LA SOCIETE

TOME 6

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LES STRUCTURES

IDEOLOGIQUES 

 

 

CHAPITRE 2

 

 LA CONVIVANCE IDEOLOGIQUE

 

 

 11. La dépendance familiale en laquelle chaque homme naît au monde, s'initie au langage et apprend à régler ses comportements, n'est pas une situation exceptionnelle qui préluderait à la libre aventure des individus humains. C'est seulement la première et la plus prégnante des formes d'une convivance à laquelle, de sa naissance à sa mort, nul homme n'échappe. En effet, en toute société, tous les hommes sont nécessairement inscrits dans un réseau de groupes élémentaires. La circulation sociale de l'idéologie ne peut être conçue comme une communication d'homme isolé à homme isolé. Les principaux émetteurs d'idéologie que nous savons déjà reconnaître comme appareils idéologiques spécialisés (AI), sont toujours engagés dans une activité collective. Les discours qu'ils émettent ne sont pas destinés à une poussière d'individus épars, mais à des individus vivant en groupes. Ces groupes fonctionnent comme conducteurs d'idéologie et comme chambres d'échos où l'idéologie sociale retentit.

Le réseau de groupes élémentaires a pour premier chaînon la famille dont la forrne historique se modifie, certes, mais qui n'est jamais un isolat. Les liens immédiats de la co-appartenance familiale, les liens de la parenté et même les liens rarement négligeables de l'alliance, enserrent chaque individu dans un premier cercle d'échanges. D'autres groupes élémentaires s'émancipent peu à peu des familles, tandis que l'organisation du travail progresse. La communauté de travail prend une consistance propre sous la forme du grand domaine esclavagiste, du chantier tributaire, du navire et, surtout, de l'atelier artisanal ou manufacturier. Elle prend une importance plus grande encore lorsque la manufacture, puis l'industrie et ses prolongements commerciaux en viennent à organiser des ensembles de plus en plus vastes.

Les groupes familiaux et les communautés de travail se combinent en communautés de résidence auxquelles diverses autres fonctions sociales impriment également leur marque. Dans les sociétés dont l'espace économique peut être défini comme une aire de voisinage rural ou comme une aire tributaire, les familles sont groupées en communautés villageoises qui forment le maillon principal du réseau idéologique. La formation des villes bouscule ce système primitif. Les familles et les communautés de travail se combinent en communautés de résidence que la croissance urbaine différencie et que la convivance urbaine, riche de rencontres et d'activités de plus en plus diverses, enrichit d'excroissances nombreuses. La ville principale, les bourgades et leurs campagnes se constituent en un réseau effectif, elles composent un “pays” (au sens du latin : pagus). Et, comme les villes marchandes et politiques ne tardent pas à être reliées en un réseau de villes, les divers "pays” tendent à s'ordonner en grappes” où, d'un grain à l'autre, une part au moins du discours social circule effectivement.

Les appareils étatiques et idéologiques dont les villes sont les principaux points d'appui, ont pour vocation première de rendre les groupes élémentaires dociles au pouvoir et réceptifs à l'idéologie. Néanmoins, leur maturation transforme le réseau idéologique en favorisant la formation de nouveaux groupes. Certains de ceux-ci sont sinplement de nouvelles communautés de travail. Un service administratif, une institution idéologique fonctionnent, de fait, comme un maillon transmetteur du discours social vers chacun de leurs membres. La convivance scolaire dont les formes croisent celles de la convivance familiale ou résidentielle n'est pas un exemple isolé. Les conscrits des armées, les fidèles des églises et bien d'autres publics façonnés par divers AI, se recomposent en groupes élémentaires vivant ensemble et à leur façon, leur commune soumission à l'influence des appareils.

En développant l'usage de nouveaux vecteurs, les appareils permettent la formation d'un réseau idéologique secondaire, entre des groupes dont la convivance devient plus abstraite parce qu'elle n'est plus établie sur des rapports de proximité. Ainsi l'écrit puis l'imprimé autorisent des relations épistolaires, livresques, etc., qui s'établissent à distancemais peuvent néanmoins prendre des formes durables. Les relations amicales, familiales, laborieuses ou savantes se libèrent des contraintes de voisinage et offrent à la communication idéologique de nouveaux circuits.

