LA SOCIETE

TOME 5

(suite)

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LES ETATS  

 

 

LES FORMES DE REGIME

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CHAPITRE 6
 
LES FORMES DE REGIME
 

 

 

48. Si l'on prête attention au détail de l'activité politique quotidienne, deux nouveaux concepts sont nécessaires : celui de la scène politique pour synthétiser ce que, dans une société donnée, l'activité politique donne à voir d'elle-même; celui de forme de régime, pour systématiser l'ensemble des particularités structurelles dont l'histoire revêt la formation politique (FP) d'une société donnée. La scène politique désigne tout le jeu apparent du pouvoir dans la société. Cette scène n'est pas le théatre de l'histoire, car le mouvement global des luttes de classes se joue dans la société tout entière, sur la scène politique et dans toutes les profondeurs de la société.

[La suite du texte original illustre ces réflexions d'exemples qui montrent que la scène politique fonctionne de façon très différente d'un régime à l'autre.]

 49 Une forme de régime ? Un régime ? Qu'est-ce à dire ? Le mot, qui est cousin de royaume, désigne très généralement l'organisation politique d'un pays ou la façon dont il est administré, mais ne dit pas plus précisément si un régime se confond avec un Etat ou avec quelque autre structure politique déjà reconnue. Chaque société fait fonctionner ses institutions politiques d'une certaine manière, selon un certain régime. La constitution – s'il en existe une – tend à régler ce régime, à le guider par des prescriptions normatives. Cependant la plus riche des constitutions ne fixe jamais qu'une partie du régime politique. Elle s'intéresse plus au pouvoir d'État qu'au fonctionnement des appareils d'Etat (AE), elle prête plus d'attention à l'Etat qu'à la société civile (SC) , alors que tous ces éléments sont impliqués dans le régime politique en vigueur. Avec ou sans constitution, chaque pays a sa forme de régirne qui le singularise. Deux pays peuvent relever du même type d'État et du même type de SC, mais présenter néanmoins des régimes politiques différents. En 1981, la France, la Grande-Bretagne et 1es Etats-Unis sont tous trois des Républiques bourgeoises II assortis de SC à orientation libérale, mais que de variations d'un régime à l'autre !

Un type d'État définit par ses traits essentiels l'organisation politique d'une société : il dit les classes en présence, le rapport des forces entre elles, la domination politique qui en résulte, l'orientation générale du pouvoir que l'Etat exerce sur cette base et la série approximative des appareils que ce pouvoir requiert. Il ne dit pas le détail de l'agencement étatique, les particularités dont l'histoire nationale l'a empreint, les expériences et les novations qui s'y dessinent, les accidents hasardeux qui l'affectent, etc. Mutatis mutandis, la même analyse vaut également pour la SC et, par conséquent, pour l'articulation Etat / SC. Ainsi chaque type de formation politique se manifeste nécessairement sous des formes de régime très variées.

[La suite du texte original esquisse les règles méthodologiques qu'une enquête sur les formes de régime doit respecter pour être féconde d'un point de vue macrosociologique.]

 50. Pour qualifier les formes de régime en les comparant les unes aux autres, on ne peut pas procéder tome_5c.html par inventaire comme pour les Appareils, ni par enveloppement, comme pour la SC, car toute la structure sociale est finalement impliquée dans leur dessin : par le pouvoir d'Etat elles touchent à toutes les classes sociales et dépendent de l'ensemble de leurs rapports; par l'Appareil d'Etat (AE) et la SC elles touchent à toutes les organisations sociales. La forme de régime est le climat politique d'une société donnée, le paysage que cornposent, dans leur fonctionnement même, tous les éléments de l'organisation sociale. Un paysage n'a pas de structure – même si 1e tableau bien composé qui le représente en a une : celle de la composition artistique, précisément. Mon hypothèse de travail est que chaque forme de régime peut être correctement identifiée par quelques traits principaux. Ces traits n'ont pas la belle simplicité des repères anthropométriques comme la taille, les empreintes digitales ou les photographies rétiniennes, mais ils sont néanmoins dépourvus d'équivoque pour qui sait analyser la structure sociale.

