LA SOCIETE

TOME 5

(suite)

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LES ETATS  

 

 

La société civile

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CHAPITRE 3
 
QU'EST-CE QUE LA SOCIETE CIVILE ?
 

 

16. [Ce numéro, non repris dans la présente édition, explicite la conception hégelienne de la société civile et les développements qu'elle reçoit dans les écrits de Marx et Engels, avant d'y être délaissée]
 
17. Idée vague ou concept élaboré, la société civile (SC) apparaît dans le discours politique, en lointain écho des premières révolutions démocratiques bourgeoises d'Angleterre et, peut-être, de Hollande. Elle s'épanouit dans le Système hégélien après la Révolution française et transite, de là, chez un Marx décidé à comprendre cette Révolution et à s'émanciper de ce Système. Elle resurgit incidemment dans les écrits de Marx, après les révolutions de 1848 et de 1871. Elle émerge derechef après la révolution d'Octobre, notamment chez Gramsci. Je doute qu'il s'agisse là d'une corrélation hasardeuse. Mon hypothèse serait plutôt que toute crise révolutionnaire impose à ses acteurs une réflexion nouvelle sur ce qui résiste dans la société, sur les réserves d'inertie et d'opacité que la société en crise oppose aux actions – et aux savoirs acquis – de ces acteurs. La SC servirait en somme à désigner l'inintelligible du moment, inintelligible dont le lieu et la substance se déplacent, évidemment, d'une crise révolutionnaire à l'autre. Mais un examen précis de cette hypothèse déborderait de mon propos. Allons droit à l'essentiel, c'est-à-dire à Gramsci. Naturellement, il serait erroné de réduire la pensée de Gramsci au seul thème de la SC. Dans son oeuvre immense et foisonnante, ce thème se croise sans cesse avec d'autres : l'État, l'hégémonie, les intellectuels, l'idéologie, etc. Néanmoins, il est légitime de mettre l'accent sur la SC, non seulement pour tirer de Gramsci de nouvelles lumières à son propos, mais aussi et surtout parce que ce concept est, d'une certaine manière, au centre de ses réflexions. Pourquoi la révolution a-t-elle avorté dans l'Europe occidentale des années 1920, après son succès dans “l'Orient” russe ? La réponse de Gramsci tient, pour l'essentiel, en ces mots : “En Orient, l'État étant tout, la SC était primitive et gélatineuse; en Occident, entre Etat et SC, il y avait un juste rapport, et sous un État chancelant, on découvrait aussitôt une robuste structure de la SC. L'Etat n'était qu'une tranchée avancée derrière laquelle se trouvait une robuste chaîne de forteresses et de casemates; plus ou moins d'un Etat à l'autre, s'entend, mais c'est justement ce qui demandait une attentive reconnaissance du caractère national"1.

Passant de la conjoncture à la généralisation théorique, Gramsci écrit : "On peut distinguer deux grands niveaux dans la superstructure, celui qu'on peut désigner comme société civile, c'est-à-dire l'ensemble des organismes habituellement appelés internes et privés, et celui de la société politique ou État, correspondant respectivement à la fonction d'hégémonie que le groupe dirigeant exerce sur l'ensemble du corps social et à celle de domination directe ou de commandement, qui s'exprime à travers l'État et le pouvoir juridique”1. Texte apparemment limpide qui semble renouveler le couple hégélien Etat / société civile en développant les oppositions qu'il implique : société politique / société civile; domination / hégémonie; et pour tout dire superstructure politique / superstructure idéologique.

