LA SOCIETE

TOME 6

***

LES STRUCTURES

IDEOLOGIQUES 

 

 

CHAPITRE 5

 

LES BESOINS

 

 

38. Après quelques exemples d'idéologies spécialisées, l'attention peut se tourner vers la toile de fond sur laquelle ces idéologies se détachent : le discours social commun. Ce discours est premier. Il existe avant comme après l'émergence des appareils idéologiques (AI). Il s'enracine dans le réseau des groupes de convivance où tous les hommes-en-société sont nécessairement inscrits et il se transforme avec ce réseau. Autrement dit, il devient commun à la population de plus en plus nombreuse que le réseau, en ses formes successives et extensives, intègre par des liens de plus en plus serrés.

Encore faut-il bien concevoir que le discours social commun n'est pas homogène. Ce n'est pas une sorte de minimum culturel, commun à chacun des individus relevant d'un même réseau idéologique, mais c'est un discours communément répandu dans tous les groupes éIémentaires que ce réseau interconnecte. Le discours social commun est apparenté à ce que Braudel étudie sous le nom de “civilisation matérielle”1, et à ce à quoi Lefebvre appliqua sa “critique de la vie quotidienne”2 [ajout de la présente édition : et à ce que Habermas désigne comme "coutumier de la vie quotidienne"3 ].C'est la pâte épaisse et chaque jour rebrassée des pratiques et représentations que tous les hommes liés par un même réseau, “comprennent” et “appliquent”, mais sans les comprendre de même, ni les appliquer à l'identique. Ce discours commun, cette "quotidienneté" est observable sous des angles multiples. Du point de vue de l'instance économique, il se présente comme un système de besoins.

 

39.Tous les individus de l'espère animale-humaine sont évidemment porteurs de besoins physiologiques dont la satisfaction commande leur survie, mais les besoins manifestés par les hommes-en-société ne se laissent jamais réduire à cette détermination physiologique. Contrairement à Malinowski4, la plupart des anthropologues les conçoivent aujourd'hui les besoins comme une culture et non comme une nature.

Le premier type historiquement observable est celui des besoins traditionnels. Dans l'ensemble des sociétés que l'on peut observer en Europe, des origines jusqu'aux 16è-18è siècles et, en d'autres régions du monde, presque jusqu'à nos jours, il suffit de négliger les rares privilégiés de la richesse et de la puissance - c'est-à-dire, au maximum, 5 à 10 % de la population - pour constater que les besoins à satisfaire présentent une stabilité et une diversité à nos yeux surprenantes. Leur diversité est celle de civilisations non ou faiblement communicantes, à l'intérieur desquelles les hommes vivent en réseaux villageois épars ou en petits "pays" centrés sur quelques villes. Mais cette diversité ne se révèle qu'aux voyageurs. Localement, les besoins traditionnels persistent de façon quasi immuable.

La situation se transforme peu à peu, dans les sociétés où des réseaux plus complexes que les “pays” se mettent en place. Le commerce lointain élargit la gamme des biens de luxe et la diffusion des échanges banalise certains luxes. Mais ce mouvement est lent, parce que le surplus demeure cantonné en des classes peu nombreuses et que le produit conservé par les classes exploitées laisse peu de disponibilités pour l'échange. Il est aussi discontinu, car le capital marchand est souvent entravé. Les besoins rendus mobiles sont vulnérables, tant qu'ils reposent sur le seul capital marchand. La maturation du capitalisme industriel accélère la mobilité des besoins, mais sans opérer aussitôt une novation radicale. Les besoins, rendus plus mobiles par la diffusion des marchandises et des revenus capitalistes, demeurent lourds de traditions. On peut en juger au fait qu'en France, par exemple, l'essentiel des dépenses ouvrières s'adressait jusqu'à la Seconde Guerre mondiale à la petite production marchande et à la propriété immobilière. L'alimentation, l'habillement et l'habitat populaires deneuraient ainsi liés à une offre pré-industrielle, plus riche de traditions que de mutations.

