LA SOCIETE

TOME 6

***

LES STRUCTURES

IDEOLOGIQUES 

 

 

CHAPITRE 4

 

 

LES IDEOLOGIES SPECIALISEES

 

 

 

20.[Non repris ici, les numéros 20 / 21 et 22 de l'édition originale sont consacrés aux idéologies religieuses. Ils montrent notamment que, dans le processus d'étatisation, l'Etat suscite et contrôle l'église, laquelle produit une religion ultérieurement spécialisée; comment les églises, jamais enclines à l'autolimitation de leur domaine y sont néanmoins contraintes par la spécialisation de nouveaux appareils idéologiques (AI); et comment, de ce fait, elles se rabattent vers un magistère des moeurs dont l'exclusivité leur est elle-même contestée.]
 
23. A mesure que le commerce se sépare de la piraterie et du brigandage et se distingue des échanges administratifs réglés par un Etat tributaire ou selon son exemple, il requiert l'explicitation d'un droit. “La formation d'un marché stable crée la nécessité d'une réglementation du droit de disposer des marchandises et par conséquent du droit de propriété ”1. Ce droit ne peut naître armé de pied en cap. Ses notions les plus abstraites s'élaborent peu à peu, à partir d'usages empiriques et de représentations simples. Ainsi, par exemple, “le concept de vol apparaît plus tôt que celui de propriété”. 2 De même, le troc précède la monnaie, etc. Le droit se détache de l'échange et s'affirme en tant que tel, à l'occasion du règlement, puis de la prévention des conflits opposant les échangistes. L'arbitrage de ces conflits – par un tiers garant préalablement choisi, par une autorité corporative ou par le pouvoir régissant les lieux d'échanges habituels – les transforme en litiges, c'est-à-dire en différends où les parties intéressées reconnaissent à une tierce autorité le pouvoir de sanctionner leurs manquements.

Toutefois la liaison entre échange et droit n'est pas exclusive. En effet, il est des sociétés non ou peu touchées par le capital marchand, où un droit prend forme à partir d'autres relations sociales. Le statut des personnes ou des propriétés et les devoirs militaires et fiscaux vis-à-vis de l'Etat peuvent, tout comme la paix publique, prendre des formes juridiques quand le prince et ses agents développent à leur propos un discours et des pratiques qui se veulent normalisateurs.

Le droit qui vagit en diverses relations sociales, qui mûrit dans l'échange et qui décore avantageusement les prétentions des princes prend un élan décisif quand l'Etat s'en empare pour en faire la principale idéologie de l'ordre social. L'organisation judiciaire tend à devenir un monopole étatique. Les juridictions d'église sont soumises, en des matières de plus en plus nombreuses, à la concurrence ou à l'appel des juridictions étatiques. L'appel est une technique juridique qui s'élabore précisément pour introduire une certaine hiérarchie entre des juridictions disparates. Cette nouvelle division du travail crée, au sein de l'appareil d'Etat (AE), un corps de juristes professionnels qui a ses correspondants hors l'AE (avocats, notaires, etc.). Un pas de plus est accompli dans la formalisation du discours juridique, lorsque des jurisconsultes établissent, à l'usage des tribunaux et des justiciables, des compilations générales de normes juridiques. En outre, la prolifération des juristes accompagne une juridification quasi générale de l'administration. Le droit devient l'habit même de l'ordre social.

24. Le droit apparaît comme une idéologie superbement adaptée à l'organisation des sociétés divisées en classes. Il réussit même à dissimuler la domination politique, alors que l'idéologie religieuse doit se contenter de la sanctifier. Aux marges du droit triomphant, l'état d'urgence, l'état d'exception, l'état de siège, la loi martiale, la force majeure, le fait du prince, la raison d'État et autres alibis juridiques viennent dire qu'en dernier recours, force doit rester à la force lorsque l'ordre public est menacé en ses fondements, c'est-à-dire lorsque l'existence du type d'État en vigueur est menacée de l'extérieur ou de l'intérieur.

Mais, dans l'ordinaire des jours, l'idéologie juridique triomphe à bon droit. Elle donne forme aux relations sociales, elle rationalise la vie sociale, elle fixe avec clarté le statut des personnes et des biens et la portée des actes.