Premier trait : quelle est la formation politique (FP) en vigueur ? Il convient, en effet, d'identifier un régime politique en partant non pas du spectacle austère ou chatoyant offert par la scène politique, mais bien des structures politiques essentielles. Au coeur de tout régime politique, il y a un État d'un certain type, associé à une SC de forme définie, le tout composant une FP bien déterminée.

[La suite du texte original examine les rapports historiques variables entre, d'une part, les transformations du régime, et, d'autre part, les mutations fondamentales du type de FP, pour conclure que :]

La liaison entre une forme de régime et une FP donnée peut subir des bavures dans la continuité historique, alors qu'à l'inverse les discontinuités historiques (révolutionnaires ou non) s'accompagnent d'une liaison beaucoup plus nette entre la forme de régime et le type de FP.

Au reste, les survivances nées de transitions douces ne sont pas les seules bavures à déceler. Il faut aussi prêter attention à des contagions plus superficielles, à des importations de méthodes, d'institutions ou de procédures, en provenance des États les plus riches, les plus puissants ou les plus novateurs. Ainsi de l'ancienne Russie : “La longue fréquentation des cours mongoles a habitué les Russes au savant protocole et aux coutumes compliquées que les Mongols avaient empruntés aux Chinois. Bien mieux, la Moscovie des 16è et 17è siècles avait adopté ce même cérémonial et les mêmes coutumes protocolaires ”1. De telles exportations formelles sont le fait de tous les États qui dominent ou perturbent durablement un système mondial donné et, le cas échéant, elles peuvent engendrer, dans le pays d'adoption, des traditions locales qui résistent plus ou moins aux aléas de l'histoire. Quelque chose de la Chine impériale, quelque chose aussi de Byzance survit sans doute encore dans l'URSS actuelle. Mais il serait naïf de prendre ces importations et ces traditions pour des caractéristiques premières du régime politique. La France révolutionnaire a exporté son Code civil et ses Constitutions en de nombreux pays, sans que la nature des États locaux – et donc l'ossature des régimes politiques – ait été modifiée ipso facto, même si la diffusion du Code peut avoir eu des effets plus profonds que n'en avait eu la vulgarisation des Lumières auprès des “despotes éclairés” du siècle précédent.

Derrière les survivances, les transitions et les importations, l'axe de tout régime politique est à chercher dans la FP qui le spécifie, parce que tout régime est essentiellement la traduction d'une domination en un règne – et, réciproquement, l'ajustement d'un règne à une domination. C'est, en somme, la forme empirique du règne des régnants.

Second trait : souplesse et formalisation du régime politique. Les FP ont toutes une certaine élasticité. Celle-ci dépend du type d'État, c'est-à-dire de la variété des alliances (et des appuis) de classes qui peuvent s'établir, dans les limites propres à une domination donnée. Elle dépend également du type de SC : il est évident, en effet, qu'une SC à orientation libérale permettra d'exprimer par des combinaisons politiques très variées les diverses alliances de classes compatibles avec le type d'État en vigueur, alors qu'une SC soumise à une contrainte dictatoriale réduira considérablement la gamme des possibilités ouvertes. En dernière analyse, l'élasticité de la FP est fonction des rapports entre la propriété et le pouvoir.

L'élasticité du régime politique a d'ailleurs des conséquences qui débordent de la FP. Tout État en retard sur l'évolution de la structure économique (de la FE) est un État servi par un régime vieilli, par une classe régnante crispée sur ses positions et dont la politique d'arrière-garde freine l'élan de la nouvelle FE. L'Europe du premier 19è siècle est riche d'exemples à cet égard, de Berlin à Vienne notamment, et la révolution de 1848 ne suffit pas à y mettre bon ordre. Inversement, tout État en avance sur l'évolution de la FE est servi soit par un régime politique suffisamment souple pour répercuter en les amplifiant les mutations structurelles en cours dans l'économie, soit par un régime politique issu d'une crise révolutionnaire et anticipant avec plus ou moins de bonheur sur des transformations à venir.

