LA SOCIETE

TOME 5

(suite)

***

LES ETATS  

 

 

NAISSANCE, VIE ET MORT DE L'ETAT


 

CHAPITRE 7

 

 

NAISSANCE, VIE ET MORT DE L'ETAT

 

 

 

61 Les sociétés sans État ont déjà retenu deux fois notre attention : comme communautés économiques et comme sociétés sans classes. Nous savons que, loin de justifier les idylles rousseauistes dont l'anthropologie est parfois friande, ce sont de petites sociétés, faibles et souvent misérables, dépendantes d'un donné naturel rarement généreux et clément. Ce sont aussi des sociétés organisées par et dans la parenté et l'alliance.

[La suite du texte original discute des liens réels et symboliques de la parenté et de l'alliance et s'interroge sur l'elasticité "politique" dont ils peuvent faire preuve, notamment dans la formation de confédérations tribales. Cette discussion souligne qu'en termes de développement social, les formes émergentes de l'Etat demeurent, pour l'essentiel, une terra incognita où, mon ignorance aidant, la Chefferie que je retiens comme premier des types d'Etat n'est qu'un mot énonçant un problème non résolu.]

[Note de 2001 - Mon ignorance a quelque peu reculé depuis ce texte de 1981. Voir le texte sur les peuples qui tend à valider la catégorie générale de Chefferie.]

 

62. L'État devient de plus en plus État, à mesure qu'il s'enracine. Au sortir de la Chefferie, ses racines sont faibles. Pourtant, une population plus nombreuse, mieux fixée et soumise à des modes de production (MP) plus astreignants, lui perrnet déjà de capter une part substantielle d'un surplus point négligeable. L'armée permanente marque un nouveau progrès. Elle matérialise la force de l'État et lui permet d'éliminer ou de subordonner toutes les organisations sociales concurrentes. Après quoi, des appareils aux fonctions toujours plus diverses intègrent de mieux en mieux la population. En s'enracinant de la sorte, l'État devient aussi plus abstrait. Dans sa forme, il dérive peu à peu du chef occasionnel vers des princes à la succession bien réglée, du monarque omnipotent vers le roi constitutionnel, du pouvoir personnalisé vers le gouvernernent abstrait.

Parallèlement à l'abstraction formelle de l'État, ce sont les prises mêmes exercées par celui-ci sur la population qui prennent un tour plus abstrait. Au départ, le pouvoir d'État n'existe que là où le prince fait sentir son prestige et la force de son armée. Chemin faisant, ce pouvoir se répand : il persiste hors la présence de l'armée, par l'effet de services multiples et du droit qu'ils font sourdre. Au stade actuel, dans les États les plus développés, l'efficace du pouvoir se manifeste dans la vie quotidienne de chacun, sans que cet ordre social omniprésent puisse être, en tous ses aspects, rapporté à des sources visibles.

L'État exerce un pouvoir croissant qui est fonction des forces productives que la société met en oeuvre et du parti que l'organisation politique en vigueur permet d'en tirer. L'État convertit des outils en armements et des travailleurs en armées. Il transforme des impôts en dépenses qui peuvent être – ou non – génératrices d'équipements et d'effets productifs utiles. Il peut transformer le commerce des banquiers en un pouvoir monétaire. Il devient aussi producteur de sécurité : le monopole de la violence légitime qu'il construit a pour contrepartie un ordre public qui, tout en réprimant les classes dominées, tend du même coup à pacifier la vie sociale. Producteur aussi, de cette sécurité abstraite que procure la justice et qui s'épanouit en un droit tardivement égalitaire. Producteur, enfin, de cette sécurité plus concrète dont se nourrit l'articulation “welfariste” et qui porte, à juste titre, le nom de Sécurité sociale.

Au reste, la perspective cavalière qui vient d'être esquissée semble présenter l'affermissement et l'appesantissement de l'Etat comme un mouvement continu et cumulatif plus ou moins infléchi par le développement de la société civile (SC). Tel n'est pourtant pas le cas.

