles. Les groupes sont des faisceaux de lignages, faisceaux d'une grande variété potentielle et d'une inégale fragilité.

Tant que sa cohérence résulte de tels liens, chaque groupe humain constitue une tribu dont un ancêtre devenu légendaire est le garant souvent imaginaire. Un degré supérieur de complexité est atteint lorsque l'alliance fédère des tribus déjà constituées, par exemple des nomades et des sédentaires. Une confédération tribale explicite nécessairement ses procédures de décision et d'arbitrage. Son pacte fondateur, symbolisé par quelque emblème (par exemple un agneau que l'occasion rend mystique) est conforté par diverses procédures (festins rituels, otages réciproques, inter-mariages entre lignages prépondérants, etc). Les capacités de défense et d'attaque que procure l'alliance élargie permettent à diverses potentialités de mieux se déployer : les familles et les lignages peuvent s'enfler de domestiques et d'esclaves, s'entourer de clients, s'épaissir d'adoptés et d'affranchis; les tribus peuvent disperser dans l'aire commune les fractions formées autour des lignages principaux et assurer la coexistence des clans où certains de ces lignages agglutinent leurs dépendants, obligés et affidés de toute espèce; les confédérations peuvent mêler à des tribus diversement agencées des "castes" vouées à des tâches particulières2. A plusieurs de ces niveaux, la division du travail mêlée aux jeux de pouvoir spécialise des chefs de guerre et des chamans, mais aussi des conteurs, gardiens de la transmission orale des généalogies et des hauts faits comme des mythes et légendes, etc. Le connubium s'étend au sein des confédérations, multipliant les charnières matrimoniales entre tribus et les parentés symboliques (adoption, fraternité jurée, parrainage, etc).

Les tribus et plus encore leurs confédérations sont fragiles. Exposées aux risques naturels et guerriers, elles souffrent aussi des discordes internes, dûes notamment à la relève des puissants et à la succession des générations. Les éléments qui survivent aux ravages et aux implosions se trouvent généralement repris dans de nouveaux assemblages tribaux, fût-ce en position dépendante ou au prix d'un exil involontaire. Parfois, les victimes de ces catastrophes créent, à l'écart des nouveaux regroupements, des communautés rudimentaires où certains ethnologues croient voir des formes d'organisation pré-tribale, mais à tort. Ces formes ne constituent pas la matière première des agrégats tribaux, mais elles en dérivent par spécialisation ou par émiettement. Les preuves ethnologiques et historiques de cette dérive abondent, alors que l'existence primitive d'agencements pré-tribaux est une hypothèse indémontrée.

Fractions de la tribu ou de la confédération, les communautés'approprient leurs sites de parcours ou d'installation. En outre, leur coutumier peut comporter des normes de résidence, applicables même en cas de nomadisme ou d'errance. Quand la population s'accroît, des règles de dispersion s'élaborent et finissent par devenir coutumières pour l'ensemble des communautés de même origine. L'agriculture et l'habitat sédentaire qu'elle favorise transforment les sites des grappes de communautés. Ces terroirs prennent valeur d'autochtonie, quand leur richesse naturelle est confortée par des savoir-faire pertinents et des sacralisations propres. Toutefois les faisceaux de lignages dûment territorialisés peuvent être fragilisés par la densification du peuplement, par la coexistence de sédentaires et de nomades ou par l'arrivée éventuelle de populations pillardes, errantes ou chassées d'ailleurs. Mais le plus grave péril résulte de la maturation d'Etats plus puissants que les confédérations tribales.

 

 

Aux premiers âges historiques (c'est-à-dire dans les aires et périodes documentées par les écritures alors naissantes), la lente maturation de l'Etat tributaire3 et la non moins lente expérimentation de l'échange marchand transforment profondément les peuples concernés. L'Etat tributaire apparaît dans les fertiles vallées fluviales où la production irriguable peut supporter une population croissante dont une fraction significative devient disponible hors la production, cependant que la protection des réserves alimentaires conduit à spécialiser une garde professionnelle, embryon d'une armée permanente. Le tribut payé par les communautés soumises garantit la durée de ce système, initié à partir d'une confédération tribale, cristallisé autour d'un temple-Etat ou d'une cité-Etat,4 puis agrandi par croissance et conquête, à moins qu'il ne soit ruîné par une coalition tribale de force suffisante ou par quelque Etat tributaire plus puissant. Après quoi, le modèle se reconstruit et se propage, non sans se mêler à d'autres formations - parfois autonomes - où l'esclavage de prisonniers et de tribus conquises l'emporte sur l'organisation tributaire.

D'effondrements en rénovations, les Etats tributaires grandissent jusqu'à devenir la matrice d'empires parfois immenses comme la Chine, mais souvent de plus modestes portée et durée. Plus ils grandissent, plus leur domination s'étend à de nombreux peuples aux origines et aux coutumes bien différenciées. Dans de tels "blocs mécaniques de peuples" (Gramsci) dont la variété historique est grande, les peuples sont transformés selon l'évolution de leurs conditions de vie et selon l'activité des appareils que les Etats forment ou tolèrent. La longue durée aidant, des contagions, des mélanges s'opèrent entre peuples d'origines distinctes. Le peuple prédominant, enflé des tribus qui le rallient ou se fondent avec lui volens nolens devient l'ethnie prépondérante, tandis que les autres éléments sont diversement influencés par cette majorité. A l'occasion, des éléments s'isolent aux marges des empires, dans des organisations tribales survivant à l'ancienne ou remplaçant leurs autorités coutumières par des pouvoirs étatiques plus explicites (seigneuries, principautés). En d'autres occurrences, des empires faiblement appareillés laissent aux peuples annexés une quasi-autonomie, dès lors qu'ils fournissent les levées d'hommes, de produits et de taxes que l'empire réclame et qu'ils ne troublent pas son ordre public. Au reste, l'exil et la fragmentation des peuples en révolte sont monnaie courante dans la gestion des empires.

 

Les échanges marchands s'infiltrent dans et entre les Etats et s'enrichissent de leur diversité. A vrai dire, ces échanges s'épurent difficilement du brigandage, de la piraterie et aussi du troc de cadeaux princiers ou du "commerce administratif" effectué pour le compte d'Etats déjà puissants. Mais leur décantation, maintes fois reprise et jamais achevée, substitue à des tribus accoutumées de longue date au commerce et à la razzia et à leurs carrefours de rencontres pour échanges festifs, matrimoniaux et utilitaires, des modalités mieux spécialisées : des foires et des bourgades marchandes se pérennisent, deviennent des villes (ports, oasis, etc.) riches d'un commerce de proximité, tandis que les mieux situées d'entre elles (au regard des commodités de transport, des routes à suivre et des précautions à prendre) s'affirment comme entrepôts et abris d'un commerce caravanier, fluvial ou maritime à longue distance. Ces villes sont des principautés ou des cités de diverses sortes, parfois liguées pour se défendre et coopérer. Elles forment de façon aussi continue que possible des réseaux commerciaux à longue distance, hétéroclites quant aux statuts locaux (jusqu'à inclure des escales et franchises dans les villes et ports des Etats puissants), mais dont chaque tronçon se caractérise par des usages singuliers5 suffisamment fixes pour que la continuité des échanges puisse s'établir.

Toutes ces villes convertissent des tribus selon de nouveaux agencements, aux traces parfois visibles6 et, bien qu'elles mêlent par fonction des marchands (et serviteurs) d'origines variées, elles sont de solides points d'appui pour l'ethnie dominant chacun de leurs sites. Certaines de ces villes inventent des formes politiques nouvelles qui donnent une vigueur particulière aux hommes libres de cette ethnie, en faisant d'eux localement des citoyens aux statuts divers. Ailleurs, quand la ville marchande est incluse dans un empire ou dans un Etat de moindre envergure, les marchands sont souvent organisés selon des formes qui leur donnent quelque poids dans la gestion des affaires urbaines. En outre, l'essor de ces villes conforte une évolution qui infuse dans maints Etats : leur stabilité ne conduit pas seulement à une fréquente sédentarisation des populations mais aussi à une domanialisation des territoires, soit au bénéfice des puissants, soit même à celui des lignages ordinaires, dans les zones où les villages et les bourgades deviennent l'habitat permanent des populations.

