LA SOCIETE

TOME 5

(suite)

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LES ETATS

 


A PROPOS DU TOME 5

(Note de 2001)


La  "mondialisation" qui transforme les structures économiques nationales et internationales bouleverse également les formations politiques (FP) c'est-à-dire les Etats et les sociétés civiles (SC) qui leur sont associées. Ses effets varient d'une société à l'autre et, plus encore, d'un sous-système régional à l'autre, dans le système mondial actuel. On pourra en juger de façon précise quand ces derniers éléments, étudiés dans Le Monde au 21è siècle (Fayard, 1991) et dans L'Avenir du Socialisme (Stock, 1996) seront actualisés, après le tome 6, mais il faut anticiper sur ces développements, car l'examen des FP prises isolément rendrait mal compte d'une dynamique qui les enveloppe toutes.

 

Républiques bourgeoises II

 

Au cours des 19è et 20è siècles, au centre du système mondial, les sociétés capitalistes d'Europe, puis les Etats-Unis et le Japon, suivis par les dominions britanniques du Canada, d'Australie, et de Nouvelle Zélande ont transité d'une domination libérale bourgeoise vers une domination interventionniste bourgeoise. D'autres sociétés, telles le Brésil ou le Mexique, ont suivi un trajet plus sinueux vers cette même domination, en raison du poids politique longtemps conservé par la propriété latifondiaire. D'autres encore, comme Israel ou Singapour, ont pratiqué ce même type de domination presque dès leur "naissance" dans de nouveaux replis du système mondial.

Ces évolutions sont-elles contrariées par les firmes multinationales qui déplacent leurs unités de production au gré de stratégies sur lesquelles les Etats "locaux" n'ont plus guère de prises, et par les institutions internationales qui promeuvent le libre-échange commercial, industriel et financier (O.M.C., F.M.I., Banque Mondiale), sans compter les liaisons de toute sorte que le réseau Internet autorise en ignorant les frontières politiques ?

A vrai dire, l'ampleur croissante de ces manifestations internationales n'entraîne pas un retour au libéralisme politique que l'Europe avait établi au 19è siècle. En effet, les FP concernées continuent d'être impliquées dans la gestion de l'économie, comme l'atteste le prélèvement fiscal opéré par les Etats (lequel est en pourcentage du P.I.B., trois fois supérieur - en moyenne - à ce que l'impôt produisait vers la fin du 19è siècle) sans compter le prélèvement para-fiscal qui nourrit les systèmes de sécurité sociale et qui vient doubler la ponction précédente -- ou un peu moins, dans les pays "socialement arriérés" que sont le Japon et les Etats-Unis. On aurait tort d'interpréter ces prélèvements obligatoires comme les séquelles de "générosités sociales" qui feront dépérir l'interventionnisme à mesure que la "mondialisation" poursuivra son essor, car il suffit de comparer les ordres du jour des assemblées législatives et des conseils ministériels des Républiques bourgeoises II d'aujourd'hui avec leurs homologues d'il y a un siècle, pour constater que les Etats - y compris l'américain et le japonais - sont contraints à des interventions qui débordent largement des domaines irrigués par l'impôt. La domination interventionniste bourgeoise demeure aussi nécessaire qu'au cours des décennies où les Etats s'étaient engagés dans le pilotage de l'économie pour les besoins de leurs guerres et par l'effet de leurs "nationalisations", car cette domination s'exerce dans des Républiques assises sur un système de classes qui rend leur interventionnisme inéluctable.

Les systèmes de classes se modifient plus ou moins, d'un pays à l'autre, selon la vitesse à laquelle la paysannerie et la boutique refluent, cependant que la classe capitaliste étatique s'efface et qu'une "bourgeoisie" de capitalistes et de cadres cosmopolites se met en place au service des firmes multinationales de l'industrie, de la finance et du commerce. Mais, précisément, les tensions nouvelles provoquées ou renforcées par ces mutations adjoignent aux politiques antérieures, presque toutes prolongées, un lot de questions nouvelles auxquelles l'Etat doit donner réponse. Son interventionnisme se déploie, mais ne s'efface aucunement.

