Sommaire

LES CIVILISATIONS


héritage - projet - devenir

coutumiers - patrimoines - trésor commun

 

 

 

Les sociétés préhistoriques ont produit des inventions majeures, mais d'origine indéterminable. On peut penser que le feu a été domestiqué en divers sites et que l'élevage et l'agriculture ont été initiés à plusieurs reprises au long des millénaires obscurs, on peut imaginer que la métallurgie a été plusieurs fois inventée par des potiers attentifs aux terres qu'ils cuisaient ou par d'autres fondateurs des longues lignées de forgerons, mais à mesure que l'on complète la liste des innovations dûes à ces millénaires de magiciens-techniciens, jusqu'à y inclure les radeaux et les bateaux, les mythes et les dieux, les batons et les ficelles d'où la numération dérive, les gravures et les pictogrammes, ancêtres des écritures, un doute essentiel s'installe. Durant cette longue histoire inconnue, chacun des peuples minuscules ne peut avoir tout découvert, chacune des dramatiques Volkerwanderungen1 dispersant sur la planète les lentes coulées du peuplement humain n'a pu emporter d'un site à l'autre, ni conquérir, le stock complet des savoirs et savoir-faire déjà acquis. Des foyers de civilisation ont dû rayonner par l'effet d'imitations, encouragées ou non, par l'exil volontaire ou forcé des surcroîts de population ou par le bénéfice de conquêtes plus asservissantes que destructrices.

Les archéologues contournent cette difficulté en distinguant des "âges" de la pierre, du bronze ou du fer, en disputant du rôle respectif de l'invention et de la diffusion et en réservant aux derniers siècles préhistoriques les différenciations plus fines, selon les céramiques, bijoux et outils dont ils trouvent trace. Seuls les ethnologues, spécialistes de peuples qu'ils jugent plus ou moins "primitifs", se hasardent à plus de précision, à la façon de Mauss assignant aux ancêtres des populations mélanésiennes et polynésiennes une civilisation du Pacifique sud qui leur aurait été commune. Dans sa Grammaire des civilisations, Braudel présente celles-ci comme "la première et la plus complexe des permanences", mais il ne distingue pas clairement ce qui finit par tomber dans le trésor commun à plusieurs civilisations, voire à toutes, de ce qui particularise l'une d'entre elles, à telle époque et en tel espace. Il s'abstient certes de suivre Durkheim pour qui les civilisations sont "une sorte de milieu moral qui enveloppe un certain nombre de nations" et il demeure fidèle à Mauss, toujours attentif à la panoplie complète des outils et des institutions. Qui plus est, il refuse de parler d'une civilisation comme "d'un être, ou d'un organisme, ou d'un personnage, ou d'un corps, même historique". Braudel écarte ainsi les risques d'idéalisme philosophique et d'évolutionnisme plus ou moins historicisé, mais en suivant dans leur longue durée les affluents des civilisations qu'il juge actuellement actives, il n'en frôle pas moins le risque de leur prêter d'excessives permanences.

Mieux vaut considérer ces permanences dans leur durée historique réelle, riche de césures, de reprises et de novations, en tant que réalités macrosociologiques à analyser comme telles. Dans cette perspective théorique rigoureuse, la civilisation doit prendre place dans le système mondial au sein duquel elle s'inscrit, sauf à justifier de son devenir quand le système mondial est lui-même transformé. Elle doit être mise en rapport avec les diverses sociétés qui composent ce système mondial. Autrement dit, elle doit être rapportée aux peuples apparentés et entremêlés ou distincts, que ces sociétés incluent. De ce fait, elle doit être située au regard des trois types de formations que l'analyse macrosociologique permet de discerner - mais non de disjoindre - au sein de chaque société : l'économique, la politique et l'idéologique (ou culturelle).

 

 

Les sociétés archaïques entrevues dans la pénombre légendaire produite par les sociétés historiques relèvent vraisemblablement de civilisations d'assez courte portée spatiale. Celles-ci impriment leurs marques communes sur des peuples d'organisation tribale variable et d'alliances ou de conflits versatiles, chez lesquels se reconnaissent néanmoins des traits communs assez nombreux : parentés langagières, outils, armes et savoir-faire similaires, rites analogues, vie quotidienne agencée presque de même manière, etc. Dans ces peuples où les vieillards sont rarissimes, trois générations coexistent tout au plus, si bien que, malgré les dires des grands-parents aux petits-enfants, la mémoire collective s'embrume au delà de cinq générations, faute de documents pérennes consolidant la tradition orale, sauf à compter comme documents les récits mémorisés par les conteurs et autres aèdes. La civilisation commune a donc, pour vecteurs, des pratiques et des représentations transmises par l'exemple ou de vive voix et de rares outils2 éventuellement plus durables que leurs fabricants, ceux, notamment, que les archéologues déterrent dans les tumulus et autres sépultures riches.

Les mondes anciens s'agrandissent peu à peu, à mesure que des organisations tributaires accroissent la production, renforcent le pouvoir3 et libérent des hommes à d'autres fins. Ainsi naissent, dans les vallées inondables et sur les terres irrigables, des empires minuscules et périssables, mais longtemps renouvelés, dont l'aire de domination s'accroît pendant des millénaires, non sans être décomposée durant des "siècles obscurs" et autres "moyen-âges", cependant qu'à leur entour des Etats plus modestes, formés des brisures d'empires défaits ou de tribus aux confédérations plus archaïques, enrichissent le système mondial. Perçus comme un Eden par les peuples faméliques chez qui mûriront plus tard les Bible et les Coran, les plus durables de ces empires acquièrent une gloire pharaonique ou babylonienne, etc. Vus par les dignitaires, les scribes et les clercs de ces puissances centrales, les peuples périphériques apparaissent comme des sauvages ou des barbares dont il faut se protéger par quelque muraille de Chine ou qu'il faut conquérir pour les "civiliser". Autrement dit, les peuples dont la civilisation est enrichie d'apports et d'atours nouveaux en viennent à mépriser la ou les civilisations antérieures dont ils sont pourtant les héritiers proches ou lointains. Dans les classes ou les groupes élitiques, la civilisation se vit sur un mode superlatif, comme preuve d'excellence, alors qu'aucun critère absolu ne permet jamais de dépasser le comparatif que les différences objectives d'une civilisation à l'autre rendent licite. Encore faut-il justifier cette affirmation majeure par quelques précisions théoriques, valables d'ailleurs pour tous les systèmes mondiaux.

Une civilisation ne se confond pas avec le système mondial où elle est déployée, sauf à imaginer qu'un empire puisse absorber tous les peuples de son monde, tous les Parthes et les Germains harcelant Rome, tous les Mongols et les Mandchous caracolant au nord de la Chine et toutes les sociétés plus exigües dont l'histoire porte trace ou dont l'archéologie et l'ethnologie permettent de supputer l'existence. L'empire universel est une asymptote jamais atteinte, la pluralité des peuples et des sociétés caractérise tous les systèmes mondiaux. Qui plus est les systèmes mondiaux unipolaires comme les mondes égyptien, chinois ou romain de haute époque sont eux-mêmes exceptionnels : le plus souvent, un tel système assemble des Etats dont plusieurs se disputent la prééminence, en alignant conquêtes, alliances, vassaux et clients en configurations changeantes.

Dans les tumultes souvent guerriers qui résultent de cette distribution, les civilisations prépondérantes ne se confondent pas non plus avec une puissance ou un groupe de puissances. Chaque société marie selon des formes plus ou moins complexes que l'analyse peut dissocier, une économie, une organisation politique et une culture, mais la civilisation ne se confond avec aucune de ces formations. Elle n'est pas une économie, même si elle est chargée de savoir-faire et de savoirs dont l'économie tire parti; elle n'est pas non plus une forme d'Etat, ni une organisation politique plus complète, quoique toute civilisation véhicule des modèles et des recettes d'ordre politique, elle n'est pas davantage une culture, mais ceci vaut explication, tant la confusion entre culture et civilisation est répandue dans celles des sciences sociales qui font usage de ces termes polysémiques sans clarifier leur portée conceptuelle.

 

 

La macrosociologie désigne comme culture d'une société l'ensemble des pratiques et représentations qui ont cours au sein d'une formation idéologique donnée, ladite formation étant composée, d'une part, du réseau des groupes de convivance, diversement reliés et recoupés, où les hommes inscrivent leur existence et, d'autre part, du faisceau, d'abord absent ou modeste, mais peu à peu immensément enflé, des appareils idéologiques spécialisés dans les activités culturelles de toute sorte. Le stock entier des représentations et pratiques par lesquelles les hommes de la société considérée se représentent leur monde, en sa réalité comme en toutes les adjonctions métaphysiques, utopiques et autres par lesquelles ils prolongent leur expérience de la vie sociale, constitue leur culture. La civilisation qui est présente dans de nombreux peuples, assemblés en de multiples sociétés, ne peut être confondue avec aucune de leurs cultures propres : elle désigne l'ensemble des traits partagés, à des degrés divers, par les cultures au sein desquelles elle est répandue.

En termes plus concrets, on peut se représenter une civilisation en partant de ce qui est trop souvent négligé ou sous-estimé : les traits communs aux divers coutumiers de la vie quotidienne, c'est-à-dire aux savoirs, savoir-dire, savoir-faire, savoir-vivre, etc, colportés dans les réseaux de convivance. En effet, une civilisation commune se reconnaît au cousinage des langages, à la similitude des usages concernant l'alimentation, l'habillement, l'habitat, les relations de parenté, les moeurs, les traditions festives et les rites de passage, etc.; elle transparaît également dans la parenté des outils, des travaux artisanaux et ruraux, des normes de vie commune dans les divers agrégats de population, etc. Bref, elle se manifeste par le fait que les hommes vivent selon des coutumes semblables, étant bien entendu que les traits communs des coutumiers sont inégalement denses d'une société à l'autre, selon les dégradés de la civilisation qui leur est commune. Dans les marges géographiques de chaque civilisation, ces dégradés peuvent être de plus en plus complexes, par l'effet des interférences entre deux ou plusieurs civilisations. Dans la durée, des marges analogues se dessinent à mesure que des sociétés, un temps apparentées par une même civilisation, sont entraînées dans des voies divergentes par leur histoire propre.

Des patrimoines donnent une meilleure visibilité à la civilisation commune. Patrimoines architecturaux des pyramides, temples, palais et chateaux; patrimoines moins splendides mais plus utiles des voieries, aqueducs et autres commodités; patrimoines "paysagers" plus précieux encore, mais rendus invisibles par leur évidence même : il faut être ébloui par les cultures en terrasse de Bali et d'autres sites, pour réfléchir au fait que des millénaires de travail ont déforesté, désouché, dépierré, irrigué, draîné, etc, les terres utiles à l'homme, mais selon des techniques et pour des finalités qui singularisent chaque civilisation. Quand le commerce ajoute ses besoins et ses prestiges aux patrimoines urbains, cependant que des religions marquent leurs territoires de pagodes, églises, monastères, mosquées et autres lieux de culte, cette singularité s'affirme plus encore, tandis que les formes urbaines et rurales de l'habitat se spécifient, qu'elles soient somptuaires ou misérables. Ainsi la civilisation, toujours involutée dans le coutumier de la vie quotidienne acquiert par surcroît une visibilité monumentale en matérialisant les savoir-faire des artisans-artistes qui enrichissent le travail des bâtisseurs. A quoi s'ajoutent, évidemment, les richesses et les prestiges supplémentaires que procure l'adjonction, aux traditions orales de toujours, de traditions écrites peu à peu répandues des palais aux commerces, puis aux appareils idéologiques les plus divers, d'où elles finissent par gagner les profondeurs des peuples. Alors, les graphismes deviennent, comme les langages, des repères distinctifs des diverses civilisations.

 

 

La maturation du commerce affecte profondément les mouvements civilisateurs. D'une part, en effet, elle donne naissance à un nouveau type de système mondial, caractérisé par l'établissement, de ports en oasis et d'îles bien protégées en enclaves tolérées par divers empires, de réseaux marchands qui poussent aussi loin que possible leurs interconnexions, sans trop se soucier du contrôle politique des territoires côtoyés ou traversés. D'autre part, beaucoup d'empires s'efforcent, non sans succès, de capter les échanges marchands pour les asservir à leurs fins propres, ce qui élargit considérablement leurs capacités fiscales, administratives et militaires. Ainsi, les systèmes mondiaux à l'ancienne sont tantôt renforcés, tantôt grignotés par les efforts des marchands et par les pirateries qui souvent les accompagnent dans les zones maritimes, fluviales et caravanières où le commerce se déploie.

Au reste, il ne faut pas surestimer le commerce qui véhicule un peu d'ambre, de soie ou d'épices entre des mondes qui continuent pratiquement de s'ignorer, tant sont nombreux et fragiles les tronçons, étrangers l'un à l'autre, de ces réseaux d'échange. L'affermissement des échanges ne s'opère que sur de très longs siècles et les tronçons des réseaux marchands ne s'allongent significativement qu'au prix des lents progrés des flottes et du cabotage, puis de la navigation hauturière. La pluralité des systèmes mondiaux faiblement - ou nullement - reliés par les fragiles et minces filets de l'échange demeure de règle jusqu'aux 14è-15è siècles, malgré les liens marchands déjà fréquents en bordure de l'Inde, de la Chine et dans quelques replis de l'archipel de la Sonde ou de la Méditerranée.