[La suite du texte original montre que la pensée de Gramsci déborde de ces oppositions, pour saisir la SC sous des angles multiples]

Que faut-il entendre concrètement par SC ? Quelles sont ces “casemates” qui confortent en profondeur la “tranchée avancée” de l'État ? Quels sont ces "organismes habituellement appelés privés” qui composent la SC et fonctionneraient, de fait, pour l'État ? Gramsci évoque l'Église, les syndicats, les écoles, etc; d'une façon plus générale, il range dans la SC tous les “appareils d'hégémonie” et toutes les idéologies pratiques par lesquelles leur influence s'exerce : l'Église et la religion, l'école et l'instruction, la presse et l'information, etc. Un catalogue complet donnerait à penser que la SC correspond à l'ensemble des institutions qu'Althusser désigne comme “appareils idéologiques d'État”, à condition d'y inclure expressément l'ensemble des effets pratiques que ces appareils provoquent ou entretiennent. De son côté, la structure économique est toujours de la partie, car dans la dialectique gramscienne, la SC est l'élément médiateur entre la formation économique et l'Etat: "entre la structure économique et l'Etat avec sa législation et son pouvoir de coercition se trouve la société civile"1.

 
18. [Ce numéro rappelle l'opposition d'Althusser et de Poulantzas aux analyses de Gramsci et réfute leurs théses, pour conclure que]

L'État ne dispose jamais du monopole du pouvoir et ne constitue jamais, à lui seul, la totalité de l'organisation sociale. Les hommes-en-société sont organisés dans et par l'État, certes, mais ils sont aussi organisés en familles, en communautés villageoises ou autres, en domaines, en ateliers, en usines dont l'État n'est pas toujours propriétaire, en syndicats, en partis et en associations que l'État ne contrôle pas nécessairement – et de bien d'autres façons encore. Explorer les aspects de l'organisation sociale qui sont ou semblent étrangers à l'État, c'est donner à la SC une signification précise; examiner les rapports que les diverses formes de SC ainsi définies entretiennent avec les divers types d'État déjà repérés, c'est concevoir l'ensemble de la société comme une formation politique (FP).

 
19. L'objectif est de repérer tous les groupements concrets qui peuvent être porteurs de pouvoirs distincts du pouvoir d'Etat et de définir les ensembles qu'ils peuvent former, aux divers stades du développement social. Autrement dit : d'inventorier et de typifier les sociétés civiles (SC). En toute première approximation, seront considérés comme ressortissant à l'Etat tous les éléments de l'organisation sociale qui se trouvent normalement placés, dans la société considérée, sous l'autorité directe et exclusive de l'Etat. A contrario, seront considérés comme relevant de la SC, tous les éléments de l'organisation sociale qui sont ou semblent indépendants de l'Etat, mais aussi ceux qui semblent jouir d'une suffisante autonomie vis-à-vis de l'Etat et même ceux qui, tout en dépendant formellement de l'autorité étatique, n'en paraissent pas moins jouir de quelques degrés de liberté à l'égard du pouvoir d'Etat. Cette position méthodologique prudemment extensive trouvera plus tard sa pleine justification.

Par ailleurs, on vérifiera à l'usage qu'une définition positive de la SC se réduirait toujours à un simple inventaire empirique. De ce fait, on s'efforcera de concevoir les divers types de SC, comme de l'extérieur, en repérant les diverses conditions structurelles qui déterminent, cas par cas, l'espace où la SC peut se déployer, l'espace où des organisations sociales diverses et éparses peuvent s'établir sans tomber sous l'autorité exclusive du pouvoir d'Etat.

 
20. A l'inverse de l'Etat qui trône, solitaire, dans une société donnée, la famille se présente toujours, vis-à-vis de l'Etat, comme une donnée omniprésente. En un sens, l'Etat s'affirme contre la famille : son émergence accompagne le dépassement et la relative dévalorisation des liens de parenté et d'alliance, au bénéfice d'autres liens, plus souples qui commencent par privilégier le lieu d'activité et d'habitat et n'en finissent pas de se diversifier par la suite. La famille perd de son poids intrinsèque lorsque, par déclin des modes de production (MP) ruraux et des communautés villageoises ou d'autre façon, le lignage éclate en familles de plus en plus réduites, jusqu'à n'être plus que l'union provisoire d'adultes géniteurs et de leurs jeunes enfants. La famille perd aussi le quasi-monopole de l'initiation au travail et au métier, à mesure que les MP ruraux et artisanaux cèdent du terrain. Elle perd l'absolu monopole de la “formation des esprits”, à mesure qu'une église vient gouverner les âmes, puis qu'une école impose sa forme d'éducation et qu'enfin, plus tardivement, une radio-télévision vient apporter à chaque enfant plus de “culture” que les parents, les maîtres et les prêtres n'en peuvent transmettre. Les contre-tendances grâce auxquelles la famille s'enrichit de pouvoirs nouveaux tiennent pour leur part à la constitution de patrimoines familiaux, évidemment différenciés selon la structure des classes, et au retard de l'âge d'entrée en activité qui, dans certaines sociétés au moins, prolonge la dépendance des enfants vis-à-vis de leur famille. Au total, en toute société déjà dotée d'un Etat, les familles forment la toile de fond de la SC.