Pourtant, la croissance de la production stimulée par les Etats interventionnistes et par les générosités du Welfare State a peu à peu solvabilisé la demande, tandis qu'un productivisme de plus en plus méthodique réduisait les prix relatifs des produits offerts. Produit par produit, la publicité s'est mise à chanter les louanges de la “société de consommation”. Ce mouvement - générateur de besoins stimulés - a pris de l'ampleur à partir des années 1950, aux Etats-Unis, puis en Europe occidentale, avant de gagner d'autres pays suffisamment développés.

Hormis les contagions internationales les plus superficielles, les besoins stimulés ont pour support un “double treillis” de circuits d'échanges et de médias, également omniprésents. Mais ce support n'est qu'une condition permissive. Les besoins stimulés et inassouvissables sont l'effet d'une dialectique sociale où les capacités de la production et la dynamique des classes et des nations ont chacune leur part, dans les nouveaux systèmes mondiaux qui ont pris forme depuis un bon demi-siècle.

 
40. Marx ne conçoit pas les besoins en termes purement sociaux, comme on peut en juger par sa théorie du salaire. “ D'un côté, une loi naturelle le régit : sa limite inférieure est fournie par la quantité minimale des moyens de subsistance physiquement nécessaires à l'ouvrier pour qu'il conserve et reproduise sa force de travail... La valeur réelle de sa force de travail s'écarte de ce minimum vital; elle varie avec le climat et le niveau de développement social; elle ne dépend pas seulement des besoins physiques, mais aussi des besoins sociaux qui se sont développés au cours de l'histoire et sont devenus une seconde nature. Mais dans chaque pays, à une période donnée, ce salaire moyen régulateur est une grandeur donnée ”5.

En tant que théorie du salaire, cette conception est pertinente ,mais en tant que théorie des besoins, elle souffre d'une contradiction interne. Marx ne réussit pas à décider si la "nature” est source de besoins ou si elle assigne à ceux-ci une limite. Plus il met l'accent sur la “loi naturelle” ou sur les “besoins physiques” qui détermineraient le “minimum vital”, plus il incite à penser que le “caractère générique de l'homme” le rend porteur de besoins naturellement déterminés qu'il doit satisfaire pour vivre et “reproduire sa force de travail”. En revanche, le “minimum vital” ouvre d'autres perspectives. Les produits dont les hommes ont besoin, c'est-à-dire le “minimum vital” considéré dans son contenu concret, est lui-même variable d'un pays à l'autre, pour des raisons où les contraintes climatiques et écologiques ne jouent qu'un rôle “sous-déterminant”, tandis que les contraintes sociales, c'est-à-dire les traditions jouent un rôle pleinement déterminant.

Les nécessités naturelles qui limitent le champ des besoins et les objectivations libidinales qui donnent un sens subjectif à ces besoins ne concourent que de l'extérieur et de loin à la détermination effective des besoins à satisfaire dans une société donnée, à une époque donnée. Il appartient donc aux sciences sociales de repérer les déterminants sociaux de besoins qui sont essentiellement sociaux, c'est-à-dire “vécus en société”, “parlés et agis” dans le discours commun de la société considérée. Elles s'y emploient en mesurant des "consommations”, c'est-à-dire des achats effectifs. Elles s'efforcent même, non sans succès ponctuels, d'étudier le marché potentiel de produits plus ou moins nouveaux, pour bâtir l'argumentaire qui permettra de produire la demande. Mais elles ne prêtent pas souvent attention au système des besoins comme forme du discours social commun.

Le traitement séparé des deux instances – idéologique et économique – conduit à une sorte de cercle vicieux , des besoins à la production et retour. On rompt ce cercle, de façon imaginaire, en privilégiant unilatéralement l'un des termes. La production décide de tout : voyez "l'économisme" de la vulgate marxiste. Le discours des besoins est décisif : voyez Baudrillard et les nombreuses autres variantes de “ l'idéologisme ”. La prise en considération simultanée des diverses instances – c'est-à-dire la recherche respectueuse de la “ totalité sociale concrète ” – fait s'évanouir le cercle vicieux. Elle montre les médiations sociales, relativement inertes et autonomes, qui s'interposent nécessairement entre la production et les besoins et qui modulent leurs interactions.

