LA SOCIETE

TOME 5

(suite)

***

LES ETATS  

 

 

CRITIQUE DE LA THEORIE DES FORMATIONS POLITIQUES


CHAPITRE 8
 
 CRITIQUE DE LA THEORIE DES FORMATIONS POLITIQUES
 

 

66.[De ce numéro où sont passés en revue les divers concepts mis en oeuvre par l'instance politique, seules quelques notations sont retenues ici.]

Je suis enclin à voir dans la société civile (SC), l'un des points aveugles les plus révélateurs qui soient, dans les diverses descendances de Marx. Les dirigeants des partis socialistes de la IIè Internationale se sont trop évertués à faire connaître les thèses de Marx sur l'exploitation capitaliste et à triompher des doctrines rivales, pour prendre le risque de souligner ce qui restait à développer, à partir de Marx – quand, du moins, ce reste-à-développer leur est apparu. La problématique de l'État s'est figée en principes rudimentaires; celle de la SC – qui est plus complexe encore – s'est pratiquement perdue. Seuls certains témoins de la fascisation en cours daas divers États “bourgeois” ont prêté attention, derechef, à cette SC d'où émanent les formes et les forces fascistes qui investissent l'État, mais où résident aussi les forces aptes à s'y opposer. Tel est le cas de Gramsci.

Néanmoins, l'élan donné par Marx – c'est-à-dire 1a problérnatique qu'il a ouverte et les hypothèses de travail qu'il a posées – permet de concevoir avec précision la structure politique de chaque société comme l'unité d'un État et d'une SC dans une certaine forme de régime. L'Etat polarise la formation politique (FP), il la pénètre tout entière; mais la SC est ce qui lui résiste dans la FP, d'une résistance active ou passive, délibérée ou involontaire, mais d'une résistance toujours déterminée en dernière analyse par une condensation particulière des luttes de classes dans chacune des organisations non ou peu subordonnées à l'Etat.

La distinction de de la SC et de l'Etat justifie la grande distinction dont le tome 3 a fait usage : les appareils d'Etat (AE) sont de l'Etat, les appareils idéologiques (AI) sont de la SC (sauf s'ils sont avant tout appareils de l'Etat). On comprend, certes, ce qui a conduit Althusser à ranger les AI sous la tutelle indirecte de l'Etat, à voir en eux des "appareils idéologiques d'Etat". Pour lui, la SC doit être retranchée de la théorie marxiste, mais, de la retrancher, confère à l'Etat un monopole solitaire dans la FP.

 
67. L'organisation que l'instance politique met en lumière n'est pas l'homologue de la production, pas plus que le pouvoir n'est l'homologue de la propriété. D'où la profonde différence de nature entre la formation économique (FE) et la FP. En un sens, la FE est une structure unidimensionnelle : elle dit comment la société est organisée pour remplir une fonction vitale, la production, et les quelques fonctions qui en sont les satellites immédiats. Par contraste, la FP est, si je puis dire, plusieurs fois multidimensionnelle : elle l'est par la pluralité des organisations – non ou peu reliées entre elles et poursuivant des fins très diverses – qui emplissent la SC aux côtés de l'État; elle l'est, d'autre manière, par la pluralité des fonctions sociales dont l'État est ou se fait le gardien, l'agent occasionnel ou le monopoleur; elle l'est, surtout, par l'infinie non-spécialisation à laquelle l'État est contraint s'il veut garantir en toutes circonstances la cohérence d'une société exposée aux catastrophes naturelles, aux menaces extérieures et aux explosions des classes qui se combattent en son sein.
 
68.[Ce numéro, non repris dans la présente édition, anticipe sur l'examen de l'idéologie juridique.]
 
69.[Ce numéro est consacré pour l'essentiel à une comparaison des résultats que j'ai établis avec ceux que, dans un cadre théorique et un langage différents , Poulantzas a présentés1. L'étude des écarts - pas très nombreux - permet de confirmer la fécondité d'hypothèses inspirées notamment de Marx, mais libres des bavardages "marxophones" des diverses obédiences politiques.]

70.[Ce numéro prolonge la discussion précédente par une critique de la théorie soviétique du "capitalisme monopoliste d'Etat".]