63.[La suite du texte original range les Etats en quatre catégories respectivement séparées par la révolution communale, la révolution démocratique bourgeoise et la révolution étatique socialiste. Cette hypothèse, aventurée en 1981, ne réussit à fonctionner qu'au prix d'une extension majeure du concept gramscien de "révolution passive" et ne produit aucun bénéfice théorique bien assuré. Elle est donc à abandonner ou à réviser, si bien que l'essentiel du n° 63 qui en poursuit l'analyse n'est pas repris dans la présente édition. Toutefois les réflexions relatives à la quatrième catégorie - que l'Etat 14 "soviétique" compose à lui seul - valent d'être ici résumées.]

Toutes les révolutions socialistes accomplies à ce jour demeurent captives d'un État de ce type. Ces révolutions socialistes du 20è siècle ont été d'énormes bouleversements sociaux. Elles ont souvent eu à régler, comme en URSS ou en Chine, tous les problèmes qu'aucune révolution démocratique bourgeoise n'avait pu déblayer, sans compter les séquelles d'une dépendance coloniale ou impérialiste. En outre, il est fréquemment arrivé qu'une révolution dite socialiste se développe en des pays où, comme en Chine, au Vietnam, à Cuba même, la classe ouvrière était presque inexistante. De telles révolutions auraient été, en fait, des révolutions démocratiques-bourgeoises tournées principalement contre la propriété foncière, le capital marchand et la dépendance impérialiste, si leur direction n'avait été prise en main par un parti révolutionnaire bien décidé à brûler les étapes.

Néanrnoins, la caractéristique fondamentale de ces révolutions tient au fait qu'outre la propriété latifondiaire ou servagiste et la présence coloniale ou impérialiste, elles ont détruit le MP 10 capitaliste. Leur caractère socialiste se réduit à cela : elles ont socialisé l'économie. Ou, pour le dire en d'autres termes, elles se sont engagées dans une voie qui n'est socialiste que du point de vue de l'instance économique, mais elles n'ont pas su, à l'instar des révolutions démocratiques bourgeoises, déployer leur novation dans l'ordre politique et idéologique.

Captée par un État omniprésent et omnipotent, la révolution socialiste a perdu en peu d'années l'élan novateur dont elle était issue. La désorganisation des classes naguère révolutionnaires, leur soumission à une nouvelle classe retranchée dans l'État et leur "mise au moule” d'une idéologie qui chante leur pouvoir mais aide à les en priver, ont vidé ce socialisme mono-instancie1 de son sens.

Dernier produit du processus d'étatisation dont les sociétés sont le siège depuis des millénaires, l'État du quatrième âge est né du mariage du socialisme et de l'État. Marx et même Lénine croyaient ce mariage contre nature, mais l'histoire les a démentis. Ou plutôt, elle leur a donné raison, avec une ironie amère, car ce mariage a dénaturé le socialisme auquel ils aspiraient. Le socialisme peut-il s'affirmer en dénaturant l'État, c'est-à-dire, comme le pensait Marx, en faisant dépérir l'État ? Est-il concevable qu'un autre type d'État prenne forme, un État-en-voie-de-dépérissement ?

 

64. Le dépérissement de l'État n'est pas une inspiration saugrenue que Marx aurait léguée au mouvement ouvrier. C'est une idée qui a mûri, de diverses façons, dans plusieurs courants socialistes du premier 19è siècle. Saint-Simon en a donné une expression classique : remplacer le gouvernement des hommes par l'administration des choses. Le Catéchisme révolutionnaire de Bakounine est plus radical que le Catéchisme des industriels : il pronostique la disparition totale de l'État dès qu'une révolution sera en mesure de le détruire. L'établissement d'une domination libérale bourgeoise, attentive à bien administrer les choses dont les “industriels” ont besoin et à ne point trop gouverner les hommes, satisfera la plupart des saint-simoniens. L'établissement, par les révolutions des 19è et 20è siècles, de nouveaux types d'État, aussi ou plus répressifs que les précédents, entretiendra l'amer pessimisme anarchiste. Ni libéral ni libertaire, Marx établit ses propres positions contre les deux courants, anarchiste et saint-simonien. Mais aussi contre Hegel pour qui “la liberté devient objective et se réalise positivement dans 1'État”1. A quoi Marx ne cessera de répondre que “la liberté consiste à transformer l'État, organisme qui s'est mis au-dessus de 1a société, en un organisme entièrement subordonné à elle”2. Mais sa réponse demeurera prisonnière des schémas hégéliens : elle fera aux sauts qualitatifs que procure le dépassement des contradictions sociales, une confiance à laquelle l'histoire apportera de cruels démentis.

