LA SOCIETE

TOME 6

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LES STRUCTURES

IDEOLOGIQUES 

 

Discours social total - Discours social commun

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CHAPITRE 3

 

  LE DISCOURS SOCIAL

 

 

 14. L'instance idéologique va changer de cap pendant quelques chapitres. Elle va se tourner vers l'idéologie elle-même, pour entendre ce que dit le discours social, notamment pour discerner ce qu'il dit des classes et de leurs luttes. A cette fin, il conviendra, en premier lieu, de justifier ce concept même : en quoi est-ce un discours et pourquoi le dire social ? Après avoir vérifié l'existence et la signification du discours social, et après avoir analysé sur quelques exemples la spécialisation qu'y opèrent les appareils idéologiques (AI), il conviendra, en troisième lieu, d'étudier la nature et la formation du socle commun – du discours social commun – et de rendre compte de l'action souvent involontaire et indirecte qu'exercent sur lui l'ensemble des AI en compétition dans la société.

Le discours social est fait de paroles, certes, mais aussi d'écrits, d'images, de rites, de gestes, etc. Pourquoi résumer tout cela du mot “discours” ? C'est que ce terme est le plus juste de tous ceux qui s'offrent pour désigner l'objet que je vise. Un discours n'est jamais une pure parole, il engage tout le corps, il exprime une activité qui est “agie” autant que “parlée”. Le discours n'est pas non plus rebelle à la mise en conserve, il peut s'imprimer sur divers supports matériels. L'objet que je vise est celui-là : l'ensemble des activités sociales où se manifestent sous quelque forme que ce soit les représentations du monde qui ont cours dans une société donnée; ou, plus brièvement : ce que la société dit d'elle-même et du monde; ou, plus brièvement encore : son discours social.

 
15. [Inspiré notamment par les recherches de Lévi-Strauss, ce numéro de l'édition originale - non repris ici - tente de représenter le discours social des sociétés plus ou moins primitives dont la "pensée sauvage" est tissée de représentations et de pratiques mythiques et magiques. Il souligne également l'impuissance de ces sociétés, c'est-à-dire leur étroite dépendance vis-à-vis du donné naturel et l'effort millénaire qui conditionne leurs transformations.]
 
16. L'exemple des communautés “primitives” montre que les AI spécialisés ne sont pas la source première de l'idéologie. Il conduit à considérer chacun des groupes de convivance assemblés en réseau comme un générateur d'idéologie et pas seulement comme un relais d'une idéologie qui viendrait toujours d'ailleurs. Les AI n'opèrent jamais sur une table rase, ni en une souveraine solitude. Le discours social n'est pas leur monopole, il s'enrichit de ce qu'ils réussissent à diffuser dans le réseau. La résistance que celui-ci leur oppose n'est pas un effet mécanique, analogue à la résistance que les lignes électriques opposent à la circulation du courant. Cette résistance est sociale, elle est le fait de groupes sociaux concrets, toujours porteurs d'une idéologie active formée par leur tradition propre et par ce que les AI ont déjà réussi à leur faire entendre.

L'État et les AI qui lui font suite rompent l'isolement idéologique des communautés antérieures et tendent à les rassembler en une aire idéologique intégrée. Ce mouvement est à concevoir comme une tendance, car il ne peut jamais se parachever. La conception du monde des vainqueurs tend à s'étendre aux vaincus. Elle y réussit d'autant plus aisément que l'État vainqueur impose des prescriptions nouvelles et que la communauté vaincue est dispersée. A l'inverse, si la communauté vaincue survit comme collectivité sous la tutelle de nouveaux maîtres, son ancien discours social survit mieux, quitte à s'adapter au nouveau monde où la soumission est de règle. Puis, le temps aidant, d'autres transformateurs entrent en action : l'armée opère son brassage, l'église répand ses prêtres, etc. L'intégration idéologique se met en marche dans l'aire de domination de l'État.