[La suite du texte original réfute une thèse d'Althusser qui projette sur le droit une distinction science / idéologie elle-même controuvée : normes et actes, pratiques et discours, le droit relève tout entier de l'idéologie.]
 
25. A la différence des religions, les droits passent nécessairement par certains stades de développement, parce que dans ses tendances fondamentales, leur histoire est réglée par celle de leur propre objet. Les religions n'ont pas un tel ressort, leur seul objet réel étant d'emplir tout l'espace idéologique disponible dans les sociétés où l'Etat a émergé. Avant l'essor de VE, les éléments épars qui composent ou annoncent l'idéologie juridique en matière pénale et en de rares autres domaines, demeurent généralement prisonniers d'une idéologie religieuse. Les rites mis en oeuvre pour régler les conflits entre familles et entre individus ou pour sanctionner les perturbateurs de la paix publique tardent à se différencier des autres rites qui s'appliquent aux objets divers dont les prêtres ont à connaître, isolément ou conjointement avec d'autres agents du prince.

Les premières idéologies juridiques qui réussissent à s'épanouir en tant que telles s'élaborent lentement dans les cités grecques et romaines. L'essor marchand ne suffit pas à expliquer cette novation. Encore faut-il prêter attention à la faiblesse relative des religions poliades. Le statut de la terre et de ses utilisateurs et le statut des hommes que les guerres, l'esclavage, les échanges et les aléas de la fortune différencient de plus en plus, trouvent à s'exprimer dans un discours social qui participe à la fois de la religion et du droit, sans verser de l'un ou l'autre côté faute d'appareil prématurément spécialisé. La diaspora hellénistique diffuse ces novations.

Lorsque la décadence de l'Empire, en Occident puis dans l'espace byzantin, offre aux églises l'occasion d'exercer leur monopole idéologique, c'est qu'il ne reste plus rien du droit. Ensuite, à mesure que ses conditions objectives mûrissent derechef, le droit ancien ne renaît pas, c'est un nouveau droit qui prend forme pour normaliser de nouvelles relations sociales, différentes par bien des aspects de celles de l'Empire romain et des cités antiques. Un nouveau droit qui, cette fois, doit s'affirmer contre une idéologie religieuse puissamment appareillée et dont la résistance sera opiniâtre.

Un appareil juridico-judiciaire se spécialise peu à peu sous l'autorité de l'Etat. L'évocation, l'appel et la capture de compétence exclusives dont bénéficient les tribunaux supérieurs du prince imposent, d'en haut, une jurisprudence supérieure. Cette unification n'est cependant pas uniformisante. Elle rabote maintes particularités locales ou corporatives, mais l'éradication des privilèges n'est nullement son objectif. A vrai dire, les privilèges ne doivent pas être conçus comme des injustices institutionnalisées. Ils prendront cette valeur dans les sociétés plus intégrées où le droit deviendra égalitaire, mais ils apparaissent d'abord comme des lois privées assurant la mise en ordre juridique de quelque élément de sociétés faiblement intégrées. En se multip1iant, ils attestent la généralisation d'un ordre juridique qui laisse aux métiers, aux villes, aux provinces, la possibilité d'administrer la justice à leur façon, sauf à se plier au contrôle des tribunaux du souverain et à respecter ses édits.

Pour devenir intenable, le droit “à privilèges” doit subir les assauts conjugués de l'échange et de l'égalité. “Ce n'est que lorsque les rapports bourgeois se sont totalement développés que le droit revêt un caractère abstrait. Chaque homme devient un hornme en général, chaque sujet de droit un sujet juridique abstrait. En même temps, la norme revêt également la forme logique achevée de la 1oi générale abstraite.” (192, 110). L'insistance de Pasukanis est justifiée. Le droit commun qui se substitue aux “1ois privées” est d'une abstraction bien accordée à celle que le marché impose aux échanges et que la citoyenneté imprime aux relations politiques.