 

 

Au fil des siècles, le résultat de ces mouvements divers est une expansion majeure des éléments jadis ou naguère tribaux qui deviennent prédominants dans les nouveaux Etats, y compris par métissage avec des éléments subordonnés. L'activité des appareils étatiques et idéologiques consolide et enrichit cette ethnogénèse. Les peuples découvrent leurs singularités, par contacts permanents avec les autres peuples qu'ils avoisinent ou qu'ils connaissent à tout le moins comme soldats, administrateurs, prêtres, etc. L'expérience est plus riche encore pour les membres du peuple prépondérant qui exercent de telles fonctions en des lieux au peuplement divers. De même pour celles des élites des peuples dominés qui participent à ces fonctions par contrainte ou pour y faire carrière. Enfin, l'ethnogénèse n'est pas enfermée dans les limites d'ailleurs vagues et fluctuantes des empires, car les contacts révélateurs se multiplient par l'effet des guerres que ces empires entreprennent ou subissent et des fascinations que leurs richesses exercent, à quoi le commerce ajoute du sien.

A la différence des tribus, les ethnies n'ont pas d'organisation propre. Les tribus (et leurs confédérations) sont des sociétés globales dont la production, l'organisation et la culture ne sont pas imposées de l'extérieur. Par contre, les ethnies se forment et s'épanouissent dans un monde où l'organisation politique est l'affaire d'Etats - notamment d'empires. Souvent aussi, leurs activités économiques sont influencées voire imposées par ces Etats. Les ethnies dessinent la diaprure des peuples, telle que l'expérience la révèle et cette construction culturelle (= idéologique) ne cesse d'évoluer à mesure que l'expérience s'enrichit et que des appareils spécialisés s'emploient à l'éclairer, au gré de leurs stratégies respectives. Autrement dit, un peuple qui se déploie au stade post-tribal tire sa forme et sa relative unité de sa culture commune.

Pour concevoir clairement cette culture, il faut d'abord ignorer l'activité des appareils - originellement peu développés - qui s'emploient à l'influencer, à la guider et à la charger de savoirs et de pratiques à leur convenance. En effet, tout peuple est, à tout moment, porteur d'un système complet de pratiques et de représentations par lequel il se manifeste et dans lequel il se reconnaît7. Les pratiques les plus quotidiennes et les représentations de toute sorte qui informent ou accompagnent ces pratiques ou qui les complètent pour dire tout ce que le peuple sait communément de son monde réel et de son monde imaginaire forment la substance de cette culture commune. Celle-ci a réponse à tout, elle est tout à la fois un schéma de régulation des pulsions individuelles (Elias), un guide des comportements normaux, un système de besoins, une encyclopédie des savoirs et savoir-faire et ainsi de suite ad infinitum. Chacun des individus adultes ne possède certes pas la plénitude de cette culture commune8 mais tous la comprennent en tant que savoir-vivre, savoir y vivre, savoir auquel les enfants doivent être initiés.

L'identité collective sous-tendue par la culture commune se définit aussi par le repérage, voire le rejet, d'autres peuples dont l'altérité est reconnue à des signes divers, très inégalement accentués d'un peuple à l'autre, selon l'expérience commune de chacun d'eux. Tel peuple se méfiera de ceux dont la conformation physique - dépendante d'un patrimoine génétique sélectionné, des millénaires durant, dans des conditions écologiques qui l'ont particularisé - est autre que celle à laquelle il est habitué. Ou bien sa méfiance se cristallisera autour des différences de langage ou d'usages vestimentaires, alimentaires, etc. Parfois encore, le souvenir plus ou moins fondé, mais vivace, d'antagonismes antérieurs (guerres, razzias esclavagistes, migrations catastrophiques, contagions épidémiques, etc) sera le différentiel principal. Mais, en tout cas, la culture commune entretiendra les barrières qui nous séparent d'eux, étant bien entendu que, d'un peuple à l'autre, ces barrières sont de nature et de hauteur différentes et que, l'expérience aidant, elles se déplacent avec le temps, pour s'abaisser ou se rehausser.

 

 

Un premier ressaisissement peut être utile avant de détailler les effets de l'ethnogénèse. Au cours de plusieurs milliers de millénaires, à travers de multiples millions de générations successives, l'évolution des bandes animales-humaines a conduit à la formation de tribus isolées ou confédérées qui sont des sociétés complètes, sinon closes. Pendant ce même temps immense, le peuplement humain de la planète s'est opèré à partir de la (probable) souche première d'Afrique orientale. Les tribus se sont donc étalées dans de vastes espaces vides ou peu densément peuplés où elles se sont différenciées, par adaptation à des conditions écologiques très diverses, comme par invention de pratiques et de représentations aussi variées que leurs expériences respectives. Les études linguistiques et mythologiques portant sur des périodes beaucoup plus récentes donnent à penser que cette diversification, jamais achevée, a multiplié les peuples (ou plutôt les peuplades) d'organisation tributaire9.

Ensuite, il y a cinq à sept mille ans de cela, des condensations novatrices ont commencé à s'opérer. Des confédérations tribales se sont durcies au sein des Etats qu'elles ont secrété, spécialement dans les zones où la dialectique productivité / protection permettait d'entretenir un vaste peuplement. Ailleurs, aux marges de ces Etats ou dans leurs interstices, d'autres formations sociales, marchandes ou non, se sont organisées de façon quasi simultanée. De ce fait, une partie assez vite croissante des peuples d'organisation tribale a été soumise à des transformations aux modalités très variables, mais qui se traduisent toutes par une ethnogénèse, c'est-à-dire par la constitution d'un nouveau type de peuples, les ethnies. Les tribus incluent rarement plus de quelques dizaines ou centaines d'humains et leurs confédérations peuvent en contenir quelques milliers ou dizaines de milliers, plus même si, à un stade de développement plus tardif, elles sont enserrées ou confortées par un assemblage étatique de nature non tribale. Les villes marchandes tardent à atteindre des effectifs supérieurs à ceux des confédérations tribales. Les Etats tributaires (ou esclavagistes) qui peuvent s'enfler considérablement avant d'être brisés puis reformés d'autre manière, finissent par agréger eventuellement des dizaines de millions d'humains relevant d'ethnies variées, mais dont les principales deviennent immenses au fil des siècles. Autrement dit, les ethnies désignent des peuples plus vastes que les tribus, mais dont le nombre décroît.

 

 

Dans la plupart des zones montagneuses habitables, les ethnogénèses se sont effectuées dans des isolats souvent exigus, cependant qu'ailleurs, les peuples des steppes, des plaines ou des vallées ont été longtemps exposés aux parcours nomades, aux razzias de troupeaux et d'esclaves et aux incursions de peuples conquérants (parfois chassés de leurs sites antérieurs). Abrités de ces périls par des empires dûment organisés ou, à plus modeste échelle, par des villes marchandes, les peuples soumis par ces Etats ont été exposés à d'autres bousculades, massacres et mixages, au hasard des guerres et des mouvements de population que ces Etats ont provoqués. D'où l'extrême variété des ethnogénèses, quant à la taille des peuples concernés, à leur degré de cohérence ou à la durée de leur expérience commune. Lentement et en s'y reprenant à de multiples reprises, des ethnies ont surmonté ces épreuves de toutes sortes en se cristallisant en provinces à peu près stables. Cette provincialisation a consolidé leur ethnogénèse par l'effet d'une territorialisation pérennisée grâce à la protection d'un Etat (ou d'une suite d'Etats) solide(s); par l'effet, également, d'une accoutumance à cette autorité politique; par l'effet, enfin, d'un encadrement traditionnel, mêlant aux survivances familiales et claniques de l'ère tribale, les novations que quelques appareils administratifs ou idéologiques ont acclimatées. Dans les formations sociales, minuscules ou immenses, ainsi agencées, l'ethnogénèse des peuples juxtaposés ou mêlés a pu se poursuivre plus calmement, ou se figer à un stade quelconque, selon le dynamisme de la formation sociale et le contrôle exercé par son Etat.10 Etatiques ou non, les appareils idéologiques ont concouru au marquage territorial, à la manière des églises plantant leurs clochers, minarets, pagodes, etc, en remplacement des grottes et autres lieux antérieurement consacrés aux rituels locaux. De leur côté, les appareils étatiques ont construit des palais et des fortifications, mais aussi des routes, des canaux, des ports et d'autres équipements publics qui ont particularisé certaines, au moins, des provinces contrôlées par un même Etat. L'ethnogénèse poursuivie sous une forme provincialisée a ainsi marqué l'expérience populaire, c'est-à-dire la culture propre à tout ou partie des peuples assemblés par un même Etat.