Il faut concevoir cette intégration comme un processus toujours contrarié et qu'il faut donc caractériser par son degré d'avancement, tout en repérant ses agents et les obstacles qu'ils rencontrent. De leur côté, les aires idéologiques doivent être conçues sous deux angles bien distincts, parce qu'elles désignent deux réalités dialectiquement liées : d'une part, des aires idéologiques sédimentaires dont chacune est un espace que le développement historique a marqué d'une puissante caractéristique idéologique commune et, d'autre part, des aires idéologiques en active intégration, lesquelles correspondent généralement, mais non mécaniquement, aux aires politiques contrôlées par les États.

Dans cette perspective, tous les AI exercent une action convergente, quelles que soient les compétitions qui les distinguent par ailleurs. Tous tendent, en effet, à dessaisir les communautés élémentaires, puis les groupes concrets qui succèdent à celles-ci dans la composition du réseau. A les dessaisir de leur propre activité idéologique pour les convertir en publics. Ce refoulement ne tue pas l'activité idéologique des groupes élémentaires, mais il la rend subordonnée, dépendante, dérivée. Il n'aboutit jamais à la pure passivité des groupes élémentaires, ni à la parfaite destruction de leurs propres traditions, mais il finit par prendre une ampleur suffisante pour faire naître l'illusion que les intellectuels – assemblés en AI spécialisés – détiendraient le monopole de la pensée, de la création idéologique, illusion dont le seul défaut est de porter à sa limite un processus bien réel.

 
17. Jusqu'ici, le discours social a été considéré dans sa totalité, que ce soit comme discours propre à une communauté “primitive”, ou comme ensemble des discours diffusés dans une société de plus vaste envergure par l'action de l'Etat et des AI aux prises avec le ou les réseaux idéologiques primaires. Pourtant, l'accent qui vient d'être placé sur 1a compétition des AI doit conduire à un examen plus détaillé. Quelles formes les discours spécialisés des AI prennent-ils, non pas dans l'enceinte propre à chacun d'eux, mais dans la société où ils sont répandus et où ils se fondent plus ou moins dans l'ensemble du discours social qui, déjà, y circule ?

En chaque société, des mots sont disponibles à foison pour désigner des “morceaux” d'idéologie : des disciplines, des écoles, des théories, des systèmes de pensée, etc. L'usage banal de ces mots est d'une extrême imprécision. Leur usage savant est plus exigeant, mais il demeure insatisfaisant tant qu'il ne conduit pas à rapporter systématiquement le découpage intellectuel et institutionnel du discours social à ce qui le conditionne. C'est-à-dire, au premier chef, au système des AI en place, aux compétitions dont il est le siège, à l'inertie institutionnelle dont il fait preuve, aux dynamismes dont il est porteur de par la logique propre de certains au moins des discours spécialisés qu'il véhicule, aux rapports plus ou moins stabilisants qu'il entretient avec le réseau et avec la gamme existante des publics spécialisés. Toutes médiations par lesquelles se manifestent la dynamique dont la société fait preuve, les conflits qui s'y déroulent, les nouveaux problèmes qu'ils font surgir, c'est-à-dire, en clair, le jeu concret des luttes de classes. A l'échelle très globale qui a permis, au tome 3, d'identifier les divers AI et de typifier les systèmes qu'ils composent au fil du développement socia1, 1es idéologies assignables à l'action des divers AI seront nécessairement définissables en termes très globaux. Toutefois, la représentation des AI peut être détaillée autant que de besoin pour repérer avec précision l'appareil porteur de tout discours singulier.

[Note de 2001 - L'étude des "frontières" et des "conflits" "inter-disciplinaires" des sciences sociales illustre de façon remarquable la compétition des AI spécialisés : voir les chapitres 4 à 6 de mon Avenir du socialisme, Ed. Stock, 1996]
 
18. En principe, chaque AI tend à créer et à entretenir son propre champ culturel, étant bien entendu que les deux phénomènes ainsi liés – AI et champ – peuvent être représentés à différentes échelles. En première approximation, chaque champ idéologique – ou culturel – peut être conçu comme un domaine figurable par trois cercles concentriques. Au centre, l'appareil lui-même, au sein duquel s'opère une activité permanente et dûment spécialisée; autour de lui le cercle, plus ou moins homogène, du public que l'appareil s'est constitué; à l'extérieur, enfin, le cercle, aux contours beaucoup plus indécis, des influences que l'AI réussit à exercer hors son public habituel, dans la partie non conquise du réseau.