Commerce et empires se marient pour donner à l'écriture une valeur civilisatrice de plus en plus foisonnante, des "saintes écritures" où les religions brassent leurs mythes, leurs rituels et leurs arcanes aux codifications juridiques - tels le code Justinien ou la lex Rhodia4- aux glorieuses bibliothèques qui, d'Alexandrie à Bagdad et Cordoue, créeront un nouveau patrimoine, celui des lettres et des arts, tout comme leurs prédécesseurs hindous et chinois que l'Europe découvrira plus tard. Qui plus est, le patrimoine monumental s'enrichit de villes moins somptueuses que les palais, mais d'une richesse plus diverse et mieux rayonnante, tant s'y croisent les pérégrins de toute sorte et, peu à peu, de provenances de plus en plus variées. La gloire des Babylone anciennes est désormais surclassée par celle des Byzance et des Venise modernes, tous exemples à généraliser à d'autres mondes et à d'autres époques. Non qu'il faille se laisser séduire par les conceptions de Spencer5 qui fait des villes le foyer principal de toutes les grandes civilisations, mais simplement parce que cette prise en considération des phénomènes urbains permet de pondérer les opinions trop fréquentes qui font des religions "universelles" les agents principaux et, en tout cas, les repères essentiels des dites civilisations.

La geopolitique de ces religions ramène cependant leur rôle à l'exacte mesure qui convient à la macrosociologie. Dans tous les systèmes mondiaux anciens, les cultes primitifs sont soumis, peu à peu, à des pressions conquérantes, que celles-ci émanent de clans spécialisés, de prophètes novateurs, d'Etats attentifs à la commune discipline de leurs sujets ou de quelque autre processus. Les prêtres de toute sorte que ces mouvements produisent sont parfois incorporés dans l'appareil des Etats les plus substantiels, en position éminente ou subordonnée, mais jamais les pouvoirs établis ne sont indifférents à leur action. Les combinaisons du pouvoir et du sacré se simplifient peu à peu selon quelques modèles validés par l'expérience : religion imposée par l'Etat à tous ses sujets (fût-ce par le triomphe d'une église victorieuse de ses rivales, à la manière du christianisme); religion confondue avec le service du prince ou de la cité; religions tolérées sous surveillance, comme traditions de peuples annexés par un vaste empire; religions importées par des marchands, des pélerins (ou, plus tard, des colonisateurs) mais pourchassées ou tolérées dans les limites de franchises locales, avant leur éventuelle consolidation; religions portées par des victoires militaires garantes de leur pertinence (à la manière de l'islam).

Dans toutes ces figures, les religions "universalisées" ou juxtaposées dans les limites d'un empire6 ou dans bon nombre d'Etats du système mondial en vigueur, prennent un grand poids, lorsqu'elles établissent leurs ancrages majeurs : en gouvernant les cérémonies où le pouvoir dynastique ou civique s'affiche7 ; en accaparant la formation des élites, voire la sélection vers certaines fonctions; en s'appropriant les rites de passage pour toute la population; en endoctrinant et surveillant cette dernière, en adjoignant à ses rites et prières d'éventuelles institutions charitables, soignantes ou éducatives; bref en "dirigeant les âmes", c'est-à-dire en pénétrant, au bénéfice d'une accoutumance séculaire, jusqu'au tréfonds du coutumier de la vie quotidienne. Là est l'aspect civilisateur des religions, en ce qu'elles normalisent les comportements, procurent au pouvoir le respect qu'il requiert et tendent à gouverner la sagesse populaire. Toutes ambitions remplies de façon variée d'une religion à l'autre8, si bien que les pratiques et représentations vulgarisées par chacune d'elle deviennent, au même titre que les langages ou les us et coutumes de la quotidienneté, des signes distinctifs aidant à spécifier les diverses civilisations, Autrement dit, il n'y a pas de civilisation confucéenne, boudhiste, juive, chrétienne, islamique, etc., mais, à différentes époques et en diverses zones, l'une ou l'autre de ces qualités peut se manifester avec une vigueur particulière, parmi les nombreuses caractéristiques, historiquement variables, qui spécifient telle civilisation.

 

 

Trente siècles nous séparent d'une époque où notre planète, peuplée de façon très lacunaire par quelques rares dizaines de millions d'humains, était partout organisée en tribus aux civilisations déjà variées, mais toutes minuscules et de nous inconnues. Toutes, sauf dans les zones influencées par les rares empires déjà édifiés sur quelques tronçons du Fleuve Jaune9 , de l'Indus et du Nil, mais aussi du Tigre et de l'Euphrate où la succession des empires mésopotamiens se poursuivait, non sans interventions des Hittites et des Perses, à quoi nos traditions historiques, peut-être narcissiques, adjoignent les prouesses primitives des Phéniciens et des Grecs, fondateurs des trafics et bientôt des cités en Méditerranée. Quinze siècles plus tard, quand l'empire romain d'Occident est près de disparaître, alors que l'empire chinois se remet d'une longue crise qui l'a fractionné, la Terre compte déjà 300 à 400 millions d'habitants et les civilisations préhistoriques n'occupent plus que l'Amérique (hormis l'empire maya), l'Afrique subsaharienne, l'Europe au delà du limes romain, l'immense Asie des steppes et des montagnes et les archipels du Pacifique. A l'intérieur de l'espace ainsi délimité, de multiples civilisations se sont déjà succédées, empilées ou détruites, si bien qu'il n'est aucune Egypte, aucune Inde, ni aucune Chine que l'on puisse, alors, dire porteuse d'une civilisation commune à toutes les zones conquises ou perdues par ses dynasties successives. Ainsi des provinces romaines de Gaule où la germanisation des riches plaines du nord et de l'est se mêle à une vieille romanisation qui, au delà des villes, n'a pas nettoyé les profondes marques celtiques des coutumiers populaires, cependant que d'autres envahisseurs, tels les Wisigoths en Aquitaine, ajoutent quelques autres apports, le tout en présence d'une Eglise moulée dans des subdivisions romaines dont elle deviendra bientôt la principale organisation

Toutefois, les trésors littéraires peu à peu accumulés permettent à certains groupes d'intellectuels, ignorants de cette histoire fort mal connue, de gommer la diversité qui en résulte. Les prêtres, serviteurs des révélations de leurs prophètes respectifs, interprétent toutes les péripéties de la vie ordinaire selon leurs écrits sacrés. Les légistes organisent le monde en normes conformes aux orientations de leurs princes. Le commerce qui s'épure peu à peu devient de ce fait demandeur de normes plus objectives, propres à régulariser ses opérations. Les philosophes et d'autres savants, pionniers de réflexions qui mûriront un jour en disciplines scientifiques, géographiques, historiques et autres, brassent d'autres manières encore les écrits disponibles. Ainsi s'amoncelle le terreau des renaissances qui scandent, de temps à autre, l'histoire des sociétés assaillies de nouveautés à rendre pensables.

Encore dix siècles plus tard, c'est-à-dire vers l'an 1500 de l'ère chrétienne10, l'espace jugé "sauvage" est considérablement restreint. Les civilisations américaines viennent d'être découvertes sur le haut plateau mexicain et le seront bientôt dans les Andes, cependant qu'en Asie les poussées multiformes des Mongols et de diverses autres peuples rejettent la "sauvagerie" vers les steppes, les forêts et les vastes étendues montagneuses. Seule l'Afrique subsaharienne continue d'échapper aux conquêtes ottomanes ou arabes, sauf à se laisser grignoter sur ses rivages orientaux par les collecteurs d'esclaves et d'épices. A quoi s'ajoutent, évidemment, les poches de "sauvagerie" incluses dans les replis et écarts de tous les empires et royaumes bien "civilisés". Par une illusion d'optique propre à l'Europe, les explorations maritimes à la recherche de l'or, des épices, des esclaves - et même des âmes à convertir - sont perçues par les princes, les marchands et les clercs comme de "grandes découvertes" ouvrant de "nouveaux mondes" et, bientôt, de nouveaux empires. C'est ignorer que les marchands hindous ont poussé leurs comptoirs et leur modèles de royaumes jusqu'aux confins sud de la Chine et aux principales îles de la Sonde; que les Arabes, marchands et conquérants tout à la fois, ont établi au long des côtes d'Afrique orientale et de des péninsules indochinoises un chapelet d'émirats et sultanats, dont les plus orientaux se trouvent à Sumatra et Bornéo; que les Chinois, eux-mêmes, ont exploré pendant le premier quart du 15è siècle les rivages africains et asiatiques abordés un siècle plus tôt par les Omanis et autres Arabes, mais sans s'y installer à demeure, sauf en quelques ports indochinois. Quand les Portugais s'installeront, du Mozambique à Goa, avant de pousser jusqu'au Japon, et quand, à leur suite, les Hollandais, puis les Anglais gagneront toutes les côtes de l'Asie, non sans se chasser les uns les autres des bases préétablies, ce n'est pas l'ère des "grandes découvertes" qui s'ouvrira, mais bien celle des grands empires d'un genre nouveau, formés de colonies éparses, rattachées à de lointaines puissances européennes.

 

 

En effet, l'Europe des 16è-18è siècles agglutine ses principautés territoriales en puissances rivales, peu à peu agrandies, qui surclassent ou soumettent les villes italiennes, hanséatiques ou rhénanes et sont souvent riches de projections coloniales. Ses guerres locales se doublent de courses maritimes et de guerres lointaines à travers lesquelles elle devient le centre d'un véritable nouveau monde, c'est-à-dire d'un système mondial de type nouveau. Système marchand et colonial dont les tentacules contournent, éraflent ou pénètrent tous les systèmes mondiaux centrés sur un empire à l'ancienne et incorporent peu à peu tous les réseaux marchands d'origine extra-européenne.

Cette Europe turbulente et enrichie devient le siège d'activités idéologiques novatrices. Ses querelles religieuses qui colorent les guerres des 16è et 17è siècles obligent l'église catholique romaine à partager avec d'autres églises chrétiennes le gouvernement des âmes, ce qui crée des espaces de controverse11 dont les arts florissants et les sciences renaissantes tirent parti. Des érudits font connaître les écrits hébraïques, grecs et romains, sauvegardés grâce aux savants arabes des siècles précédents ou exhumés des trésors palatiaux et capitulaires. Le livre, désormais porté par des libraires-éditeurs et des colporteurs plus ou moins fraudeurs, est le principal véhicule de cette renaissance. Les moyens de transport alors disponibles font de l'Europe un espace aussi long à parcourir que la Chine des années 193012 mais la circulation des armées, des marchands et des pélerins s'augmente d'un mouvement d'artistes et d'écrivains, qui diffuse un peu partout les arts et les idées. Les architectes sont également de la partie, en ces temps où les chateaux-forts et les cathédrales romanes ou gothiques des siècles précédents perdent la préséance. On bâtit désormais des églises baroques, des chateaux somptueux - dont Versailles sera le modèle principal - mais aussi, selon des traditions plus urbaines, des résidences de filiation hanséatico-hollandaise, des manoirs de style palladien et des palais mercantiles, consacrés au concert, au théatre et à d'autres loisirs frivoles. Une Europe élitiquement cosmopolite prend ainsi forme, qui goûte les tableaux italiens et hollandais, les musiques italiennes et allemandes et les idées françaises. En effet, le français devient, au 18è siècle, la lingua franca de l'Europe "cultivée", tandis que l'ébullition des idées politiques et scientifiques, amorcée au 17è siècle, d'Amsterdam à Londres, s'épanouit ensuite à Paris en une "philosophie des Lumières" partout portée par la librairie, la maçonnerie et l'air du temps. Au coeur du nouveau système mondial, le patrimoine artistique, littéraire et savant d'une civilisation "renaissante" ou "moderne", c'est-à-dire nouvelle ne cesse de s'enrichir.

Dans les profondeurs populaires, les coutumiers de la vie quotidienne ne sont pas bouleversés pour autant, si ce n'est par l'effet des réformes protestantes ou tridentines qui modifient divers usages et, parfois, aident à répandre la lecture. Les nouveautés exotiques, comme le café ou le chocolat tardent à se répandre, mais la morue pêchée au loin rejoint le hareng baltique sur la table des populations maritimes, tandis que le pain de sucre arrive finalement jusqu'aux épiceries des bourgs. La soie, désormais produite en Italie et en France, descend des suites princières vers les bourgeoisies urbaines.

Les changements sont plus manifestes pour les populations transplantées aux colonies. Avant que les Ottomans les chassent des îles de Méditerranée orientale, les Vénitiens avaient multiplié les plantations de canne à sucre et d'autres cultures importées du proche Orient. A leur tour, les Portugais commencent par convertir Madère et les Açores en terres à sucre, après quoi leurs plantations se multiplient dans un Brésil qu'ils peuplent d'esclaves. D'autres puissances européennes se joindront à ces trafics et surclasseront les Portugais dans la traite esclavagiste. Par contre, l'Espagne peut enraciner sa domination en exploitant les masses d'Indiens rescapés des massacres et des épidémies du 16è siècle. Elle impose sa religion, sa langue et son organisation politique à des peuples dont les civilisations seront systématiquement détruites, d'apparence tout au moins, car les pyramides délaissées n'empêcheront pas les rites locaux de se faufiler dans le culte chrétien, tandis que les usages banals de la vie quotidienne perdureront dans ces civilisations du maïs et du haricot. La déculturation sera plus profonde encore pour les millions d'esclaves importés d'Afrique, même si des syncrétismes religieux et des inventions musicales feront ressurgir, du Brésil aux Caraïbes et à la Louisiane, les survivances d'anciennes cultures africaines, à quoi les Caraïbes adjoindront divers parlers créolisés.

