LA SOCIETE

TOME 6

***

LES STRUCTURES

IDEOLOGIQUES 

 

CHAPITRE 7

 

L'HEGEMONIE ET LES FORMATIONS IDEOLOGIQUES

 

 

 

 

46.[Tandis que Parsons1 et ses multiples imitateurs placent les "common shared values" - les valeurs communément partagées - au pinacle de leur sociologie, ce numéro établit que lesdites "valeurs fondamentales" ne sont en réalité que l'une des modulations du discours social commun, celle qui idéalise la morale sociale communément pratiquée.]
 
47. [Généralisant l'observation précédente, ce numéro examine le fonctionnement des "intérêts sociaux", qu'ils aient la banalité des "idées reçues" ou l'allure dérangeante des "idées marquées". Il discute notamment de la distinction posée par Lukacs entre les "intérêts sociaux" et les "intérêts réels" que ce philosophe croit possible "d'adjuger" aux classes non ou mal "conscientes" de leurs intérêts "objectifs"2 . Il conclut que cette piste de recherche ne peut enrichir une théorie matérialiste de l'idéologie.]
 
48. Les appareils idéologiques (AI) non ou peu dépendants de l'Etat sont des institutions - ou des ensembles d'institutions, selon l'échelle de représentation adoptée - dont aucune n'est objectivement neutre vis-à-vis des classes-statut. Le cas est tout à fait évident pour les associations syndicales et politiques qui tendent à organiser, exclusivement ou prioritairement, les ressortissants d'une ou plusieurs classes-statut assez clairement définies. Mais il en va de même pour les AI qui n'affichent aucune vocation de classe et qui ne recourent à aucun critère de classe pour sélectionner les hommes qu'ils spécialisent.

Tous les AI fonctionnent sous tensions de classes. Par leur composition objective, ils peuvent être entraînés, en fonction de la sourde dérive des classes-statut prépondérantes en leur sein. Par leur composition subjective, c'est-à-dire par le jeu des identités différentielles qui se manifestent en leur sein et par les effets valorisés / valorisants auxquels ces identités donnent lieu, ils sont explicitement chargés d'une certaine orientation de classe qu'ils peuvent souligner ou masquer, selon leur idéologie propre (ID 2), mais qui n'en existe pas moins. A quoi s'ajoute une troisième détermination, plus explicite encore. C'est que tout AI doit s'opposer à beaucoup d'autres AI, sinon à tous, pour marquer sa particularité et faire entendre son propre discours. Si bien que, comme toute autre activité sociale, l'idéologie (ID 1) est un immense champ de bataille...

En fait, trois mouvements principaux, entremêlés en une dialectique toujours mobile, sont à considérer distinctement pour analyser les luttes de classes dans l'idéologie, que l'on ait en vue les conflits internes aux AI, les compétitions qui les opposent dans la propagation de leurs idéologies respectives ou les courants de toute sorte qui travaillent le discours social commun.

Le premier mouvement est celui qui tend à autonomiser l'idéologie. Plus une société est riche, plus l'agencement de sa société civile (SC) est libéral et plus elle favorise la multiplication d'AI aptes à développer leurs idéologies respectives, en donnant priorité à la logique propre de chacune de ces idéologies sur toutes autres déterminations. Les chances de maturation autonome des idéologies, chacune selon sa propre logique, ne cessent d'y croître.

Le second mouvement est celui qui déchire l'idéologie de critiques. Il importe de souligner le double effet de ces compétitions. D'une part, la logique propre de chaque idéologie en est déviée : sa démarche qui paraît autonome se révèle, en effet, interdépendante. D'autre part, la compétition des “idées” se joue à grands renforts d'appuis extra-idéologiques : il s'agit aussi d'acquérir des ressources, de susciter des vocations, de recueillir l'appui de l'État, etc.