L'égalité des sujets de droit implique une hiérarchisation interne du droit. Celui-ci se divise en deux domaines nettement séparés : celui du contrat et celui de la loi. Cette division qui symbolise les rapports entre la société civile et l'Etat, est d'un contenu très sensible à l'évolution de la domination politique. Reste une autre transformation, plus insidieuse : l'AE qui s'enfle devient peu à peu le principal producteur de normes juridiques additionnelles. Le flux des règlements et circulaires excède de beaucoup la production législative et interfère avec l'activité contractuelle.

Vaille que vaille, le droit égalitaire s'adapte aux diverses dominations politiques induites par la révolution industrielle capitaliste, par son extraversion impérialiste et par sa subversion étatique socialiste.

 
26. Le droit étend prodigieusement l'espace idéologique des sociétés où il s'installe. Il constitue une nouvelle idéologie, exclusivement tournée vers les affaires séculières dont l'État doit connaître et, de ce fait, il est mieux adapté que la religion au réglage des relations sociales. Par ailleurs, il constitue le prototype des idéologies auto-limitées. En effet, à la différence de la religion qui ne se reconnaît spontanément aucune limite, le droit ne déborde jamais des relations sociales. La religion annexe ou combat les autres idéologies tant qu'elle en a les moyens. Le droit n'a pas de telles prétentions. L'appareil judiciaire frappe de ses foudres les idées, les organismes et les individus que les édits et lois de l'Etat déclarent condamnables. Néanmoins le droit n'est pas systématiquement hostile aux novations. En outre, il se fait le gardien de la pluralité des religions, si celle-ci est tolérée ou proclamée.

La pédagogie juridique ne touche pas seulement le public étroit des justiciables effectifs, elle déborde de tous côtés vers les justiciables potentiels. Autrement dit, l'idéologie juridique pénètre profondément le réseau des groupes de convivance. Le droit de la filiation, du mariage, de l'héritage ou du travail devient, par quelques côtés au moins, un savoir commun. La location ou l'achat du logement initient à quelques subtilités du droit immobilier. Le droit des prestations sociales, le droit électoral, la citoyenneté des porteurs de carte d'identité ou de passeport élargissent cette acculturation juridique. Le droit dont les masses rurales anciennes ignoraient à peu près tout, trouve un écho quotidien dans les discours des sociétés capitalistes et post-capitalistes.

[La suite du texte original juge que la critique du droit, comme gardien des inégalités, formulée par Marx3, est erronée parce qu'elle porte à l'absolu une analyse valable pour son temps, mais non généralisable.]
 
27. [Faute de place la présente édition ne peut reprendre les développements consacrés aux idéologies "savantes" et à leur diffusion scolaire ou médiatique. De ce fait, les numéros 27 / 28 / 29 et 31 sont omis, tandis que le numéro 30 est seul repris.]
 
30. Les idéologies scientifiques, c'est-à-dire les sciences véritables, ont peu à voir avec les idéologies scientistes et anti-science, encore qu'aucune frontière ne les en sépare. Le discours des scientifiques n'est jamais scientifique en tous ses éléments, il peut déborder vers l'éloge mythique de la science comme vers maintes autres idéologies.

Les idéologies scientifiques naissent d'un arrachement aux évidences, d'une reconstruction méthodique de quelque partie de la représentation du monde, mais jamais elles ne peuvent faire table rase de toutes les évidences acquises, ni reconstruire le monde ex nihilo. L'originalité de chaque science tient à la rigueur de son propre discours, aux exigences de sa logique propre et aux rapports réglés qu'elle établit entre son discours et l'objet réel qu'elle vise à représenter, mais cette originalité est toujours relative, provisoire et vulnérable. La science progresse en révisant et en disqualifiant ses discours antérieurs et en s'épurant des scories venues d'autres idéologies, mais elle n'en finit jamais de se réviser et de s'épurer, elle n'atteint jamais aucun savoir absolu. Au reste, je viens de dire “la" science : on aura compris que ce singulier qui embrasse l'ensemble des idéologies scientifiques est de commodité et ne doit jamais être confondu avec l'objet que 1'idéologie scientiste édifie; c'est, en abrégé, le système des sciences saisies dans leur diversité et dans leur inégal développement.