Dès 1846, la conception marxiste du dépérissement de l'État est fixée dans ses grandes lignes. “La classe ouvrière substituera, dans le cours de son développement, à 1'ancienne société civile, une association qui excluera les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile”3. En somme, le dépérissement de l'État, c'est le dépérissement de l'appareil d'État, associé à une novation du pouvoir d'État. Cependant, le parti social-démocrate qui prend de l'ampleur en Allemagne ne peut aisérnent se nourrir de thèses aussi abstraites. L'Anti-Dühring qu'Engels publie en 1876 doit l'éclairer davantage.

La conception d'Engels est d'un simplisme hégélien aujourd'hui confondant. “Le prolétariat s'empare du pouvoir d'État et transforme les moyens de production d'abord en propriété d'État. Mais par là, il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classes et oppositions de classes et également l'État en tant qu'État”4. Passez muscade ! Engels insiste d'ailleurs : “Le premier acte dans lequel l'État apparaît réellement comme représentant de toute la société – la prise de possession des moyens de production au nom de la société – est en même temps son dernier acte propre en tant qu'État”5. Mais c'est pour enchaîner aussitôt sur des considérations un peu moins irréalistes où la durée est enfin prise en compte : "L'intervention d'un pouvoir d'État dans les rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l'autre. Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la direction des opérations de production. L'État n'est pas aboli, il s'éteint ”5.

L'Anti-Dühring est un texte qui se veut propagandiste et vulgarisateur. Les Gloses marginales sur le programme de Gotha, communiquées un an plus tôt, par Marx, aux dirigeants du parti allemand, sont d'une exigence théorique plus grande. Elles donnent, de la durée des transformations révolutionnaires, une image moins sommaire. De ce texte ressort nettement l'idée que la révolution socialiste et l'étatisation des moyens de production ne suffisent pas à élirmner ipso facto la différenciation objective des classes et, donc, le besoin d'État. Marx en tire les conséquences : “Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle- ci. A quoi correspond une période de transition politique où l'État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat”6. Ici, on le voit, le piège hégélien fonctionne d'autre manière. Ce n'est plus le succès révolutionnaire qui est paré des vertus de l'Aufhebung (ou : "dépassement") puisque ce succès, loin de garantir un miraculeux dépérissement des classes et de l'État, ne fait qu'ouvrir la voie au “long et douloureux enfantement”7 de la société communiste. Mais un autre miracle se produit : l'État de la période de transition ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. Que la conquête du pouvoir d'État par la classe ouvrière (et ses alliés) puisse conduire à la dictature – plus ou moins révolutionnaire – d'une autre classe retranchée dans un État nullement décidé à dépérir est une éventuatité impensable pour Marx.

Et tout aussi impensable pour Lénine, même quand la “bureaucratie” triomphe sous ses yeux à la fin de sa vie. Ses textes de 1921-1923 révèlent une angoisse qui porte sur les chances de succès et les conditions de la très difficile transition vers une société communiste, mais jamais ne l'effleure le soupçon que la dictature exercée pour le prolétariat pourrait se cristalliser durablement en dictature sur le prolétariat d'une nouvelle classe dominante et exploiteuse... [

La suite du texte original examine les dires de Lénine, notamment dans l'Etat et la Révolution, avant d'en venir à Gramsci.]