 

 

 

Dans les enclaves insulaires ou portuaires conquises par les marchands européens en Asie, des langues atrophiées serviront de véhicule minimal entre les marchands et les compradores13 locaux, mais ces sabirs et ces pidgins demeureront marginaux, comme les populations effectivement touchées par les nouveaux venus. Les Indes anglaises ou hollandaises, peu à peu agglomérées sous une tutelle coloniale, échapperont à de tels langages, tant leurs populations massives obligeront à détailler leur contrôle et donc à recourir aux langues locales14. En Asie, les pays solidement organisés opposeront un refus persistant aux emprises coloniales et parfois même aux pénétrations marchandes. Ainsi de la Chine qui n'ouvrira qu'un seul quai aux navires européens, à Canton, et y vendra ses marchandises plus cher qu'à Manille où, chaque année, la galère d'Acapulco assurera les échanges avec l'Amérique hispanique. De même, les Japonais ne tarderont pas à fermer leurs ports aux "diables blancs", sauf à accueillir deux navires hollandais par an, dans la baie de Nagasaki, sur l'ilôt de Deshima. Chine et Japon rejetteront de même les missionnaires chrétiens15 . Le Siam ou la Perse suivront plus ou moins cet exemple. Seules les zones divisées et guerroyantes, comme les Indes continentales ou les péninsules et archipels malais donneront prise aux conquêtes coloniales. Missionnaires mal accueillis, soldatesque rare, mais vite renforcée d'auxiliaires locaux, marchands curieux et acharnés au profit, maîtres de mines et de plantations pratiquant des formes d'exploitation brutales : ainsi se présente la colonisation européenne des 16è-18è siècles, sans prouesses technico-industrielles accroissant son prestige.

De réelles novations s'opèreront plus tard dans les "pays neufs"16 où l'Europe déversera son trop-plein de misère rurale, ses convicts, ses aventuriers et ses dissidents religieux, population mêlée mais vaillante qui donnera naissance aux "enfants de l'Europe"17 que sont les Etats-Unis, le Canada, l'Afrique australe, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, tous pays où s'inventeront de nouvelles variantes des cultures européennes d'origine18 et où la civilisation européenne s'irisera bientôt de nuances nouvelles.

Les "enfants de l'Europe" montrent mieux que tout autre exemple pourquoi il faut établir une nette distinction théorique entre culture et civilisation. En effet, à la différence de la culture que toute société possède - sous forme plurielle ou unifiée selon le degré de son intégration politique et de son ethnogénèse ou de la nationalisation de sa population - la civilisation est répandue sur plusieurs sociétés, non de façon homogène, mais par degrés d'autant plus marqués que sont multiples les parentés d'une société à l'autre. Un langage permettant une intercommunication directe, une religion assez semblable en ses rites et liturgies - sinon en ses thèses théologiques - peuvent être deux traits communs à plusieurs sociétés, mais pas nécessairement aux mêmes, deux auréoles qui ne tachent pas exactement les mêmes aires culturelles. Et ainsi de suite : plus s'allonge la liste des traits qui peuvent être communs, de l'alimentation à l'habillement, des formes familiales aux coutumes matrimoniales, etc. jusqu'à englober tous les caractères essentiels des coutumiers de la vie quotidienne, plus les auréoles se multiplient et se renforcent ou débordent les unes des autres. Leur dessin se complique plus encore lorsque sont pris en compte - comme il convient - les champs idéologiques produits par les divers appareils spécialisés et entretenus par les publics qu'ils ont conquis. Une civilisation, c'est le système complet des traits culturels communs à plusieurs sociétés dont chacune est marquée par un ensemble, souvent vaste, de ces traits, mais jamais par tous, chacune manifestant des traits propres à sa culture singulière, voire des traits caractéristiques d'autres civilisations. Tous inventaires qui n'ont de sens qu'en une période donnée, tant le devenir historique des cultures et des civilisations concernées a pu relever d'histoires diversifiées, sources d'héritages variés. Ainsi, par un exemple beaucoup plus complexe que celui des jeunes "enfants de l'Europe" des 16è-18è siècles, les sociétés contenues, à la même époque, dans l'empire ottoman qui grandit dans les Balkans et sur le pourtour sud de la Méditerranée, après s'être déjà installé de l'Anatolie à l'Egypte, sont évidemment riches de séquelles multiples et variées des civilisations que les millénaires ont empilées dans la plupart des sites désormais ottomans.

Le monde colonial et marchand n'est pas seul à progresser durant cette époque où l'empire ottoman se consolide à l'ancienne, où l'empire chinois qui s'étale jusqu'à ses limites d'aujourd'hui est la plus riche et la plus peuplée des sociétés et fait sentir son influence dans tout son environnement asiatique, cependant que plusieurs autres systèmes mondiaux, souvent tirés de leur isolement par les intrusions européennes continuent néanmoins de vivre sur leur lancée historique propre. Mais l'Europe qui occupe le centre du nouveau système mondial est alors la seule source d'extraversion mondiale d'influences civilisatrices, en quoi elle prend le relais des marchands et des docteurs de la foi qui avaient porté l'islam jusqu'au sud-est de l'Asie durant les siècles précédents. Il n'est donc pas surprenant qu'après un ou deux siècles de "grandes découvertes", de colonisation du "nouveau monde" américain, de pénétration mercantile et militaire dans les Indes les plus riches et de formation de quelques "enfants de l'Europe", les intellectuels de ce petit continent en viennent à philosopher sur les civilisations.

 

 

En effet, plusieurs vocables promis à un glorieux avenir apparaissent dans le vocabulaire savant de l'Europe19 et se traduisent ou se transposent rapidement d'une langue à l'autre, sans que leur signification soit standardisée pour autant. A la civilta déjà familière aux Italiens, les Français adjoignent une civilisation distincte de la civilité de bonne compagnie et de l'urbanité dont s'honorent les sociétés oublieuses de la glèbe. La civilisation se présente, au singulier, comme une supériorité sur les "sauvages", encore que le "bon sauvage" stimule l'imagination d'un 18è siècle qui charge la nature de vertus nouvelles. Elle contraste également avec la "barbarie" des Barbaresques qui poursuivent, en Méditerranée occidentale, une guerre de course pourtant semblable à celle que les marins européens continuent de mener du côté des Antilles, mais non au long des côtes atlantiques et baltiques de l'Europe où le "droit des gens" qui convient à la sécurité du commerce devient une norme usuelle. Au pluriel, les civilisations ouvrent un champ sémantique plus vaste, où elles s'exposent aux comparaisons et aux mises en ordre hiérarchiques. Les puissances européennes prennent conscience de leur commune supériorité sur le monde qu'elles découvrent, même si, de Tenochtitlan à Pékin, les splendeurs d'autres mondes, nullement "sauvages" font rêver les philosophes, sinon les marchands. L'Europe se demande : "Comment peut-on être Persan ? ". Et Montesquieu de suggérer que c'est peut-être affaire de "climat"20 , tandis que d'autres se mettent à souligner la différence des races, autre vocable d'époque.

Nouvelle terminologie, nouvelle polysémie. La philosophie peut certes éclairer la recherche macrosociologique, même si l'esprit du temps porte Vico aux raccourcis approximatifs sur les "âges" successifs de l'humanité, travers que l'admirable Condorcet transmettra au 19è siècle, via Comte. Mais, s'agissant de données historiques variables, inscrites dans des structures sociales qui changent par saccades plus que par évolutions continues, l'enquête est de rigueur, dût-elle faire fond sur l'évaluation critique des recherches menées par les spécialistes des diverses sciences sociales. Les civilisations, trop souvent prises comme objets de dissertations, doivent être repérées et classées selon leurs marques réelles, d'un système mondial et d'une époque à l'autre. En outre, il faut se libérer du terme passe-partout qui leur est appliqué, pour distinguer soigneusement :

- d'une part, les civilisations existantes, c'est-à-dire les complexes de traits communs à diverses sociétés que la macrosociologie peut inventorier, dans un système mondial donné, à un moment donné;

- d'autre part, les multiples civilisations qui existèrent jadis et dont des séquelles peuvent éventuellement être retracées dans la (ou les) civilisation(s) présente(s), lesquelles civilisations passées sont devenues des objets susceptibles d'études historiques, philologiques, archéologiques, mais peuvent aussi fournir la matière première de renaissances, de retours aux sources et de rénovations, autant qu'il convient aux appareils idéologiques du temps où ces revivals sont entrepris;

- d'autre part, enfin, la civilisation comme projet politique - voire comme discours propagandiste - comme il s'en est trouvé maints exemples lors de la grande expansion colonialiste du 19è siècle, mais dont les précédents ne font pas défaut chez les missionnaires du monde colonial et marchand des 16è-18è siècles, ni chez leurs prédécesseurs boudhistes, musulmans et chrétiens des siècles antérieurs.

La civilisation, comme caractéristique polyculturelle présente; la civilisation, objet d'investigations historiques rétrospectives; la civilisation comme projet éthico-politique de qualité fort variable : tels sont les trois termes interdépendants, mais non équivalents sur lesquels de multiples théories adventices viennent se greffer.

 

 

A la fin du 18è siècle, le système mondial marchand et colonial n'incorpore qu'un petit tiers de la population mondiale : en Europe21, dans la partie déjà contrôlée des Indes anglaises ou néerlandaises et dans des Amériques où la traite esclavagiste et le regain des peuples amérindiens font sentir leurs effets démographiques. Des 700 millions d'humains de ce temps, la Chine et ses voisins - politiquement distincts mais culturellement apparentés, tel le Japon - assemblent plus de la moitié.Néanmoins, le système centré sur l'Europe va servir de moule à une nouvelle transformation qui bouleversera la planète entière. En effet, l'essor industriel du capitalisme qui s'esquisse dans la seconde moitié du 18è siècle en Angleterre et gagne en un siècle l'Europe entière, donne aux entreprises, aux banques et aux Etats européens de quoi subjuguer toutes les régions du monde. En termes géopolitiques, cet énorme développement se manifeste par la succession de quatre systèmes mondiaux capitalistes, au cours des 19è et 20è siècles.

Pendant le 19è siècle, l'Europe densifie extraordinairement son peuplement22 et plus encore ses patrimoines : ses industries sans cesse multipliées, ses chemins de fer et ses steamers, ses routes et ses canaux, ses télégraphes optiques puis électriques, ses villes bourgeoisement somptueuses - hors les faubourgs usiniers - matérialisent une richesse qui bénéficie également aux temples de la culture que sont les théatres, les musées, les salles de concert et, plus encore, les universités peu à peu prolongées par toute une pyramide d'écoles. Dans cet espace que les moyens de transport et de communication raccourcissent, la transmission imprimée des informations, des idées et des images devient de règle et donne un élan nouveau à toutes les activités politiques ou intellectuelless. Les appareils idéologiques qui se multiplient, souvent hors les hiérarchies étatiques, amplifient cet élan par les turbulences novatrices des divers champs littéraires, artistiques et scientifiques.

En arrière-plan de ce vaste mouvement, les institutions politiques et les savoir-faire administratifs sont bousculés, par saccades, à mesure que les révolutions démocratiques-bourgeoises banalisent les inventions de la révolution française, du libéralisme politique à l'anglaise ou, plus avant dans le siècle, des nationalismes et des socialismes. Les églises sont désorientées par ces chocs comme par la concurrence des nouveaux appareils qui mettent en doute leurs vérités révélées. La marginalisation des prêtres par l'action, volontaire ou non, des divers milieux intellectuels va bon train, même si elle tarde à se faire sentir dans les masses populaires, hormis les déracinés que l'industrie mobilise.

Les populations européennes, il est vrai, demeurent majoritairement éparses dans leurs villages et leurs bourgades où le coutumier de la vie quotidienne change lentement, sauf à l'occasion des secousses révolutionnaires ou guerrières. Les produits frais de la marée et de la ferme que le train véhicule bénéficient surtout aux classes urbaines aisées, tout comme les modes que l'image imprimée fait connaître. A la fin du siècle, les nouveaux produits industriels dont l'utilisation commence à se banaliser sont fort peu nombreux : la bicyclette, la machine à coudre, tout au plus. Il en va des moeurs comme des consommations, le coutumier de la vie quotidienne conserve beaucoup de sa viscosité séculaire, même si la scolarisation de mieux en mieux généralisée éveille plus d'esprits que jamais.