 
71. La dictature du prolétariat mérite considération. D'abord, parce que c'est une thèse authentiquement rnarxiste. En 1852, Marx résume ainsi l'acquis de ses recherches : “Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1 - de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de développement historique déterminé de la production; 2 - que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat; 3 - que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes [...]”2. En 1891, Engels nuance cette assertion : “Une chose absolument certaine, c'est que notre Parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la République démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a déjà montré la grande Révolution française ”3. Lénine qui commente longuement ces thèses de Marx et Engels dans l'État et la Révolution ne dément nullement le vieil Engels. A ses yeux, il n'est pas douteux que “l'État des exploités [...] doit être une démocratie pour les exploités et réprimer des exploiteurs ”4.

Mais, dès 1e début de la première révolution socialiste, la dictature du prolétariat est mise à rude épreuve. Que faire de l'immense paysannerie russe ? l'associer au nouveau pouvoir - et donc plier celui-ci aux besoins de cette classe ni ouvrière ni capitaliste - ou la soumettre à la dictature d'un prolétariat ultra-minoritaire ? Que faire de cette partie du prolétariat révolutionnaire qui ne se reconnaît pas dans la tendance bolchevique ou finit par se révolter contre elle à Kronstad ? Que faire, enfin, lorsque les besoins de la révolution et les destructions de la guerre civile transvasent la quasi-totalité du prolétariat dans l'armée et dans les soviets, cependant que les usines cessent presque toute activité ?

Toutes ces questions révèlent les insuffisances des réflexions marxistes ou léninistes. Insuffisante analyse des classes et de leurs luttes hors le MP capitaliste proprement dit. Insuffisante analyse de l'État et des rapports qui s'y établissent entre la ou les classe(s) dominante(s) et les classes des régnants et des tenants. Insuffisante analyse, enfin des conditions requises pour le futur dépérissement des classes et de l'État et des conditions requises pour éviter la cristallisation d'une nouvelle domination, d'une nouvelle exploitation et d'un nouvel État. A l'épreuve des faits, la théorie de la dictature du prolétariat vole en éclats. Ainsi, en m'abstenant d'évoquer la dictature du prolétariat lors de l'étude des Républiques "soviétiques" (Etats 14), je n'ai point laissé échapper quelque clé théorique indispensable à leur intelligence...

 
72. Des aires politiques, je n'ai donné qu'une esquisse rudimentaire. Une définition plus riche aurait requis une étude détaillée des propriétés spatiales afférentes aux divers AE et aux autres systèmes de relations sociales générateurs d'articulations politiques, mais je n'ai pas eu le loisir de m'engager dans cette direction de recherches. Au reste, une exploration méthodique des possibilités ainsi entrevues obligerait à résoudre de délicats problèmes d'échelle. L'instance économique a déjà montré qu'en modifiant le champ spatial de la recherche, la représentation doit recourir à des concepts qui ne sont pas une simple démultiplication de ceux dont il est fait un usage pertinent à l'échelle de la société tout entière. Mais, dans l'instance économique, le réel à représenter conserve néanmoins une certaine homogénéité. A l'inverse, le réel social à représenter par l'instance politique est toujours spatialement discontinu. Tout ce qui ressortit à l'État et à la SC se pose sur le territoire en un pointillé de points d'appui, sans jamais s'étaler en plaques continues.

De ce fait, les aires politiques sont des espaces contrôlés et non des espaces occupés. Définir de tels espaces par un territoire est une simplification : d'une aire politique à l'autre, ce qui change, c'est à la fois la densité et la dispersion des points d'appui ancrant la FP dans son territoire. Ce réseau maillé est mis en charge par un pouvoir d'État localisé en certaines de ses boucles et par des micro-pouvoirs (ceux de la SC) dont les principaux sont logés à proximité du “centre” étatique, tandis que les plus nombreux sont dispersés en de nombreux points du réseau.

D'où cette conséquence évidente : les concepts d'articulation politique, d'AE et, surtout, de domination politique, n'ont pas une validité indifférente à l'espace de référence. Ils sont pleinement significatifs à l'échelle de la société tout entière, mais sont biaisés par tout changement d'échelle. Il est donc licite de produire d'autres concepts, adaptés à de tels changements, à condition toutefois de marquer clairement leur dépendance vis-à-vis de ceux qui définissent une FP, laquelle ne se laisse jamais ni nulle part ignorer.

 73. [Les réserves émises à propos des numéros 62 et 63 ci-dessus, invalident les réflexions sur les âges politiques auxquelles était consacré le présent numéro. L'étude ultérieure des systèmes mondiaux m'a permis de reprendre cette recherche de façon plus féconde : voir Le monde au 21è siècle.]