En outre, les sociétés civiles (SC) deviennent plus puissantes que jamais. L'anémie des syndicats et le rétrécissement des partis, souvent observables aujourd'hui, sont peut-être des tendances durables, mais quii sont plus que compensées par la prolifération multiforme des autres types d'associations. Les intérêts sociaux organisés qui tournent ainsi leurs revendications vers les Etats reçoivent deux renforts majeurs. L''un est dû à la multiplication des agences et autorités administratives "indépendantes", c'est-à-dire extérieures à la hiérarchie des collectivités territoriales et étrangères à l'appareil d'Etat traditionnel à quoi s'ajoute une fréquente décentralisation des autorités étatiques, ce qui élargit la zone grise qui participe à la fois de l'Etat et de la SC. L'autre renfort résulte de l'internationalisation de maintes associations, si bien que les Etats déjà confrontés aux firmes multinationales doivent aussi prendre en compte ces O.N.G. - puisque tel est le sigle que l'O.N.U.applique aux principales associations internationales, c'est-à-dire aux organisations non gouvernementales admises dans certaines de ses commissions, lesquelles leur servent de chambre d'echo international.

Dans certains sous-systèmes mondiaux, ces mouvements sont couronnés par la formation de "coopératives d'Etats". L'exemple le plus avancé est celui de l'Union Européenne, issue d'un "marché commun" et désormais dotée d'une monnaie commune. Certes, les Etats membres de cette "coopérative" rechignent à lui transférer de nouvelles capacités, alors que la "mondialisation" anémie déjà leurs pouvoirs d'Etat. En fait, ils tardent à comprendre que la conquête de pouvoirs économiques (et autres) comparables à ceux qu'exerce la super-puissance américaine passera par de tels transferts, sauf l'hypothèse improbable où l'actuelle "mondialisation" se déferait par un retour généralisé à la pleine souveraineté des Etats. Néanmoins, ces volontés encore incertaines surclassent les velléités que manifestent les "coopératives", encore embryonnaires, du Mercosur qui prend forme autour du Brésil ou, de façon plus douteuse, de l'Asean où les Etats militaires-nationalitaires sont presque de règle, et de l'Alena qui n'est, en fait, qu'une zone americano-mexicaine aspirant au libre-échange. Aucune "coopérative" ne se dessine, en revanche, dans le sous-système est-asiatique où le Japon ne peut se lier avec les Républiques bourgeoises II qui mûrissent en Corée du sud et à Taïwan, sans provoquer de vives réactions chinoises : mais la Chine se transforme si vite qu'une "coopérative" plus composite que celles d'Europe et d'Amérique pourrait voir le jour en peu de décennies.

Au total, les Républiques bourgeoises II sont le siège d'une transformation encore ambigue. La domination y demeure interventionniste car l'ordre public y requiert, plus que jamais, une redistribution "welfariste" et une attention toujours plus vive aux aspirations multiformes que de puissantes SC promeuvent. Le reflux des capacités stratégiques de l'Etat dans l'économie nationale gêne cette évolution, mais n'en dispense pas, sauf à risquer des tensions majeures et récurrentes. Donc, il n'est pas exclu que la domination doive s'envelopper de formes de régime plus contraignantes, mais il se pourrait qu'à l'inverse, la montée en puissance de certaines "coopératives" d'Etat comme l'Union Européenne, ou l'inflexion des organisations internationales majeures (OMC, FMI; Banque mondiale) les écartant du "tout marché" déplacent les enjeux, jusqu'à rendre aux Etats associés une réelle capacité stratégique dans (ou sur) l'économie.. On le voit, la domination interventionniste bourgeoise va se transformer, soit par changement d'échelle, en devenant "continentale" plus que "nationale", soit par changement de régime politique. Mais certainement pas par régression vers une domination libérale bourgeoise.

 

L'avenir des Etats naguère "communistes" : le cas chinois.

 

L'exemple chinois est, ici, à privilégier, car il aide à dresser le bilan raisonné. d'un Etat 14 A son passif, il faut inscrire deux décennies d'aventurisme maoïste, assorties de famines, de désordres et de répressions rejoignant les fréquentes périodes sombres de la longue histoire chinoise. Mais deux novations radicales sont à porter à son actif : la réforme agraire des années 1940-55 qui a déraciné la vieille société chinoise et l'effort de scolarisation, certes imparfait, mais qui a néanmoins ouvert l'accès à la culture écrite d'une immense population, de tout temps tenue dans une épaisse ignorance. Ainsi, la modernisation chinoise a cessé d'être le monopole d'une mince classe lettrée pour devenir virtuellement l'affaire de tous, tandis que la misère et la famine ont cessé d'être des fatalités quasi naturelles.