Le réseau fournit une représentation synthétique de ces médiations. Il semble n'être qu'une description des groupes de convivance où les hommes sont logés, mais chacun de ses types est caractérisé par un certain mode d'organisation du travail, c'est-à-dire par l'agencement concret de la formation économique (FE); par le type d'aire économique où la FE déploie ses circuits et ses capacités d'échange, à l'aide ou à l'encontre du donné naturel et des structures politiques et idéologique; enfin, par l'Appareil disponible, c'est-à-dire par le système des institutions qui servent le pouvoir et colportent l'idéologie.

L'inertie propre du réseau explique pourquoi on ne peut associer directement chaque logique de la production à une forme spécifique des besoins. Il ne sufffit pas que, du côté des activités productives, une transformation s'opère, pour que le discours des besoins en soit aussitôt modifié en ses profondeurs : encore faut-il que, par des mutations convenables et qui réclament des délais, le réseau soit lui-même modifié. Réciproquement, il ne suffit pas que les classes “supérieures” d'une société donnée acquièrent des besoins importés de sociétés plus développées, pour que, dans leur société même, la production s'adapte à leurs nouvelles demandes : on ne sait que trop comment la contagion internationale des besoins dilapide en importations somptuaires des capacités locales d'épargne (et d'investissement) qui sont souvent maigres, vu l'état de la FE...

 
41. Le discours social commun peut être observé de l'extérieur en visant non pas à spécifier les pratiques et représentations qui le singularisent dans une société donnée, mais à reconnaître – dans une perspective nécessairement historique et comparatiste – les modalités diverses de ce discours commun et les conditions sociales qui, en régissant ce discours, modulent différemment ces modalités : c'est ce que l'on a commencé à faire, en traitant des besoins.

Modalités du discours social commun et modulations de celui-ci : qu'est-ce à dire ? Dans sa réalité, le discours social commun est à tous égards commun. C'est l'ensemble des pratiques et représentations communément reçues dans un réseau donné et qui s'appliquent à toutes choses communes, sans qu'on puisse réellement dissocier ce discours en éléments spécialisés : c'est, par excellence, le stock des savoirs et savoir-faire qui sont pré-spécialisés ou dé-spécialisés, en ce sens qu'ils échappent au contrôle direct des AI spécialisés. Ainsi, le discours social commun n'est pas un discours des besoins plus un discours des identités plus un discours des valeurs plus d'autres discours qualitativement définis. C'est, en réalité, un pot-pourri où tout cela se mêle indistinctement.

Plus précisément encore, les besoins, identités, valeurs, normes, coutumes, etc., n'ont aucune existence autonome (hors les idéologies spécialisées que certains AI peuvent leur consacrer). Le discours social cornmun n'offre une apparente spécialisation que dans ses rapports avec une réalité sociale qui lui est extérieure et dont il doit nécessairement traiter. La production – c'est-à-dire la pratique concrète de la production, laquelle a sa propre réalité, extérieure aux dires des idéologies spécialisées et du discours commun sur la production – la production, donc, et la consornmation qu'elle autorise, révèlent une modalité du discours social commun : rapporté au couple production / consommation, ce qui s'y dit constitue un discours des besoins.

Mais un discours qui n'a ce sens que dans ce rapport. Car les mêmes pratiques et représentations relèveront également d'autres modalités du discours commun, si elles sont mises en rapport avec d'autres réalités que la production. Toute réalité sociale ayant une existence indépendante du discours social commun, mais entretenant quelque rapport avec lui, fait apparaître une quelconque modalité de ce discours. Ainsi, par exemple, le droit entre en rapport avec celui-ci, dans toutes les sociétés où la juridification de la vie sociale devient banale : dès lors, le discours des droits acquis devient une modalité du discours social commun. Un autre exemple fort intéressant est celui des qualifications. Marx observe que “la distinction entre le travail simple et le travail complexe repose souvent sur de pures illusions, ou du moins sur des différences qui ne possèdent plus depuis longtemps aucune réalité et ne vivent plus que par une convention traditionnelle”6. Aujourd'hui, plus encore que de son temps, l'extrême complexité du “travailleur collectif” assemblé par chaque entreprise ou chaque groupe, rend très difficile le repérage des contributions individuelles effectives au produit global dudit collectif. Cette imputation qui exprimerait la réalité des travaux simples ou complexes est masquée sous un éventail de postes, de qualifications et d'échelles de salaires où la “convention” l'emporte de beaucoup sur la réalité de la valeur fournie. Mais cette "convention” n'est rien d'autre qu'une modalité du discours social commun : celle qui apparaît lorsque ce discours est mis en rapport avec les réalités du travail, des formations scolaires et des filières par lesquelles elles débouchent sur le marché du travail.