En règle générale, les régimes politiques les plus souples sont aussi les mieux formalisés. J'emploie à dessein le terme de formalisation plutôt que des expressions plus précises - comme le droit, la constitution, etc. - car ces dernières ont une portée trop limitée. Un régime politique réglé par une constitution sera formalisé si cette constitution est effectivement appliquée; il sera d'autant mieux formalisé que les prescriptions constitutionnelles seront plus précises. Un régime qui explicite ses décisions en normes juridiques est d'autant mieux formalisé que la transformation de ces normes est soumise à des procédures rigoureuses, que le contrôle de leur respect est réservé à un appareil judiciaire suffisamment autonome et que les actes des tenants et des régnants relèvent, eux aussi, d'un contrôle juridictionnel effectif. Ainsi, ce qui compte, ce n'est pas l'existence d'une constitution et d'un droit, mais leur extension et leur respect. Dans la formalisation, ce qui importe, c'est ce qui la garantit. Chaque formation politique (FP) définit en quelque sorte une façon d'empêcher l'Etat d'exercer le monopole du pouvoir (et de l'organisation) dans la société. La question qui est ici en discussion s'inscrit dans cette limite : comment la dose de pouvoir étatique qui résulte de la FP en vigueur est-elle exercée ? Au gré des régnants, voire des tenants ? Ou selon des formes traditionnelles ou juridiques, explicites ou implicites, qui en fragmentent et en règlent l'usage ?

Troisième trait : des critères spécifiques selon les FP. Les analyses précédentes fournissent deux séries de repères valables pour toutes les FP et donc pour tous les régimes. Pour affiner davantage les comparaisons, d'autres critères sont requis, mais ce sont des critères seconds, valables seulement pour une ou plusieurs FP, non pour toutes. Ainsi, par exemple, le degré de centralisation du pouvoir d'Etat est important à noter, mais il n'a de sens que pour les Etats équipés d'un AE bureaucratique déjà assez développé ou d'un AE de classe supérieure; donc pour une partie des FP. Toutes choses égales par ailleurs, l'Etat est d'autant moins Etat qu'il est plus décentralisé.

Un autre exemple est celui du système des partis. Laissons de côté les FP dotées d'une SC où les partis n'existent pas encore (SC 1 à 3) et celles où ils n'existent plus sauf comme parti unique (SC 6 ou 7). Ailleurs - c'est-à-dire dans les formations politiques dotées d'une SC 4 ou 5 - les régimes bipartistes et les régimes multipartistes ont des propriétés très différentes, pour ce qui est de l'organisation des classes sociales et de l'expression de leurs luttes.

Les nouveaux critères pris pour exemple sont de portée limitée. Ils intéressent certaines FP bien définies. Mais ils indiquent la voie à suivre pour affiner la comparaison des régimes politiques. Cas par cas, c'est-à-dire FP par FP, il importe de repérer les différences pertinentes. Réciproquement, il importe d'éviter la généralisation abusive de critères seconds.

En définitive, la comparaison des formes de régime requiert un repérage multidimensionnel. Quelques dimensions sont communes à toutes les FP et, donc, à tous les régimes, mais la plupart d'entre elles ne valent que pour quelques FP seulement, voire pour une seule.

 
51.[Dans l'édition originale, un chapitre entier est consacré à l'examen des principales formes de régime observables dans les sociétés contemporaines. Faute de place, la présente édition ne retiendra pas les régimes suivants : monarchie constitutionnelle, bismarckisme, bonapartisme, front populaire, présidentialisme, dictature militaire, populisme, ce qui conduira à supprimer les numéros 52 / 55 / 56 / 57/ et 58.]
 