Les réformes initiées par Deng Xiaoping se sont poursuivies depuis 1975 sans subir trop d'à-coups, malgré les massacres pékinois de 1989 et diverses autres crises sanglantes. Par bien des côtés, leur poursuite a été prudente, qu'il s'agisse de maîtriser les risques d'inflation nourris par une croissance exceptionnellement rapide ou d'écarter la tentation d'une dévaluation durant la "crise asiatique" de 1994-5. Même les 40% du budget absorbés par des entreprises d'Etat lourdement déficitaires ne peuvent être condamnés sans voir qu'ils aident à canaliser un énorme potentiel de chômage urbain. Par ailleurs, on a souvent souligné l'habileté politique d'un Etat qui a su utiliser le concours de la diaspora chinoise du sud-est asiatique et les investissements venus de Hong Kong et de Taïwan - nonobstant les rodomontades périodiquement adressées à cette "province rebelle" - avant de réaliser, en douceur, la réintégration de Hong Kong dans l'espace politique chinois, mais on a peut être prêté une moindre attention aux décentralisations plutôt réussies qui ont chargé les provinces et les villes à statut spécial de fonctions et de ressources nouvelles et aux démocratisations d'allure microscopique, mais de portée importante, qui ont établi des élections à candidatures compétitives pour la désignation de millions de dirigeants villageois et la sélection, interne au parti, de dizaines de milliers de cadres.

La nouvelle formation économique (FE) chinoise qui se construit à grand renfort de capitaux importés s'organise, certes,autour d'un mode de production (MP) pleinement capitaliste, mais pas encore monopoliste à l'échelle chinoise, même si maintes firmes multinationales de premier plan y sont mêlées. Les capitaux procurés par la diaspora chinoise jouent un grand rôle dans le bâti de ce MP et ils colportent les vieilles traditions du capital marchand, plus que celles du capitalisme industriel. D'où des liaisons où la parentèle, le clan et le clientélisme l'emportent encore sur la sécheresse des contrats et l'objectivité (naissante) des banques et des bourses, si bien que les relations administratives et d'affaires avec les cadres du parti à différents niveaux sont moulées par ces traditions d'avant la révolution industrielle. Il faut donc se garder de porter sur ces pratiques (dont la Chine n'a pas l'exclusivité en Asie) des jugements trop sommaires : la corruption individuelle ou locale ne dérange réellement le parti que si elle nuit à la réalisation des objectifs visés par l'Etat, ce qui laisse une large marge d'action dans une économie aux forts taux de croissance où la demande d'investissements est énorme et où les travailleurs qui basculent de la campagne vers la ville et qui peuvent se déverser d'un emploi formel ou "informel" vers un chômage complet se comptent par millions et se compteront de la sorte pendant plusieurs décennies.

Bien que l'aire politique chinoise soit du type marché national (assorti, en sa périphérie, d'une sorte d'empire colonial), c'est seulement en ce début du 21è siècle que le marché national, en tant qu'aire économique, étend ses ramifications sur tout le territoire. La Chine, irriguée par des flux (très inégaux) de marchandises, est partout encadrée par un parti hiérarchisé, sinon toujours cohérent et bon conducteur d'informations et d'impulsions. Elle devient, politiquement, un Etat centralisable, c'est-à-dire à peu près visible depuis le centre pékinois. Dans l'ordre économique comme dans l'ordre administratif et militaire, les tentatives visant à assembler les provinces en régions plus vastes ont échoué au cours des années 1950 et 1960 et n'ont pas été renouvelées depuis lors, ce qui peut être interprété soit comme une résistance des provinces traditionnelles, soit comme un agencement devenu inutile dans un pays dont la vascularisation est de mieux en mieux assurée. La seule polarisation interne qui concurrence celle de Pékin résulte du rayonnement acquis par Hong Kong et Shanghaï, demain renforcés par d'autres métropoles provinciales, en attendant l'éventuel retour de Taïwan dans le bercail chinois. Mais Pékin semble veiller à ce que le polycentrisme économique qui s'affirme ainsi ne contamine pas le centralisme politique.