La dimension nouvelle que prend ainsi le réseau idéologique est évidemment à mettre en rapport avec la multiplication des intellectuels. D'un côté, des groupes élémentaires, progressivement acculturés, participent pleinement aux diverses formes banales de la convivance et constituent le réseau idéologique primaire, celui par et dans lequel le discours social circule vers tous. D'un autre côté, des groupes se forment dans la population intellectuelle spécialisée qu'emploient les appareils, ainsi que dans les élites cultivées, hors les appareils, et ces groupes constituent un réseau secondaire de circulation idéologique. L'intelligentsia, au sens large du terme, est une autre façon de désigner ce réseau secondaire, toujours perméable aux formes ordinaires du discours social, mais qui contribue électivement à la circulation de ses formes plus sophistiquées, propres aux divers “milieux” scientifiques, littéraires, artistiques, etc.

Il vient d'ailleurs un moment où, par l'effet de nouveaux vecteurs comme la radio et le cinéma, les rapports entre réseaux et appareils subissent de nouvelles torsions qui les compliquent plus encore, Déjà, la presse à diffusion nationale annonçait par certains côtés ce nouveau dispositif, mais ce sont la radio et surtout la télévision qui l'ont mis en force. En effet, ces vecteurs donnent aux AI qui en disposent, le moyen de toucher directement tous les maillons du réseau primaire, sans délais sinon sans inertie. Par ce moyen, un échantillon sélectionné des activités des divers AI spécialisés est porté directement à la connaissance d'un vaste public. Les vecteurs prédominants superposent au treillis du réseau primaire un second treillis omniprésent.


Les réseaux idéologiques primaires

Réseau 1 – Eparpillement villageois

Réseau 2 – (En forme de) “pays”

Réseau 3 – Grappe de “pays”

Réseau 4 – Treillis en formation

Réseau 5 – Treillis (effectivement généralisé)

Réseau 6 – Double treillis


 12. Le triste sort des “isolés” mal raccordés au réseau des groupes élémentaires atteste son importance vitale. Les vieux vivant isolés en de grandes villes, les travailleurs immigrés ayant laissé leur famille au pays, les jeunes “déracinés” par la quête d'un emploi loin de leur milieu d'origine sont les principaux exemples d'une appartenance sociale affaiblie qui les met à demi “hors circuit”. Ces exemples extrêmes éclairent le sort banal des hommes-en-société. On a déjà observé que l'existence et l'opposition des classes sociales est un effet objectif et massif de la structure sociale, que l'appartenance de classe d'un individu singulier est parfois indécidable et que les classes ne s'affirment que par une “abstraction réelle”, c'est-à-dire au moment où le statut social qui les spécifie s'impose à suffisamment d'individus pour s'affranchir pleinement de leurs particularités individuelles. La prise en considération des groupes élémentaires où les individus sont “automatiquement impliqués” enrichit cette analyse sans en bouleverser les conclusions. Les classes-statut ne sont pas des agrégats de groupes élémentaires, Autrement dit, les groupes élémentaires n'ont pas un statut de classe qui soit nécessairement homogène. Bien au contraire, les solidarités de classe ont à se construire par opposition aux solidarités spontanées des groupes élémentaires.

Les individus, les groupes élémentaires et les classes-statut sont trois réalités sociales d'échelle différente. Les individus sont la matière première de toute société, les groupes sont les formes élémentaires où la structure sociale en vigueur implique automatiquement ces individus et les classes-statut sont l'effet incoercible des formes massives selon lesquelles la société agence sa production et son appareillage politico-idéologique.

Toute la population est inscrite dans le réseau des groupes de convivance, y compris la population à dominante intellectuelle qui est, par ailleurs, spécialisée dans les appareils idéologiques (AI). Ces agences sociales, distinctes des groupes élémentaires, sont instituées à des fins très diverses, mais, pour servir ces fins, il leur faut toujours répandre dans tout ou partie du réseau un certain type de discours. Il s'établit de la sorte un rapport très général entre le réseau et l'AI qui coexistent dans une société donnée. L'AI dispose d'une certaine capacité de pénétration qui dépend, avant tout, des forces de travail spécialisées qu'il peut mobiliser; le réseau oppose à cette pénétration une certaine résistance qui est fonction de sa propre structure. En fait, le rapport qui s'établit entre chaque appareil et son public ressortit, pour l'essentiel, à trois types fondamentaux.