53. La démocratie parlementaire est la forme de régime la mieux adaptée à la domination libérale bourgeoise. Cette adaptation tient à ses trois caractéristiques. En laissant s'établir les partis les plus divers et en universalisant plus ou moins vite le suffrage, elle assure un meilleur consentement des dominés à la domination établie. En développant au maximum l'articulation parlementaire, elle sépare le monde hasardeux du marché, du monde rationalisable des affaires publiques, en quoi elle est essentiellement libérale. Enfin, en ouvrant largement le jeu des combinaisons parlementaires et ministérielles, elle favorise la circulation des régnants : ses crises ministérielles et ses changements de majorité stabilisent la domination établie, même s'ils vulnérabilisent les régnants. Bref, la démocratie parlementaire est d'une souplesse bien adaptée aux besoins d'une République bourgeoise I associée à une SC d'orientation libérale (et non plus à une SC 4 assez étroitement contenue, comme il était d'usage dans les régimes bismarckien ou bonapartiste). Encore faut-il éviter de prêter à ce régime des qualités universelles. Il connaît maintes variantes, selon le degré de centralisation de l'AE, selon l'agencement du pouvoir d'État (rôles et prérogatives respectives de l'exécutif et du législatif), selon le degré de libéralisation de la SC 5, selon le nombre et le poids relatif des partis politiques, etc. Parfois aussi, des traits secondaires peuvent, localement, le marquer profondément. Ainsi de la France radicale du dernier 19è siècle qui se colore d'une laïcité militante. Ou, à l'inverse, de l'Israël contemporain où la "loi" religieuse imprègne la vie publique. Mais, tant qu'il n'affadit pas trop gravement ses caractéristiques essentielles, ce régime mérite les éloges répétés que lui décerne Engels – il est “la forme d'État la plus élevée, la république démocratique, qui devient de plus en plus une nécessité inéluctable dans nos conditions sociales modernes, et qui est la forme d'État sous laquelle peut seule être livrée jusqu'au bout, l'ultime bataille décisive entre prolétariat et bourgeoisie”2 et 3 - éloges auxquels Lénine souscrit sans réserve4.

Les démocraties parlementaires deviennent peu à peu, au 19è et au 20è siècle, la forme de régime la plus répandue dans des Républiques bourgeoises I qui, elles-mêmes, se multiplient. Cette contagion s'opère parfois dans le carcan d'un autre régime : ainsi de l'Allemagne post-bismarckienne qui s'aligne à demi sur ce modèle, mais ne le rejoint pleinement qu'après la révolution de 1918. La fin de la Première Guerre mondiale marque, à cet égard, une étape importante : la démocratie parlementaire devient – sous des formes d'une inégale pureté – la forme de régime la plus répandue en Europe. Mais cette guerre marque aussi, avec la révolution d'Octobre 1917, le début d'une crise politique internationale que la crise économique des années 1930 envenimera. Crise internationale, c'est-à-dire commune, sinon simultanée. Crise dont les structures économiques sortent souvent bouleversées (les FE 12 étant souvent transformées en FE 13) et qui aboutit généralement, sinon instantanément, au remplacement du type d'État par un État 11). En revanche, l'issue de la crise n'est nullernent commune, quant à la forme des régimes politiques.

Certains régimes démocratiques survivent en s'adaptant. Ce sont généralement les mieux formalisés et les plus décentralisés; ceux aussi où le mouvement ouvrier est fortement organisé et déjà mêlé à la sélection des régnants; ceux, encore, où l'impérialisme conforte la démocratie de ses surplus; ceux, enfin, où la tradition historique nationale garantit la souplesse du régime. Toutes caractéristiques qui se mêlent, à doses variables, dans le cas de l'Angleterre, des États-Unis, des Pays-Bas, des pays scandinaves (hormis la Finlande), etc..

 

