LA SOCIETE

TOME 6

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LES STRUCTURES

IDEOLOGIQUES 

 

A propos du tome 6

(note de 2001)

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De nouveaux réseaux ? de nouvelles aires ?

 

Déjà, les réflexions relatives à l'informatique et aux autres MT 4, ont conduit à penser qu'il ne s'est pas (encore ?) formé des groupes de convivance qui soient radicalement nouveaux. Les liaisons à longue distance que l'internet peut établir sont plus riches que celles du téléphone, mais elles ne créent pas de nouvelles façons de "vivre ensemble", sauf sous la forme imaginaire des communautés "virtuelles". Elles n'autorisent pas une communication pleine et entière, un échange de paroles, de gestes et d'actes, une circulation d'affects ou une coopération pratique qui soient simultanément et pleinement disponibles, comme il convient aux interactions idéologiques.

On ne peut en dire autant des transformations induites par les réseaux intranet - c'est-à-dire internes aux entreprises, administrations et autres collectifs d'activité - spécialement dans le cas des firmes multinationales ou des agences et organisations gouvernementales (ou non), établies dans plusieurs pays. En effet, ces institutions assemblent effectivement des hommes qui coopèrent durablement ou périodiquement dans des groupes où la convivance n'est ni pleine et entière, ni pérenne, mais où elle déborde néanmoins des liens plus superficiels de la télécommunication informatisée. Les groupes ainsi formés sont d'un effectif médiocre, mais ils sont parfois inscrits près des sommets du pouvoir économique, politique ou idéologique. Ils se greffent tous sur les réseaux idéologiques primaires, propres aux sociétés concernées et ils contribuent à l'injection, dans leurs coutumiers respectifs, de pratiques et de représentations inspirées par l'american way of life ou par les modes de vie - européens, japonais, etc. - des sociétés les plus attractives. Il est même vraisemblable que ces groupes, joints à d'autres micro-concretions plus anciennes, suscitées par le fonctionnement des principaux AR.L, participent désormais à l'amplification du réseau cosmopolite international esquissé jadis, au temps de l'Europe impérialiste.

Néanmoins, les granulations nouvelles dûes aux firmes multinationales ou aux cercles cosmopolites ne bâtissent pas des aires idéologiques originales, même si elles créent des sortes de sociétés aussi pérennes et fluctuantes que le monde universitaire des colloques internationaux ou le monde savant des rencontres de chercheurs, d'hospitaliers, etc. : en somme, des excroissances internationales de sociétés artistiques ou savantes. Malgré les apparences, la prolifération des firmes multinationales produit un un effet analogue, que l'on aperçoit mieux si l'on évite de faire masse des mouvements très divers qu'elles entraînent : des micro-groupes d'état-major et de cadres, d'une part, et, d'autre part, des groupes bien localisés et plus durables de cadres, techniciens et autres employés transplantés (à partir d'origines homogènes ou non) dans les pays où lesdites firmes créent de nouveaux établissements et en forment la main-d'oeuvre. Bien que ces groupes soient exposés aux aléas de stratégies parfois versatiles, le sédiment nouveau qu'elles déposent accroit l'hétérogénéité des sociétés concernées, les enrichit éventuellement de nouvelles diasporas ou renforce des courants migratoires déjà établis.

 

Identités différentielles; identités collectives.

 

Les remarques précédentes conduisent à une conclusion que l'avenir pourrait démentir peu à peu, mais qui vaut en l'état présent du système mondial : c'est qu'il ne s'y forme pas (encore ?) de nouvelles identités collectives, différentes de celles que le capitalisme impérialiste a produites au cours des 19è et 20è siècles. On peut en juger, à partir du cas le plus novateur, celui de l'Union européenne.

Peut-on concevoir, en effet, qu'une entité européenne, plus ou moins ajustée à l'échelle de l'Union européenne ou en débordant déjà serait en passe de se cristalliser en une identité collectve qui lui soit propre ? Assurément pas, car ce serait confondre les manifestations d'une civilisation européenne que la facilité et l'intensité des communications et des relations d'un pays à l'autre concrétise de mieux en mieux, avec l'éventuel bâti d'une aire européenne où un même discours social commun tendrait à s'établir. Cette dernière éventualité prendra corps, lorsque l'homogénéisation des études et des diplômes, la coopération des chaînes de radio et de télévision, etc., mais aussi la simultranéité et la cohérence des échéances politiques et la convergence de maints aspects de la vie administrative banale seront devenus monnaie courante, c'est-à-dire lorsque une bourgeoisie paneuropéenne se spécifiera dans l'actuel monde en voie de mondialisation et lorsque les Etats européens dépasseront franchement le stade des coopérations inter-gouvernementales pour fondre une part substantielle de leurs pouvoirs respectifs dans de réels organes de décision. Ou, pour dire la même chose au ras des peuples et non plus par référence à leurs élites, lorsque toutes les populations européennes seront devenues majoritairement plurilingues, plus et mieux que ne le sont, aujourd'hui, les Pays-Bas.

Par contre le foisonnement des identités différentielles est aujourd'huiévident. Il se manifeste, à l'ancienne, dans les sociétés où les ethnies n'ont pas encore été rabotées et folklorisées par une longue coexistence sous un même Etat, plus ou moins attentif à "nationaliser" sa population,. Il s'accentue dramatiquement lors de crises ouvertes, comme celles qui déchirent l'ex-Yougoslavie et ses voisins balkaniques depuis 1990. Toujours à l'ancienne, il s'envenime jusqu'à un regain de tribalisation, dans les zones - notamment de la Somalie à la Sierra Leone - où l'effondrement voire l'évanescence des Etats post-coloniaux offrent, comme enjeux de pouvoirs, des dépouilles si petites que les ethnies se fragmentent en les disputant.