Le premier type, qui est le plus ancien mais demeure fréquent, est celui des publics d'appartenance. Dans l'Occident médiéval, toute la population "appartient” par principe à l'église. A un stade de développement tout différent, l'école moderne fournit un autre exemple de public d'appartenance, tant il est vrai que la grande armée des écoliers est d'une assiduité que la loi commande. Le second type est celui des publics d'adhésion, lesquels caractérisent avant tout les associations (y compris les syndicats et les partis), c'est-à-dire les AI qui ont à conquérir et à entretenir leur audience, au lieu de la trouver toute constituée. L'adhésion s'accompagne, plus que l'appartenance, de tout un dégradé d'attitudes, si bien qu'aucune discontinuité bien nette ne sépare le public d'adhésion des AI spécialisés eux-mêmes. Le troisième type de public, enfin, peut être dit de clientèle, au sens strictement mercantile du terme. C'est le public que conquièrent les AI dont l'activité est de forme marchande. Leur clientèle se construit comme celle des autres activités commerciales, à ceci près qu'elle achète des “marchandises idéologiques”.

En durcissant la distinction, on peut dire que les publics d'appartenance sont offerts aux AI par l'État, que les publics de clientèle sont conquis par les AI sur le marché et que les publics d'adhésion sont construits par les AI qui réussissent à exprimer, hors l'État et le marché, un quelconque intérêt social.

 
13. La "force matérielle" que Marx reconnait aux idées "qui s'emparent des masses" perd tout son mystère si l'on examine l'effet dynamique durable que les groupes de convivance et les publics façonnés par les AI déterminent chez les hommes qu'ils marquent de leur empreinte.

Chaque public est un assemblage hétérogène d'hommes porteurs d'habitus puissants. L'habitus désigne le système complet des habitudes que l'éducation et l'expérience enracinent en chaque homme, sa capacité d'assimiler des expériences nouvelles, sa "compétence culturelle". La dernière formule est de Bourdieu qui a consacré aux habitus une remarquable Esquisse d'une théorie de la pratique1.

[La suite du texte original rappelle les analyses de Bourdieu sur les rapports entre habitus et inconscient, comme entre habitus et langage]

En somme, Bourdieu systématise une observation déjà faite par Gramsci : “ ... la conscience de l'enfant n'est pas quelque chose d' "individuel"... elle est le reflet de la fraction de la société civile à laquelle appartient l'enfant, le reflet des rapports sociaux tels qu'ils se nouent dans la famille, l'entourage, dans le village, etc. ”2. Le principal progrès qu'il accomplit par rapport à Gramsci, est de substituer une théorie de l'habitus structurant et structurable à la description gramscienne.

La difficulté où se trouvent les AI parfois incapables de vaincre l'inertie de leurs publics devient intelligible. Sauf à n'avoir qu'une influence éphémère ou superficielle, un AI doit façonner son public, restructurer ses habitus. Je dis ses habitus, parce que rien ne garantit a priori qu'un AI donné soit aux prises avec un public potentiel doté d'un habitus homogène.

La théorie de l'habitus se précisera et s'enrichira à mesure que des enquêtes empiriques et des études historiques viendront en concrétiser la portée3.

[Note de 2001 - Selon Changeux - dont les recherhes em matière neuro-corticale font autorité - l'habitus est un "concept-passerelle" qui lie la notion d'apprentissage à celle d'empreinte (= inscription neuronale) de l'environnement social et culturel4 ]) ]

Faute d'un tel matériau, il serait déraisonnable d'assigner aux divers types de société des catalogues d'habitus qui caractériseraient hypothétiquement les divers groupes concrets repérables en leur sein: la théorie ne peut faire l'économie des faits laborieusement établis qui valident ses hypothèses ou imposent leur révision. Mais l'habitus est une hypothèse forte qui permet de comprendre que les hommes-en-société ne s'offrent jamais à l'influence des AI comme une cire vierge où n'importe quoi peut s'inscrire. Toujours, ils participent activement à l'assimilation sélective des idéologies que les appareils propulsent.

 


1- Pierre Bourdieu - Esquisse d'une théorie de la pratique, Droz, 1972

2 - Antonio Gramsci - Cahiers de prison, ed Gallimard, 1978-86 (voir note 1 de la page précédente).

3 - par exemple : Pierre Bourdieu - La Distinction - Critique sociale du jugement, Ed. Minuit, 1979.

4 - Jean Pierre Changeux et Paul Ricoeur, Ce qui nous fait penser - La Nature et la Règle, Ed. Odile Jacob, p. 172.


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