Gramsci est en prison, mais il connaît bien la situation de l'URSS où Staline règne déjà. Si bien qu'il est l'un des premiers à réfléchir au dépérissement de l'Etat à la lumière de cette expérience nouvelle. Il conçoit ce dépérissement comme "l'absorption de la société politique dans la société civile"8. La société sans classes et sans Etat ne peut être qu'une "société réglée" ou, si l'on veut, une société autorégulée et non plus une société régulée comme de l'extérieur par un Etat qui la domine. "La disparition de la société politique" - c'est-à-dire de l'Etat -et "l'avènement de la société réglée” ne seront ni un miracle soudain, ni un processus décomposable a priori en phases bien contrastées. Gramsci ne récuse pas expressément les deux phases annoncées par Marx et Lénine, mais, tout en connaissant fort bien leurs textes, il se garde de les gloser derechef. Le mouvement vers la “société réglée” apparaît, chez lui, comme une transformation complète et complexe de la société tout entière. Transformation de sa base économique, certes, mais aussi transformation de sa structure idéologique par la maturation d'une nouvelle hégémonie dont le prochain tome rendra compte; et, donc, transformation de la structure politique, par renforcement politique des masses "autogouvernées”, par déploiement multiforme de la société civile (SC) et par résorption corrélative d'un État qui deviendra “veilleur de nuit” – c'est-à-dire gardien de la nouvelle structure sociale évolutive – jusqu'à perdre sa raison d'être.

Le vrai problème n'est pas d'élaborer une représentation ultra-fidèle de la pensée des uns ou des autres, mais bien de répondre, d'une façon qui soit théoriquement pertinente, à des questions qu'aucun socialiste ne peut éluder. La perspective du socialisme comporte-t-elle nécessairement un dépérissement – puis une disparition – de l'État et, dans l'affirrnative, comment s'y prendre pour ne pas s'engager dans l'autre perspective, désormais avérée par l'histoire, qui est celle du “ socialisme ” étatique ? Ou bien, à l'inverse, le dépérissement de l'État est-il une utopie, une vue de l'esprit, une impossibilité ou une régression et, dans ce cas, comment concevoir, en eux-mêmes et dans leurs rapports réciproques, un État qui serait durablement associé à un socialisme-sans-guillemets ?

[La suite du texte original évoque divers bavardages russes, chinois, etc. et conclut en soulignant que :]

Les révolutions n'attendent aucune permission théorique pour éclater, si bien que le modèle étatique socialiste demeure menaçant..

 
65. Le dépérissement de l'État ne doit pas être conçu de façon quasi magique, comme le firent Marx, Engels et Lénine, inconsciemment piégés par les schémas d'une dialectique hégélienne qu'ils nourrissaient de représentations insuffisantes du réel social. L'étatisation généralisée des moyens de production ne convertit pas le prolétariat en classe dominante. Elle rompt seulement l'ancienne distribution de la propriété et du pouvoir en provoquant une confusion de la propriété et du pouvoir, alors que le dépérissement de l'État, c'est très exactement la dilution du pouvoir et de la propriété dans toute la société, la dé-spécialisation des organes sociaux de la propriété et du pouvoir. Une telle transformation, couronnée par la constitution d'une classe unique de propriétaires-travailleurs, concourant tous à l'exercice non permanent des autres fonctions sociales suppose l'expulsion des anciennes classes exploiteuses et dominantes, de leurs positions de propriété et de pouvoir, mais elle suppose également que, du même mouvement, soient empêchés l'affermissement de nouvelles positions de pouvoir et de propriété et la cristallisation d'une ou plusieurs nouvelles classes dominantes et exploiteuses.

Vaste entreprise, assurément, et qui paraîtrait d'une folle utopie, si l'on se risquait à imaginer le tableau d'une société désétatisée. Il faut prendre le problème à l'endroit, en partant des sociétés aujourd'hui connues : comment y faire dépérir l'État ? en d'autres termes, comment concevoir la transition socialiste par laquelle une société pourrait se dispenser méthodiquement de l'Etat – et des classes dont il est “le résumé officiel” – sans rien perdre des bienfaits qui sont le sous-produit du pouvoir étatique ?