 

 

Dans l'ethogénèse où ils sont entraînés sans fin - tant que les Etats ne provoquent pas leur nationalisation - les peuples de plus en plus massifs présentent des caractéristiques qui singularisent leur vie quotidienne11et d'autres traits qu'ils partagent avec les peuples auxquels ils sont apparentés à des degrés divers. Avant l'essor de ce que la philosophie politique désigne (vaguement) sous le nom de modernité,12 les exemples les plus manifestes à cet égard sont ceux du langage et de la religion. Toute ethnie dispose d'un langage commun qui donne forme aux représentations communes qu'elle véhicule. Mais ce langage qui généralise les effets des mixages et des métissages et qui résorbe les variantes dialectales dont l'histoire l'a rendu héritier, ne trouve que tardivement des agences (étatiques et idéologiques) propres à le normaliser et à diffuser ses formes canoniques. De ce fait, le langage commun procure une capacité d'intercommunication dont la généralité déborde peu des trivialités de la vie quotidienne, sauf à être lentement enrichie par les dires des marchands ou des prêtres (souvent porteurs d'une langue liturgique) et par l'écho plus lointain des discours savants qu'élaborent les élites administratives, religieuses et intellectuelles. En outre, ce langage en permanent devenir n'est presque jamais l'apanage exclusif d'un peuple et d'un seul, tant sont nombreux les exils et les exodes ou les partages et regroupements étatiques qui brassent les peuples et rompent les chances d'application bijective : un peuple   une langue. De ce fait une langue identique ou des langues dérivées d'une souche commune sont les fréquents indices d'un cousinage entre peuples.

L'évolution des langages est un effet indirect des transformations sociales; celle des religions résulte d'activités directement appareillées. La capture ou l'éradication des cultes primitifs, la propagation doctrinale, la liturgie entourant les rites de passage et les célébrations dynastiques sont des travaux auxquels tous les Etats sont attentifs et pour lesquels des spécialistes s'affirment, que ce soit par une Eglise-Etat, par un appareil idéologique particulier ou sous des formes plus souples. Favorisées par l'extension des empires, mais résistant souvent à leurs reflux, ou bien portées par des courants d'échange marchand, des religions convertissent13 de nombreuses ethnies et prétendent parfois à une universalité qu'elles n'acquièrent jamais. Jamais non plus, les religions "universelles" ne peuvent protéger indéfiniment leur unité : des scissions, des hérésies, des sectes, des confréries et d'autres surgeons ne cessent de naître sur leur tronc. De ce fait, il en va des religions comme des langues : plus elles sont effectivement "universelles", plus nombreux sont les peuples qu'elles apparentent; tandis qu'à l'inverse : plus elles éclatent en menus segments, mieux elles s'adaptent à des ethnies singulières à un stade donné de l'histoire de celles-ci.

Avant les temps "modernes", les ethnies prennent une consistance qui paraît durable - à l'échelle des décennies, sinon à celle des siècles - lorsque la vie quotidienne multiplie les expériences convergentes à l'intérieur d'un territoire "provincial" bien connu de ses habitants. Un même dialecte, une même religion, une distribution stable entre villes et campagnes,14 une autorité et une administration devenues traditionnelles, un minimum d'échanges marchands locaux, des statuts sociaux bien assis et, dans ce cadre, une vie quotidienne réglée par une coutume où les rares nouveautés s'insèrent peu à peu : telles sont les conditions qui donnent localement à une ethnie la forme d'un pays ou d'une province jouxtant d'autres pays de même densité, sinon de culture tout-à-fait semblable.

En Asie comme en Europe, de telles condensations sont déjà fréquentes au 15è siècle, alors qu'elles sont rares ou absentes en Afrique et en Amérique. Au sud de la Méditerranée et à l'Ouest de l'Atlantique, l'univers tribal reste prédominant et les ethnogénèses bien avancées - comme celles de l'Egypte ou des hauts plateaux mexicains - sont tout-à-fait exceptionnelles. Ailleurs, l'inverse est souvent vrai : les organisations tribales, contaminées ou non par les émergences étatiques, se trouvent principalement dans les écarts montagneux, de l'Ecosse aux Balkans et du Caucase aux confins chinois, tandis que les immenses steppes d'Asie centrale ont déjà produit maintes confédérations tribales, parfois enflées en empires bientôt dégonflés. Hormis ces zones peu densément peuplées, la provincialisation ou la maturation de pays plus courts sont de règle en Asie comme en Europe. Autrement dit, les ethnies qui n'ont jamais d'organisation politique propre, se moulent dans des espaces politico-administratifs diversement façonnés par des Etats, sans y être confinées. Ainsi, au stade ethnique, les peuples prennent une épaisseur de plus en plus grenue : ce sont toujours des faisceaux de lignages, mais agglomérés en villages (ou équivalents) et en villes souvent courtes et peu nombreuses, le tout s'ordonnant en pays provinciaux, cependant que les mêmes peuples ou leurs proches parents occupent d'autres provinces à l'entour, tandis qu'en toile de fond des cousinages langagiers et religieux sous-tendent de plus vastes espaces.

 

 

Jusqu'àux 15è-16è siècles, le marché contribue modestement à la mise en forme des peuples, sauf dans les cités artisanales-marchandes qui servent de points d'appui aux aventuriers15 du commerce lointain. En effet, l'immense majorité des populations s'active selon des modes de production non marchands où quelques usages coutumiers à base de réciprocité ou de répartition contrainte assurent la distribution d'une production généralement destinée à l'auto-consommation villageoise, domaniale ou palatine. Sur les minuscules marchés urbains, les artisans trouvent un débouché pour leur production, adaptée à des besoins traditionnels qu'ils connaissent bien : ils produisent des valeurs d'usage, non des marchandises proprement dites. De ce fait, la monnaie est d'emploi restreint, car les impôts qui remplacent lentement les levées en nature sont le principal levier d'une monétarisation des relations sociales qui tarde à s'étendre. Néanmoins, certains Etats approfondissent peu à peu leur emprise sur la ou les ethnies qu'ils contrôlent, spécialement en Europe où aucune dynastie, aussi impérieuse et combative soit-elle, ne réussit à bâtir un empire prépondérant. La tradition impériale se satisfait au loin, sur les traces du capital marchand, tandis que les Etats engagés dans les luttes inabouties de "l'équilibre européen" s'approprient autant que faire se peut des provinces déjà solidement constituées, en soumettent de gré ou de force les élites, renforcent d'autant leur appareil d'Etat, propagent la langue et, s'il se peut, la religion du roi, subordonnent les tribunaux et les coutumes provinciales à la tutelle des hautes cours royales, le tout sous le bras séculier d'armées royales nourries par une fiscalité difficilement draînée vers les caisses du souverain. Quand ces transformations politiques convergent et durent, la compénétration des classes supérieures renforce l'armature étatique, cependant que la "langue du roi" progresse par l'effet des précepteurs pour les élites et par les prônes des prêtres pour le populaire : la culture des ethnies assemblées s'enrichit de multiples traits communs, notamment dans les villes marchandes et administratives où elles sont brassées. Ainsi s'amorce la conversion d'ethnies en nations.