54. Le "moment de la force" devient décisif, en revanche, pour les Républiques bourgeoises où, comrne dans l'Italie des années 1920, il s'établit un équilibre instable entre les forces sociales en lutte. Gramsci analyse cette situation où le prolétariat était trop fort pour subir plus longtemps de manière passive l'oppression capitaliste, alors que ses forces organisées étaient incertaines, hésitantes. Il a manqué à l'Italie de cette époque un parti révolutionnaire bien organisé, décidé à lutter. Le fascisme n'est pas un néo-bonapartisme, il fait novation. Le temps n'est plus où il s'agissait de contenir une SC dont l'orientation libérale s'affirmait à peine; il s'agit, au contraire, de supprimer ou de museler une SC déjà richement développée et notamment de briser ou d'assujettir ses partis et ses syndicats. Un nouveau parti de masse, centré sur les “classes moyennes”, mordant sur la classe ouvrière et bientôt greffé sur l'AE accomplit cette tâche, puis la parfait en déployant tout un appareil néo-corporatif qui permet de gérer tant bien que mal les intérêts des classes dont l'appui est nécessaire au nouveau régime : paysans et "classes moyennes” urbaines. Le fascisme italien donne son nom à la nouvelle forme de régime qu'il inaugure. Dans l'Europe en crise des années 1930, son exemple sert de contre-type au modèle communiste. L'Allemagne, l'Espagne et divers autres pays adoptent à leur tour un tel régime, tout en le particularisant au gré de leurs spécificités. Tous les régimes fascistes naissent à l'occasion d'une crise violente et s'imposent par une violence redoublée. Leur premier soin est d'écraser les forces politiques adverses et, ce faisant, de désorganiser les classes dominées et exploitées. En cela, ils se révèlent excellents protecteurs de la domination établie, dont ils modifient néanmoins le sens : de libérale, la domination bourgeoise devient interventionniste. Elle le devient, parce que les régimes fascistes, comme leurs rivaux démocratiques-parlementaires, doivent répondre à une crise économique d'ampleur inégalée, mais aussi, parce que ces régimes ont à garantir leur assise. Dans la forme, il s'agit d'établir leur efficacité, par opposition aux palabres parlementaires. Quant au fond, il s'agit de pacifier les masses désorganisées.

L'accumulation du capital, délivrée de l'agitation ouvrière et stimulée par les dépenses publiques, s'en trouve confortée, cependant que le régime crée une nouvelle filière de sélection des régnants par un parti de masse, et impose à toute la société, y compris à la bourgeoisie elle-même, un contrôle généralisé et une répression massive.

Les régimes fascistes se distinguent par une réorganisation de l'AE et du pouvoir d'État : élimination du législatif, tutelle du leader à vie sur le gouvernernent, réagencement du rôle des éléments de l'AE au gré des besoins (= déformalisation). Ils se distinguent aussi par leur style d'action idéologique et par l'intensité de la répression politique qu'ils exercent. Non sans variantes, leurs idéologies font massivement appel à la dénonciation de boucs émissaires : les communistes, les Juifs, les étrangers et les intellectuels sont leurs cibles préférées. La police, la peine de mort et le camp de concentration figurent parmi les moyens ordinaires de leur politique courante. Mais l'exaltation positive de la famille, de la jeunesse, de la race, de la nation, des tâches pionnières, des compétitions sportives, des vertus viriles, etc. jouent souvent aussi un grand rôle dans leurs actions d'endoctrinement et d'encadrement de la jeunesse et d'une fraction non négligeable de la population adulte. Le fascisme rompt ainsi avec le libéralisme économique, politique et idéologique, auquel les bourgeoisies dominantes s'étaient accoutumées. Par des méthodes sauvages, il initie les classes capitalistes à un nouveau type de domination dont l'interventionnisme est le mot clé.

Les régimes fascistes d'Italie et d'Allemagne ont été imités en maints autres pays, avant d'être étendus à l'Europe continentale tout entière par la Seconde Guerre mondiale. Il faut toutefois se garder d'assimiler au fascisme tous les régimes ultra-répressifs. Les dictatures militaires établies dès les années 1920 dans divers États aristocratiques bourgeois (État 9) de l'Est européen – Pologne, Finlande, Hongrie, etc. – se sont ornés de quelques emprunts au fascisme, mais n'ont pas – sauf en Roumanie – recouru, comme lui, au parti de masse et, donc, au quadrillage systématique de toute la population. L'Espagne franquiste, jusqu'à la fin des années 1940, a été une variante authentique du fascisme, mais dans les décennies suivantes, à mesure que son industrialisation capitaliste prenait tournure, elle s'est adaptée au nouveau système mondial en vigueur, en atténuant ses traits fascistes, en se réduisant à n'être qu'une dictature militaire. Le Portugal de Salazar et de Caetano a suivi une évolution comparable. De même, beaucoup des États militaires nationalitaires d'Amérique latine ont été rangés trop rapidement parmi les fascismes. La triste gloire du fascisme en a fait un qualificatif vague, appliqué à maintes dictatures militaires ou populistes de bien moindre envergure. Ni le Brésil, ni même l'Argentine n'ont, à aucun moment de leur histoire, subi de véritable régime fasciste. Le Chili de Pinochet, non plus, bien qu'au cours de ses premières années, il ait été la plus fascisante des dictatures militaires : mais il n'a jamais pris le risque du parti de masse, n'a jamais domestiqué complètement sa SC,ni produit aucune idéologie mobilisatrice.