Le lien entre les techniques productives et les idéologies scientifiques est essentiel, mais il ne jouit d'aucune exclusivité, ni même d'aucune priorité, avant la révolution industrielle. Les techniques destructives qui s'élaborent au service de l'art militaire et les techniques non strictement productives qui desservent les idéologies les plus diverses pour la satisfaction des princes et des puissants, pour la plus grande gloire des dieux ou pour les besoins de quelque appareil que ce soit, suscitent elles aussi des réflexions et des recherches qui peuvent être de caractère scientifique ou, plus exactement, qui peuvent paraître telles, lorsque des sciences enfin assurées de leurs principes viennent réévaluer leurs méthodes et leurs résultats.

Les idéologies scientifiques s'établissent par un dédoublement systématique du monde. La science double les objets réels par un discours théorique qui vise à en rendre raison, à expliquer leurs liaisons, à généraliser ces liaisons en lois. Elle se coupe du réel pour en construire une représentation méthodique, mais elle fait retour au réel pour vérifier la pertinence de cette représentation. Toute idéologie scientifique est un système de pratiques et de représentations visant à “l'appropriation cognitive de l'objet réel par l'objet de la connaissance”4. Toute science se distingue des autres idéologies par la façon dont elle cerne et construit son objet.

Dans l'Europe des 17è-19è siècles, les sciences connaissent une mise en ordre contradictoire. D'abord, leur multiplication et l'affermissement des débats philosophiques incitent à la rationalisation des recherches éparses. Une théorie générale de la nature, de la société et de l'homme s'esquisse aux confins de la science et de la philosophie et elle trouve de multiples expressions, de l'Encyclopédisme français à l'hégélianisme allemand. Mais la Révolution française et la révolution industrielle viennent dévier cet élan. L'industrie capitaliste donne du prix aux sciences de la nature dont les progrès cumulatifs ne cesseront plus. La Révolution française, son écho européen et ses suites ravivent au contraire la vigilance des pouvoirs contre les dangereux “philosophes” qui mettent en question l'ordre établi. Les sciences de la société sont tenues en une suspicion à laquelle l'économie échappe seule, car le marché dont le triomphe devient éclatant appelle nécessairement une idéologie qui rende compte, plus ou moins scientifiquement, de ses performances et de leurs ressorts.

Depuis le premier 19è siècle, le tableau a certes changé, mais pas au bénéfice d'un développement scientifique mieux ordonné. La progression des sciences de la nature au service de l'industrie s'est finalement convertie en une industrialisation de ces sciences. Les sciences sociales, en revanche, ont vu leur handicap s'aggraver, comme on le vérifiera prochainement. Les sciences de l'homme, enfin, ont continué de souffrir de l'incertitude essentielle où les plonge l'inégal développement de leurs “voisines”.

 
32.[D'un chapitre consacré aux idéologies "sociales" - c'est-à-dire traitant de la société - seuls quelques extraits peuvent trouver place ici; de ce fait, les numéros 32 / 33 / 34 / 36 et 37 de l'édition originale sont écartés. Seul le n° 35 est repris ci-ap^rès. Néanmoins, d'amples développements sont consacrés aux sciences sociales dans les chapoitres 4 à 6 de mon Avenir du socialisme, Ed. Stock, 1976]

 35. Pourquoi n'assiste-t-on pas à un développement des sciences sociales, comparable à celui des sciences naturelles ?

La société oppose à toute recherche scientifique des barrières objectives infiniment plus difficiles à lever que celles dont la nature est entourée : elle est d'un ordre de complexité supérieur à celui du donné naturel. Le système des relations sociales n'apparaît jamais à nu, il faut le découvrir derrière les hommes vivants qui actualisent ces relations ou, s'agissant des sociétés mortes, il faut le reconstruire à l'aide des traces indirectes aujourd'hui disponibles. Faute d'une telle abstraction méthodologique, les relations sociales disparaissent en tant que telles pour laisser place à des interactions humaines, c'est-à-dire à un mélange inextricable de relations sociales et de comportements humains, où la chose sociale qui s'impose à chaque homme avec une énorme inertie et l'activité conforme ou déformante de tous les hommes se mêlent en une brume intransperçable.