 
74. [N.B. Ce texte date de 1981] L'avenir des FP ne nous est accessible que comme problématique fondée sur les tendances aujourd'hui observables et sur les logiques partielles tirées des développernents passés. Tendances et logiques dont nous ne connaissons d'ailleurs, à ce stade, qu'une partie seulement. Quand la structure idéologique et le système mondial nous seront devenus accessibles, puis quand les résultats des diverses analyses instancielles auront pu être intégrés en une représentation globale des sociétés saisies dans leur totalité unifiée et dans le système mondial que produisent leurs interactions, il sera nécessaire de réexaminer les indications partielles et provisoires qui vont être données ici.}

Le système mondial unique où toutes les sociétés du monde contemporain inscrivent, en positions fort inégales, leur commune interdépendance, comprend trois catégories principales de FP, qu'il n'est pas trop arbitraire d'examiner distinctement. La première catégorie, qui trône au centre de ce monde, est celle des sociétés capitalistes développées, généralement assises sur une FE 12 capitaliste monopoliste et régies par une République bourgeoise II (ou État 11), laquelle est accouplée à une SC 5 dont l'orientation libérale reçoit plus ou moins libre cours. Les principaux mouvements économiques dont ces sociétés sont le siège, avant comme depuis la crise économique de 1974, nous sont bien connus : déclin relatif du MP 12 étatique capitaliste qui sert néanmoins d'hôpital pour monopoles malades de la crise; croissance d'un MP 10 capitaliste où la concentration est forte et dont la dispersion internationale s'accélère; déclin des divers MP pré-capitalistes, tempéré par des jeux variables de politiques économiques visant à ralentir ce déclin. Le libre-échangisme en vigueur et, plus encore, la diffusion internationale du capitalisme, vident la domination interventionniste bourgeoise de beaucoup de ses capacités d'intervention. Dès lors, i1 est probable que les alliances de classes, garantes de l'ordre établi, vont être difficiles à maintenir. Elles peuvent être détruites par suite d'éventuelles péripéties majeures de la crise économique et monétaire en cours ou elles peuvent être soumises à une corrosion plus lente, si cette crise connaît une rémission.

L'investigation internationale montrera comment les contradictions internes qui paraissent insolubles peuvent s'exporter en guerres diverses ou conduire, de façon plus nouvelle, à des constructions étatiques s'ajustant mieux à l'échelle du marché – commun ou non. Faute de pouvoir déjà prendre en compte ces développements éventuels et leurs retentissements internes, force est de s'en tenir à la dynamique interne des actuelles Républiques bourgeoises II. Je tiens que ces États désarmés sont condamnés à se réarmer ou à disparaître. Ils sont désarmés, on l'a vu, par la dérive internationale de leur FE, par l'affaiblissement probable de leur articulation “welfariste” et aussi de leur articulation parlementaire. Ils sont donc menacés de disparaître pour céder la place à un ou deux nouveaux types d'État. Ils n'échapperont vraisemblablement à cette disparition – en tant que type d'État – qu'en se réarmant, c'est-à-dire en se renforçant vis-à-vis de leurs SC. La soumission de la SC à une nouvelle contrainte dictatoriale peut donner une réponse fascisante aux crises menaçantes, mais il est possible que d'autres techniques de contrôle social, moins physiquement répressives, aboutissent à la formation d'un nouveau type de SC.

A ces formes de réarmement qui correspondraient en somme à une solution “de droite” peuvent s'ajouter des solutions “du centre” ou “de gauche”. La seule solution “du centre” qui me semble concevable, pour l'Europe tout au moins, est de déplacer les données du problème, de redistribuer les alliances de classes par une transition effective, sinon rapide, vers une forme d'Etat supra-national. Quant aux solutions “de gauche”, elles seraient caractérisées avant tout par un retour en force de la FE 13 étatique monopoliste et par l'établissement de ce qui jusqu'ici a avorté, c'est-à-dire d'un type d'État propre à cette FE.

[N.B. - Publié peu de mois après l'élection de Mitterrand, le texte développait une hypothèse combative qui devait bientôt être démentie par la politique menée en France...]