Bref, le fascisme proprement dit est un produit spécifique des Républiques bourgeoises menacées de subversion. C'est un régime fondé sur une alliance anti-communiste des classes moyennes (urbaines et rurales) et de la classe capitaliste, alliance qui isole et désorganise la classe ouvrière, non sans en séduire des fractions; alliance qui s'organise sous la coupe de leaders de fortune, autour d'un parti unique et qui transpose formellement le schéma des Républiques “soviétiques” : monopole étatique du pouvoir dans la société (aux firmes et groupes capitalistes près), monopole partisan du pouvoir dans l'État, pouvoir éminent du leader dans le parti.

 
59.[N.B. Ce texte date de 1981]

Avant d'examiner les régimes politiques de l'URSS et des autres Républiques “soviétiques” (États 14), il convient de préciser derechef l'objet de la recherche. Un régime politique ne peut prendre forme et se laisser reconnaître comme tel, que s'il jouit d'une certaine durée et d'une certaine stabilité. Dès lors, l'Octobre polonais de 1956 ou le Printemps de Prague de 1968 ne peuvent être conçus comme des formes de régime. Ce sont des conjonctures où le régime établi entre en crise et révèle, de ce fait, certains de ses traits, naguère peu apparents. Des conjonctures, aussi, où s'amorce parfois la recherche tâtonnante d'une autre forme de régime, si bien que la restauration (ou “normalisation”) ultérieure du régime ancien est rarement une restauration à l'identique. Ce qui vaut pour les syncopes du régime politique vaut plus encore pour les périodes révolutionnaires où un État ancien est détruit pour faire place à l'État 14. Ainsi, l'URSS de la guerre civi1e ou la Chine des années 1950 sont, à proprement parler, des régimes sans forme. Leurs premières formes de régime se construisent en même temps que l'État s'affermit.

L'État 14 est, de tous les types d' État, celui qui gomme le plus les particularités historiques locales. Dans l'ordre politique, sa logique uniformisatrice n'est pas sans rappeler celle que la valeur d'échange fait régner dans l'ordre économique. Cependant, il faut résister à la mode récurrente qui réduit l'ensemble des régimes politiques, à examiner ici, à de simples variantes du stalinisme. Il y a, certes, des régimes staliniens, mais aussi d'autres régimes que je dirai centralistes.

Considérés en tant que formes de régime, les régimes staliniens sont inintelligibles pour qui voudrait les analyser selon ce qu'ils disent d'eux-mêmes. Ce ne sont pas des régimes politiques assurant une domination par la classe ouvrière, ni pour cette classe. Les régimes staliniens sont ceux sous lesquels une nouvelle classe exploiteuse, dominante et régnante se constitue dans l'Etat qu'elle bâtit et dans la FE que cet Etat édifie et possède.

L'URSS, exportatrice ultérieure d'un régime stalinien érigé en “voie scientifique de passage au socialisrne”, est naturellement le meilleur terrain où observer les caractéristiques de ce régime. Caractéristiques qui se laissent le mieux voir dans les années 1920 où elles se dessinent et dans la fin des années 1950 où les réformes khrouchtchéviennes les effacent, mais qu'il faut éviter de confondre avec certains traits invariants de l'État 14. Ainsi, le monopole du parti communiste (même s'il est masqué par la persistance fantomatique de partis “ alliés ”), l'inclusion de ce parti dans l'AE et sa soumission au contrôle d'un appareil central (d'un parti dans le parti) sont des caractéristiques de la domination bureaucratique partisane en toutes ses formes de régime.