Si l'on met l'accent unilatéralement sur le premier mouvement, on émancipe le “monde des idées” des basses contingences sociales, on idéalise son autonomie. A l'inverse, l'accent mis sur le seul second mouvement conduit à relativiser toutes les idéologies en compétition, jusqu'à faire des décisions politiques et des comportements marchands qui règlent le fonctionnement des AI, le ressort ultime du “monde des idées”. On échappe à ces déformations simplistes en prenant simultanément en compte les deux mouvements. L'autonomie des “idées” devient alors interdépendance conflictuelle des idéologies et les arguments extra-idéologiques qui pèsent sur ces conflits deviennent visibles. Mais on aboutit de la sorte à une dialectique encore imprécise, car elle ne rattache le discours social au reste de la société que par de trop rares écluses : des ressources, des appuis marchands ou étatiques, des faits ou des tensions propres à nourrir les idéologies les plus critiques. C'est oublier que le discours social est co-extensif à la société. D'où l'importance décisive du troisième mouvement à considérer.

Ce troisième mouvement est celui qui imprègne l'idéologie de significations sociales adventices. Les grandes crises sociales aident à repérer ces significations, car elles les rénovent et les redistribuent. En crise, les “idées” prennent parti : autrement dit, les partis de toute sorte s'emparent d' “idées” qu'ils rendent ainsi, pour un temps, partisanes. Bien visible en crise, cette surdétermination joue également quand les luttes de classes se manifestent par des tensions plus légères ou demeurent latentes. Est-ce à dire qu'à tout moment, le discours social d'une société donnée est entièrement affecté par de telles surdéterminations ? Certainement pas ! Il est, en toute société, des idéologies spécialisées ou des aspects du discours commun qui deviennent socialement neutres, du moins à l'intérieur de la société considérée. La neutralité peut caractériser aussi bien des pratiques et représentations si communes qu'elles deviennent invisibles comme les mots du langage courant, que des “idées” beaucoup plus sophistiquées, telles les théories d'une idéologie spécialisée presque inconnue du grand public.

Au total, les luttes de classes dans l'idéologie ne se laissent pas réduire à un modèle unique et simple. Elles sont omniprésentes, mais diversement polarisées. Elles jouent presque à nu dans l'affrontement des idéologies politiques; elles affleurent dans l'affronternent des autres idéologies explicitant quelque chose "sociale" - y compris les sciences sociales; elles investissent, de façon d'abord contingente, des ensembles d'éléments communs ou spécialisés qu'un de leurs spasmes surcharge de significations nouvelles; elles commandent, enfin, tout le “mouvement des idées et des moeurs” par le détour des décisions politiques et des appuis marchands qui règlent la capacité d'action des divers AI, tant dans 1eurs compétitions que dans leurs pressions sur le discours commun.

 
49. L'idée qu'un principe général puisse ordonner toute la "vie intellectuelle" ou "morale" d'une société n'a pas été inventée par Gramsci, ni même par Marx. Sans compter ses antécédents plus anciens et plus vagues, on peut en trouver trace chez Montesquieu ou chez Hegel.
[La suite du texte original montre que la maturation de cette idée d'hégémonie idéologique a été lente et difficile.]

L'idée qu'une telle hégémonie se ferait sentir en toute société est de facture gramscienne. Elle revient sans cesse dans les Cahiers de prison,en s'enrichissant de traits nouveaux. Pour ordonner cette masse de notations, il faut prendre ses repères et, d'abord, distinguer les deux aspects principaux de l'hégémonie, selon Gramsci.

Premier aspect : l'hégémonie se manifeste par une conception du monde “apte à pénétrer toute une société et à devenir une "foi", en remplaçant “à tous les niveaux de la vie étatique, les conceptions et les fois antérieures ”. Une religion peut accomplir un tel “chef-d'oeuvre politique”, mais, plus généralement, l'hégémonie requiert à la fois une philosophie, une conception du monde qui la détaille et une orientation du “sens commun” lui-même qui soit conforme à cette conception.Autrement dit, l'hégémonie se fait sentir aussi bien dans les idéologies spécialisées que dans le discours commun.