(1). Le dépérissement de l'État sera un processus de très longue durée. Il occupera plusieurs générations, sans doute pendant des siècles. Au cours de ce processus multi-séculaire, plusieurs nouveaux types d'État auront à se succéder, à mesure que les progrès dans la résorption des classes et de l'État conduiront – non sans tâtonnements ni crises – à modifier la domination établie. Si l'on veut bien résumer par l'expression ETATS PLUS la série des États 1 à 14 nés de l'étatisation sociale – série que de nouvelles formes allongeront sans doute – on peut désigner comme ETATS MOINS la série des futures formes d'État-en-voie-de-dépérissement. Imaginer cette dernière série n'aurait aucun sens, mais il est licite de réfléchir à ce que devrait être le premier d'entre eux : la République “soviétique” (ou État 14) offre une base expérimentale pour cette réflexion critique.

Toute la difficulté de l'entreprise, illustrée par le dérapage “soviétique”, tient précisément à ceci : faute d'être l'un des leviers de son propre dépérissement, l'État devient nécessairement la citadelle d'une nouvelle classe régnante que l'étatisation des moyens de production rend exploiteuse et qui s'allie plus ou moins à la nouvelle classe des tenants, pour former avec elle un nouveau bloc de classes dominantes. Comment faire d'un État moins le garant de son propre dépérissement ? Les propositions suivantes détailleront ma réponse. Elles découlent d'un principe central. Tout État exprime une domination de classe(s) et l'État moins ne peut échapper à cette loi de la nature sociale. D'où sa formule essentielle : ce doit être l'État assurant la domination politique des classes exploitées sur les classes encore exploiteuses.

Dès lors, la question devient : comment rompre la liaison historique jamais démentie, entre la domination et l'exploitation ? comment faire des classes exploitées, les classes réellement dominantes ? Nous savons que, bien au-delà de l'Etat 14 “soviétique”, la domination par une classe ou par une alliance de classes a toujours requis, jusqu'ici, une double médiation : celle d'organisations expressives desdites classes et celle des régnants et (en position subordonnée) des tenants. D'où la novation à accomplir : il faut à la fois affaiblir cette double médiation et la déborder. Comment ? en multipliant les centres de pouvoir; en élargissant leurs degrés d'autonomie relative; en multipliant aussi les associations politiques, syndicales et autres; en dé-spécialisant autant que possible les tenants et, surtout, les régnants. Toutes orientations qui tendent à expliciter et à étaler la domination des classes exploitées et à la protéger de toute capture automatique par ses médiateurs.

(2). L'État moins, surtout dans ses toutes premières formes, n'implique pas une débilitation systématique de toutes les fonctions étatiques et de tous les appareils d'Etat (AE). L'État moins suppose, très logiquernent, certains renforcements partiels de l'État, destinés à conforter la nouvelle domination.

[Le Monde au 21è siècle montre comment il convient de renforcer la capacité dissuasive de l'État, pour inhiber ou vaincre les réactions internationales hostiles à la nouvelle domination.]

Hormis les affaires internationales, les principaux renforcements requis par l'État moins concerneront les terrains sophistiqués de la lutte des classes. En effet, il est des terrains où les masses sont en tant que telles impuissantes comme une armée en campagne : elles ont une capacité de pression et de destruction, mais leur capacité de contrôle et d'animation est faible ou nulle, qu'il s'agisse d'opérations financières ou de confrontations idéologiques, de stratégie militaire ou de novations pédagogiques, etc. Le renforcement partiel de l'État moins devra donc prendre en la matière une forme indirecte, en assurant par des moyens d'État (financiers et juridiques) la naissance et le développement d'éléments nouveaux de l'appareil idéologique (AI) directement utilisables par les classes exploitées : presse, radio, télévision, cinéma, mais aussi universités politiques et syndicales, etc.

(3). L'État moins ne doit pas devenir propriétaire des moyens de production et d'échange à exproprier, sauf dans l'étroite mesure où son environnement international rend provisoirement indispensable l'extension de ses propriétés souveraines (appareil bancaire, atome, espace, etc.). Tout au plus convient-il d'en faire, pour un temps, un copropriétaire minoritaire, aux côtés d'autres collectifs sociaux de caractère étatique régional et surtout de travailleurs associés (ou P 5).

Par contre, l'État moins devra conserver la capacité de créer de nouvelles entreprises et d'en garder la pleine propriété pour une période initiale de rodage. De telles créations pourront répondre à des fins diverses : nouvelles opportunités internationales; carences des innovations industrielles, cmrnerciales ou de service, de la part des entreprises socialisées en copropriété; incitations économiques au développement des formes coopératives dans les secteurs paysans, artisanaux et boutiquiers où la petite production marchande aura survécu, etc.