Toutefois, il serait inexact de se représenter les divers champs idéologiques comme autant de domaines juxtaposés couvrant, tous ensemble, toute l'étendue du discours social. En réalité, les divers AI coexistant dans une même société ont tous vocation à s'adresser à la même population, dans la mesure toutefois où leurs capacités (administratives, marchandes ou associatives) ne les inhibent pas à cet égard. Autrement dit, les publics des divers AI s'entremêlent souvent et leurs zones d'influence indirecte – les troisièmes cercles – se distinguent moins encore.

L'émergence d'un nouvel AI spécialisé est l'indice d'un conflit qui ne s'éteint pas du seul fait de cette naissance. Les jeunes appareils éditoriaux qui s'échappent des corporations universitaires, les tribunaux qui se détachent d'une église ou d'autres appareils administratifs, les appareils de la recherche scientifique qui s'autonomisent vis-à-vis de l'Université, de la médecine, etc., sont des exemples de ces déchirements par lesquels une institution – ou un système donné d'institutions – perd de ses fonctions anciennes au bénéfice de nouvelles institutions. Le conflit est plus net encore lorsque, avec l'émergence d'AI marchands, il prend la forme de la concurrence économique, ou lorsque, avec la plupart des associations, il prend la forme d'une compétition politique directe. De par leur coexistence même, les divers AI spécialisés sont rivaux. L'ordre religieux du monde et son ordre juridique ne coexistent pas sans tensions, mais l'ordre scientifique du monde adjoint au conflit des précédents une dimension nouvelle. Et ainsi de suite, de proche en proche : à des degrés divers, les logiques propres des AI sont incompatibles entre elles. Des alliances, des trêves ou des pacifications vigoureusement imposées par l'État peuvent empêcher que la rivalité des AI dégénère en guerre de tous contre tous; des AI anciens ou nouveaux peuvent s'adapter à cette situation conflictuelle, en cantonnant étroitement leur champ d'action; mais l'opposition latente ou ouverte n'en demeure pas moins de règle. La pluralité des représentations du monde à laquelle aboutit la multiplication des AI conduit nécessairement au conflit de ces représentations.

Ces interactions obligent à réviser la définition esquissée plus haut. Certes, chaque AI tend à créer et à entretenir son propre champ culturel, mais cette tendance est contrecarrée par l'action pertubatrice des autres AI, laquelle déforme chacun des trois cercles concentriques déjà évoqués. Le cercle lointain des influences indirectes devient impossible à identifier, il se fond dans le discours social commun. Le cercle plus proche, du public effectivement conquis - à des degrés divers - par un appareil donné n'est plus concevable comme un cercle parfait et clos. C'est, en réalité, une zone d'influence dont la taille et la forme dépendent de la puissance relative de l'AI considéré. Ainsi, chaque champ culturel est à concevoir comme la zone d'influence d'un AI qui se trouve nécessairement en compétition directe et indirecte avec tous les autres AI.

D'autres variables viennent encore compliquer l'enchevêtrement des champs idéologiques. Il est de nombreux AI qui prétendent à une vocation générale. Mais il est aussi des AI qui, pour des raisons historiques toujours analysables, s'assignent des vocations délibérément limitées, telles la recherche scientifique sur un ordre donné de phénomènes, ou la pratique d'une activité relativement circonscrite, qui peut se définir, elle-même, comme art, sport, loisir, etc. Un autre exemple plus important encore tient aux outils spécifiques que les AI sécrètent. Les églises s'appuient sur un réseau de lieux consacrés. L'appareil d'assistance requiert, avec le temps, une lourde intendance hospitalière. L'appareil AR.L appuie ses diverses branches sur un ensemble de musées, de théâtres, de stades, etc. A ces exemples massifs, s'ajoutent des outils plus subtils. Les églises ont leurs liturgies, leurs rites; les associations ont leurs styles de réunion ; l'appareil judiciaire a ses procédures, etc.