Qu'il soit possible d'observer la chose sociale en faisant abstraction des hommes singuliers n'est pas douteux. Tous les statisticiens opèrent de la sorte et leur exemple est loin d'être isolé. Mais s'il est relativement facile de rendre diaphanes les hommes observés, pour discerner derrière eux quelque aspect des relations sociales où ils sont pris, la difficulté reste entière du côté des hommes observateurs, puisqu'ils sont eux-mêmes inscrits dans un faisceau de relations sociales qui affecte nécessairement leurs observations. La difficulté n'est pas psychologique parce que la possibilité de jeter un regard froid sur les choses sociales peut s'acquérir : le sociologue, l'historien, l'économiste peuvent aujourd'hui se comporter avec une rigueur scientifique égale à celle du physicien ou de l'astronome. Néanmoins, il ne dépend pas d'eux que ce regard froid puisse devenir un regard vide de tout présupposé social. Le physicien et le sociologue sont toujours des hommes-en-société, immergés, en tant que tels, dans le discours social. Pour le premier, la rupture est acquise, dès lors que son discours propre – sa science physique – peut trouver place dans le discours social, car l'objet naturel qu'il vise gît réellement hors le discours social; il n'a à se défendre que des retours insidieux d'autres idéologies qui peuvent s'insinuer dans sa théorie, mais qui n'affectent pas l'objet visé. Le sociologue, en revanche – ou tout autre spécialiste des choses sociales – doit non seulement obtenir que son discours propre trouve place dans le discours social, mais aussi trouver le moyen de soulever les voiles idéologiques qui nimbent nécessairement son objet, puisque cet objet est social et, donc, inévitablement immergé dans l'idéologie.

S'il est vrai que les sciences sociales ne peuvent s'affirmer que par une bonne prise de distance critique vis-à-vis de leurs objets, c'est-à-dire en rapportant ces objets aux contradictions réelles dont toute société est le siège, on conçoit que leurs démarches soient nécessairement exposées à de puissantes résistances et à de persévérantes récupérations.

Toute société est, à un stade donné de son histoire, l'héritière d'un site naturel où d'autres sociétés ont imprimé leurs marques durables : des villes, nées pour des raisons étrangères à la logique de la société présente, sont là, et sa logique doit s'en accommoder, comme elle doit s'accommoder des voies de communication, du parcellaire foncier, des espèces acclimatées, des immeubles existants, etc., c'est-à-dire d'un immense stock de matériaux naturels transformés qu'elle ne modifie que par le flux de ses adjonctions ou de ses destructions. L'histoire qui s'imprime visiblement dans sa géographie, s'imprime plus fortement encore, mais de façon moins visible, dans ses moeurs, ses mentalités, ses idéologies spécialisées, ses institutions, bref, dans toute sa structure. Son organisation économique mêle les survivances aux novations que diffuse le mode de production dominant; sa structure politique, même après une révolution radicale, est un bric-à-brac venu de tous les âges; sa structure idéologique et son discours social sont truffés d'archaïsmes et de traditions, au point que les nouveautés, c'est-à-dire les produits de son âge présent, y font presque toujours figure d'exceptions. Les hommes qui peuplent une société ne sont contemporains les uns des autres que dans l'abstrait du calendrier. Dans la réalité de leur vie sociale, ils vivent en des âges différents.

D'où il résulte que toute science sociale qui n'est pas historique n'est pas scientifique. Étant bien entendu que, pour être réellement historique, une science sociale ne doit pas seulement s'adorner de quelque profondeur de champ qui lui permettrait de saisir son objet présent avec un peu de recul. Elle doit concevoir, du même mouvement, le devenir historique où son objet présent s'est formé, déformé et reformé, et le mouvement présent de cet objet, considéré dans sa structure et dans sa dynamique.

[La suite du texte original souligne l'intime parenté de Marx et de Durkheim quant à l'unité de l'objet social, nonobstant la diversité des approches pratiquées par les sciences sociales spécialisées.]
 


Notes

 

1 - Evgeny Pasukanis, La théorie générale du droit et le marxisme, EDI, 1970, p. 111

2 - ibid., p. 105.

3 - Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Ed. Sociales, 1950, p. 24.

4 - Louis Althusser, Pour Marx, Ed. Maspero, 1965, p.85.


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