Le schéma qui vient d'être esquissé a un défaut majeur : il ne dit rien de la coordination des entreprises entre elles et avec les autres activités sociales qui conditionnent le plus directement la production : formation et recherche. Or cette maturation de la propriété A 5 et, à travers elle, le plein essor de la valeur de développement (VD) est indispensable au succès de la transition socialiste.

Quand on débarrasse le plan central de toutes ses caractéristiques secondaires, il apparaît comme le régulateur de l'exploitation et le répartiteur du surplus, qualités qu'il ne perdra qu'au moment où il réglera la production et l'emploi du produit socia1 d'une société sans classes, si d'autres procédures ne l'ont pas relayé dans l'intervalle. Pour maîtriser les risques immenses que la planification centrale représente - bien qu'elle soit indispensable - il n'est d'autre solution que de désétatiser le plan, c'est-à-dire, dans une première période, de le soumettre, en dernière instance, aux arbitrages d'un Parlement, peut-être distinct du Parlement général, mais en tout cas enrichi par une nette sur-représentation des producteurs eux-mêmes.

(4). L'autonomie du plan ne doit pas être conçue comme une singularité, mais comme un exemple. L'État moins sera un État qui perd des compétences. Les exemples qui vont suivre ne sont pas limitatifs et je ne préjugerai pas de l'ordre dans lequel ils devraient être mis en oeuvre.La transformation du système scolaire en on appareil (ou un faisceau, un réseau d'appareils) soumis à des pouvoirs ad hoc; la conversion de la radio et de la télévision en une ou plusieurs entités autonomes; la transformation de la magistrature en un corps peut être électif en tout ou partie, mais en tout cas soumis dans tous ses niveaux fonctionnels à une autorité élue, minoritairement en son sein et majoritairement par le peuple des justiciables; la transforrnation des institutions porteuses de l'articulation “welfariste” en un système lui aussi soumis à des autorités locales et nationales, issues d'élections spéciales; voilà quatre exemples de dépérissement de l'État par transfert des compétences dont l'histoire l'a chargé.

Au reste, il serait très dangereux de concevoir cette autonomisation délibérée des pouvoirs actuellement confondus dans l'Etat sous la seule forme d'une décentralisation géographique : une dispersion sectorielle et de multiples expérimentations transfrontières sont des plus souhaitables. Enfin, il est à peine besoin d'indiquer que l'Etat moins implique une prodigieuse prolifération de l'activité associative. La domination des classes exploitées requiert non seulement la multiplication de leurs associations propres et la conversion progressive en associations générales, d'activités aujourd'hui étatiques, mais aussi la liberté d'association pour les classes encore exploiteuses, sauf restrictions temporaires et partielles. Cette position correspond à l'intérêt profond et durable des classes exploitées elles-mêmes, parce que la transition au socialisme sera une longue période de luttes de classes et que les classes exploitées ont tout à gagner à ce que leurs antagonistes et leurs alliés plus ou moins stables soient en mesure de s'exprimer directement, dans le champ politique et idéologique, dès lors qu'elles-mêmes seront, de par leur domination politique, en position d'en faire autant; mais aussi parce que la floraison des associations est la seule garantie durable contre le risque du parti unique s'érigeant en position dominante à travers les diverses institutions issues de l'État moins.

(5). Selon les propositions précédentes, l'État moins fragmente l'ancien pouvoir d'État unifié, mais il devra se caractériser également par une dé-spécialisation des classes régnante, tenante et “permanente”

[Cette dernière classe - étudiée au tome 4 dans un passage qui n'a pu trouver place dans la présente édition - existe à l'état embryonnaire dans les partis, syndicats et autres associations riches de "permanents" et s'épanouit dans beaucoup de SC sous contrainte dictatoriale ou communiste]

Les hommes appelés à exprimer la domination politique des classes exploitées à la tête de l'État moins et de ses démembrements géographiques ou fonctionnels doivent être mis dans l'impossibilité de constituer une classe pérenne. Ceci suppose un non-cumul des mandats électifs, férocement appliqué; mais aussi une limitation de la durée totale pendant laquelle un même individu peut détenir un mandat quelconque; et, enfin, la désignation par une assemblée élue et pour un temps limité de cette partie des régnants qui, hors le gouvernernent et les assemblées, dirigent les divers appareils d'Etat dûment fragmentés.