 

 

Toute nation est un peuple marié à un Etat qui lui donne forme, un peuple dont l'ethnicité s'efface au bénéfice d'une nationalité parfois épanouie en citoyenneté. Le mariage ne s'accomplit ou ne se pérennise pas toujours et ne mûrit pas aisément en une pleine citoyenneté. Par ailleurs, les premiers signes annonciateurs d'un au delà de la nation se manifestent bientôt, car rien ne garantit que cette forme soit le stade ultime de l'histoire des peuples. L'analyse de l'univers national est compliquée plus encore par le fait que les nations s'affirment dans un système mondial lourd d'archaïsmes et de novations, si bien qu'elles coexistent avec des ethnies et des tribus, y compris sous la forme de minorités incluses en leur sein : les peuples deviennent de plus en plus grenus, voire grumeleux. Enfin, toutes ces difficultés sont enveloppées dans un vocubulaire scientifiquement imprécis, mais politiquement très combatif, tant les nationalismes exacerbent les nations, qu'elles soient existantes, projetées ou rêvées. L'analyse doit donc progresser à pas prudents, en fixant clairement sa terminologie et en ne faisant place aux boucles secondaires ou subsidiaires de la conversion des peuples en nations qu'après avoir éclairé le mouvement central.

Une première clarification sémantique peut être obtenue en désignant comme nationalisation le processus historique qui déborde de l'ethnogénèse, en appliquant au résultat de ce processus le terme de nationalité, tandis que les stratégies politiques et les mouvements sociaux qui tendent à provoquer la nationalisation d'un peuple seront dits nationalitaires. En outre, on se gardera de confondre la nationalité qui s'établit par l'effet de transformations sociales convergentes, encadrées par un Etat, avec la citoyenneté qui est une conquête politique, à ce jour accomplie dans certaines nationalités seulement : la nationalité établie de fait devient citoyenneté conquise en droit par l'effet d'une révolution démocratique-bourgeoise d'ampleur suffisante.

 

 

Une nationalité s'établit dans l'aire contrôlée par un Etat, lorsque l'industrie, la monnaie et le marché y déploient leurs effets, cependant que l'Etat douanier et souvent protectionniste gère son marché national; lorsque, cet Etat s'approprie l'état-civil, la justice et toutes les normes juridiques de sa "nationalité"16 , et que ses écoles largement ouvertes, sinon obligatoires, répandent le bon usage de la langue nationale, l'enseignement de l'histoire nationale17 et l'admiration des hauts faits et des héros - réels ou légendaires - qui adornent cette histoire. La nationalité est mieux établie encore, quand son armature est renforcée par des redistributions opérées par l'Etat ou ses organes spécialisés, en vue d'alléger les risques de l'existence18. Qu'une seule ou plusieurs religions soient acceptées dans un tel Etat, que des rituels, religieux ou non, viennent célébrer les fêtes nationales, qu'un style architectural rende reconnaissables les palais nationaux à usages divers, que les drapeaux et emblèmes de l'Etat soient discrets ou surexposés est d'importance secondaire, tandis que le service militaire, aussi large et obligatoire que possible, est en revanche un ingrédient majeur de la nationalisation du peuple au service d'un Etat qui devient patrie. Naturellement, ces mouvements ne sont pas d'une parfaite synchronisation, ne se déroulent pas tous au même rythme d'un Etat à l'autre et s'enrichissent ici et là de variantes et d'éléments additionnels qui concourent à la singularisation de chaque nationalité.

Les mass-media qui vagissent encore au 19è siècle et se déploient au 20è siècle concourent puissamment à l'établissement des nations plus tard venues. La radio et la télévision accélèrent la résorption des dialectes non promus au rang de langue nationale, favorisent la communion du peuple dans une "actualité" que les Etats nationalisateurs surveillent d'aussi près que possible, vulgarisent l'histoire et la légende supposées communes à toute la nationalité et favorisent ainsi l'enrichissement du discours social commun et la folklorisation des particularités locales. Néanmoins, ces moyens de communication servent seulement d'adjuvants aux aspirations et aux amertumes nationalitaires, si la solide armature du marché national, de l'encadrement administratif (plus encore que policier ou militaire) et de la scolarisation étendue ne vient pas soutenir la nationalité en voie d'établissement.

Les véritables différences d'une nation à l'autre tiennent aux particularités intrinséques des peuples en voie de nationalisation. Ici, des provinces assemblées de longue date, mais point trop rabotées, colorent une nationalité britannique ou espagnole dans laquelle l'Ecossais ou le Catalan ne se dissout pas. Là, le rabot vigoureusement manié folklorise le Breton ou le Provençal dans une nationalité française. Ailleurs, les provinces bien fixées et distinctement gérées survivent comme cantons fédérés, dans une nationalité helvétique dont l'Etat est assez souple (et prudent) pour laisser subsister, outre la variété religieuse, une réelle diversité linguistique. Et ainsi de suite : les nationalités bien établies sont diverses, non en ce qui concerne le mariage Etat-nation qui leur est essentiel, mais pour ce qui est des dots dont l'histoire a chargé tant l'Etat nationalisateur que la ou les ethnies qu'il nationalise. Au 19è siècle, les particularités les plus originales se manifestent dans la formation des nationalités semi-coloniales anglo-saxonnes, spécialement dans celle des Etats-Unis d'Amérique du nord, où des provinces coloniales de formation toute fraîche et de peuplement déjà hétéroclite servent de matière première à une nationalité qui ne cessera d'aspirer de nouveaux éléménts, immigrant par grappes mais jamais en pays organisés. Ces Etats-Unis sautent presque sans délai de la nationalité en voie de continuel établissement vers une citoyenneté d'assez plein exercice19. Leur révolution démocratique-bourgeoise n'est d'ailleurs pas la plus ancienne - les Provinces-Unies et la Grande-Bretagne l'ont précédée - mais elle est la moins chargée de séquelles d'anciens régimes et elle s'étale sans obstacles majeurs, à la différence de la révolution démocratique-bourgeoise française qui est radicale dans ses déclarations à la fin du 18è siècle, mais qui mettra un siècle à s'établir jusqu'au village et un demi-siècle encore à s'étendre jusqu'au sexe féminin.

La citoyenneté se traduit par des capacités électorales et électives et par les pouvoirs législatifs du Parlement et des assemblées délibératives de tous niveaux. Elle n'est pas sans rappeler "le métier de citoyen" (Nicolet) qui s'exerçait volens nolens dans certaines des cités antiques ou médiévales, mais elle se manifeste à l'échelle d'Etats plus vastes et plus complexes que ces cités : de proche en proche, elle s'étend virtuellement à la population tout entière, jusqu'à faire de la "souveraineté populaire" - idéologie grandiose des Lumières et de la Révolution française - une réalité un tant soit peu substantielle. Autrement dit, elle exprime le degré jusqu'auquel le peuple devenu nation a pris le contrôle de son Etat, degré évidemment subordonné, tant que les inégalités propres à une société divisée en classes sur base capitaliste demeurent vives.

 

 

En schématisant quelque peu l'analyse précédente, on soulignera la bivalence du processus nationalisateur. La nation peut n'être qu'une nationalité bien établie, c'est-à-dire un peuple découpé par l'Etat qui en fait sa population. Il y réussit, non par les vertus d'une politique qui accompagne et orchestre les transformations sociales, mais parce que, par elles-mêmes, ces transformations rendent possible une emprise étatique d'un degré impensable auparavant. La nationalité, ainsi entendue, c'est en somme la nation-objet, la nation au sens passif du terme, la nation de l'Etat-nation. Cette même nationalité devient une nation-sujet, une nation au sens actif du terme, si elle conquiert (ou reçoit par quelque accident heureux de l'histoire) une réelle citoyenneté, c'est-à-dire une participation effective et durable à l'exercice du pouvoir politique ou, tout au moins, au contrôle de celui-ci : c'est alors une nation dans l'Etat-nation, sinon une nation maîtresse de son Etat 20. On se gardera toutefois de penser que la nation-avec-citoyenneté est un bénéfice à jamais acquis aux peuples qui l'ont conquis, car comme toute conquête politique, cette citoyenneté est à re-conquérir sans cesse tant les transformations objectives des structures sociales érodent la citoyenneté d'hier, si elle n'est pas adaptée de façon convenable aux structures sociales d'aujourd'hui.