A quoi s'ajoute, sous une forme déjà plus complexe, le délitage de l'ex-URSS où s'effondre la pan-nationalité soviétique qui avait germé sous la férule unifiante du parti communiste, mais n'avait pas eu le temps de mûrir. Ici, des nations inégalement prometteuses tendent à se cristalliser, vaille que vaille, dans chacune des Républiques fédérées par cet Etat défunt, mais de la Transcaucasie à l'Asie centrale, elles y réussissent mal dans les zones où le système soviétique avait figé les ethnies, sans travailler à leur fusion dans les nationalités localement proclamées. Savoir jusqu'à quelles re-ethnicisations et tribalisations conduira cette débandade étatique est une question ouverte. Question ouverte, également, que celle des nations, autres que la russe, qui émergeront de cette débâcle, le doute portant notamment sur la Biélorussie et sur l'Ukraine.

Au reste, le renforcement ethnique n'est pas le propre des zones jadis colonisées par l'Europe, y compris la Russie. Il se manifeste également dans les pays les plus avancés vers lesquels affluent les principales cohortes de travailleurs migrants et de réfugiés politiques. En effet, une sorte de nouvelle ethnicisation s'opère en amalgamant les nouveaux venus, sans que leurs différences originelles soient toujours conservées. Ainsi, les immigrés d'Amérique latine sont souvent agglutinés, aux Etats-Unis, en communautés "latinos" auxquelles les pressions de la société environnante donnent une certaine cohérence. Il en va de même, en France pour les communautés "africaines", en Angleterre pour les communautés "indiennes", en Allemagne pour les communautés "turques", même si, dans ces deux derniers cas, les clivages d'origine entre Hindous et Pakistanais ou entre Turcs et Kurdes se laissent mal résorber. Et ainsi de suite, en d'autres pays riches, plus ou moins accueillants. Parler d'ethnicisation, à ce propos, est tout-à-fait pertinent, parce que là comme partout, les ethnies n'ont pas la fixité dont les préjugés racistes ou essentialistes les créditent, ni la relative stabilité que donnent aux nations les Etats qui les incluent et les valorisent - ou, à tout le moins, les reconnaissent.

 

Nécessaires utopies pluralistes

 

Dans le système mondial en formation depuis les années 1990, l'adaptation réciproque des peuples et des Etats donne ainsi lieu à de multiples crises, qui de l'Ouganda à l'Angola s'apparentent même aux guerres de Cent Ans ou de Trente Ans qu'a connues l'Europe, plus qu'à ses guerres "mondiales"du 20è siècle. On s'expose à ne rien comprendre à ces crises et conflits si on les range dans une seule et même catégorie dont les "aspirations nationalistes" seraient le dénominateur commun. Tribus, ethnies, nations, correspondent à des FI de caractère très différent, c'est-à-dire à des sociétés où les transformations souhaitables de la FE et de la FP ne peuvent être identiques. Ainsi, pour s'en tenir à l'exemple le moins dramatique - celui de l'Union européenne peut être promise à une lente extension vers l'est et le sud-est - il convient, tout à la fois de canaliser son essor capitaliste vers des formes où le pouvoir politique borde le marché, ce qui implique un inévitable dépassement des Etats-nations, mais non une nation pan-européenne à maturation rapide. La clé de cette évolution se trouvera donc dans la formation d'un Etat pan-européen aux fonctions culturelles limitées, gérant l'espèce de Suisse plurinationale qu'est et demeurera l'Union européenne. Qu'ensuite, au fil des siècles ou des millénaires, la vie des peuples européens dans un espace politique aussi tolérant que le furent les Pays-Bas à l'apogée de leur histoire et dans un espace culturel plus souple encore que ne l'est la Suisse actuelle, aboutisse par une transition insensible à promouvoir une identité collective européenne plus vigoureuse que les identités actuelles des peuples concernés, voilà qui est sans doute souhaitable, mais nullement programmable, sauf à envisager un insupportable rabotage des langues nationales et une foklorisation délibérée des us et coutumes nationaux !

Ultérieurement, l'examen du système mondial acruel et des sous-systèmes "régionaux" qui y demeurent nettement distincts offrira l'occasion de revenir plus précisément sur les cas, très divers des "régions" non-européennes de notre monde. Mais, en toute hypothèse, on se gardera toujours de concevoir les identités collectives ou différentielles des peuples, comme des données fixes ou fixables, comme des essences pérennes si ce n'est éternelles. Déjà, dans les limites frontalières gardées par les Eats les mieux organisés, la population est inévitablement une notion floue et mobile, tant les humains qui la composent naissent et meurent, se déplacent, s'exilent et reviennent, se mêlent d'étrangers aux statuts divers etc. Le flou est plus grand encore lorsqu'il s'agît d'observer qui, dans telle population, est à ranger, selon des critères subjectifs ou objectifs, dans telle nation ou ethnie, etc. étant bien entendu que les critères subjectifs - je suis Français - et les critères objectifs repérables par la théorie sociale ne peuvent conduire à des résultats identiques, sauf par une hasardeuse coincidence. Mais un ensemble flou n'en est pas moins un ensemble doté de propriétés réelles dont la reconnaissance est indispensable au traitement des crises et à la saine gestion - économique, politique et culturelle - de l'ordinaire des jours.


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