La dé-spécialisation des tenants et de la classe d'encadrement administratif est nécessaire, elle aussi, mais elle peut être opérée de façon plus progressive, afin d'étaler la suppression des fonctionnaires de métier en étapes compatibles avec les rapports de force entre les classes (y compris sous l'angle des disponibilités techniques et de l'évolution des idées). Toutefois, en certaines branches précises de l'appareil d'Etat (AE), cette dé-spécialisation devra être engagée rapidement. Tel est notamment le cas de l'AE rnilitaire et policier, hormis les éléments stratégiques liés à l'état du système mondial.

(6). En admettant que, dans leurs principes, les propositions précédentes puissent produire des résultats de meilleure qualité socialiste que la FE étatique socialiste associée à une République "soviétique" (FE 18 et Etat 14), il reste à se demander si ces propositions sont cohérentes. Le fait est que la fragmentation géographique et sectorielle de l'État moins, la dualité des Parlements – planificateur et général – et quelques autres traits sont de nature à multiplier les conflits de pouvoirs. Mais rien n'interdit de parfaire l'agencement institutionnel de façon à rendre ces conflits norrnalement maîtrisables. Je dis normalement, parce que, dans l'État moins comme dans tout État assis sur une société divisée en classes, les luttes de classes peuvent toujours s'envenimer au point de rompre toutes les digues institutionnelles, juridictionnelles et constitutionnelles, de déborder toutes les capacités de violence légitime et de disloquer le vouloir-vivre-ensemble dont l'idéologie dominante est gardienne. Toute société divisée en classes est exposée à des révoltes, des révolutions et des contre-révolutions : l'État moins ne peut faire exception. Les propositions précédentes mettent surtout l'accent sur l'explicitation du potentiel de luttes de classes et sur les coupe-circuits qui pourront protéger la domination des classes exploitées. Il reste à préciser comment l'énergie déployée par les classes en lutte peut être canalisée en réformes progressives, plutôt que dilapidée en révoltes et en coups d'État.

[La suite du texte original détaille les contrôles juridictionnels et budgétaires ainsi que les nouveaux contre-pouvoirs dont le fonctionnement pourra convertir le potentiel de luttes de classes en confrontations réglées et souvent arbitrables.]

(7). Au demeurant, il ne faut pas rêver : je détaille quelque peu mes propositions pour rendre tangible la possibilité d'un État moins, mais je ne puis ignorer que l'histoire future, comme l'histoire passée, sera pleine d'essais et d'erreurs. L'État moins s'expérimentera de diverses manières et, de crises en succès, il progressera peu à peu sur la voie de son propre dépérissement.

La réalisation d'une forme d'État moins comme celle qui vient d'être esquissée peut, à elle seule, requérir plusieurs décennies, en partant des conditions relativement favorables qu'offrent, aujourd'hui, 1es sociétés capitalistes les plus développées, c'est-à-dire en supposant que la révolution socialiste pourra s'y effectuer, d'une manière ou de l'autre, sans ravager leurs acquis techniques et culturels. Et, de cet Etat moins au non-État, que de chemin encore !

 


Notes

1 - Hegel, La Raison dans l'Histoire, UGE 10-18, 1965, p. 135

2 - Karl Marx et Friedrich Rngels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Ed. sociales, 1950, p.33

3 - Karl Marx, Misère de la Philosophie, Ed. sociales, 1947, p. 135

4 - Friedrich Engels, Anti-Dühring, Ed. sociales, 1950, p. 319

5 - ibid, p. 320

6 - Karl Marx et Friedrich Rngels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Ed. sociales, 1950, p.34

7 - ibid, p.25

8 - Antonio Gramsci, Cahiers de prison, vol. II, p. 299


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