 

 

Au cours des 19è et 20è siècles les nations se sont multipliées en Europe, en tant que nationalités et, plus vulnérablement, en tant que citoyennetés. Ainsi, à la fin du 20è siècle, la citoyenneté demeure balbutiante ou absente dans des nations balkaniques encore en formation. A la différence de la Suisse, l'empire austro-hongrois n'a pas su adapter sa structure politique à la douzaine d'ethnies qui mûrissaient en son sein, si bien qu'il a éclaté, en 1918, en de multiples Etats-nations parfois prématurés (comme le royaume bientôt rebaptisé Yougoslavie) et dont beaucoup sont, aujourd'hui encore, mal équilibrés. Plus à l'est, la décomposition de l'empire russe, retardée par sa transformation en U.R.S.S., libère désormais de fragiles nations baltes, sépare de la Russie des nations biélorusse et ukrainienne à la spécificité douteuse et promet de tumultueuses transformations au sein de cette Russie fédératrice d'ethnies multiples. La situation est plus complexe encore à son voisinage transcaucasien où les ethnies géorgiennes et arméniennes, riches d'une longue histoire nationalitaire, peinent à assimiler ou expulser les ethnies et tribus allogènes incrustées sur leurs territoires et où les ethnies azéries disjointes par la frontière russo-perse ressemblent aux peuples des autres Etats du pourtour de la Caspienne. Ces derniers, découpés depuis un bon demi-siècle, selon les conceptions ethno-linguistiques d'une U.R.S.S. attentive à ses frontières chinoise et iranienne, ont pris une consistance ethnique suffisante pour offrir à leurs équipes dirigeantes, héritières du parti communiste, une chance sérieuse de construire une nationalité turkmène, kazak ou ouzbek, sinon kirghize ou tadjike.

Plus à l'est encore, la Chine est le seul empire de type ancien qui ait survécu à des millénaires de croissance territoriale et démographique et de tumultes politiques. Les ethnies profondément sinisées qui la peuplent sont bordées, vers le nord et l'ouest, par d'assez vastes minorités mandchoues, mongoles, ouïgoures ou tibétaines et vers le sud, par les séquelles ethniques ou tribales des nombreux peuples marginalisés par les Han, le tout composant un ensemble moins vulnérable que l'empire austro-hongrois (qui mourut vieux de trois siècles à peine), mais où la maturation de la nationalité chinoise requerra encore de longues décennies de développement économique, administratif et culturel, ainsi que des soins politiques attentifs aux besoins nationalitaires des ethnies périphériques. La formation d'une pleine citoyenneté chinoise peut faire suite à ces transformations, mais difficilement les anticiper, malgré les voeux des impatients apôtres de la démocratie et des droits de l'homme...

Des réflexions analogues pourraient accompagner un tour complet de l'Asie, des nations japonaise et coréennes21 à la nationalisation de l'Indonésie autour des ethnies javanisées, à la reviviscence d'ethnies anciennement formées dans les royaumes annamites, khmers, birmans, tous entourés, hors les vallées centrales, d'auréoles tribales à ethnogénèse médiocre. Elles seraient d'une grande complexité dans l'ex-Raj anglais où l'Inde, le Pakistan et d'autres Etats de plus courte puissance ou portée s'efforcent depuis un demi-siècle de canaliser vers des nations à leur taille des ethnies multiples dont la nationalisation, retardée par l'archaïsme des structures sociales (royaumes himalayens, Pakistan, Bangla-Desh), accélérée par une dose précoce de citoyenneté (Inde, Sri-Lanka) ou inhibée du fait d'irrédentismes ou de nationalismes contrariés (Cachemire, Pendjab, etc) progresse, en tout état de cause, au rythme des transformations sociales qui en forment peu à peu l'indispensable soubassement.

 

En deça de la Perse où prend forme une nationalité iranienne, fort peu citoyenne et dure aux minorités ethniques qu'elle inclut, le périple asiatique s'achève dans une vaste zone contrôlée naguère par l'empire ottoman, lui-même héritier d'une douzaine d'empires immenses et de royaumes parfois minuscules qui se sont succédé pendant des millénaires, en formant un empilement de civilisations à fortes connotations religieuses. L'enchevêtrement des peuples contrôlés par les Turcs, souvent cantonnés dans des principautés féales ou des enclaves ethno-confessionnelles22 s'est encore accru, à la dissolution de cet empire, en raison de tracés frontaliers souvent arbitraires, de promotions tribales liées au neo-colonialisme pétrolier et d'ethnogénèses reprises à frais nouveaux dans des Etats avides de se tailler une nation propre. De la Serbie à l'Arabie et de l'Irak au Yemen, vingt Etats-nations réels ou hypothétiques se partagent aujourd'hui ces vastes territoires, cependant que les peuples ne se laissent pas entraîner vers des rêves trop grandioses (la fédération balkanique, la grande Grèce, la nation arabe, etc.) et subissent vaille que vaille une gésine nationalitaire enclose par les Etats.

La nationalisation des peuples est plus difficile encore en Afrique, hormis le littoral méditerranéen où, du Maroc à l'Egypte, des Etats encadrent des ethnies de formation assez ancienne dont la maturation nationalitaire peut accompagner le développement économique et social. La Libye ferait exception, n'était la rente pétrolière qui accélère la transformation de ses confédérations tribales. Presque partout ailleurs, des Etats pauvres et sans expérience, aux limites arbitraires, restent soumis à la tutelle sournoise de leurs ex-colonisateurs, si ce n'est aux compétitions de ceux-ci et de leurs multinationales minières et pétrolières. Dans ce cadre, des confédérations tribales arbitrairement segmentées et des ethnies coupées de même, 23 mais cohabitant avec leurs ennemis séculaires (esclavagistes notamment) sont censées s'amalgamer en de nouvelles nationalités, sans que le substrat matériel de cette transformation puisse se concrétiser de sitôt, dans des régions aux usines rares, aux écoles déficientes et aux administrations lacunaires et souvent vénales. Certes, des ilôts de modernité se dessinent, mais la catalyse nationalitaire qu'ils pourraient induire demeure hors d'atteinte, du fait de frontières "intangibles", de guerres "civiles" récurrentes et de l'incessante submersion des villes par une démographie excédant de beaucoup les capacités actuelles des campagnes. Même l'Union sud-africaine qui est l'Etat le plus prometteur de tout le continent24 demeure divisée entre de multiples ethnies d'inégale maturité et ralentie par son surcroît démographique et ses insuffisantes ressources. Néanmoins, ce pays porte des promesses jusqu'ici rarissimes au sud du Sahara comme sur les plateaux et les côtes de l'est africain.

L'Amérique est très diffèrente de l'Afrique, parce que ses empires pré-hispaniques étaient plus consistants que leurs homologues subsahariens et que sa décolonisation politique a déjà offert aux peuples métissés, majoritaires dans presque toute l'Amérique latine et caraïbe, deux siècles de vie commune pour poursuivre leurs ethnogénèses. De ce fait, des nationalités (métisses ou hybrides à dominante européenne) se sont formées à des rythmes divers et occupent tout l'espace, du grand nord canadien à la Terre de feu. Les citoyennetés sont moins nombreuses, plus fragiles ou d'une qualité médiocre.25 Même dans la nation bi-séculaire des Etats-Unis, les esclaves noirs ont été amalgamés, après la guerre de Sécession, en une ethnie recomposée et ils souffrent encore d'un retard d'intégration dans une nationalité et une citoyenneté américaines où les barrières racistes s'abaissent difficilement.26 En outre, celles des ethnies indiennes d'Amérique latine qui ont résisté au métissage vivent à l'écart, sur de mauvaises terres montagneuses.