La seconde grande catégorie de FP dans le monde contemporain est formée le plus souvent d'Etats 13 militaires nationalitaires associés à des SC 4 ou 6, le tout étant assis sur des FE 16 domaniales étatiques capitalistes. La dépendance internationale où se trouvent placées, volens nolens, la plupart de ces sociétés nous interdit de traiter prérnaturément de l'avenir de leurs FP. A les considérer isolément, en ne tenant compte que de leurs structures politiques propres et du potentiel de contradictions économiques dont elles sont porteuses, on pourrait être conduit à maints jugements sommaires. A penser, par exemple, que l'accomplissernent de la révolution démocratique bourgeoise suffirait à les mettre, avec retard, sur la voie parcourue par l'Europe depuis le 19è siècle; à penser, par un exemple inverse, que diverses formes de régime exprimant un néo-despotisme éclairé pourraient mener rondement, mais sous une forme passive, la même révolution démocratique bourgeoise, cornme si la classe des propriétaires fonciers pouvait accepter un tel repli stratégique.

Ne l'oublions pas, le ressort ultime de la révolution démocratique bourgeoise, ce sont les besoins de l'accumulation primitive du capital, notamment le besoin d'approvisionner le marché du travail par un afflux suffisant de paysans; mais qu'est-il besoin d'affronter la propriété latifondiaire à cette fin, alors que l'inflation démographique induite par l'Europe impérialiste procure plus de bras que le capital ne peut en louer !

Sautant d'un bond l'étape de la révolution démocratique bourgeoise, on pourrait penser, enfin, que la révolution socialiste peut venir rapidement à l'ordre du jour dans la plupart des Etats 13 actuels, mais ce serait oublier les lourdes contraintes stratégiques et économiques internationales qui sous-tendent les dictatures militaires si fréquentes en ces FP. Ainsi, il faut admettre que l'avenir politique de ces pays se joue par une dialectique dont tout un pan nous échappe encore.

[Le monde au 21è siècle et L'avenir du socialisme reprennent cette recherche et l'approfondissent].

Dans le système mondial contemporain, la troisième et dernière catégorie de FP regroupe l'ensemble des Républiques "soviétiques" (Etats 14), lesquelles sont toutes assorties de SC 7 et presque toutes assises sur une FE 18 étatique socialiste. L'avenir politique de ces FP semble curieusement impensable. Les révoltes dont les pays satellites de l'URSS sont parfois le siège, les crises politiques qui ponctuent l'histoire de la Chine et les divers signes d'activité politique non orthodoxe que donnent l'URSS ou d'autres Etats sont toujours accueillis, en Occident, avec un enthousiasme sans perspectives. La littérature clandestine en provenance des diverses Républiques "soviétiques" n'est pas plus riche de projets, ni même d'analyses – non sur ce qui est, mais sur ce qui pourrait advenir. La littérature officielle, enfin, est tout aussi vide, même lorsqu'elle s'inscrit dans la plus violente des polémiques : l'avenir de l'URSS, vu de Chine, est un mystère; et réciproquement.

Que penser de cet avenir impensable ? Ici, également, il faudra intégrer à cette réflexion les dynamismes idéologiques et internationaux qui restent à analyser et faute desquels on doit se tenir à quelques remarques provisoires. Le moteur de l'histoire n'est calé en aucun de ces États, les luttes de classes se poursuivent en chacun d'eux. L'analyse des structures économiques et politiques ne laisse aucun doute à cet égard et les potentiels de luttes qu'elle décèle s'actualisent effectivement. Il faut bien voir, en effet, que les luttes de classes ont produit des effets massifs tels que les révoltes récurrentes des satellites européens de l'URSS, la déstalinisation khrouchtchevienne, la relève généralisée des régimes staliniens par des régimes centralistes ou l'histoire tourmentée de la Chine populaire. La capacité d'autotransformation des sociétés "soviétiques” n'est pas douteuse, même si, dans le “camp socia1iste” comme dans le reste du monde contemporain, elle est plus faible pour les sociétés dépendantes.