Pékin veille de même à contrôler ses périphéries allogènes. Aucun pays voisin n'offre le spectacle d'une vie meilleure qui inciterait à l'irrédentisme, si bien que les troubles occasionnels du Tibet ou du Xinjiang ne pourraient s'envenimer que si de graves désordres frappaient la Chine des Han. Ainsi, la tradition impériale qui nourrit la crainte du chaos provincial et la raideur idéologique du parti communiste se conjuguent pour freiner les transformations politiques d'un pays où tout pousse à l'expansion et à la diversification de la société civile (SC), mais où la domination politique se sent menacée par le fonctionnement d'Internet, par l'émergence d'une nouvelle secte plus ou moins religieuse et par toutes les autres manifestations d'autonomie qui débordent de la vie quotidienne locale ou des rares sentiers de modernisation frayés ou tolérés par le parti.

Néanmoins, la domination politique se modifie inéluctablement dans cette société où le MP capitaliste progresse rapidement, où la diversité tolérée à Hong Kong ne perturbe pas le pouvoir central et où l'ouverture croissante vers le monde extérieur et l'espoir de séduire Taïwan obligent à plus de souplesse. Lr régime qui était naguère stalinien (c'est-à-dire, en l'espèce, maoïste) est devenu pleinement centraliste, mais déborde déjà de cette forme. La domination bureaucratique partisane est de plus en plus ébranlée. La domination bourgeoise ne peut encore s'établir, en aucune de ses variantes, dans un pys où la bourgeoisie qui croît dans et hors le parti n'a pas d'exutoire politique propre, ni d'alliés dans des classes moyennes encore exigües et dans une immense paysannerie à qui elle n'a rien à offrir, mais dont elle avive la crainte d'un retour de la propriété foncière de naguère. Finalement, la domination a des chances de prendre, pour quelques décennies, la forme militaire nationalitaire qu'on lui connaît en maints pays d'Asie, forme où la propriété latifondiaire, ici absente, serait relayée par une paysannerie tout aussi riche de contradictions potentielles et où le parti, né communiste, poursuivrait sa dérive vers un populisme interclasses, à la manière de l'Indonésie actuelle ou de l'Amérique latine des années 1930-1980. Dans cette hypothèse, l'armée demeurerait le bras séculier d'un pouvoir d'Etat aux prises avec une population immense et l'exaltation nationaliste donnerait au parti un axe d'action idéologique fort efficace, dans un pays où la grande majorité de cette population n'a pas encore parcouru tout le chemin qui fera d'elle une partie prenante de la nation chinoise, laquelle existe, certes, depuis des siècles, mais pour des élites minoritaires, polarisées par l'Etat et que le parti a déjà élargies au cours du dernier demi-siècle.

 

L'avenir des Etats naguère "communistes" : les autres cas

 

Il faudrait examiner cas par cas la situation des pays où, comme en Chine, le pouvoir exercé par un parti communiste a accéléré ou infléchi la maturation nationalitaire de la population (Corée du nord, Vietnam, Cuba, etc.) pour juger des évolutions probables de ces contrées sans expérience préalable du capitalisme industriel, de la République bourgeoise et de la scolarisation de masse. En revanche, on peut saisir en bloc les pays européens où cette expérience, amorcée avant l'établissement du pouvoir communiste, a certainement favorisé la réforme de l'Etat. Accélérée par les ultimes évolutions de l'ère communiste (Hongrie, Pologne), facilitée par l'exiguïté du pays et par des concours extérieurs, de ce fait rapidement efficaces (Estonie plus que les autres pays baltes), affectée de façon plus complexe par une réunification (Allemagne de l'est) ou par la dislocation d'une multinationalité inaccomplie (Tchéquie, Slovaquie, Slovénie) la transformation capitaliste de ces sociétés a été rapide, quelles qu'aient été les variantes initiales de la FE et de la République.

Le même rythme n'a pu être suivi dans l'ex-URSS, parce que la puissance centrale de cet héritier de l'empire russe mal décolonisé a été aux prises avec des luttes émancipatrices auxquelles elle a presque partout opposé de vives résistances, cependant qu'en Russie même, les improvisations inspirées par les Etats-Unis et l'Europe et les résistances nostalgiques d'une population sans expérience du capitalisme et de la République bourgeoise se sont entremêlées en crises récurrentes, au dénouement encore incertain.