Second aspect : l'hégémonie n'est pas statique. Elle a ses flux et reflux, elle peut entrer en crise ou se rénover. La Réforme ou les Lumières sont des formes d'hégémonie, saisies du côté du discours social, par leurs manifestations les plus évidentes. Reste à comprendre d'où un rapport hégémonique tire sa force. Gramsci ne se fait aucune illusion sur les arguments de caractère “logique” ou “rationnel abstrait” dont une conception du monde peut se soutenir : son éventuelle promotion hégémonique ne viendra pas de là, mais de son adéquation à une structure de classes où elle permet de souder un “bloc historique”. Ce bloc a pour “contenu économico-social” une alliance ancrée dans le dispositif des classes-statut et il trouve sa “forme éthico-politique” dans une conception du monde telle que “le contenu économico-social et la forme éthico-politique s'identifient concrètement”.

La relation d'hégémonie se fait sentir “dans toute la société, dans son ensemble et pour chaque individu à l'égard des autres, entre couches intellectuelles et non intellectuelles, entre gouvernants et gouvernés, entre élites et disciples, entre dirigeants et dirigés, entre avant-garde et corps d'armée”. Ces derniers propos que Gramsci applique à la pédagogie – mais “tout rapport d' "hégémonie" est nécessairement un rapport pédagogique” – permettent de concevoir dans toute son ampleur le travail grâce auquel la société accepte d'être ce qu'elle est. Ce travail n'est pas le monopole de l'église ou de l'école – s'il en existe. C'est aussi l'affaire de l'État en toutes ses institutions, des intellectuels en tous leurs AI, des entreprises, des familles, etc. L'hégémonie exprime un état de la structure sociale, c'est-à-dire un état du système des classes.

L'hégémonie ne peut se confondre ni avec l'exploitation économique, ni avec la domination politique. Elle constitue une troisième relation fondamentale entre les classes, aussi spécifique que les deux précédentes. L'hégémonie n'est pas le “reflet” de l'exploitation. Elle rend le monde “naturel” dans sa diversité concrète, y compris dans la diversité des situations économiques qu'il renferme. La domination a toujours un centre qui est l'État lui-même, matérialisé par le “noyau” de son appareil d'Etat (AE), tandis que l'hégémonie n'a jamais de centre réel. Une église ou un parti monopolistiques et intimement liés à l'État semblent centraliser le contrôle idéologique de la société. Mais c'est là une illusion d'optique : l'hégémonie n'est pas le résultat d'une activité dont un AE spécialisé dans le contrôle idéologique serait le foyer; elle est la résultante d'une activité multiforme et décentrée dont tous les AE, toutes les organisations de la société civile (SC) et toutes les mailles du réseau sont des foyers, d'inégale puissance il est vrai. L'insistance de Gramsci sur le rôle de la société civile tient précisément au rôle diffus, mais décisif qu'elle joue dans l'entretien de l'hégémonie.

L'hégémonie définit les limites à l'intérieur desquelles un système de classes doit être contenu pour que son potentiel de luttes ne devienne pas explosif. Mais alors que ces limites étaient politiques pour la domination, et qu'elles fixaient, en somme, le dosage et l'orientation de la contrainte à exercer par le pouvoir d'État pour que la société demeure cohérente, les limites à explorer seront, ici, d'ordre idéologique : elles marqueront le dosage et l'orientation du consentement à obtenir de toutes les classes, pour que la contrainte, requise par ailleurs, n'excède pas les possibilités de l'État.

 
50. L'intime parenté de la société civile et de l'hégémonie, souvent soulignée par Gramsci, va nous permettre de distinguer, en toute première approximation, les principaux types d'hégémonie repérables dans le développement social. En effet, la façon même dont les diverses formes de SC ont été définies autorise une transposition directe. Intuitivement, il est clair qu'une SC courte – corollaire d'un État puissant – s'accompagnera d'une hégémonie faible et étroitement mêlée à la domination étatique, alors qu'une vaste SC modérant la puissance relative de l'État, suppose une hégémonie forte à l'exercice de laquelle l'État concourt modérément. Mais cette balance intuitive doit être remplacée par le repérage plus précis que les déterminants de la SC autorisent. En effet, chaque SC a été définie par référence à trois “systèmes” qui explicitent la capacité de la société à se doter d'organisations non ou peu dépendantes de l'État. Le premier de ces "systèmes" retrace les effets de la formation économique (FE) sur l'organisation sociale. Le second est de nature politique. Il détaille les capacités d'organisation dont l'Etat fait preuve, tant par le développement de ses AE, que par les articulations politiques qu'il noue. Le troisième "système", enfin, mesure les capacités d'organisation qui sont dues au développement des AI et des vecteurs qui transportent l'idéologie. Comme le discours commun est une part immense du discours social total et comme l'exercice de l'hégémonie dans le discours commun importe autant que son exercice dans les idéologies spécialisées, la définition de la capacité hégémonique, requise dans une société donnée, ne peut être obtenue par une simple réinterprétation de la SC en vigueur dans cette société : il est indispensable de prendre en compte, simultanément, l'état du réseau des groupes de convivance– ou des réseaux encore épars – dont cette société est équipée. Société civile (SC) et réseau synthétisent effectivement l'ensemble des déterminations dont dépend l'évolution des structures porteuses du discours social total.
[Dans l'édition originale ces types sont détaillés par une annexe non reproduite dans la présente édition abrégée.]