Dans la société considérée comme structure politique, l'Etat règne à un pôle, cependant qu'à l'extrême opposé, dans le tréfonds de la société, le réseau immense des menus pouvoirs familiaux donne sa forme première à la population que l'Etat doit régir. Ainsi, l'Etat n'est jamais en rapport avec une poussière d'individus, toujours il est aux prises avec une matière granuleuse. Plus précisément, la famille est ce qui décide de tout ce que la communauté villageoise ne régit pas; cette communauté, quant à elle et tant qu'elle survit, décide de tout ce dont ni l'Etat, ni aucune autre organisation sociale ne décident.

 
21. Entre l'Etat et la toile de fond de la SC, que nous montre l'instance économique ? D'abord rien ou presque, dans les sociétés soumises à la logique de la valeur d'usage (VU). Par contre, un mouvement se dessine dans les sociétés soumises à la transition VU-VE, autrement dit dans celles où s'établit un système marchand. L'émergence des intérêts marchands modifie la SC et l'État. La modification est à son maximum quand les organisations corporatives fondent un nouveau type d'État, la Cité “médiévale”, elle est proche de ce maximum quand des corporations, groupées en commune jurée, imposent à un État le respect des nouvelles franchises nécessaires à leur activité; elle est moindre, lorsque les nouveaux métiers, organisés ou non, s'imposent néanmoins à l'État comme une matière qu'il n'est pas possible d'administrer de la même manière que les communautés villageoises.

Lorsque la logique de la valeur d'échange (VE) s'affirme à son tour, dans les sociétés où s'établit en somme un système industriel-marchand, la SC connaît évidemment de nouveaux développements. Les entreprises nouvelles qui prennent corps se différencient nettement des ateliers artisanaux. Elles apparaissent comme de nouveaux centres de pouvoir : le “règlement d'atelier” est leur loi, le patron leur exécutif. L'État n'assiste pas sans réagir à la montée de la nouvelle SC où dominent les entreprises. Il devient parfois gardien des anciennes protections corporatives, là où aucune révolution démocratique bourgeoise n'impose leur éradication. Et surtout, il empêche ou il rationne la formation des grandes entreprises, des sociétés à capital collectif. L'accumulation du capital devra longtemps contourner ce barrage par d'habiles constructions juridiques, jusqu'au jour où, paradoxalement, la première maturation de l'association ouvrière rendra mieux supportable l'idée que la “société anonyme” doit être libérée de toute entrave.

Les syndicats sont, en effet, la seconde contribution du système industriel-marchand au renforcernent de la SC. Après la percée du mouvement ouvrier, la syndicalisation qui s'étend à diverses autres classes sociales et que finit par imiter le patronat lui-même, marque une étape majeure dans la maturation de la SC : elle ouvre la voie à de substantiels partis politiques et à la prolifération des associations de toute sorte. L'instance économique nous permet encore d'apercevoir deux transformations qui intéressent directement la SC, mais dont la clé nous sera donnée par d'autres instances. Il s'agit, en premier 1ieu, de l'industrialisation idéologique. Celle-ci se reconnaît à deux traits : toutes les entreprises de quelque importance en viennent à fonctionner comme des appareils idéologiques (AI) pour orienter leur personnel, tandis que, par ailleurs,le livre, le journal, le film, le disque, etc., deviennent les produits d'industries très importantes et que la radio et la télévision naissent sous forme industrielle.