Les possessions russes avaient été réparties, au cours des années 1920, entre onze républiques périphériques (auxquelles les annexions de 1940 avaient adjoint les trois républiques baltes) et plusieurs dizaines d'autres entités politico-administratives incluses dans la Russie et les autres républiques soviétiques. Partout, le pouvoir soviétique avait géré, vaille que vaille, la contradiction entre une confortation nationale de principe (d'ailleurs non dépourvue d'applications administratives et surtout culturelles) et un combat incessant contre les "déviations nationalistes", c'est-à-dire les résistances réelles ou supposées au pouvoir central.

Quand l'URSS s'est désintégrée, en 1991, toutes les républiques périphériques se sont constituées en Etats indépendants, le plus souvent dirigés par les éléments non-russes du parti communiste local. La plupart ont réussi à redoubler leur consistance nationale (inégale) par une réelle consistance politique. Toutefois les voisins de la Caspienne pétrolière et les trois pays subcaucasiens engagés dans de longues guerres de voisinage ont été le théatre principal des manoeuvres par lesquelles la Russie s'est employée, non sans succès, à garder le contrôle des puits et des oleoducs, malgré les manoeuvres adverses des Etats-Unis. Par ailleurs, le Kirghizstan et le Tadjikistan où les tribus agrégées n'avaient pu acquérir une suffisante cohérence nationalitaire, sont devenus le théatre de guerres internes qui les exposent à de semblables manoeuvres, de la part d'une Russie obstinément attachée au contrôle de la Communauté des Etats Indépendants (C.E.I.), assemblage fantôme des Etats de l'ex-URSS, hormis les pays baltes.

Les plus perturbées des entités politiques incluses dans la République fédérative de Russie ont subi une répression plus direte, au Tatarstan et, plus encore, en Tchétchénie, où le contrôle des oleoducs (présents et à venir) et la volonté de "faire un exemple" anti-indépendantiste se sont conjugués en deux guerres dont la seconde fut particulièrement féroce. La question de savoir ce que deviendront ladite République fédérative et ses voisines de la C.E.I. demeure donc indécise. Elle est certes affectée par les pressions américaines et européennes et par des tentatives plus limitées où la Turquie, l'Iran et même l'Afghanistan se sont parfois engagés. Mais, pour l'essentiel, elle se joue en Russie.

Or ce pays tarde à réformer son économie et son ordre politique. Les entreprises publiques de grande valeur (gaz, pétrole, certaines mines, etc.) ont été accaparées par leurs dirigeants, tandis que les autres firmes ont périclité, hormis quelques secteurs réservés (aéronautique, espace, etc.). Rares ont été les capitaux importés qui ont aidé à leur reconversion ou à leur remplacement, car la gestion inconsidérée du crédit et des changes a favorisé les spéculations et les fraudes, sans offrir aucune garantie aux investissements durables. Le capitalisme privé a donc proliféré sous des formes marchandes plus qu'industrielles, au bénéfice de quelques villes et de rares secteurs (hôtellerie, tourisme international, etc.). Une collecte fiscale fortement réduite a anémié l'Etat et favorisé les indisciplines affairistes ou provinciales. Le mécanisme électoral et parlementaire plaqué sur cettre FE presque inconsistante n'a nullement ragaillardi le pouvoir d'Etat, d'autant que la Russie manquait des savoir-faire juridico-judiciaires requis pour la bonne marche des affaires et des administrations.

Dix ans après la dissolution du parti communiste et la désintégration de l'URSS, la Russie commence à peine d'émerger de ce chaos. Une nouvelle administration, dirigée par Poutine, s'emploie à restaurer le pouvoir de l'Etat central sur ses administrations, ses provinces et ses républiques et régions autonomes, fût-ce au prix des guerres tchétchènes. Ainsi s'esquisse une nouvelle République qui sera obligée d'utiliser, comme épine dorsale, une armée et une police que le parti, désormais évaporé, ne peut plus épauler. Elle ne pourra être soumise au législateur, aux juges et au suffrage populaire qu'après une ou plusieurs décennies de reconstruction obstinée. Pendant ce temps, la Russie pourra évoluer de diverses façons, dans l'environnement non-russe hérité de son histoire. Portée par un essor mieux assuré du MP capitaliste, la formation politique (FP) russe pourra surmonter ou minorer ses tensions, mais elle risque de n'être, pour un temps, qu'une République bourgeoise de médiocre qualité, assortie de formes de régime où la contrainte l'emportera sur le consentement à l'ordre finalement établi.