Les types d'hégémonie

(1) - Hégémonie théocratique

(2) - Hégémonie religieuse

(3) - Hégémonie citoyenne

(4) - Hégémonie juridique

(5) - Hégémonie "coloniale" [L'hégémonie 5, dite "coloniale", est explicitée dans Le monde au 21è siècle.]

6) - Hégémonie "fasciste"

( 7) - Hégémonie communiste


 51. En chaque société, la formation idéologique (FI) peut être définie par deux repères : à titre principal, la relation d'hégémonie - ou capacité hégémonique - en vigueur; à titre complémentaire l'appareil idéologique (AI) disponible pour soutenir cette hégémonie. Ces deux repères synthétisent l'ensemble des déterminations qui concourent à la formation et à la transformation du discours social total.

 
52. FI 1 théocratique

Hégémonie théocratique
FI associée à FE 2 tributaire ou FE 3 tributaire marchande et Etat 2 – tributaire
AI embryonnaite (AI 1 à 3)
SC “virtuelle” (SC 1)
Correspondances plus rares
FE 5 – esclavagiste et État 4 – esclavagiste
ou (en situation coloniale) FE 7 servagiste marchande et Etat 6 - Principauté
SC à orientation marchande (SC 2)
Réseau : Éparpillement vllageois ou “ pays ”(Réseau 1 ou 2)
Besoins traditionnels (ce dernier cas, en situation
Identités : de tribus à ethnies; castes ou rangs

Dans ces FI quasiment confondues avec la FP, l'hégémonie est le halo de la domination.

 
53. FI 2 religieuse

Hégémonie religieuse
FI associée à.FE 3 tributaire-marchande et État 2 tributaire
ou : FI associée à FE 5 esclavagiste et État 4 esclavagiste
ou : FI associée à FE 7 servagiste marchande et État 6 Principauté
ou : FI associée à FE 8 capitaliste marchande et État 7 Cité II “médiévale”
ou : FI associée à FE 9 domaniale marchande et État 8 aristocratique
ou, enfin, : FI associée à FE 14 marchande simple et État 12 République paysanne
AI embryonnaire, puis religieux (AI 2 / 4 / 5)
SC à orientation marchande(SC 2)
Réseau : “Pays” ou grappe de “pays” (Réseau 2 ou 3)
Besoins traditionnels ou faiblement mobiles
Identités : de ethnies à “provinces”; castes ou états (ordres, etc.) .........................................................................................................................................................

Formes primitives

Substituent aux traits précédents l'une ou l'autre des caractéristiques suivantes
FE 2 tributaire et État 2 tributaire
FE 4 antique et État 3 Cité I “antique”
FE 6 servagiste et Etat 5 Seigneurie
AI embryonnaire (AI 1 ou 3)
SC “virtuelle” (SC 1)
Réseau : villages épars (Réseau1)
..................................................................................................................................................
Formes tardives
Substituent aux traits “normaux” l'une ou l'autre des caractéristiques suivantes :
FE 10 domaniale capitaliste et État 9 aristocratique bourgeois
FE 16 domaniale étatique capitaliste et État 13 militaire nationalitaire
AI reIigieux plus complexe (AI 6)
SC à orientation libérale contrariée (SC 4)
Réseau : treillis en formation ou formé (Réseau 4 ou 5)
Besoins mobiles, voire stimulés
Identités : nationalité / nation; ordres / classes

Une hégémonie religieuse a conforté maintes dominations politiques depuis des millénaires. Elle rend le monde impensable hors les canons religieux. Ainsi de "l'incroyance au 16è siècle" sur laquelle s'interroge Lucien Febvre, à propos de Rabelais3 et qu'il juge rigoureusement impossible.