 

 

Les sociétés et les peuples sont des réalités très différentes les unes des autres. Les sociétés sont des objets, des faisceaux de relations sociales réifiées en structures qui seraient immuables n'étaient les peuples qui actualisent ces relations et les transforment de façon lente ou saccadée. De leur côté, ces peuples sont des réalités vivantes, des fleuves de générations humaines en perpétuel mouvement. Autrement dit, les peuples ont à se mouler dans les sociétés qui leur donnent forme et leur vie ne cesse de déformer ces moules, à partir du dépassement de la tribu qui est, tout à la fois, un type rudimentaire de société et la forme première dans l'histoire des peuples. D'où l'usage délibéré de termes dynamiques pour désigner les ethnies et les nations : ce sont, à proprement parler des ethnogénèses ou des nationalisations, des processus jamais aboutis, des peuples en permanente évolution, mais qui changent de cours - comme un fleuve heurtant une montagne - quand les structures sociales les y obligent. Les ethnogénèses sont enclenchées par le métissage génétique et culturel d'ensembles tribaux et elles se développent dans des sociétés aux Etats parfois ethnocidaires et d'autres fois berceaux d'une ethnie qui peut croître massivement, mais généralement indifférents aux mouvements culturels qui travaillent leurs peuples - hormis le respect dû à leurs princes et puissants et aux dieux qui leur agréent. D'expansion en stagnation, de massacre en épidémie, de vaches grasses en vaches maigres, les peuples survivent - mais pas tous - et leur continuité culturelle peut être déformée, déviée ou rompue par les péripéties historiques des Etats de taille et régime variables où leurs générations successives doivent s'inscrire, en prolongeant sans cesse ou en reprenant à frais nouveaux l'élaboration de la culture commune qui singularise chacun d'eux. Il en va de la sorte jusqu'au moment où des Etats au peuplement bien assis dans les pays et provinces que l'histoire a formés, peuvent exploiter pour leur profit politique les nouveaux degrés d'intégration que la "modernité" capitaliste procure : alors commence le temps des Etats-nations.

 

 

Dans cette nouvelle époque, la nationalisation des peuples s'opère, elle aussi, comme un cours ininterrompu. Des ethnies diversement assemblées et mûries deviennent la matière première de nations interminables, tant les sociétés, découpées par des Etats exclusivistes, où elles prennent forme, sont elles-mêmes transformées par la vie de plus en plus complexe des peuples qu'elles assemblent et nationalisent. Cet énorme travail, commencé dans l'Europe des 16è-18è siècles, amplifié au 19è siècle - au temps du "principe des nationalités" - et imité de tous côtés au 20è siècle27 se poursuit en produisant, outre les nationalisations effectivement engagées, deux autres effets : il découpe de plus en plus de minorités et il manifeste déjà, par divers signes, que la nation n'est pas l'étape ultime dans la vie des peuples.

 

 

Les sociétés pré-capitalistes contiennent rarement des minorités, c'est-à-dire des singularités au regard du ou des peuples présent(s) en leur sein. Les sociétés tribales traitent les éléments allogènes comme des hôtes ou des intrus, au reste fort rares tant que les tribus ne sont pas incorporées dans de plus vastes formations sociales. Dans celles-ci, la coexistence conflictuelle ou paisible de peuples distincts28 est souvent de règle. Dans les empires qui importent volontiers des tribus mercenaires ou qui logent sur leurs frontières des soldats-colons, ces éléments sont, en fait, une variante du peuplement multi-ethnique. Le cas le plus intéressant est sans doute celui des peuples marchands adossés à leurs cités ou principautés propres d'où émanent non seulement des caravanes, des navires et des convois, mais aussi des colonies de diverses sortes : groupes issus de cités surpeuplées allant occuper de nouveaux sites, enclaves marchandes permanentes, accueillies ou tolérées aux étapes des trafics, groupes chassés ou fuyant en raison de leurs particularismes politiques ou religieux, etc. Ces semis lointains prolifèrent parfois en peuplements nouveaux, comme ceux qui occupèrent peu à peu les rivages occidentaux de la Méditerranée antique ou bien ils se fondent dans les peuples qui les ont précédés sur tel site. Le cas le plus original est celui des archipels d'enclaves commerciales établis au long de leurs itinéraires marchands par des Phéniciens, des Arméniens, des Juifs, des Grecs, des Arabes, des Goudjeratis, des Bengalis, des Malais, des Chinois, comme par diverses autres ethnies.29 Leurs minuscules et fragiles enclaves sont en quelque sorte les ambassades du commerce : les tolérances, protections ou franchises dont elles jouissent permettent la survie durable, mais toujours périlleuse, d'éléments exogènes tout-à-fait minoritaires, dans des sites extraterritoriaux avant la lettre.

Certains de ces points d'appui deviennent parfois le refuge de peuples chassés par leurs vainqueurs ou éliminés d'un empire. Quant leur population augmente significativement et résiste aux ethnogénèses locales - non sans subir à quelque degré un métissage génétique et culturel qui ne peut jamais être évité des siècles durant - l'archipel des enclaves survivanttes devient le support d'une diaspora, c'est-à-dire d'un peuple dispersé. Les ethnies juives, plusieurs fois déplacées, sont l'exemple le plus original d'une telle diaspora30 qui se prolonge depuis des siècles au prix d'institutions originales excédant de beaucoup les simples échanges commerciaux : forte endogamie de proximité comme à longue distance; rabbinat et synagogue entretenant une religion plus séculière que mystique; conservation d'un commun trésor légendaire, etc. Sans doute faut-il voir dans le fait que la tardive nationalité israélienne n'a pu regrouper qu'une minorité des Juifs, la preuve que la diaspora mêlée à une fréquente intégration des groupes juifs dispersés dans les nationalités au sein desquelles ils vivent, est devenue la forme d'existence du (ou plutôt des) peuple(s) juif(s). En quoi ils préfigurent peut-être l'une des formes que pourraient prendre certains des peuples post-nationalitaires.

Toujours est-il que les rares minorités des temps anciens se sont considérablement multipliées du fait des colonisations politiques, semeuses d'administrateurs, de soldats, de prêtres et, plus inégalement, de colons d'un nouveau style. Du fait aussi de la grande traite africaine vers les Etats arabes et, plus encore vers les Amériques, traite dont les transferts de main-d'oeuvre hindoue ou malaise vers diverses colonies anglaises, hollandaises et autres sont une variante atténuée. Les minorités ou parfois les véritables majorités subordonnées que ces transferts forcés ont produites ont été délaissées par les processus locaux d'ethnogénèse, tant que leur statut servile ou semi-servile n'a pu être transformé. Même alors, comme l'a montré l'exemple déjà évoqué des Noirs nord-américains, leur intégration ethnique puis nationalitaire s'est heurtée à des barrières culturelles lentes à déplacer, si bien que l'on a vu, par autre exemple significatif, les Fidji bannir de leur nationalité en formation, pendant deux décennies au moins, les Hindous, pourtant majoritaires. .

Depuis un siècle et demi, les principaux producteurs de minorités sont les traités de paix et le marché du travail. Les traités entre pays aux nationalisations bien avancées31 ont produit des minorités massives au long des frontières redécoupées, tels les Hongrois de Slovaquie, Roumanie et Serbie. L'Europe détient à cet égard un record, car il ne faut pas confondre ces minorités nationales disjointes, avec les ethnies - comme les Kurdes, par exemple - tronçonnées par des frontières en un temps où leur nationalisation n'était nullement commencée. La nation est une forme plus exigeante que l'ethnie, plus portée à l'irrédentisme et à la révolte. Du moins pour un temps, car l'histoire continue - pour les Hongrois comme pour les Kurdes - sans conduire à des résultats prédéterminés. Quant au marché du travail, il produit dans toute l'aire où les formations économiques capitalistes se sont déployées, des flux d'immigrants (sollicités ou combattus, selon les conjonctures), flux que les séquelles du colonialisme et les différentiels de croissance démographique particularisent vers chaque destination. En outre, une frontière incertaine sépare les demandeurs d'asile et les réfugiés politiques, des migrants mûs par la quête d'un emploi ou d'un meilleur genre de vie. Le résultat de ces mouvements dépend pour partie des législations en vigueur dans les pays d'accueil, selon qu'elles réservent l'accès à la nationalité locale aux seuls membres des ethnies apparentées à celle-ci - c'est, par exemple, la théorie des "Allemands de souche" - ou qu'elles accordent cette "naturalisation" à tous ceux qui acquièrent sur place la dose voulue de métissage culturel, tout en se livrant à un fréquent métissage génétique. Au reste, il ne faut pas trop accentuer cette distinction, car sa portée pratique dépend des courants d'opinion qui prévalent au sein des nationalités d'accueil. où les "établis" tiennent à distance les "outsiders"32 (= les immigrés), jusqu'à ce que leur assimilation soit perçue comme accomplie : il y faut en général trois générations, si du moins aucune crise de xénophobie aigüe ne secoue le pays.