Tandis que l'Europe urbaine et fortunée s'enrichit de la sorte, que les classes industrialisées s'y agglutinent et que les masses rurales y sont parfois projetées vers l'exil et, pour le moins, tirées de leur quiétude traditionnelle, le reste du monde subit, avec une surprise inquiète, l'irrépressible progrès d'une colonisation à laquelle aucune société n'échappe complètement. Colonisation brutale pour les peuples africains déportés vers les plantations esclavagistes des Amériques, mais aussi pour les divers peuples qui se révoltent contre les armées dotées d'équipements industriels des colonisateurs européens. De maigres flots de marchands, de margoulins et de missionnaires viennent s'adjoindre aux officiers et aux administrateurs qui exercent le pouvoir. Tous ensemble, ils donnent des pays européens, une image peu amène, nonobstant les craintes admiratives qu'inspirent leurs armes et leurs productions. Des empires et royaumes les plus riches, quelques fils de famille partent étudier en Europe pour comprendre les secrets de cet autre monde. Ouvert de force au commerce d'Occident, le Japon généralise cette démarche par l'envoi de missions et l'accueil de savants et d'ingénieurs qui l'initient aux méthodes de l'industrie et de la marine anglaises, de la médecine allemande, du commerce américain, etc., tant et si bien qu'il est capable de battre la flotte russe dès 1905. Mais que ce soit par exploration prudente ou par domination subie, les contacts lointains demeurent lacunaires et circonspects, même pour les classes fortunées d'Amérique latine, débarassées de la tutelle politique de l'Espagne ou du Portugal, qui viennent goûter à Londres ou à Paris aux luxes de la civilisation européenne.

 

 

Cette civilisation bifurque au cours de la seconde phase du système mondial capitaliste, c'est-à-dire pendant "l'ère des guerres et des révolutions" (Lénine) qui s'amorce en Chine et au Mexique vers 191023 et ne s'achève qu'à la fin des années 1940, quand l'indépendance des Indes anglaises et néerlandaises annonce une prochaine décolonisation générale. En effet, l'histoire européenne inflige un cruel démenti aux héritiers des Lumières du 18è siècle, comme aux scientistes et socialistes du 19è siècle, tous mêlés en une croyance au progrès continu de ce que Norbert Elias appellera "la civilisation des moeurs", cette domestication des pulsions, associée à un raffinement progressif du savoir-vivre en société. Durant cette période, l'Europe invente de nouvelles formes de barbarie où son expérience coloniale - toujours brutale, même lorsque l'esclavage en est absent - s'enrichit des capacités nouvelles que procurent l'industrie des armements, les progrès des sciences et l'enfièvrement patriotique des peuples convertis en nations.

Le patriotisme, l'industrie et la sottise des états-majors allongent, de 1914 à 1918, la guerre que se livrent les puissances européennes rivales, au prix de millions de morts, d'invalides et de blessés : les records établis par les Etats-Unis durant la rude guerre de Sécession sont largement battus. Quoi qu'en disent les propagandes rivales, les armées respectent d'assez près les conventions de Genève et autres lois de la guerre établies, cahin caha, depuis le 18è siècle. Mais la barbarie tient aux assauts vainement répétés, aux épouvantables conditions de vie dans les tranchées où croupissent les armées et au scandale des gaz de combat utilisés en 1917. La guerre s'achève en libérant des hommes qui, souvent sinon majoritairement, participeront aux violences politiques qui lui font suite, à commencer par la Russie en révolution dès 1917 et par l'Italie, pendant la longue gésine du fascisme qui triomphe en 1922-26. Le parti communiste stalinien affermit son pouvoir en Russie - devenue U.R.S.S. - au prix de massacres et d'emprisonnements qui frapperont des millions d'hommes, en concentrant beaucoup d'entre eux dans des camps où s'invente une nouvelle forme d'esclavage. Le même type d'esclavage concentrationnaire distingue l'Allemagne nazie d'après 1933, parmi les régimes fascistes qui se multiplient en Europe. En 1941-42, au plus fort de la seconde guerre mondiale, de tels régimes couvriront tout le continent, hormis l'Angleterre et la Suède.

L'Allemagne, alors victorieuse, conduit sa guerre avec une sauvagerie délibérée. Elle respecte encore à peu près les lois de la guerre dans ses offensives, sinon dans ses occupations, à l'ouest, mais elle pratique, à l'est, de multiples massacres de militaires et de civils, spécialement à l'encontre des communistes soviétiques et des populations juives et tziganes de toutes nationalités. Bientôt, la "solution finale" de la "question juive" lui fait draîner tous les Juifs de l'Europe occupée vers des camps d'extermination auxquels n'échappent que de rares minorités24. Quand l'Europe hébétée sort de cette guerre, après avoir perdu des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, elle tardera à détailler l'histoire de cette période pour assigner les responsabilités, y compris celles du scandale nucléaire qui scelle la lointaine défaite du Japon. Mais l'oubli ne peut extirper la sauvagerie qu'elle a réapprise, non sans émules japonais, ni sans disciples américains, actifs au Vietnam ou, de façon plus diffuse, en Amérique latine. Centre du système mondial capitaliste, durant le 19è et le premier 20è siècles, l'Europe re-barbarisée contamine tout un monde où elle ne tarde pas à perdre sa prééminence, notamment à l'égard de ses colonies, bientôt émancipées.

Les deux puissances victorieuses de 1945 favorisent cette émancipation, mais avec des visées très différentes. Les Etats-Unis qui prônent volontiers les mérites de l'indépendance et de la démocratie n'oublient pas pour autant leurs intérêts : la décolonisation leur ouvre virtuellement l'accès du marché mondial, hormis l'U.R.S.S. et ses alliés, alors nombreux. Les soutiens soviétiques relèvent d'une stratégie anti-capitaliste qui vise à affaiblir, au plus vite, les puissances européennes et à faire progresser les mouvements communistes. La bipolarité géopolitique que l'armement nucléaire consolide bientôt entre ces deux super-puissances déploie ses effets en tous domaines. Plus encore que l'U.R.S.S. solitaire d'entre les deux guerres, le "camp socialiste" essaie de s'accréditer comme bâtisseur d'une nouvelle civilisation. Malgré les succés de propagande qu'il obtient, il ne réussit cependant pas à fonder cette prétention, mais se contente de répandre quelque peu les modèles culturels russe ou chinois, dans la zone d'influence respective de ces deux Etats, bientôt rivaux. Leurs efforts disjoints sont sans grande portée dans l'Europe reconstruite où les genres et les niveaux de vie sont bousculés en quelques décennies, bien avant que les crimes et les contre-performances soviétiques soient clairement connus. De même, dans l'extrême diversité du "Tiers Monde" où des ethnogénèses interrompues par la colonisation sont reprises sous la forme (souvent prématurée) de nationalisations tumultueuses, les solutions modernisatrices proposées par la Russie, la Chine et leurs émules perdent vite de leurs charmes. La civilisation communiste s'évapore avant de prendre corps.

 

 

En fait, la restructuration du système mondial après 1945 a pour effet principal de diluer la civilisation européenne qui s'était esquissée au cours des 16è-18è siècles et affermie au 19è siècle, dans une civilisation occidentale où la prépondérance des Etats-Unis se consolide d'une décennie à l'autre et dont les marques deviennent plus ou moins visible dans la culture de pays aussi lointains que le Japon, l'Australie ou l'Argentine. Sauf à revenir plus loin sur la signification exacte des qualificatifs européen ou occidental appliqués à la civilisation, on peut aisément observer la substance dont cette civilisation est chargée par le développement de l'économie capitaliste, l'évolution des régimes politiques plus ou moins démocratiques et la transformation des cultures communes du fait de l'enseignement de masse et de la "communication" multimédias.

Les progès techniques et industriels du 19è siècle, déja accélérés entre les deux guerres25, se poursuivent de plus belle, notamment du fait des industries électroniques, informatiques, biologiques et autres. Les moyens de transport et de télécommunication sont sans cesse modifiés, l'avion s'ajoutant à l'auto, au bus et au camion, tandis que s'établit une transmission multimedias qui associe toutes les nouveautés des décennies précédentes et permet la communication quasi instantanée des textes, des images et des sons, sur un réseau internet que l'ordinateur miniaturisé rend accessible dans le monde entier. Les marchandises créées par cette incessante novation industrielle entrent comme "biens durables" dans la consommation des particuliers et des familles, tandis que les produits ruraux et artisanaux, naguère prépondérants, n'y occupent plus qu'une place déclinante.

Mais l'avalanche des marchandises industrielles n'est pourtant pas la principale modification qui affecte les coutumiers de la vie quotidienne au coeur de la civilisation occidentale. Le changement essentiel, amorcé dès les années 1930, avec les sports et loisirs populaires, et souvent accéléré, après 1945, par les poussées politiques de gauch26, se manifeste par l'arrivée du confort, de la sécurité et du loisir dans la vie des classes populaires : confort du logement "social" où un peu de l'espace et de l'hygiène naguère reservés aux classes fortunées devient disponible; sécurité procurée, selon des formules diverses, par un welfare atténuant les effets de la maladie, de l'accident, du chômage et d'autres risques; loisir, enfin, résultant de l'abréviation de plus en plus marquée des temps de travail salarial et par l'organisation de vacances que le marché ne tarde pas à abonder par de nouveaux services.

Dans ce contexte, l'enseignement déjà répandu au 19è siècle et généralisé durant le premier 20è siècle, ouvre plus largement ses degrés secondaires et supérieurs, par des filières elles-mêmes multipliées pour répondre à la diversité des emplois à remplir, sinon à la variété des compétences individuelles. Cet enseignement de masse soumet les institutions scolaires à des tensions durablement renouvelées27 qui font vivre cette progression comme une succession de crises, mais qui produisent néanmoins des flots croissants de diplômés, plus riches de savoirs que ne l'étaient, en moyenne, les générations précédentes. De ce fait, les appareils idéologiques autres que l'école sont eux aussi exposés à de multiples novations et tensions : d'un côté, la marchandisation potentielle de tous les produits et services et la spectacularisation de toutes leurs activités médiatisables déforment leurs démarches; d'un autre côté, la multiplication des anciens étudiants de toute sorte modifie sans cesse les attentes de leurs publics ou de leurs adhérents. Les plus atteints parmi ces appareils sont sans aucun doute les églises, tant les vérités dogmatiques qu'elles profèrent et les rites désuets qu'elles pratiquent s'écartent des attentes populaires. Leurs efforts visant à moderniser les liturgies ne gagnent créance qu'en s'accompagnant de déchirantes révisions des dogmes qui écartent les femmes de la prêtrise, bannissent la contraception et l'avortement, prohibent le divorce ou bataillent contre l'euthanasie des moribonds. Catholiques, protestantes ou orthodoxes, les religions des pays situés au centre américano-européen du système mondial peinent à se moderniser.

L'affaire est de grande conséquence, car elle concerne pour une large part la vie des femmes qui, depuis toujours, sont les principales transmettrices du coutumier de la vie quotidienne et qui cherchent à conquérir une meilleure maîtrise de leur vie propre. Cette tension concourt aux transformations de l'institution familiale, par ailleurs exposée aux conséquences de l'assouplissement des moeurs en matière sexuelle et de l'allongement des durées de vie individuelle. Pour toutes ces raisons, les couples non officialisés28 deviennent de plus en plus nombreux et les couples officialisés par le mariage connaissent autant de divorces que les précédents, toutes évolutions qui modifient profondément les conditions de formation des enfants. Certes, ces novations relatives aux moeurs et à la vie familiale ne se manifestent pas de façon homogène dans tous les pays d'Europe et d'Amérique du nord, mais comme elles portent sur la partie la plus profonde du coutumier de la vie quotidienne, les avancées et les retards permettent de juger, société par société - et même région par région - du degré de modernisation de chacune d'elles.

Hors le centre américano-européen du système mondial qui s'est structuré vers 1950 et rénové après 199029, les peuples et les Etats bientôt libérés des tutelles coloniales sont travaillés par les novations centrales dont le marché leur apporte les produits, tandis que les medias en véhiculent les reflets. Travaillés également par le surcroît démographique qui les encombre de mégalopoles miséreuses. Travaillés encore par des tentatives de modernisation économique et politique qui progressent avec des bonheurs très divers. Travaillés, enfin, par les multiples réinvestissements culturels auxquels se livrent tous les appareils idéologiques, notamment ceux que les Etats ne gouvernent pas.

 

 

La circulation des marchandises peut donner l'impression que la civilisation occidentale à forte coloration américaine tend à s'universaliser, à grand renfort de fast food, de blue jeans, de musiques pop ou rock, de films et d'émissions partout véhiculés par une télévision quasiment omniprésente. Mais il suffit d'observer de plus près les usages alimentaires et vestimentaires, les comportements familiaux, les succès des cinémas égyptien, hindou, taïwanais ou autres pour relativiser ces contagions superficielles dont les jeunes générations quelque peu fortunées font leurs signes distinctifs. Des transformations plus essentielles s'opèrent lentement, mais cumulativement, dans celles des sociétés où, par le mouvement propre de l'activité économique et de l'organisation politique, comme par irruption des entreprises multinationales ou par ingérence des puissances donatrices d'aide, les structures sociales sont effectivement modernisées. Ainsi en va-t-il d'une bonne partie de l'Amérique latine depuis plus d'un demi-siècle, de l'Asie orientale depuis quelques décennies, de la Chine, de l'Inde, de l'Indonésie et de l'Iran depuis quelques années, cependant qu'ailleurs - notamment en Afrique ou au Proche et Moyen Orient - les archaïsmes se révèlent plus tenaces, quels que soient les niveaux de développement.