 Une telle hégémonie déborde de beaucoup la domination politique. Elle donne un sens à maintes réalités humaines et sociales dont la domination ne peut se mêler, à commencer par la vie et la mort de chaque homme. Elle donne aux valeurs que toute société cultive un ancrage divin et "irréfutable", mais aussi des interprètes omniprésents : les prêtres et leurs équivalents de divers styles. Elle s'adosse aux rites qui, le plus souvent, pénètrent toute l'activité sociale, des fêtes saisonnières aux cérémonies étatiques. Elle soude le banal et le sublime, de la plus humble des naissances à la plus grande des victoires.

Il vient pourtant un temps où, quelle que soit sa souplesse et son ancienneté, l'hégémonie religieuse ne peut plus se rénover autant qu'il conviendrait à des sociétés travaillées par de multiples transformations. Alors, la religion survit comme idéologie spécialisée (ID 2) souvent bien ancrée en certaines parties du réseau, mais sa capacité hégémonique s'évanouit.

 
54. FI 3 citoyenne

Hégémonie citoyenne

FI associée à FE 4 antique et Etat 3 ou Cité I “antique”

ou : FI associée à FE 8 capitaliste marchande et État 7 ou Cité II “médiévale”

AI embryonnaire ou religieux (AI 2 / 4 / 5); plus rarement : AI religieux (AI 6)

SC à orientation citoyenne (SC 3)

Réseau : éparpillement viilageois ou “ pays ” (Réseau 1 / 2); plus rarement : grappe de "pays" (Réseau 3)

Besoins traditionnels ou faiblement mobiles

Identités : tribu / ethnie; rangs (ordres)

.......................................................................................................................

Correspondances plus rares :

FI associée à FE 5 esclavagiste et État 4 esclavagiste

ou : FI associée à FE 14 marchande simple et État 12 République paysanne


La participation directe des citoyens aux tâches ailleurs dévolues à des appareils d'Etat (AE) spécialisés (armée, cens et taxation, justice, etc.) et, souvent aussi, leur contribution aux délibérations du pouvoir législatif, voire de l'exécutif, font toute l'originalité des Cités et nimbent la domination politique d'une puissante hégémonie que l'on doit dire citoyenne parce qu'elle est enracinée dans cette part du réseau qu'occupent les hommes libres, mâles et adultes.

Dans les Cités artisanales et marchandes qui se rendent autonomes au Moyen Age – et plus encore dans celles qui demeurent incorporées en quelque Principauté – l'hégémonie religieuse demeure de règle. Ici, l'hégémonie citoyenne ne parvient pas souvent à pleine maturation, bien que le patriotisme corporatif et citadin soit évident sous le vernis religieux.

 
55. FI 4 juridique

Hégémonie juridique

FI associée à FE 11 capitaliste et État 10 République bourgeoise I

ou : FI associée à FE 12 capitaliste monopoliste ou FE 13 étatique monopoliste et État 11 République bourgeoise II

AI religieux puis scolaire (AI 6 / 7 / 9)

SC à orientation libérale

Réseau : Treillis ou double treillis (Réseau 5 ou 6)

Besoins mobiles, puis stimulés

Identités : nation / classe

...........................................................................................................................................

Formes primitives

Substituent aux traits précédents l'une ou l'autre des caractéristiques suivantes :

FI associée à FE 10 domaniale capitaliste et Etat 9 aristocratique bourgeois

ou : FI associée à FE 16 domaniale étatique capitaliste et État 13 militaire nationalitaire

AI religieux (AI 5)

SC à orientation libérale contrariée (SC 4)

Réseau : treillis en formation (Réseau 4)

Identités : nationalité / nation; états (ordres) / classes


L'hégémonie juridique a des vertus purement séculières. Son principe imaginaire n'est plus divin, mais humain : c'est l'homme, postulé égal à tout autre homme. Cette égalité principielle se concrétise par une commune citoyenneté dont les procédures électorales extraient une "représentation nationale" chargée d'exprimer la souveraineté populaire. Du coup, la domination politique est idéalement soumise à l'idéologie juridique. En tout cas, sa pleine efficacité suppose un exercice modéré de la domination politique.