En règle générale, les classes sont maintenues en état d'inorganisation, mais toutes les crises politiques voient poindre, à l'inverse, des organisations propres aux ouvriers (conseils, communes, syndicats indépendants, etc.). Mieux, le parti gardien de la domination établie ne réussit jamais à devenir l'armée civile, parfaitement disciplinée, que la doctrine locale voudrait voir en lui. C'est de son sein que sont sortis les Gomulka, les Nagy, les Kadar, les Dubcek, mais aussi les Khrouchtchev et même les hérésiarques comme Tito et l'extraordinaire constructeur / destructeur du parti qu'a été Mao Tsé-toung. Cela signifie évidemment que ce parti est une institution plus originale que ne le laisse penser son analyse en tant qu'appareil. C'est une association où l'arrivisme individuel et collectif, l'endoctrinement idéologique, la bonne gestion des appareils spécialisés et ce que nos hauts fonctionnaires appelleraient “le sens de l'État” concourent à doses variables, à la motivation d'adhérents souvent “volontaires”. C'est une administration qui fonctionne comme reproductrice de l'idéologie localement dominante et comme administration transversale. C'est donc une association qui est nécessairement exposée à réfracter, volens nolens, les contradictions qui déchirent la société. Un échange d'influences et d'appuis s'établit entre des éléments du Parti et des secteurs d'activité comme l'armée, l'industrie, les campagnes, les provinces, “l'administration” ou divers milieux intellectuels. L'espace d'un jeu politique s'ouvre ainsi, jeu que les régimes staliniens grippaient, mais dont les régimes centralistes s'accommodent; jeu que les divergences internationales enrichissent – ou enveniment. Toute 1a question est de savoir si ce jeu politique peut entrer en résonance avec les tensions entre classes que la structure sociale détermine. Ou plus exactement, elle est de savoir si une telle résonance peut s'établir normalement et même s'institutionnaliser plus ou moins. Dans l'affirmative, une certaine capacité d'évolution pourrait s'ouvrir. Elle conduirait à la formation d'une sorte de SC 4, dépourvue toutefois de support marchand. Évolution fragile et réversible, car cette SC, toujours affrontée à un État omni-propriétaire, ne serait guère solide – sauf si elle durait et s'enrichissait du même coup du poids de la tradition et d'acquis additionnels progressifs. Branché sur une telle SC, le parti unique verrait nécessairement s'élargir sa marge de débats internes ou semi-publics et il entrerait, avec la société, dans une dialectique moins contraignante, mais aussi moins aveugle. Telle est, si l'on veut, l'hypothèse douce : celle de régimes centralistes esquissant une timide “démocratisation”, sans l'asseoir sur des bases telles que l'exploitation en vigueur et la domination établie soient directement menacées.

Une hypothèse moins douce, de portée plus large mais plus équivoque, est celle dont l'expérience chinoise a déjà esquissé le tracé. On aurait tort, en effet, de réduire l'histoire des trente dernières années, en Chine, à une lutte de Mao Tsé-toung pour le pouvoir. L'histoire d'un milliard d'hommes soumis à un AE qui est loin d'être pléthorique est moins que toute autre réductible à quelques prouesses individuelles. Au-delà de ses particularités locales, l'hypothèse chinoise a deux significations essentielles : d'une part, elle joue explicitement de la résonance entre luttes de classes et conflits de tendances dans le Parti; d'autre part, elle porte trace d'une suspicion légitime vis-à-vis de l'État. On peut certes penser qu'aucun État “soviétique”, qu'aucun parti communiste au pouvoir ne s'engagera volontiers dans une telle voie et que la Chine elle-même finira par se rendre à la raison commune : une classe dominante et régnante n'a pas vocation au suicide. Mais ce serait raisonner à l'envers, comme si l'histoire se décidait toujours en haut. Les tensions nationalistes au sein des États multinationaux comme l'URSS, les résistances nationalistes et anti-hégémonistes dont l'URSS ou la Chine font l'objet chez leurs satellites, les tensions et même les conflits internationaux dont le “camp socialiste” peut être le siège, ou auquel certains de ses éléments peuvent être parties prenantes, les révoltes éventuellement contagieuses de telle classe exploitée, les éventuels coups d'État militaires, les éventuelles crises de direction provoquées par quelque crise politique intérieure ou extérieure ou par une “succession” difficile : tels sont les principaux facteurs qui pourraient ouvrir la voie à de nouvelles expériences “à la chinoise”. Chacun de ces facteurs est certes hypothétique, mais leur multiplicité rend très probable la maturation d'un ou plusieurs d'entre eux.