Ces modernisations n'entraînent pas un alignement automatique sur les modèles industriels, urbains, administratifs, militaires et autres pratiqués par l'Europe ou les Etats-Unis. Partout se font sentir d'autres traditions de hiérarchie sociale, de travail ou de représentation du monde. Des raccourcis fulgurants peuvent intervenir, tels le transistor ou la téléphonie satellitaire qui dispensent d'onéreux réseaux d'électrification ou de câblage. Mais la pénétration des idées modernes n'est pas simplifiée pour autant, car les jeunes générations, beaucoup plus nombreuses que celles où les enseignants peuvent être recrutés, sont médiocrement scolarisées, sauf dans les rares pays, tels Singapour et Taïwan, où l'Etat mobilise un maximum de moyens au service de l'éducation des jeunes et de leur formation professionnelle et civique. Les idées et les pratiques nouvelles pénètrent souvent plus vite en matière de santé et de natalité, tant le recul de la mortalité, provoqué notamment par les soins anti-épidémiques depuis l'époque coloniale, transforme la natalité traditionnelle en malédiction. De façon publique ou sournoise, les femmes se convertissent au contrôle des naissances pour autant que les savoirs et les produits requis leur deviennent accessibles. Et par là, elles amorcent une réforme profonde des familles, des moeurs et de leurs propres statuts, tous mouvements qui commencent à peine à se déployer selon des rythmes d'ailleurs inégaux.

Les religions non chrétiennes opposent peu d'obstacles dogmatiques à ces évolutions qu'elles retardent néanmoins en demeurant gardiennes de pratiques souvent dures aux femmes30 . Le plus souvent, leur influence politique est grande, en raison de leurs investissements anti-colonialistes et du soutien que certaines de leurs branches procurent à divers populismes extrémistes (sectes boudhistes de la Birmanie à la Corée, intégrismes musulmans ou hindouistes, etc.). Leur gloire récente et leur activisme présent tirent parti de la désorientation de populations miséreuses (surtout quand les subsides reçus d'Etats riches leur permettent de suppléer par leurs aumônes à l'absence de welfare banal). La concurrence qu'elles font subir aux sectes et églises plus modérées imposent néanmoins, à ces dernières, de compenser leur docilité politique par une vigilante censure des moeurs : d'où, par exemple, les progrés équivoques de la charia islamique dans (ou par dessus) la législation de maints Etats.

Le pseudo-universalisme occidental souffre de ces réactions religieuses, comme il souffre des raideurs politiques dont la Chine n'est pas seule à faire preuve. D'autres manières, des pays comme l'Inde, l'Indonésie ou la Malaisie résistent tout autant à la contagion d'une part au moins des modèles américano-européens. Tous ceux qui croient que ces réactions s'effaceront aisément, avec le temps, devraient étudier l'exemple de la Russie conduite par Pierre le Grand à une européanisation précoce et par Staline à une modernisation industrielle à marches forcées, double tentative qui ne put venir à bout de "l'âme slave", c'est-à-dire des us et coutumes du peuple russe. L'exemple aussi de la Turquie issue des débris de l'empire ottoman, mais qui dément par maints traits le rêve modernisateur d'Ataturk; l'exemple encore, du Japon, auto-modernisé sous le contrôle de ses classes dirigeantes et qui a su forger un mélange original de modernité technicienne et de traditionalisme invétéré. De tels exemples n'ont rien d'exceptionnel, car on montrerait aisément que, de la Corée à l'Iran, toute l'Asie s'efforce d'endiguer les bouleversements venus de l'Occident, tandis qu'en Amérique latine, les charmes de l'occidentalisation auxquels les classes fortunées sont sensibles, débordent difficilement vers des masses populaires souvent misérables31 .

Ces réflexions ne signifient pas que les sociétés périphériques vont demeurer imperméables à la civilisation occidentale, mais conduisent à deux conclusions, d'ailleurs riches de précédents : d'une part, elles mêleront divers traits de provenance occidentale à leurs héritages propres, en de nouveaux syncrétismes, c'est-à-dire en de nouvelles civilisations diversement métissées; d'autre part, ces changements ne pourront prendre corps que dans la longue durée, celle qui permet aux coutumiers de la vie quotidienne de se transformrer peu à peu, sans précipiter les peuples vers une déculturation déboussolante. Le rythme auquel se transforment les langues donne une idée des durées à considérer. Même quand les Etats devenus scolarisateurs de jeunes générations massives s'emploient à normaliser les langages à enseigner et à marginaliser les autres dialectes et quand les mass-medias omniprésents participent à ce travail, tout en le compliquant de charabias et d'effets de mode, les langues se transforment au rythme que peuvent tenir leurs locuteurs, c'est-à-dire les peuples concernés, notamment les mères par qui les langages maternels sont transmis d'une génération à l'autre.

Finalement, ce sont les appareils idéologiques autres que les églises par qui les novations pénètrent le plus rapidement dans les profondeurs des sociétés concernées. Tel est le cas des enseignants, s'ils ne sont pas intimidés par un Etat répressif, ni sclérosés par un corporatisme excessif. Tel est plus encore le cas des étudiants, intellectuels, artistes, chercheurs et autres explorateurs des mondes nouveaux, dès lors que leurs curiosités personnelles et leur tourisme culturel sont confortés par de sages initiatives de leurs pays d'origine ou d'accueil. Malgré les pertes inévitables mais provisoires que provoque le brain drain32 favorisé par leurs séjours formateurs en pays étrangers, ces hommes imprégnés de la culture de leur pays d'origine acquièrent une connaissance sélective de ce que leur pays d'accueil leur donne à voir et à faire. Spontanément, ils traduisent d'une culture dans l'autre ce qu'ils découvrent, réalisant ainsi, à l'échelle individuelle, une modeste syncrétisation qui, multipliée à l'échelle des explorateurs culturels et des multiples pays concernés, préfigure les syncrétismes globaux que leurs peuples effectueront, avec leur aide éclairée, au fil des décennies. Plus modestement, mais plus massivement encore, les acquisitions de la main-d'oeuvre émigrée vers les pays du centre participent du même processus, quand bien même ces émigrants se fixeraient nombreux dans leur pays de destination, tant il est vrai que, par le tourisme vacancier comme par les retours au pays natal à l'âge de la retraite, l'émigration est toujours un flux partiellement réversible et culturellement novateur.

Autrement dit, les pays soucieux de leur rayonnement culturel ne doivent pas miser sur leurs firmes multinationales pour ce faire33. Mieux vaut qu'ils organisent une politique d'échanges culturels offrant aux explorateurs précités l'occasion de connaître, hors toute contrainte mercantile ou néo-coloniale, les hauts lieux culturels des pays d'accueil, les "phares" de la civilisation dont ils relèvent ou qu'ils prétendent enrichir. S'agissant des éléments européens de l'actuelle civilisation occidentale, ces "phares" peuvent être des villes "chargées d'histoire" comme il en est des dizaines en Europe, des pays éminents dans quelque domaine, des universités prestigieuses et efficaces (ce qui ne va pas toujours de pair), des musées, théatres et autres conservatoires des patrimoines artistiques, et ainsi de suite presque à l'infini, à condition de ne jamais oublier que les traces patrimoniales des cultures passées n'ont de sens que si elles peuvent être ressaisies du point de vue des séminaires et colloques savants, des laboratoires de recherche, des studios de radio, de cinéma ou de télévision, des ateliers d'artistes, des festivals créatifs, bref des lieux où la civilisation est work in progress34, en ses aspects les plus raffinés. Pour le reste, c'est-à-dire pour ce qui concerne les contacts quotidiens avec la vie ordinaire de tout le monde, seule compte la durée du séjour, si du moins des politiques attentives aux qualités d'accueil dont les Etats-Unis et d'autres pays américains savent faire preuve, en favorisent l'adaptation dans une Europe (France incluse) où les traditions rurales et petites-bourgeoises de la porte close caractérisent trop de domiciles. Car les civilisations ne deviennent contagieuses qu'au prix de contacts intimes et répétés.

 

 

L'internationalisation de nombreuses branches de l'économie et de toute la finance, la multiplication des organisations interétatiques et des associations à vocation internationale, la disponibilité croissante de télécommunications peu onéreuses et mal censurables, la commodité des transports internationaux génératrice de déplacements massifs de travailleurs, de touristes et d'explorateurs culturels multiplient les chances de cette contagion. Tous ces contacts facilitent la transmission d'une culture à l'autre de divers effets de mode ou de conjoncture, augmentant d'autant les parentés superficielles entre des sociétés en nombre croissant. Mais la transformation intime des civilisations, rénovant jusqu'aux coutumiers des peuples exige des interactions beaucoup plus persévérantes, des métissages culturels qui ne s'acquièrent qu'en longue durée. L'histoire des derniers siècles atteste que de telles intrications sont possibles. Les novations d'ampleur internationale croissante qui sont aujourd'hui en cours autorisent à penser que, par l'effet d'interactions multipliées, le trésor commun à la plupart des civilisations va s'enrichir de plus en plus, mais elles ne permettent pas d'escompter que le système mondial actuel - qui est d'ampleur planétaire - puisse devenir porteur d'une civilisation unique ou en voie d'unification.

Le trésor commun à la plupart des civilisations est de formation très ancienne. J'ai déjà souligné le rôle joué à cet égard par les civilisations préhistoriques par qui l'élevage et l'agriculture ont été inventés, tandis que se multipliaient les outils de la révolution néolithique. De boussole en imprimerie et d'arts en métiers, des savoir-faire nouveaux n'ont cessé de se répandre au cours des millénaires suivants, jusqu'à la révolution industrielle, génitrice féconde des machines et outils et à la révolution informatique de notre temps, dont les potentialités commencent à peine à se révéler. L'enrichissement des moyens de travail, scandé par ces révolutions majeures, n'a pas bénéficié sans délai à toutes les civilisations et tarde encore à se répandre mondialement, mais sa commune diffusion s'accélère, non sans ruses de l'histoire, telle la propension des Etats à s'intéresser aux armements plus qu'aux machines.

De même, le trésor commun s'est enrichi des savoirs plus abstraits, établis par l'observation empirique de la nature, l'invention de mathématiques, l'élaboration de sciences mêlant ces ingrédients et généralisant leurs démarches à de nouveaux objets d'ordre social ou humain plus que naturel. L'enrichissement demeure certes virtuel, pour les sociétés où l'enseignement dûment généralisé, allongé et ouvert aux deux sexes est encore un luxe rare ou se trouve retardé par des blocages traditionnels. Mais aucun obstacle intrinsèque n'interdit la diffusion de ces savoirs abstraits dans toute l'humanité. En tous lieux, les retards sont comblés en quelques générations, dès que la richesse économique et l'assouplissement des régimes politiques leur ouvrent la voie : ainsi des Arabies où des tribus bédouines, encadrées de confréries archaïques, sont devenues, en trois générations, porteuses de savoirs modernes, sinon d'institutions politiques et culturelles assouplies. Les inégalités qui demeurent, d'une civilisation à l'autre, ne doivent rien aux difficultés intrinséques des sciences, mais renvoient au sous-développement des institutions politiques et des entreprises économiques, lequel permet aux préventions traditionelles de presque toutes les religions et de beaucoup de coutumiers populaires de perdurer dommageablement, voire de se renforcer par l'effet de sophismes propagandistes, par exemple de dénonciations des sciences "occidentales" comme renforts de l'impérialisme. Quelle que soit la vigueur apparente des préventions et des refus de cette sorte, rien n'autorise à les considérer comme des signes d'arriération de certaines civilisations, tant il est vrai qu'aux Etats-Unis même, il est des comtés où Darwin, Marx et Freud sont de "grands satans" dont il faut protéger les enfants des écoles. Des résistances passéistes se font sentir en toutes civilisations, mais leur résorption se joue ailleurs, dans l'ordre politique.

Dans le trésor commun à la plupart des civilisations, les instruments nécessaires au bon fonctionnement de l'économie ne sont pas rares. Les mondes marchands ont fait connaître la monnaie, la comptabilité et quelques outils juridiques propres à prévenir les litiges ou à faciliter leur résolution, etc. Les mondes capitalistes ont enrichi cet arsenal grâce au crédit, à la société commerciale, aux codes et aux normes techniques, etc. Mais ils ont également mis en route le mécanisme qui entretient ou aggrave le sous-développement des sociétés où le mode de production capitaliste est apparu tardivement. En effet, l'accumulation du capital qui est le produit inéluctable des économies capitalistes fonctionne de fait comme une puissante machine à élargir la production, à provoquer des crises commerciales et financières et à renouveler sans cesse les inégalités entre pays comme entre classes. Empiriquement, des institutions et des politiques ont bien été inventées, pour sortir de "l'ère des guerres et des révolutions" en domestiquant le dynamisme capitaliste35 et elles ont produit d'honnêtes résultats, au bénéfice des classes populaires des sociétés centrales, mais non des sociétés périphériques. En outre, les firmes américaines et européennes - bientôt rejointes par leurs homologues japonaises - ont rejeté, au cours des années 1960-70, les contraintes que ces politiques leur infligeaient et elles se sont lancées dans une mondialisation de leurs activités, au bénéfice des politiques libre-échangistes promues par leurs gouvernements. De ce fait, le moteur capitaliste ronfle de plus belle, enrichit les pays riches, multiplie les déséquilibres conjoncturels et les crises financières, lesquelles ravagent le plus souvent les pays émergeant du sous-développement et les y replongent plus ou moins. Rien ne garantit que l'économie capitaliste finira par réduire le retard des pays sous-développés, rien non plus n'annonce par quelles réformes centrales, ni par quelles révolutions périphériques, les tentatives de remplacement du capitalisme et les essais keynésiens de correction de son moteur seront éventuellement rénovés ou relayés, si bien que le fonctionnement du capitalisme en voie de mondialisation entretient mieux que jamais l'inégalité économique des sociétés et la diversité des civilisations pour tout ce qui touche aux performances économiques.