L'inventaire qui vient d'être esquissé suffit à donner une idée de la complexité des champs idéologiques. La zone d'influence que se construit chaque AI est découpée dans un espace immense que tous les AI se disputent selon plusieurs angles d'attaque et en suivant des stratégies distinctes.

La théorie matérialiste des idéologies (ID 2)offre quatre repères d'ailleurs regroupables deux par deux, mais dont la distinction a son prix.

1- Un AI dûment spécifié 2 - Son champ idéoplogique propre Ensemble : Un AI en situation

3 - Un objet réel 4 - Une logique propre Ensemble : Un AI spécialisé

Une certaine logique appliquée à un certain objet : ainsi se définit la spécialisation de chaque AI. Les deux premiers repères saisissent chaque AI comme de l'extérieur : ils permettent de le dégager de l'intrication du réel social et de l'identifier comme foyer d'une activité originale, mais ils ne peuvent spécifier la substance même de cette activité. Les deux derniers repères interviennent alors, pour ressaisir comme de l'intérieur ce même foyer d'activité, en caractérisant ce qu'il s'emploie à représenter et la façon dont il s'y prend. Chaque idéologie singulière, chaque discours social spécialisé apparaît ainsi comme le système des représentations d'un objet spécifiable, représentations qu'un AI donné élabore à sa fagon et diffuse dans le champ idéologique qu'il influence.

 
19. Dans une société donnée, l'ensemble des discours spécialisés ou banals ne constitue pas un bric-à-brac d'objets distincts. Cet ensemble constitue un discours social total doté d'une organisation propre, laquelle est variable d'une société à l'autre. Les discours distincts des groupes élémentaires que l'État amalgame sont transformés par toute une série de processus. L'État et les AI les refoulent au bénéfice de leurs propres discours, mais ne les font pas disparaître. Ces discours élémentaires se modifient à mesure que le réseau des groupes de convivance se transforme : ils deviennent moins épars et moins distincts, ils tendent à former un discours social commun à tout le réseau primaire, lui-même en voie d'interconnexion généralisée, discours commun à l'égard duquel les différences observables d'un maillon à l'autre du réseau, apparaissent comme des granulations secondaires, voire subsidiaires, même si des archaïsmes spécifiques (locaux, corporatifs, etc.) y survivent. Ils se modifient également en s'enrichissant des sous-produits de l'activité des AI, des retombées indirectes de leurs discours spécialisés. Ils se modifient, enfin, grâce aux courts-circuits que provoquent des vecteurs de plus en plus puissants et rapides.

Les discours spécialisés des AI débordent vers le discours social commun, cependant qu'en retour l'obligation qu'ont les AI d'arracher leurs publics aux ornières de ce discours commun les contraint à ajuster à cette fin leurs discours spécialisés. Du point de vue de l'État, enfin, on doit observer que l'amalgame de collectivités diverses et inégalement développées auquel conduit l'extension de son domaine, a toujours pour effet de superposer aux discours épars et distincts de celles-ci, un nouveau discours commun à tous les groupes étatiques, c'est-à-dire aux éléments de l'appareil militaire, administratif, etc. que l'État met en place. Discours étatique dont l'audience s'étend à mesure que l'emprise de l'État s'approfondit et pénètre la vie quotidienne d'une part croissante de la population. Tous les processus interagissants qui viennent d'être évoqués ont une résultante globale, ils tendent à répandre un discours commun à toute leur société, terreau idéologique premier que les AI s'efforcent de fertiliser, mais chacun à sa manière.

[Pour prendre une vue plus concrète du discours social commun, ce "coutumier de la vie quotidienne", le lecteur pourra utilement se reporter à L'avenir du socialisme, notamment à ses chapitres 7 et 9]

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