L'idéologie juridique tire sa force des libertés idéologiques qu'elle procure et qu'elle met en force au service des devoirs qu'elle impose. Devoir de respecter les contrats et conventions, d'appliquer les lois et réglements, d'obéir au gouvernement légitime. Bref : devoir de respecter l'ordre établi. L'hégémonie religieuse tendait à promouvoir une seule orthodoxie, celle de la religion elle-même. L'hégémonie juridique renvoie à chaque AI le soin de définir et d'imposer la dose d'orthodoxie qui convient à sa propre logique.

 
56. FI 6 fasciste

Hégémonie fasciste

FI associée à.FE 12 capitaliste monopoliste ou FE 13 étatique monopoliste.et État 11 République bourgeoise II

ou : FI associée à FE 16 domaniale étatique capitaliste et État 13 militaire nationalitaire

AI “ gouverné ” (AI 8 / 10)

SC sous contrainte dictatoriale (SC 6)

Réseau : Treillis ou double treillis (Réseau 5 / 6); plus rarement : Treillis en formation (Réseau 4)

Besoins mobiles, puis stimulés

Identités : nationalité / nation; états / classes

........................................................................................................................................................Correspondances plus rares :

FI associée à FE 10 domaniale capitaliste et Etat 9 aristocratique bourgeois

ou : FI associée à FE 11 capitaliste et État 10 République bour-geoise I (*)

[(*) Une forme de régime et une hégémonie fascistes peuvent accompagner la transition de l'État 10 à l'État11]


Les régimes politiques autoritaires, auxquels l'hégémonie fasciste est associée, tendent à maîtriser le potentiel de luttes de classes par un exercice permanent et terroriste de la contrainte physique. Mais la force nue ne peut jamais se dispenser d'un renfort idéologique, ne serait-ce que pour motiver les agents de la répression. Par-delà les ingrédients divers qu'elle met en oeuvre, une hégémonie fasciste se caractérise toujours par deux éléments : des Ennemis et un Principe d'Ordre. De ce point de vue, la différence est grande avec une hégémonie juridique.

Au pôle négatif figurent les Ennemis de l'extérieur, mais surtout les Ennemis de l'intérieur qui, selon les données locales, seront Juifs, Rouges, Communistes, Marxistes, Gauchistes, Apatrides, Immigrés, etc. Une répression sélective, une censure vigilante et une information orientée donnent du corps à cette dénonciation que, peu à peu, l'habitus scolaire fait entrer parmi les idées reçues. D'autant qu'au pôle positif, un Principe d'Ordre s'affirme. Ce peut être l'État-Nation-Patrie considéré in abstracto ou, mieux, son Leader charismatique; ce peut être également l'Armée, rempart des forces saines, ou le Parti rénovateur (et unique), etc.

 

57. FI 7 communiste


Hégémonie communiste  

FI associée à.FE 17 de transition étatique-sociahste ou FE 18 étatique socialiste et État 14 soviétique

AI “ gouverné ” (AI 8 à 10); plus rarement :AI scolaire (AI 7 ou 9) (*)

SC sous contrainte communiste

Réseau : Treillis en formation, formé ou doublé (Réseau 4 / 5 / 6)

Besoins mobiles, puis stimulés (**)

Identités : nationalité / nation; états / ordres / classes (***)

[(*) - Au début de certaines transitions étatiques socialistes.(**) - La stimulation des besoins n'a guère de ressorts internes, mais résulte jusqu'ici d'effets internationaux - (***) - Ne pas confondre les classes valorisées par l'idéologie officielle – et différentes des classes-statut réellement observables – avec la résurgence pratique d' “ordres” tacites, mais visibles.]