Ainsi, l'avenir des FP “soviétiques” comme celui de toutes les autres FP contemporaines se joue hors d'elles et en elles. Hors d'elles, par l'effet d'un système mondial à étudier ultérieurement. En elles, par leur probable mais faible propension à une timide “démocratisation” progressive et surtout, par les multiples tensions qui pourraient les contraindre à des changements moins délibérés, mais plus substantiels. Quels changements ? Une re-stalinisation plus ou moins modernisée peut toujours être la réponse d'une classe dominante menacée, mais non abattue. En revanche, l'accomplissenent sans transition d'une nouvelle révolution socialiste dés-étatisant la propriété des moyens de production et des principaux AI et amorçant le dépérissement de l'État m'apparaît extrêmement peu probable, car il n'est point d'exemple historique d'une révolution majeure qui n'ait été précédée d'une étape où les forces sociales qui en deviennent les agents peuvent s'organiser de façon relativement autonome. Donc, une transition est inévitable. Elle pourrait être abrégée si, hors l'emprise du “camp socialiste”, des révolutions socialistes de meilleur aloi réussissaient à produire de nouveaux modèles. Sinon, les peuples finalement révoltés dans et contre les États "soviétiques” devront inventer de nouvelles formes d'État cn reconquérant, dans leurs sociétés, de nouvelles bases de pouvoir : dire lesquelles est d'autant moins possible qu'aucune force politique ne sert aujourd'hui de laboratoire pour leur invention.

[Comme l'ensemble du présent tome, le § ci-après date de 1981. Il est reproduit en son entier, malgré les démentis qu'il a reçus dix ans plus tard, sans que l'évolution observable de 1991 à 1995, en Russie, en Chine et en quelques autres pays, l'ait d'ores et déjà privé de toutesignification. Voir en outre la page "à propos du tome 5"]

On aura noté qu'aucune place n'est faite, par les réflexions précédentes, à un éventuel rétablissement du capitalisme. En effet, hormis l'éventualité improbable d'un refoulement guerrier du “camp socialiste” et hormis l'efficace éventuelle des joint-ventures associant des firmes multinationales à des États “soviétiques” – tous sujets dont l'investigation internationale devra connaître – un retour spontané du capitalisme est fort invraisemblable, quoi qu'en dise la propagande chinoise. Plus exactement, on ne peut exclure tout à fait certains retours de flamme du capital marchand dans l'artisanat et dans une partie de la distribution, parce que les solutions de remplacement expérimentées par les États “soviétiques” sont loin d'être toujours d'une efficacité exemplaire. Par contre, il est difficile de voir quel bénéfice technique, économique ou autre, pourrait être tiré par quiconque, d'une réappropriation privée des entreprises, sinon des terres. Aucune force sociale, aucune classe n'a intérêt, semble-t-il, à se faire l'agent d'une telle régression. En aucune société, la maturation du capital industriel n'a été suivie d'une régression vers une quelconque FE pré-capitaliste. Un même effet de cliquet me paraît caractériser l'instauration du socialisme étatique : on peut finir par en “progresser”, je doute absolument qu'on puisse en “ régresser ”.

Un mot encore et qui vaut pour les FP “soviétiques” comme pour toutes les FP contemporaines. En ce siècle où ont pris forme quatre nouveaux types d'État (États 11 à 14) et deux nouveaux types de société civile (SC 6 et 7), il est douteux que les luttes de classes, plus actives que jamais, puissent soudain devenir stériles. De nouvelles FP viendront vraisemblablement s'ajouter à celles que nous connaissons déjà. Elles auront ou non les traits que, d'aujourd'hui, l'on croit pouvoir entrevoir. Mais gardons-nous de penser que l'une d'elles sera par un prochain miracle, la dernière des FP avec État, régissant la dernière des sociétés avec classes. Sachons, au contraire, que si nous réussissons à inaugurer la série des États moins nous marquerons non la fin de l'histoire étatique, mais seulement le début de son second livre : celui où s'inscrira l'histoire des hommes-en-société apprenant peu à peu à construire une société-pour-les-hommes.

 
[N.B. - Le chapitre 15 de l'édition originale, consacré à la France comme FP n'est pas repris ici.]
 


Notes

1 - Nicos Poulantzas, voir notamment : Pouvoir politique et Classes sociales (Ed. Maspero, 1968), Les Classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui ( Ed. Seuil, 1974) et La Crise des Dictatures (Ed. Maspero, 1975).

2 - Karl Marx et Friedrich Engels, Etudes philosophiques (recueil), Ed. sociales, 1947, p.118.

3 - Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Ed. sociales, 1960, p. 87.

4 - cité par Etienne Balibar, Sur la dictature du prolétariat, Ed. Maspero, 1974, p.56.

 



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