Dans l'ordre politique, les différences persistantes entre civilisations ne sont pas moindre que celles de l'ordre économique, mais elles tiennent à l'histoire des sociétés et non à quelque moteur central, semblable à celui de l'accumulation capitaliste. En effet, toutes les sociétés connues jusqu'à présent ont été assises sur des différences de classes36 qui ont sous-tendu les actions étatiques et idéologiques visant à maintenir leur ordre public, par un dosage efficace de contrainte et de consentement. Les sociétés où le consentement a pu l'emporter sur la contrainte, c'est-à-dire celles où les populations ont pu développer au mieux leurs activités propres, ont enrichi le trésor commun des civilisations de modèles plus ou moins bien imités. Ainsi les rites et les normes civiques des cités antiques, les chartes des cités médiévales, les constitutions et les codes des républiques modernes, mais aussi les organisations des empires (chinois, romain et autres) ont été souvent transposés dans diverses civilisations. Le trésor commun à la plupart de celles-ci s'en est trouvé enrichi de normes juridiques et politiques touchant par exemple à l'explicitation des lois et à leur objectivité, au réglement des successions dynastiques, à la relative indépendance des tribunaux, à la régularité des procédures électorales, à la spécialisation et à l'équilibre des pouvoirs détaillant le pouvoir d'Etat, etc. De tels éléments, souvent enrobés dans l'imitation des rituels de cour, la reproduction des palais gouvernementaux ou la déclinaison des titulatures hiérarchiques et fonctionnelles, ont sans doute fait avancer la "civilisation des moeurs" dans l'exercice du pouvoir d'Etat. Mais que de faux-semblants peuvent détourner l'attention, comme dans ces 19è et 20è siècles où, par exemple, les constitutions et les codes venus de France furent si souvent imités de façon formelle, des Balkans à la Terre de Feu ! Que de reculs dûs à la re-barbarisation de l'Europe de 1914 à 1945 ! Que de crimes commis au nom de la "défense du monde libre", du fait de l'assistance militaire et policière des Etats-Unis à leurs alliés ! Que d'infamies au nom de "l'anti-impérialisme" de style soviétique ! Que de ruses néo-coloniales ! Que de nouveaux dérapages se laissent entrevoir aux confins de l'ingérence humanitaire et de l'intervention militaire ! Le trésor commun à la plupart des civilisations comporte finalement peu de modèles politiques éprouvés,37 d'autant qu'il ne faut jamais tenir les projets pour des acquis : ainsi de la Déclaration universelle des Droits de l'homme, ratifiée en 1948 par la cinquantaine d'Etats alors membres de l'O.N.U., avant que la décolonisation ait quadruplé l'effectif de celle-ci. Finalement, les meilleurs acquis politiques du trésor commun se trouvent sans doute dans les traités internationaux effectivement mis en force et dans les tribunaux internationaux qui commencent à se multiplier.38

Dans l'ordre culturel, enfin, si l'on excepte le cas, déjà discuté, des explorateurs, on peut sans doute penser que le trésor commun s'enrichit aujourd'hui plus que jamais de toutes les musiques populaires que les modes médiatiques véhiculent, de beaucoup des arts scéniques ou plastiques, des richesses gastronomiques que le tourisme de masse aide à découvrir, mais que cette communication se bloque quand les barrières linguistiques sont infranchissables, ou que des coutumiers trop différents font obstacle. Là est le noyau dur de chaque civilisation, ce qui continue de la spécifier malgré l'enrichissement du trésor commun et la multiplication des échanges de toute sorte. Mais les barrières linguistiques s'abaissent, dans un monde où le nombre des langages effectivement pratiqués se réduit, où les locuteurs bi- ou multi-lingues sont de moins en moins rares et où, dans tous les domaines spécialisés de l'industrie, de la recherche ou des medias une lingua franca s'affirme, pour le fréquent bénéfice de l'anglais.

 

 

Qu'en est-il des civilisations en cette fin du 20è siècle ? La réponse ne peut être simple, car il faut, en premier lieu, surmonter la polysémie de ce terme. S'il s'agît de la civilisation-projet, on peut approuver la pression internationale qui tend à faire condamner les leaders politiques coupables de génocide, de massacres d'opposants ou de terrorisme sanglant, mais on doit se garder de toute naïveté : la bonne civilisation à répandre ou à défendre a servi d'alibi à tant de turpitudes coloniales, communistes, anti-communistes et autres, commises par les Etats principaux des divers systèmes mondiaux, que l'évaluation critique des actes et le dédain des propagandes doivent être de règle en permanence. S'il s'agît par ailleurs de la civilisation-histoire, c'est-à-dire de l'examen rétrospectif de ce que furent, en telles périodes, telles ou telles civilisations, il importe d'enrichir sans cesse l'enquête historique et de se débarasser de l'énorme croûte légendaire qui enjolive (ou, parfois, surdramatise) les civilisations en examen. De même, il importe de renoncer aux filiations fictives qui prêtent à d'anciennes civilisations, aujourd'hui éteintes, des vertus pérennes qu'elles ne peuvent avoir. Ainsi, par exemple, la civilisation grecque de haute époque, symbolisée par l'Athènes du 4è siècle av. J.-C, ne survit aucunement dans la France républicaine ou dans d'autres puissances européennes des 19è-20è siècles. La vérité est que des idées élaborées en quelque époque lointaine peuvent survivre aussi éternellement que les bibliothèques où elles sont emmagasinées et s'offrir ainsi à toutes les réutilisations - forcément infidèles et novatrices - que les hommes d'autres temps peuvent entreprendre, dans un contexte social presque en tous points différent de celui où elles virent le jour. Bref, toute renaissance est une reconstruction.

Reste l'essentiel, c'est-à-dire la civilisation-devenir, l'ensemble des civilisations actuelles dans leur état présent, lequel n'a rien de statique, tant les interactions internationales de toute sorte provoquent des turbulences dont toutes les civilisations sont affectées, mais inégalement. Combien y a-t-il au juste de civilisations dans notre monde à 6 milliards d'habitants et quelles sont-elles ? Pour en juger, un détour méthodologique est indispensable, faute de quoi l'on s'enfermerait dans les querelles stériles où se complaisent trop de civilisationnistes, soit qu'ils dressent un catalogue pan-historique à laToynbee39 ou à la Quigley,40,soit qu'ils se concentrent sur le présent à la façon de Spengler41 ou de Bagby,42 soit, enfin, que l'on se hasarde avec Huntington43 sur le terrain des luttes inter-civilisationnelles qu'il confond avec les tensions - réelles ou supposées - entre les principales régions du système mondial capitaliste devenu pleinement planétaire depuis 1990.

 

 

Pour être pertinente, la méthodologie doit s'inspirer de l'admirable Carrefour javanais où Denys Lombard dresse une histoire globale de Java et de son influence au sein de l'ensemble devenu indonésien L'approche de Lombard est régressive. Il commence par examiner les voies et moyens de l'occidentalisation qui aboutit à la formation des Indes néerlandaises. Après avoir exploré les effets et les limites de cette modernisation coloniale, il se tourne vers les siècles précédents pour reconstituer la mise en place et les conséquences des réseaux asiatiques, c'est-à-dire des mondes marchands pré-coloniaux grâce auxquels des Arabes, des Hindous et surtout des Chinois imprimèrent leurs marques sur Java et plusieurs des îles voisines. Enfin, la prise en considération des siècles plus lointains encore lui permet de mobiliser tous les savoirs que l'archéologie, l'épigraphie et d'autres disciplines ont établis, pour rendre compte du terreau indigène que tous ces apports extérieurs ont fécondé ou gâché. Cette méthode ne construit pas seulement l'histoire d'une société longtemps sans historiens - comme il y en eut tant avant que le goût chinois ou romain des annales et chroniques devienne contagieux. Elle procure du même coup un aperçu synoptique des processus civilisateurs dont Java et son voisinage furent les bénéficiaires 44.

Outre cette attention régressive, la recherche visant à spécifier les civilisations aujourd'hui actives doit faire preuve également d'une grande attention aux propriétés structurelles du système mondial en vigueur. Pour d'autres temps que notre fin de 20è siècle, il eût fallu considérer les véritables isolats que furent les mondes à l'ancienne ou les faibles et fragiles interstices ménagés entre certains de ces mondes-là par les systèmes marchands, avant d'en venir aux rivalités des puissances européennes se chassant l'une l'autre de leurs emprises coloniales, puis finissant par stabiliser leurs zones d'influence jusqu'à ce que la décolonisation vienne détruire ou assouplir leur contrôle. Mais dans les mondes capitalistes d'après 1945-50 et, plus encore, d'après 1990, il n'existe plus un seul système mondial relevant de ces formes antérieures qui soit un isolat - hormis, peut-être, certains micro-systèmes perdus au fond des forêts d'Amazonie, du Congo ou de Bornéo - si bien que les influences civilisatrices s'entremêlent et se superposent, non plus à des siècles de distance, comme dans le Java de Lombard, mais de façon simultanée. Ce qui ne veut pas dire que ces influences soient partout de force égale et accueillies - ou rejetées - avec la même vigueur : car les terrains où elles s'exercent ont été formés, naguère ou jadis, sous l'influence de civilisations alors diverses.

- les principaux aliments de base (riz, maïs, blé panifié ou en semoule, etc.), y compris les sources de protéines (des haricots amérindiens aux poissons japonais, etc.) ainsi que les boissons prévalentes;

- les normes vestimentaires, les modes d'habitat et d'ameublement, etc;

- les modèles familiaux, les formes de convivance dans la parenté, le voisinage, etc.;

- les langues parlées en famille, à l'école, au travail, dans les medias, etc;.

- les taux de pénétration des "biens durables" de fabrication industrielle;

- les formes et activités des appareils scolaires (taux de fréquentation. durée des études, diplômes et débouchés, etc.);

- les fonctionnements effectifs des appareils religieux (branches, sectes, confréries, etc), notamment les taux de fréquentation banale, festive ou liée aux rites de passage et les activités corrélatives (enseignement, santé, aumônes, pélerinages, etc).;

- les activités médiatiques : presse, radio, cinéma, télévision, etc; - les modes et les taux d'utilisation des "biens culturels" (bibliothèques, médiathèques, théatres, etc);

- les agencements administratifs, militaires, policiers, judiciaires, etc, considérés dans leur réalité pratique, non dans leurs schémas légaux;

- les institutions délibératives, leurs modalités électorales, etc.;

- le positionnement social des femmes;

- les services offerts en matière de santé, de contrôle des naissances, etc.;

A condition de disposer d'un immense jeu de telles cartes, pour chacune des sociétés, on pourrait constater, par un traitement informatique convenable, à quel point des sociétés - voisines ou distantes - partagent de multiples traits communs, mais point toutes au même degré, ni sans faire montre par ailleurs de parentés manifestes avec d'autres sociétés. Ainsi se dessinerait un à-plat géographique des civilisations immenses ou de plus médiocre taille et de leurs interférences d'inégale intensité. A partir de là, l'exploration régressive des sédiments historiques, la prise en considération des tensions géopolitiques présentes et toutes autres recherches complémentaires pourraient être ordonnées de façon fructueuse.

 

 

Faute de telles synthèses, ma recherche sur les civilisations-en-devenir de notre 20è siècle finissant ne peut progresser que par des approximations successives où les réflexions théoriques, aussi bien fondées soient-elles, ne peuvent être concrétisées que de façon empirique. A en croire les ethno-linguistes, 3 à 6000 langues sont aujourd'hui parlées de par le monde, mais une bonne moitié d'entre elles n'ont presque plus de locuteurs. En outre, la multiplicité des variantes dialectales des langues principales et l'existence, par ailleurs, de peuples dont la conversion en nations s'est accompagnée du maintien de leur pluralité linguistique permettent de penser que l'effectif actuel des peuples distincts est très inférieur à ce total. Sont-ils 500 ou 1000, je ne sais45, mais les tumultes du monde présent attestent qu'ils sont plus nombreux que les quelques 200 Etats internationalement reconnus.

Chacun de ces peuples est porteur d'une culture qui le singularise, étant bien entendu que les Etats les mieux équipés à cette fin aident - ou contraignent - les peuples divers qu'ils enserrent en tout ou en partie, à fondre, autant que possible, leurs particularismes dans une culture nationale commune.46.Les civilisations se reconnaissent aux parentés culturelles observables entre sociétés distinctes. Ces parentés sont aujourd'hui manifestes dans les sociétés d'Amérique du nord et d'Europe qui partagent avec le Japon où, d'autre manière, avec plusieurs des ex-dominions d'ascendance britannique, une "civilisation industrielle" et une "société de consommation", termes sous lesquels on y subsume très souvent leurs traits communs. Cette civilisation occidentale déborde largement vers l'Amérique latine et elle marque plus ou moins la plupart des autres régions du monde, mais à doses plus sensibles à Singapour et Taïwan qu'aux Philippines ou en Indonésie, plus sensibles, aussi, à Saint-Petersbourg que dans le reste de la Russie et ainsi de suite, selon un dégradé qui s'accentue à mesure qu'on pénétre dans les profondeurs continentales de l'Eurasie ou de l'Afrique.