[L'édition originale commence par réfuter l'assimilation de l'hégémonie communiste à l'hégémonie fasciste, puis elle souligne que la première cultive le dogme et combat le "schisme" ou "l'hérésie" autant qu'une hégémonie religieuse. Ensuite, elle analyse ses thèmes (socialisme, travail, science, parti, etc.) avant de conclure que]

sa “réussite” demeure toujours modeste, car les sociétés étatiques socialistes bloquent le principal ressort de l'hégémonie, en atrophiant la société civile. L'hégémonie communiste souffre plus encore que l'hégémonie fasciste des contraintes qu'elle impose à la SC : c'est seulement dans la mesure où l'État desserre ses contrôles, de-ci de-là, qu'elle commence à mûrir.

La faiblesse hégémonique des sociétés étatiques socialistes tient à l'illusion qu'un Parti unique et intimement mêlé à l'État pourrait se substituer efficacement aux organisations multiples qui composent les SC antérieures, pour exprimer en toute leur diversité les intérêts des classes dont la société est formée. L'illusion est triple : elle porte sur le système des classes, sur la capacité d'un Parti unique à exprimer les contradictions dont toute pluralité de classes est nécessairement porteuse et sur la capacité d'un Parti à phagocyter un État. Le plein “essor des forces productives”, l' “approfondissement de la démocratie socialiste” et l'épanouissement d'une “nouvelle culture” et d'un “homme nouveau” – tous objectifs souvent proclamés – cesseront d'être hors d'atteinte, du jour où cette triple illusion sera reconnue et dénoncée, en elle-même et en ses implications politiques et économiques. Autrement dit, les sociétés étatiques socialistes ont besoin d'une crise hégémonique pour devenir aptes à se réformer utilement. La révolution culturelle chinoise portait peut-être la promesse d'une telle crise avant de se résoudre en une variante du stalinisme. La “sécession” yougoslave de 1948, la révolution hongroise de 1956 à demi sauvegardée par Kadar et peut-être aussi la crise polonaise de 1980 – c'est-à-dire trois mouvements surdéterminés par un puissant nationalisme anti-russe – ont été, jusqu'ici, les principales crises politico-idéologiques génératrices de quelques réformes et de quelques novations dans l'hégémonie. Mais les assouplissements idéologiques temporaires dont l'URSS et la Chine ont fait preuve, chacune pour sa part, aux premiers temps de la déstalinisation ou de la démaoïsation, montrent que la crise hégémonique souhaitable pourrait aussi mûrir dans les bastions du socialisme étatique.

[N.B. Ce texte date de 1983, c'est-à-dire d'une époque où la glasnost et la perestroïka restaient à inventer]

[Note de 2001 : Allégé comme il convient à une édition abrégée, le présent chapitre peut sembler sec, même à qui se réfèrerait aux diverses pages auxquelles des liens renvoient. L'édition originale corrige évidemment cette impression, mais demeure néanmoins d'un niveau théorique soutenu. Pour qui voudrait prendre une vue historique plus concrète de ce qu'est l'hégémonie, je recommande tout spécialement l'ouvrage de Peter J. Taylor, The Way the Modern World Works, Ed. Wiley, 1996. En effet, la maturation de ce que j'appelle l'hégémonie juridique y est suivie, d'Amsterdam à Londres puis à New York, durant les périodes où ces villes occupent une position prépondérante dans des pays centraux du système mondial. En outre, cette représentation de l'hégémonie est irriguée par les écrits de Gramsci, dont Taylor est un bon connaisseur. La seule nuance que j'ai à marquer tient à ceci : chez Gramsci, comme dans le présent écrit, l'hégémonie est conçue en référence à une société donnée, plus qu'au système mondial où elle s'inscrit et où sa suprématie se manifeste le cas échéant. Je reviendrai ultérieurementsur les rapports entre hégémonie "intra-sociale" et suprématire (idéologique) "mondiale".]


Notes

1 - Talcott Parsons, The Structure of social action, The free press of Glencoe, 1949.

2 - Georg Lukacs, Histoire et Conscience de classe, Ed. Minuit, 1960.

3 - Lucien Febvre, Le Problème de l'incroyance au 16è siècle, Albin Michel, 1968


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Tome 6 :
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