Ainsi, les divers générateurs de minorités compliquent plus encore le côté grumeleux des vastes peuples nationalisés dans un Etat-nation, car les différences ethniques anciennes y survivent comme provincialismes (ou "régionalismes") souvent folklorisés, mais réexcitables à des fins politiques conjoncturelles, cependant que les vieilles différences lignagères résistent à l'émiettement individualiste - dès qu'il y a des patrimoines, des carrières ou d'autres intérêts à protéger - et que des formes lignagères ou claniques d'organisation se mêlent aux associations banales des sociétés civiles modernes (syndicats, partis, associations stricto sensu) à des fins politiques, économiques ou même criminelles. A quoi s'ajoutent, dans les sociétés encore inaptes à la nationalisation, des modernisations de façade, telles celles qui décorent, en Afrique plus qu'ailleurs, des ethnies ou des tribus, si ce n'est des clans plus segmentaires, en partis où le progrès, la libération nationale, le socialisme et maintes autres étiquettes sont abondamment utilisées. Car les peuples sont souvent déguisés, dans l'actuel système mondial où presque tous les Etats se prétendent Etats-nations et affluent aux Nations-Unies...

 

 

Il existe aujourd'hui 200 Etats environ - et l'on se gardera d'être plus précis, car ces structures politiques dont le nombre va croissant sont de très inégale densité : nul ne pensera que Etats-Unis + Liberia = 2 Etats. Néanmoins, ce stock d'Etats couvre entièrement la planète et se partage le contrôle des 3 à 6000 peuples qui l'habitent. A vrai dire, les sciences sociales sont encore incapables d'établir une nomenclature objectivant les repères distinctifs des peuples et permettant de décompter ceux qui sont aujourd'hui vivants, qu'ils soient juxtaposés ou entremêlés. 3 à 6000 est le nombre des langues que les linguistes distinguent - sans être d'accord en tous points - le chiffre supérieur incluant les 3000 dialectes qui seraient en voie de dépérissement très avancé - mais, là encore, l'unanimité n'est pas établie. Au reste, les langues ne correspondent pas de façon simple au décompte des peuples, car la nomenclature de ceux-ci devrait croiser de multiples critères33 pour cerner d'assez près les cultures communes spécifiant chaque peuple. Vaste chantier dont l'actualité devrait être brûlante, comme les guerres auxquelles maints peuples se livrent aujourd'hui. Dotées de ressources durablement égales à celles qui irriguent la géologie des prospecteurs miniers et pétroliers et la météorologie indispensable aux transports aériens, les sciences sociales ne tarderaient pas à dresser une nomenclature et une cartographie détaillées des peuples tribaux, ethniques ou nationaux qui recouvrent la planète de leurs multiples dégradés et à compléter ces données par une investigation quotidienne détaillée des orages identitaires et des ouragans migratoires qui peuvent éclater ici ou là, au milieu des paisibles averses de touristes et des brises laborieuses rythmant les migrations alternées des travailleurs urbains ou frontaliers. Mais quels Etats auront, de sitôt, l'idée saugrenue de consacrer autant d'argent à des investigations qui dérangeraient leurs routines, en rendant prévisibles les guerres, les ethnocides et les autres massacres par lesquels les peuples résolvent trop souvent leurs tensions identitaires spontanées ou induites par des appareils idéologiques et politiques cherchant à s'affirmer comme leurs leaders ?

Quoi qu'il en soit, un inventaire superficiel des tensions géopolitiques par lesquelles se manifestent présentement les mouvements des peuples dans la cage étatique planétaire donne à penser que leur nombre est un multiple de celui des Etats. Faudrait-il 1000 Etats ou plusieurs milliers pour satisfaire "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes"? Le fait est que, dans les zones bien avancées sur la voie de la nationalisation, des divorces fragmentent de jeunes nationalités, hier assemblées sous un même Etat (Tchecoslovaquie, Yougoslavie) ou menacent d'en disjoindre d'autres, de plus ancienne formation (Belgique, Canada) et que, sans détailler les aspirations nationalitaires qui fourmillent en Europe et plus encore en Asie et en Afrique, on ne peut douter de leur multiplicité. Mais en bien des cas, on doit apprendre à distinguer très précisément les conjonctures politiques qui favorisent un éclatement à la yougoslave et les actions des équipes de dirigeants potentiels en mal d'Etat propre, des aspirations profondes et durables de peuples encagés dans un Etat qui ne peut devenir leur patrie. Aussi ténue soit-elle parfois, cette distinction est nécessaire pour éclairer des choix politiques moins dommageables pour les peuples que les étripages-à-la-bosniaque.

D'autant que, dans le monde présent, d'autres développements s'esquissent pour rendre les Etats mieux supportables par les peuples qu'ils contrôlent en tout ou en partie. On pourrait explorer ici les effets conjoints de l'individualisme croissant, de la commodité et du bas prix des transports à toutes distances et de la multiplication des expatriés volontaires, à des fins économiques, politiques ou culturelles, pour entrevoir une possible multiplication de réseaux internationaux tissant entre des peuples distincts d'autres liens que ceux du marché, du connubium ou du contrôle politique. Mais sans enjoliver cette perspective encore douteuse, on doit surtout observer que, pour des raisons principalement économiques, maints Etats-nations sont désormais engagés dans des "coopératives d'Etats" où leur exclusivisme s'étiole. Certes, l'Union européenne semble plus avancée que le Mercosur, l'Alena ou l'Asean34.Quelles que soient les péripéties que connaîtront ces zones35, on peut espérer que, tout en figeant les frontières de beaucoup des Etats actuels, elles seront sensibles aux poussées internes et aux pressions internationales favorables à tel peuple ou à telle minorité dont la situation ferait scandale.

En tout cas, cette hypothèse aide à clarifier ce que pourraient être, d'une part, le dépassement des Etats-nations et, d'autre part, le traitement judicieux des aspirations nationalitaires des peuples aujourd'hui dépourvus d'Etat propre. La ligne générale qui semble la plus prometteuse serait de rendre le pouvoir d'Etat de plus en plus feuilleté ou pyramidal, en établissant au niveau de chaque peuple le maximum de souveraineté - culturelle notamment - tout en combinant cette évolution avec le jeu déjà différencié - ou à différencier plus encore - des échelons locaux et régionaux du pouvoir d'Etat et en adaptant le tout à la gamme des pouvoirs dévolus aux "coopératives d'Etat". Pour être plus concret, on dira qu'une multiplication des Suisse est souhaitable, aussi bien à l'échelle de l'Inde, de la Chine ou de l'Indonésie que dans des espaces plus exigus comme celui où le Liban, la Syrie, la Jordanie, les Palestiniens et Israël cherchent leurs marques. Encore faudrait-il voir ces Suisse immenses ou modestes, se doter d'institutions ajustées à leurs propres particularités.