Les diverses modalités du discours social commun ne font jamais apparaître des résultantes aléatoires, car ce discours est modulé par l'ensemble des appareils idéologiques actifs dans la société considérée. Les AI producteurs et propagateurs d'idéologies spécialisées ne cessent de s'opposer pour imposer leurs discours respectifs et défendre ou étendre leurs champs respectifs. Ce mouvement normal – ce “débat d'idées”, ce “foisonnement culturel et artistique”, etc. – a pour effet indirect d'agiter le discours social commun et ce, quelle que soit l'ampleur de ce discours et du réseau où il circule.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les diverses formes prises par le système des besoins, au fil du développement social, ont été rapportées à l'état du réseau. En effet, on pourrait reprendre une nouvelle fois l'analyse de ce dernier, pour montrer que les déterminations qu'il assemble font pleinement place à tous les relais et à toutes les amplifications par lesquels les stratégies contradictoires des appareils – et, principalement, des AI spécialisés – réussissent à retentir jusqu'au plus profond de la société, faisant ainsi travailler le discours social commun.

Si l'on récapitule les réflexions précédentes en les rapportant au réseau dont une société est dotée, il apparaît que ce réseau prend une riche signification : forme de convivance, circuit d'activité idéologique, conservatoire du discours commun, médiateur des transformations et modulations que ce discours subit (et des actions en retour qu'il exerce, sur la production par exemple ou sur l'échelle des qualifications à rémunérer comme telles, etc.). Toutes ces fonctions du réseau interdisent de considérer les hommes banals comme une matière première passive, conditionnée par une chaîne d'habitus et brassée par l'activité des AI spécialisés. Les hommes-en-société sont des hommes que la société surcharge de tant de déterminations qu'elle leur donne du jeu.

 


Notes

1 - Fernand Braudel - Civilisation matérielle, économie et capitalisme - Tome 1 : Les structures du quotidien, Ed.Armand Colin, 1979.

2 - Henri Lefebvre - Critique de la vie quotidienne, 2 vol. Ed. L'Arche, 1971.

3 - Jürgen Habermas - Théorie de l'agir communicationnel, 2 vol. Ed. Fayard, 1990.

4 - Bronislaw Malinowski - Une théorie scientifique de la culture, Ed. Maspero, Points, 1971.

5 - Karl Marx - Le Capital, 6 vol., Ed. Sociales, 1948-60, tome 3, p. 235.

6 - voir note 5, tome 1, p.197.


Précédent Suivant

LA SOCIETE / Présentation / Tome 1 - Une théorie générale / Tome 2 -Les structures économiques /
Tome 3 - Les Appareils / Tome 4 - Les classes / Tome 5 - Les Etats / Tome 6 - Les structures idéologiques

Tome 6 :
Page 1 :  Instance idéologique (37 Ko) / Page 2 : Convivance idéologique (20 Ko) / Page 3 : Discours social (24 Ko) / Page 4 : Idéologies spécialisées (33 Ko) / Page 5 : Besoins (23 Ko) / Page 6 : Identités (39 Ko) / Page 7 : Hégémonie et formations idéologiques ( 52 Ko) / Page 8 : Logiques ideologivco-politiques (35 Ko) / Page 9 : Critique de la théorie des formations idéologiques (37 Ko) / Page 10 : A propos du tome 6 ( 19 Ko).

MACROSOCIOLOGIE / INTERVENTIONS