Au reste, la civilisation occidentale n'est pas homogène en son centre même. Le Japon y maintient d'évidentes particularités et l'Europe presque autant, quoique de façon moins éclatante. En effet, une civilisation européenne s'est peu à peu étendue, du 15è au début du 20è siècle, dont l'empreinte a progressivement marqué les périphéries au delà de la Baltique, du Rhin et des Alpes, mais sans guère effleurer l'empire ottoman. Considérée du point de vue de ses colonies, cette Europe a plus ou moins débordé vers les Amériques47 et les Indes javanaises ou hindoues, en s'y manifestant sous des formes apparentées aux cultures espagnole, hollandaise et anglaise, lesquelles ont véhiculé localement le syncrétisme européen. Plus exactement, ce syncrétisme pan-européen s'est formé, dans le monde capitaliste du 19è siècle, mais les chasses gardées coloniales sont demeurées sujettes aux particularismes culturels des métropoles auxquelles elles étaient soumises et ce, jusqu'aux indépendances. La France a certes apporté du sien à cette Europe rayonnante, mais sans expansion coloniale large et durable, hormis l'Afrique. Par ailleurs, l'Amérique que l'on dit latine parce que les Espagnols et les Portugais y ont été les premiers importateurs de ce qui allait devenir la civilisation européenne, a été transformée par des afflux de populations africaines et européennes - aux statuts ô combien différents ! - par un puissant métissage ethnique - hormis quelques vastes isolats amérindiens - et par une accession tumultueuse des populations métissées au pouvoir politique comme aux fonctions idéologiques (église, enseignement, etc.). Ce mouvement qui s'est amplifiè au long du 19è siècle, dans une Amérique latine qui commençait à faire mûrir ses cultures nationales a imprimé dans celles-ci une variante de la civilisation européenne alors dominante, après quoi, tout au long du 20è siècle, la montée en puissance des Etats-Unis a glissé dans ce moule de nouveaux modèles.48

 

 

Ainsi donc, il existe aujourd'hui une civilisation occidentale dont les variantes européenne, latino-américaine et nord-américaine49 sont encore assez bien différenciées et dont le rayonnement déborde vers la quasi totalité des autres civilisations. Dans le cas du Japon, on ne peut même plus parler de débordement tant ce pays a été marqué, au 20è siècle, par les efforts militaires, industriels et financiers par lesquels il s'est hissé, non sans péripéties majeures, jusqu'au centre économique du système mondial capitaliste aujourd'hui en vigueur. Néanmoins, on ne peut considérer qu'il existerait une variante nippone de la civilisation occidentale ou une variante asiatique, dûe aux transformations largement amorcées en Corée, à Taïwan, à Singapour, à Hong Kong et même dans certaines zones côtières de la Chine continentale, car une puissante civilisation non-occidentale, de très vieille facture, se mêle dans tous ces cas aux influences occidentales. En effet, on est ici dans l'ancien monde sinisé dont Vandermersch50 a fort bien caractérisé la civilisation propre en évoquant non pas sa composante confucéenne, mais bien son côté "baguettes et idéogrammes" qui dit tout à la fois ses coutumiers de la quotidienneté, symbolisés par les baguettes, outils de l'alimentation, et l'originalité de ses appareils idéologiques, évoquée à travers son écriture idéographique. Autrement dit, une civilisation sino-occidentalisée est en train de se former en Asie orientale, adossée à la Chine, mais d'abord explorée par le Japon et les "tigres" qui suivent ses traces.

Cette formation n'est pas une variante de la civilisation occidentale à ranger aux côtés des variantes européenne ou latino-américaine, tant ses caractères originaux l'emportent - sans doute durablement - sur ses traits communs avec l'Occident. En fait, la civilisation occidentale est une hypostase51 de la civilisation européenne, alors que la civilisation qui se transforme en Extrême-Orient est complètement dépourvue d'héritage européen, si bien que ses caractères occidentaux doivent se marier, vaille que vaille, avec des religions, d'autres idéologies spécialisées et des coutumiers fort différents de ceux que l'Europe a élaborés et beaucoup plus anciens qu'eux. La civilisation sino-occidentale est sans doute mal dénommée, tant il est probable que, dans la longue durée, ses caractères chinois l'emporteront. Mais, en attendant que l'expérience historique en décide, on se gardera d'improviser une terminologie différente. Sino-occidentale, cette civilisation évoque par son premier terme l'inertie que les millénaires et les masses démographiques lui donnent, tandis que le second terme paie son dû au grand transformateur aujourd'hui opérant.

Une autre civilisation mariant une occidentalisation et un énorme héritage historique s'observe évidemment aux Indes, c'est-à-dire dans l'ensemble des Etats assemblés par le Raj britannique des 18è-19è siècles, et se prolonge de façon diluée dans les zones que les civilisations hindoues des millénaires précédents ont durablement influencées en Asie du sud-est, de la Birmanie à Bali et autres sites. On ne peut déjà parler à ce propos d'une civilisation hindo-occidentale, car ici l'occidentalisation, certes perceptible, n'a cependant produit nulle part des mixtes homologues du Japon ou même de la Corée. On ne peut non plus tirer argument des traces profondes laissées par la colonisation anglaise dans la formation des élites intellectuelles et des régnants52 de l'Inde proprement dite et, à un degré moindre, du Bangla-Desh ou du Sri Lanka, car ces marques élitiques n'ont pas de correspondant dans les énormes masses populaires de cette région. Il est donc sage, pour le moment, de considérer que les Indes lato sensu forment un nouvel avatar d'une civilisation hindoue qui en a connu bien d'autres.

Une situation analogue s'observe dans toute cette partie de l'Asie du sud-est qui s'étend de la Malaisie aux Philippines en passant par l'archipel indonésien et peut-être aussi dans le reste des Indochines,53 à ceci près qu'ici des influences multiples et parfois contraires se sont mêlées de longue date, par l'action politique, marchande et religieuse de Chinois, d'Hindous et d'Arabes se mêlant aux Malais et aux autres peuples indigènes, puis par l'effet des diverses colonisations européennes et américaine 54. Dans cette région où les indépendances politiques datent toutes des années de décolonisation (étirée jusqu'en 1975, pour le Vietnam) et où le développement capitaliste a décollé de façon tardive et encore lacunaire, le métissage culturel se poursuit sur sa lancée séculaire, avec de fortes pénétrations musulmanes (spécialement en Indonésie) ou chrétiennes (aux Philippines plus qu'ailleurs) et de rares isolats de modernité solidement établie, la Malaisie et Java étant peut-être les deux zones, plus massives que Singapour, où une civilisation régionale, mixée à la civilisation occidentale, se laisse entrevoir. Mais, dans cette zone-carrefour où les multiples apports extérieurs ont produit, au fil des siècles, plus d'isolats et d'enclaves que de profonds métissages, on ne peut trouver dans l'histoire pré-coloniale une référence unique qui symboliserait significativement la civilisation locale aujourd'hui mariable à l'occidentalisation. On se gardera notamment de tomber dans l'erreur de Huntington et de bien d'autres observateurs superficiels qui incluent le gros de cette région dans un monde islamique étiré du Maroc jusqu'ici. Ni l'islam, aussi riche de variantes antagonistes que la chrétienté, ni les émirats ou sultanats d'inspiration arabe parsemés aux côtés de royaumes de facture hindoue, ni les Etats beaucoup plus vastes où les marques - d'ailleurs différenciées - des colonisateurs occidentaux sont bien visibles, ne peuvent caractériser la civilisation complexe et mal homogénéisée de cette vaste région très peuplée. Il faut donc se résignr, pour un temps, à ne la désigner que par une appellation géopolitique qui mérite néanmoins d'être conçue au singulier : c'est la civilisation du sud-est asiatique, carrefour d'influences multiples mais partout sensibles, influences qui entrent toutes dans un tourbillon régional autonomisé depuis peu. Ce n'est point, comme dans la zone hindouisée, une civilisation-constellation, mais c'est assurément une civilisation-nébuleuse originale.

Pas de constellation, ni de nébuleuse, en revanche, pour imager la situation qui prévaut à l'ouest de l'Asie dans l'espace où Huntington et cent autres observateurs croient voir une civilisation islamique ou, plus myopement encore, une civilisation arabo-islamique. Il est vrai qu'ici, l'historien des civilisations peut trouver des ascendants à foison pour bâtir la généalogie de ses rêves. Mais pour qui privilégie ce qui est sur ce qui fût, même en tenant le plus grand compte des archaïsmes de très longue durée, la liste des prétendants antiques s'allège et la nature des prétentions actuelles se resserre. Plus de Chaldéens, d'Assyriens, de Grecs ou de Romains qui survivraient enfouis dans les us et coutumes de cette région. Plus d'Egyptiens non plus, si ce n'est les habitants d'un pays dix fois raboté par d'autres civilisations depuis sa glorieuse antiquité. Idem pour la Perse. Et pour la Turquie où, des Hittites aux Ottomans, la charrue de l'histoire n'a cessé de labourer. En réalité, tout l'espace occupé naguère par les Ottomans a été, en Asie plus encore qu'en Europe, un conservatoire de peuples figés à un stade de leurs ethnogénèses respectives, un semis de millets55 distincts, enchassés en tous lieux, dans une majorité musulmane elle-même diversifiée, sous la houlette de dominants turcs dont la prime confédération tribale s'est convertie en classes dirigeantes assimilatrices d'élites locales. Peu ouvert aux modernisations capitalistes et rogné par des puissances européennes alliées ou rivales, selon l'occasion, cet empire n'a guère enrichi la civilisation des peuples contrôlés. Pour l'essentiel, il a été le dépositaire d'une civilisation "arabo-islamique" qu'il a profondément altérée, en disjoignant les peuples arabes de la Perse qui avait fécondé leurs premiers califats, en renfermant les Arabes d'Arabie dans leurs tribus bédouines et en enclavant les glorieuses villes marchandes comme Damas, Beyrouth ou Alexandrie. Les indépendances post-ottomanes sont intervenues dans des Etats taillés de bric et de broc par les puissances européennes. Elles ont permis la réactivation des ethnogénèses et l'esquisse de nationalités - réelles ou rêvées - dans un grand tumulte de modernisations fragmentaires où le système mondial capitaliste s'est manifesté principalement par sa soif de pétrole. Etats parmi lesquels la géopolitique internationale a incrusté un Israel qui est vite devenu la principale puissance d'une région qui lui reste étrangère. Même en délaissant dix autres traits qui spécifient cette région, force est de constater que, sous le vernis de quelque variante de l'islam, souvent réactivée comme intégrisme à des fins politiques anti-occidentales, des Perses, des Arabes, des Egyptiens et des Turcs d'Anatolie, mêlés à maints autres peuples, vivent selon des coutumiers assez distincts et n'ont d'idéologies communes que celles qu'ils empruntent parfois aux trésors du Califat, le tout sous une modeste averse de marchandises et de medias véhiculant un peu de la civilisation occidentale. Au total, donc, un Proche et Moyen Orient composite et explosif, aux cousinages mineurs, une collection de cultures encore ethniques ou déjà nationales sans véritable civilisation commune, hormis un nappage religieux nullement fédérateur. Un passé en fragments, une effervescence préparant un avenir encore indistinct.

La situation du Maghreb est plus cohérente, parce que les vagues Etats d'obédience turque ou marocaine que la colonisation française y a saisis étaient encore formés de confédérations tribales souvent rebelles à la fidélité étatique. Contre le colonisateur qui a fait acquérir aux élites locales une langue donnant accés à la modernité européenne et quelques usages nouveaux caractéristiques de celle-ci, les cristallisations nationales se sont amorcées, tandis que les islams finissaient par fournir des idéologies de lutte anti-colonialiste. Ainsi, le Maghreb est porteur d'une civilisation arabo-berbère à forte imprégnation islamique et sa situation vis-à-vis de la civilisation européenne, puis occidentale, aurait pu ressembler à celle de l'Amérique latine, si le temps d'incubation avait été du même ordre de grandeur. En outre, sa situation montre ce qu'aurait pu devenir l'espace proprement arabe du Proche-Orient, si la stagnation ottomane lui avait été épargnée, comme le souhaitèrent les créateurs du Baath panarabe et d'autres novateurs.

Reste l'immense espace que l'U.R.S.S. contrôlait naguère, après avoir élargi les conquêtes asiatiques de l'empire russe. Quand les décombres du communisme auront été déblayés, on apercevra plus clairement ce que les cultures fort variées des peuples du Caucase, du Turkestan et d'autres régions allogènes de cet empire russo-soviétique ont effectivement conservé de la culture proprement russe et ce que, par son canal, ils ont reçu de l'Europe plusieurs fois prise comme modèle par la Russie. On peut douter qu'une sorte de civilisation russo-occidentale ait été en gestation, mais en revanche, de fortes empreinttes russes seront sans doute gardées par diverses cultures, de la Géorgie au Kazakstan par exemple. Ailleurs, on ne peut guère s'attendre à quelques reviviscences turques, car les descendants des confédérations tribales qui dispersèrent leurs hordes de la Sogdiane à la Crimée n'ont plus guère de parentés avec les Turcs ottomans, tard venus en Anatolie. Un regain de contacts entre l'Iran et l'Azerbaïdjan, semblable à celui qui se dessine entre la Mongolie et la Chine est moins invraisemblable. Au total, la constitution d'une civilisation russo-occidentale n'est encore qu'une hypothèse incertaine.