A qui jugerait une telle perspective parfaitement utopique, on pourrait faire observer qu'elle tend à développer pleinement l'une des potentialités de la nationalisation des peuples, celle qu'exprime la citoyenneté, tant il est vrai q'un peuple de citoyens peut mieux que tout autre travailler à modeler "son" Etat pour le rendre vivable pour tous ses concitoyens issus d'autres ethnies ou nationalités, comme pour lui-même. Mais quittons l'utopie pour retrouver le terrain solide de la Realpolitik : de combien de Bosnie, de combien de Kosovo, de combien de Kurdistan virtuels ou de Cachemire déchirés, de combien d'Est-Timor, de combien de pseudo-Etats africains, etc., le système mondial actuel est-il gros ? Et combien de morts par dizaines ou centaines de millions paieront l'application au Pakistan ou au Nigeria, comme aux autres Etats multi-ethniques ou multi-nationaux du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", c'est-à-dire de leur droit d'être soumis à un nouvel Etat exclusiviste taillé à leur mesure, si du moins les voisins laissent faire ?



1 La Weltanschauung est un concept élaboré notamment dans la lignée de Hegel et Marx. Libérée de ses excroissances philosophiques, cette représentation du monde peut prendre une riche signification sociologique.

2 Forgerons,orfèvres, puisatiers, autres "métiers" non banals

3 Son invention précède de beaucoup celle de l'écriture qui en colporte les légendes

4 Temple et cité sont les termes fréquemment usités par les archéologues et les historiens. En fait, la "révolution urbaine" se déploie depuis de minuscules bourgades, en un très long processus où les formes massives de l'habitat sont des plus variées : pyramides, temples, chateaux, monastères, villes diversifiées, etc.

5 Lingua franca, monnaies, normes, poids et mesures, etc.

6 Tel le genos / thetos de certaines cités grecques

7 Sous divers angles, les sciences sociales ont approché ce concept que j'ai dénommé le discours social commun. Voir, par exemple, la quotidienneté (Lefebvre), le Lebenswelt (Habermas), la Alltagsgeschichte, l'inconscient collectif (Durkheim), les mentalités (Duby, Le Goff, etc.), la Volkskultur en toutes ses variantes, la culture populaire au sens large, l'habitus façon Elias plus que Bourdieu, etc. Toutes ces formules ont le défaut d'essayer de cerner un pan ou un aspect d'un discours social (pratiques et représentations) qui est commun à tout un peuple, y compris ceux qui s'activent dans les appareils. La culture matérielle et morale qu'étudient certains anthropologues ou archéologues s'approche de ce que je vise si, d'une part, on la conçoit dans sa plénitude et si, d'autre part, on étend ce concept à tous les peuples, fussent-ils immenses et contemporains.

8 Pas plus qu'un locuteur singulier ne possède la plénitude du langage qu'il pratique.

9 Avant longtemps, l'étude de la diversification des patrimoines génétiques dans les groupes humains-sociaux, enrichira sans doute cette hypothèse hautement probable.

10 On observera, par exemple, que les trois empires à l'ancienne qui ont échappé aux colonisations européennes des 15è-19è siècles, à savoir le chinois, le russe et l'ottoman ont été, plus encore que les empires coloniaux anglais, néerlandais, français et autres, des facteurs de ralentissement ou de blocage des ethnogénèses en cours parmi leurs peuples.

11 L'ethnographie s'emploie à décrire ces singularités.

12 Laquelle dénote les mouvements d'idées qui sont censés préparer et surtout qui accompagnent les effets plus ou moins conjugués de plusieurs novations dans les structures sociales : la révolution industrielle capitaliste, la révolution démocratique-bourgeoise, la scolarisation massive suivie par la multiplication des mass-media, etc.

13 Etant bien entendu que les conversions massives résultent de décisions étatiques, souvent dynastiques.

14 Ou dans une zone montagneuse, un désert, un archipel, etc

15 Weber fait grand cas des réflexions de Simmel sur ces marchands-aventuriers qu'il distingue soigneusement des professionnels de l'échange routinier, lesquels seront seuls porteurs de l'éthique capitaliste qu'il cherche à définir.

16 Par la délivrance de passeports, la gestion de consulats protecteurs des "nationaux" à l'étranger, les distinctions légales entre nationaux et étrangers, les lois réglant la "naturalisation", le droit d'asile, etc.

17 Histoire qui annexe rétrospectivement les ethnies ayant occupé le territoire devenu national, comme si la nation venait "du fond des âges" (de Gaulle) en se préexistant à elle-même...

18 Outre les "assurances sociales" et autres prestations du Welfare State, cette redistribution se manifeste par des indemnités légales ou judiciaires en réparation des dommages de guerre, des catastrophes naturelles, des accidents du travail, etc.

19 Leurs Etats internes se multiplient vite, leur suffrage universel s'étend assez vite aux femmes, seuls leurs ex-esclaves tardent à acquérir une véritable égalité citoyenne.

20 Eventuellement apte à s'engager un jour sur la voie du dépérissement de l'Etat...(selon l'hypothèse marxiste-libertaire).

21 A la différence de l'Allemagne où la bipartition d'une nationalité déjà formée n'a duré que de1947 à 1990, le clivage coréen d'après 1945 s'est appliqué à des ethnies encore mal amalgamées sous la tutelle japonaise, si bien que la nationalisation diversement poursuivie dans les deux Corée pourrait produire deux nationalités aussi distinctes que l'allemande et l'autrichienne, si elle devait durer. A l'inverse, la probable unification de ces deux nationalités coréennes (à citoyenneté encore nulle ou naissante) tardera, plus que la réunification allemande, à homogénéiser les éléments alors assemblés.

22 De telles enclaves ont été multipliées par l'empire ottoman, ce qui a ralenti et déformé les ethnogénèses dans les Balkans comme au Proche-Orient.

23 L'exemple le plus dramatique est celui de la région des Grands Lacs où des ethnogénèses bricolées sous l'influence des colonisateurs belges, de leurs renforts religieux et de leurs relais français ont abouti aux ethnocides que l'on sait.

24 Ne serait-ce qu'en raison des potentiels de citoyenneté hérités des colons bataves et anglais et renforcés par la victoire de l'anti-apatheid

 25 Dans les îles et en Amérique du sud où la dépendance vis-à-vis de l'Angleterre, puis des Etats-Unis a très souvent favorisé des régimes politiques dans lesquels la citoyenneté n'était - et n'est encore - q'un décor constitutionnel sans portée pratique.

 26 Selon le Mexico profundo de Guillermo Bonfil, une sorte d'ethnie chicano se recomposerait de même au sud-ouest des Etats-Unis, à partir d'éléments disparates immigrés du Mexique et du Guatémala.

 27 Mais il ne suffit pas que des Etats se veuillent nationalitaires, pour que s'ensuivent d''effectives nationalisations : encore faut-il que les préconditions objectives de la "modernité" soient effectivement réunies dans leur aire de souveraineté...

  28 Qu'une ethnogénèse ultérieure pourra mixer et métisser.

  29 On se gardera d'omettre les peuples italiques ou germaniques qui s'installeront dans les comptoirs du Levant ou de la Hanse, etc.

  30 Dont leur langage a d'ailleurs fourni le nom. Quant au métissage de la diaspora juive, on en jugera en observant la variété des ethnies qu'assemble l'actuelle nation israélienne ou la diversité des langues produites par ces ethnies (ladino, yiddish, etc.) aux côtés d'un hébreu longtemps réduit au rôle de langue liturgique.

  31 Après des guerres ensauvagées par l'armement industriel et allongées par les patriotismes nationaux.

  32 La distinction entre established et outsiders a été fortement soulignée par Elias.

  33 Langues parlées à domicile, apprises à l'école, pratiquées au travail et dans la vies extra-domestique; durée de scolarité, rites de passage et fêtes, coutumes matrimoniales et familiales, statut des femmes et des enfants, habitudes alimentaires et vestimentaires, etc.

34 Mercosur : marché commun de six pays du cône sud américain, autour du Brésil et de l'Argentine Alena : accord de libre-échange couvrant toute l'Amérique du nord, du Canada au Mexique Asean : association des Etats du sud-est asiatique

  35 Auxquelles la Russie, la Chine, l'Indonésie et plusieurs Etats des Indes pourraient ajouter du leur, en rendant leurs structures politiques plus souples et plus respectueuses de la diversité ethnique de leurs populations respectives.


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