 

Sur les autres types d'Etat...et de non-Etat

 

Depuis les révolutions mexicaine (1911), russe (1917), chinoise (1949) et depuis les réformes agraires effectuées après 1945, à la faveur de l'occupation américaine du Japon et de la Corée, les redistributions de terres ont été rares ou timides (Egypte, Pérou, Inde, etc). Bien au contraire, la propriété latifondiaire a été renforcée par les massacres anti-communistes d'Indonésie (1965) et par la "révolution" khomeiniste d'Iran (1977) comme par les défrichages (Brésil) ou les concentrations foncières un peu partout. Ainsi, l'assise des Etats 13 militaires nationalitaires a été consolidée en maints pays d'Amérique centrale et australe ou d'Asie. De ce fait, la transition de ce type d'Etat vers les Républiques bourgeoises n'a pu progresser que dans les zones où la poussée du capitalisme a surclassé celle de la propriété foncière, notamment en Argentine, au Brésil, au Mexique, en Inde, etc. Autrement dit l'émancipation paysanne dont l'Europe et l'Amérique du nord jouirent dès les 18è-19è siècles et dont les Etats "révolutionnés" bénéficièrent au 20è siècle, demeure un objectif d'atteinte difficile dans la plupart des pays que l'on dit "sous-développés", mais que la sacralisation inconditionnelle de la propiété continue d'embourber.

 Si, par ailleurs, on néglige les types d'Etat plus archaïques qui fonctionnent sans trop d'à-coups, de l'Arabie aux archipels du Pacifique et des "confettis" européens (Andorre, Vatican, etc.) aux contreforts de l'Himalaya, force est d'observer qu'en Afrique et même en Asie, les Etats sujets à de longues et profondes syncopes sont de plus en plus nombreux, depuis que la guerre froide, génératrice d'aides compétitives, a cessé de relayer la colonisation des siècles précédents. Ainsi beaucoup d'Etats africains ne gardent un semblant d'ordre et de cohérence qu'au moyen des soutiens militaires et autres que leur procurent les anciennes métropoles coloniales ou les compagnies minières et pétrolières gardiennes de leurs domaines propres, faute de quoi, de la Somalie à la Sierra Leone et au centre de l'Afrique (zaïrois ou non), une situation de non-Etat s'établit. D'autres régions sont également touchées par cette déliquescence de l'Etat, de Haïti à l'Afghanistan, etc.

Dans ces pays où l'effondrement du pouvoir et le démantèlement de l'appareil d'Etat dissolvent "le monopole de la violence légitime" des antagonismes anciens ressurgissent;,par exemple entre chasseurs d'esclaves et tribus pourchassées des siècles durant. Plus généralement des différences ethniques jamais résorbées ne tardent pas à pulvériser plus encore des populations sans grande défense. La guerre de tous contre tous n'est plus, alors, le concept philosophique cher à Hobbes, mais devient une épouvantable pratique quotidienne. Certains Etats naguère coloniaux ou aujourd'hui "pétroliers" et beaucoup d'ONG aux sensibiltés et finalités diverses finissent par porter remède aux désordres, mais leurs interventions sont souvent de portée médiocre, car elles ne déterrent pas les racines des vieux conflits, ne partagent pas les terres et ne captent pas les rentes des compagnies exploitantes pour les rendre localement utiles. L'amalgame nationalitaire ou plurinational des peuples ne progresse aucunement. Les frontières trop étroites héritées des compétitions coloniales du 19è siècle perdurent, ainsi que le déficit des équipements publics. Les vertus supposées du marché mondial ne sont pas remises en cause. Bref, les zones de non-Etat font l'objet de soins palliatifs, mais jamais de traitements essentiels. Elles se déplacent plus ou moins, s'agrandissent peu à peu, mais ne disparaissent pas. L'actuel système mondial les entretient.

Faut-il souligner, au reste, que les réflexions sur la série des Etats-moins qui ont été présentés ci-avant, n'ont rien à voir avec les pulvérulences dûes aux non-Etats, car les Etats-moins font apercevoir un horizon situé bien au delà des Etats actuels et non pas le marécage des luttes fragmentaires et infiniment renouvelées dont les ascendants des Etats actuels sont finalement issus.

 


 
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