Hormis quelques régions interstitielles mineures, toutes les zones fortement peuplées de la planète viennent d'être passées en revue, à une exception près : celle de l'Afrique noire, évoquée seulement à propos de l'Union sud-africaine. L'omission est légitime, parce que les Afriques de ce vaste espace présentent certes de multiples cultures, à l'échelle d'ethnies ou, beaucoup plus rarement, de nations en formation. Mais, à ma connaissance, les travaux des anthropologues et des ethnologues ne permettent pas de cerner clairement les civilisations qui apparentent des grappes de ces peuples, ou peut-être même la civilisation africaine qui serait le dénominateur commun de leurs coutumiers. Les parentés manifestes semblent plutôt caractériser des éléments de mêmes peuples qui se sont dispersés dans telles vallées ou sur tels plateaux orientaux, comme si les turbulences des chasses à l'esclave, puis les conquêtes coloniales à l'intérieur des terres avaient empêché l'agglomération de ces grands empires au sein desquels des civilisations communes à maintes cultures ont pu se solidifier.

 

 

 

De ce bref panorama, sans doute erronné en plusieurs points, de par les lacunes de mon information ou de ma réflexion, je tire néanmoins une conclusion qui me paraît théoriquement bien fondée. C'est que la perspective d'une civilisation universelle nourrissant la vie quotidienne de tous les peuples de coutumes assez semblables, dérivées des niveaux et des genres vie des populations occidentales du 20è siècle finissant et répandant parmi eux des idéologies, certes variées, mais néanmoins chargées de valeurs communément partagées, le tout se déployant sur la base d'institutions économiques capitalistes et dans le cadre d'institutions politiques généralisant les démocraties parlementaires de notre temps est une vue de l'esprit, une projection arbitraire sans fondement scientifique, ni même pragmatique; autrement dit un wishful thinking.56 D'où cette conclusion pratique : la civilisation comme projet- devrait faire l'objet de réflexions contradictoires sans cesse renouvelées pour éclairer l'action des agents économiques, étatiques et culturels, dont l'activité internationale est, qu'ils le veuillent et le sachent ou non, le principal vecteur d'évolution des civilisations. Le respect que ces civilisations se doivent les unes aux autres requiert une telle prudence.
 

 


1- A l'instar de Grégoire de Tours, l'historiographie française a longtemps gémi à propos des invasions de style hunique,mongol ou germanique qui ont maintes fois menacé ou détruit les civilisations "romaine", "chrétienne" ou "française". De son côté, l'historiographie allemande a vite reconnu ce que les migrations, voire les errances des peuples arrivant à l'extrémité occidentale du continent euro-asiatique devaient aux conquêtes ou aux exils soldant les guerres steppiques à l'entour de la Chine. Dûment généralisée à toutes les péripéties en cascade de la sédentarisation planétaire, cette vision pertinente se résume par le concept de Völkerwanderungen qui désigne les pérégrinations des peuples.

2- Outils à comprendre dans un sens générique : les bijoux scythes ou les drakkars scandinaves sont des "outils" de guerre ou de prestige, etc.

3- Hiérarchique ou/et hiérocratique, ce pouvoir tributaire (ou, parfois, esclavagiste) prend la fome d'un Temple-Etat, d'une Cité dominant ses terres, d'un empire agrégeant plusieurs sociétés préformées, etc.

4- Qui transitera des Grecs aux Italiens et aux Hollandais, via les marchands arabes, comme base d'un droit régularisant les échanges en Occident.

5- Cf son Déclin de l'Occident.

6- Aux reflux duquel, elles résistent, non sans prosélytismes extensifs, pour autant qu'elles aient pénétré profondément dans le coutumier des peuples concernés.

7- Tels les mariages, sacres et enterrements princiers, les triomphes des armées, les deuils collectifs dûs à leurs défaites, les réunions des assemblées civiques, les prises de fonction des magistrats, etc.

8- La sociologie des religions, telle que Max Weber l'a promue, dresse l'inventaire de ces variations, mais elle ne souligne pas assez l'aptitude au syncrétisme qui survit dans les zones où le mariage de l'Etat et d'une Eglise n'a jamais été célébré (Asie du sud et de l'est, etc.) ou bien a été imposé par des conquérants extérieurs (Afrique, Amérique du sud, etc.). De ce point de vue, le christianisme moulé dans l'empire romain et l'islam un temps porté par le Califat - religions ensuite divisées par l'irréductible pluralité des Etats héritiers de ces empires - sont deux exceptions, caractérisables notamment par la récurrence et la sauvagerie de leurs "guerres de religion".

9- Et peut-être du Yang Tse Kiang, à en juger par les découvertes récentes de l'archèologie chinoise.

10- Dont l'Europe va mondialiser le calendrier quelques siècles plus tard.

11- Voire des espaces de tolérance, comme à Amsterdam où affluent des Juifs chassés du Portugal, des esprits libres comme Descartes et des artistes attirés par un marché des arts qui déborde des commandes princières

12- Pour reprendre une comparaison chère à Braudel.

13- Ce mot portugais désignant les commerçants prendra, dans l'historiographie marxiste, la valeur d'un concept sociologique englobant la classe des collaborateurs de la colonisation.

14- Lesquelles ont pourtant fait preuve d'une belle aptitude au syncrétisme : ainsi de l'ourdou, langue du Pendjab, qui mêle les terminologies sanscrites, persanes et arabes. Mais quand la colonisation britannique s'étendra aux Indes, l'anglais utilisé comme langue de l'administration deviendra également celle de la formation des élites indigènes, si bien que l'Inde indépendante - aux sept langues principales et aux multiples dialectes - conservera l'anglais comme lingua franca politique.

15- Après de premiers succès de l'"évangélisation", notamment celle des jésuites à la cour impériale chinoise. Ce sont d'ailleurs les écrits de ces derniers et les marchandises rapportées de l'extrême Orient qui alimenteront la sinomanie européenne du 18è siècle.

16- Ainsi nommés, parce que les "primitifs" et les "sauvages" qui les occupent peu densément sont exterminés ou rejetés loin des terres fertiles.

17- Cf  Louis Hartz - Les enfants de l'Europe - Ed Seuil, 1968.

18- Cultures dont les coutumiers de la vie quotidienne sont plus largement transplantés que les savoirs et pratiques des appareils idéologiques spécialisés, tant les classes populaires l'emportent sur les milieux cultivés parmi les exilés, volontaires ou non.

19- Dans le monde grec comme dans le monde arabe, des termes préfigurant la notion de civilisation étaient déjà employés. Ainsi, d'Aristote (4è s. av. J;-C.) qui survalorisait la cité (polis) comme matrice des peuples non-barbares, jusqu'à Ibn Khaldoun (14è s. ap. J.-C.) qui faisait grand cas de l'oumran, c'est-à-dire des travaux d'édilité et des édifices grandioses. La philologie historique pourrait comparer les usages chinois, hindous, javanais et autres de même tendance. L'Europe des 17è-18è siècles a pour mérite d'acheminer ces notions vers un concept mieux généralisable.

20- Chez Montesquieu, le "climat" doit plus à la culture qu'à la météorologie.

21- Hormis les empires russe et ottoman.

22- Encore qu'en fin de siècle, elle exporte vers les Etats-Unis, par dizaines de millions, les affamés d'Irlande et de Scandinavie, les miséreux d'Italie ou des confins occidentaux de la Russie et d'autres exilés de toutes provenances.

23- Ou même vers 1905, pour qui voit dans la guerre russo-japonaise et la première crise révolutionnaire de Russie, l'ouverture de cette ère.

24- Minorités dues aux réticences de certains Etats alliés de l'Allemagne ou occupés par ses armées (Italie, Danemark, Hongrie, etc.) et aux résistances et soutiens qui protégèrent, d'un pays et d'une période à l'autre, un nombre inégal de nationaux ou de réfugiés, d'ascendance réputée juive.

25- Avec la diversification des industries chimiques, la création des industries automobiles et aéronautiques et la diffusion du téléphone, du cinéma et de la radio.

26- Ou par les contre-feux préventifs qu'instaurent les bourgeoisies craignant la contagion du communisme.

27- Outre les blocages dûs au coût des études ou au retard des dotations budgétaires, les crises proviennent du travail titanesque qu'il faut accomplir pour effacer les traditions nées au temps des enseignements élitiques et créer des filières, des programmes et des méthodes répondant à la diversité des masses à éduquer, dans des sociétés en transformation rapide, à l'aide de corps enseignants inévitablement porteurs de l'inertie résultant de l'âge de leurs agents et de l'ancienneté des connaissances acquises par ceux-ci.

28- Ceux que la tradition américaine nomme common law families et que l'Europe range sous des rubriques telles que le concubinage ou la cohabitation juvénile.

29- Du fait de l'implosion de l'U.R.S.S., de la dissolution de son "camp socialiste" européen et de l'accélération des réformes chinoises.

30- Selon les cas : polygamie, répudiation, excision, enfermement domestique, "suicide" par deuil de l'époux, soumission principielle aux hommes, etc.

31- Sauf, peut-être, dans les pays du cône sud où la population, majoritairement immigrée, a quitté une Europe dont la modernisation était déjà bien entamée.

32- Le brain drain désigne l'expatriation durable des intellectuels et d'autres travailleurs qualifiés.

33- Fussent ces firmes productrices de marchandises idéologiques telles que journaux, disques, films, etc.

34- Travail ou oeuvre en cours, en devenir.

35- Les noms de Keynes et de Beveridge symbolisent ces politiques.

36- Diversement compliquées et transfigurées du fait des différences tribales, ethniques ou nationales et d'autres clivages, parfois exacerbés, entre les sexes, les groupes d'âge, etc.

37- Toutefois, l'expérience des Etats rendus évanescents par faits de guerre "civile" (exemples multiples, de l'Afghanistan à de nombreux pays africains) donne à penser que la cohérence minimale de l'Etat est à ranger, au moins pour le système mondial actuel, dans le trésor commun en discussion, car les résurgences (ou les novations) ethniques et tribales que cette évanescence libère, sont une forme de re-barbarisation aux effets comparables à ceux des Etats les plus répressifs.

38- Les tribunaux pénaux internationaux créés depuis 1980 et plus encore la Cour permanente qui a chance de voir le jour au début du 21è siècle semblent attester d'un remords, après le regain de barbarie du 20è siècle. En tout cas, les O.N.G. caritatives et humanitaires qui militent pour la pénalisation des crimes dont elles sont les témoins aident à entretenir ce remords.

39- Il décompte 21 civilisations, puis passe à 23 dans la dernière édition de sa Study of History

40- Il juge que l'existence de 16 civilisations est sûre, celle de huit autres étant seulement probable. .Cf. C. Quigley - The evolution of Civilizations - An Introduction to Historical Analysis.

41- Selon qui il existe 8 civilisations principales. Cf. son Déclin de l'Occident.

42- Dont les 9 civilisations principales deviennant 11, si l'on disjoint le Japon de la Chine et l'Orthodoxie de l'Occident. Cf. Culture and history : Prolegomena to the Comparative study of Civilizations.

43- Cf. The Clash of Civilizations and the remaking of the World order. Ce "clash des civilisations" se jouerait entre 8 ensembles dont 2 ou 3 sont nommés selon leur religion prépondérante, tandis que les 5 ou 6 autres désignent des aires géographiques : le doute concerne l'ensemble "hindou".

44- Bénéfices non exclusifs, car de nombreuses autres régions d'Asie ont subi, comme Java sinon en même temps, des influences chinoises, hindoues, arabes ou européennes.

45- Je le répète, les sciences sociales n'ont pas encore entrepris de typifier et de classer les peuples et les sociétés dont elles traitent, si bien qu'elles se réfèrent trop souvent à des caté"gories vagues.

46- Je résume cette tendance en disant que les Etats s'efforcent, s'ils le peuvent, de nationaliser leur population.

47- Y compris les jeunes Etats-Unis qui conquirent leur rayonnement actuel de par leurs interventions dans les guerres européennes du 20è siècle.

48- Particulièrement sensibles dans les villes qui ont grandi "à l'américaine", avant que s'enflent les bidonvilles de leurs pourtours.

49- L'Australie et la Nouvelle Zélande forment une autre variante de cette civilisation. De son côté, l'Union sud-africaine et sa vaste zone d'influence auraient pu former une variante rapprochable du cas latino-américain, si la colonisation boer et anglaise n'y avait pas dressé de hautes barrières anti-métissage. On est donc, ici, dans le cas d'une civilisation occidentale mal assise sur une population culturellement hétérogène dont les transformations semblent s'accélérer depuis la levée de l'apartheid.

50- Cf  Léon Vandermersch - Le monde sinisé - P.U.F., 1986

51- D'aucuns disent une apothéose, mais ce faisant ils tombent dans l'erreur subjectiviste qui consiste à hiérarchiser les civilisations...

52- J'appelle régnants cette partie des classes dirigeantes qui exerce les fonctions de gouvernement et d'état-major militaire ou administratif.

53- Mais mon information très lacunaire en ces divers domaines ne me permet pas de juger de la pertinence de ce rapprochement, malgré sa vraisemblance.

54- Les Etats-Unis ont installé leur protectorat (non officiel, mais pleinement colonial) après avoir évincé l'Espagne des Philippines, en 1896.

55- Communautés ethno-religieuses non islamiques.

56- Façon de penser où le souhait l'emporte sur la réflexion.


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