Un parti quasi militarisé, une administration tenue sur le pied de guerre gèrent les luttes de classes comme on conduit une guerre. La discussion dans le parti devient indiscipline, puis trahison. Le stalinisme ignore cette évidence que Mao rappellera : les contradictions au sein du peuple à gouverner... Il ignore de même les contraintes objectives, les accidents, les difficultés intrinsèques de l'accumulation primitive et de l'industrialisation. D'où l'enchaînement des répressions massives et renouvelées qui peuplent les camps de concentration et font du MP 14 une pièce non négligeable de la FE et un trait consubstantiel du stalinisme.

La répression n'est pas moindre à l'égard des nations dominées. Les minorités nationales de l'URSS sont placées dans une situation des plus contradictoires : elles sont valorisées en tant que nations, mais aussi soumises à une tutelle sourcilleuse qui guette leurs moindres “déviations nationalistes”. Pour les “démocraties populaires” d'Europe orientale et de Corée du Nord où le régime stalinien est exporté après 1945, la tutelle prend des formes moins voyantes que le doublement des principaux responsables “nationaux” par un “adjoint” russe, mais elle tend néanmoins à se resserrer, dès la dissidence yougoslave, à la faveur de l'épuration “antititiste”.

Le régime stalinien, c'est la guerre civile continuée par d'autres moyens, pourrait-on dire, en s'inspirant de Clausewitz – si l'existence des “démocraties populaires” ne lui donnait aussi une allure de guerre internationale larvée, comme il apparaîtra à Berlin en 1951, puis à Varsovie et surtout à Budapest, en 1956 et encore à Prague, en 1968.

Les régimes staliniens ne correspondent pas au seul règne de Staline. Non sans variantes locales, la Corée, le Vietnam ou l'Albanie ont longtemps conservé un tel régime. Le Cambodge, plus tard venu à l'État “soviétique” a, de son côté, réinventé un stalinisme des plus virulents.

Observons au passage que l'assimilation, souvent suggérée, des régimes staliniens et des régimes fascistes, ne résiste pas à l'analyse. Trois analogies importantes – le recours terroriste au MP esclavagiste concentrationnaire, la stérilisation de la SC et le contrôle de l'AE et de la population par un parti unique – ne suffisent pas à justifier leur identification. Par des moyens souvent semblables, 1e stalinisme et le fascisme servent des Etats tout à fait différents et, donc, garantissent la domination de classes différentes, assises sur des structures économiques dissemblables. Le surplus étatique socialiste a d'autres lois que la plus-value, les économies capitalistes ont d'autres logiques de développement que les FEétatiques socialistes, leurs insertions mondiales sont d'une autre nature et d'une autre portée. La mort même de ces régimes souligne 1eurs différences essentielles. Tous les fascismes meurent – avec ou sans guerre – sous la pression mondiale d'un capitalisme qu'ils vulnérabilisent à l'échelle mondiale, après l'avoir sauvegardé à l'échelle d'une nation. Tous les stalinismes se nourrissent des pressions du capitalisme mondial et ne meurent que par l'effet de crises internes aux sociétés qu'ils régissent et au bloc qu'elles constituent.

[L'implosion du système soviétique en 1989-91 a confirmé cette thèse formulée en 1981].

 
60.[Dans l'édition originale de 1981, ce numéro était consacré à l'analyse des réformes khrouchtchéviennes, des réagencements consécutifs aux révoltes du "camp socialiste" européen et des réorientations esquissées en Chine. De ces diverses novations, il tirait l'hypothèse qu'une nouvelle forme de régime, dite centraliste, se dessinait dans les principales FP agencées autour d'un Etat 14 et d'un parti ayant renoncé à la guerre civile permanente. L'évolution ultérieure du socialisme étatique n'a pas laissé à cette forme de régime le temps de se consolider encore qu'une étude détaillée des cas cubain, vietnamien et surtout chinois montrerait sans doute que cette forme de régime s'est prolongée durant les années 1990.]
 


Notes

1 - Alexandre Bennigsen, Russes et Chinois avant 1917, Ed. Flammarion, 1974, p. 29

2 - Friedrich Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de de l'Etat, Ed. sociales, 1954, p.158

3 - Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Ed. sociales, 1950, p.87

4 - Lénine, Oeuvres choisies, 2 vol., Ed. Moscou, 1955, vol. II, pp. 244-5.

 


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