L'autre transformation perceptible dans l'instance économique intéresse les sociétés étatiques socialistes. Ici, l'industrialisation idéologique est de règle, même si elle change plus ou moins de sens. Ici, également, l'économie se présente cornme un système industriel ou tend à le devenir aussi rapidement que possible. Mais c'est un système industriel très peu marchand, un système où le marché est rejeté aux marges de la production agricole, de la distribution et des échanges interindustriels.

On peut résumer comme suit les principaux résultats qui viennent d'être acquis :


La SC considérée sous l'angle de l'instance économique offre quatre figures principales :

– pas de système marchand (logique de VU) : rien à signaler

– système marchand simple (transition VU-VE) : corporations

– système industriel marchand (logique de VE ou transition VE-VD) : entreprises, syndicats
– variante du cas précédent avec industrialisation idéologique

– variante étatique socialiste du cas précédent : système peu marchand


22. Les appareils idéologiques peuvent également nous fournir quelques repères sur la SC.

[La suite du texte original reprend les acquis du tome 3, lesquels se résument ainsi :]

- système embryonnaire : AI du même nom

- système ecclésial avec embryons livre / presse (AI dit : religieux)

- système école / presse (AI scolaire)

- système école / medias (AI scolaire)

N.B. Le cas des AI "gouvernés" sera examiné plus loin.


23. L' Etat, son appareil et tout spécialement son noyau nous renseignent, eux aussi, sur la SC. Dans les Etats où le Parlement n'existe pas encore, il faut surtout s'intéresser aux corps constitués qui manifestent la puissance dans l'Etat et l'autonomie vis-à-vis de l'Etat, de certains éléments de la société : corps de villes, états provinciaux, etc. Ces pouvoirs d'origine traditionnelle ou élective sont liés à une structure locale des classes où se manifestent des rapports de force différents de ceux qu'exprime l'État central. Les institutions locales suffisamment autonomes pour exprimer les particularités locales du système des classes relèvent par cet aspect de la SC.

Il reste que dans les États “pré-parlementaires", les corps constitués sont l'exception, si bien que, du point de vue de la SC, ces États - généralement repérables à ce qu'ils sont dotés d'un Appareil de type A à E ou d'un appareil H (tels que définis au tome 3) - offrent peu d'espace au libre déploiement de la société civile. .

La liaison de la SC et de l'État prend une tout autre forme dans les sociétés où fonctionne un Parlement véritable et où l'AI est de type “scolaire”, c'est-à-dire caractérisé principalement par une scolarisation qui se généralise, par une prolifération pratiquement libre des associations, et par une libre et large diffusion du livre, de la presse et, bientôt, des autres medias. Dans ces sociétés, repérables au fait qu'elles disposent d'un Appareil F ou I, on peut dire que la liaison SC / État relève d'un système démocratique. Le Parlement est à placer au centre de ce système, non pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il révèle.

En effet, sa spécificité tient au fait qu'il représente et exprime la SC dans l'État. Le Parlement émane de la SC, mais il fait écran entre elle et l'Etat et il en déplace les enjeux. Dans le cours ordinaire des choses, il traduit les pressions qu'exercent sur lui les divers éléments de la SC : les associations de toute sorte, les entreprises, les syndicats, les lobbies de toute nature, parfois les collectivités locales elles-mêmes, etc. Plus généralement encore, le Parlement fonctionne en fait comme l'un des lieux où se nouent et se gèrent les alliances de classes et les appuis qui fondent la domination établie. Il concourt à l'intégration de la population en une nation soudée autour de la représentation nationale qu'il constitue et qui est censée exercer par délégation la souveraineté populaire; en d'autres termes, le Parlement fonctionne comme un appareil idéologique et devra être réexaminé comme tel au prochain tome; mais son existence suscite la formation de nouvelles formes d'organisation sociale – de nouveaux éléments de la SC spécialisés dans son approvisionnement en hommes et en idées.

Ces organisations nouvelles, ces associations spécialement tournées vers le Parlement et, par son canal, vers le pouvoir d'État, ce sont évidemment les partis politiques. Par nature et par vocation, les partis font écran entre le Parlernent et la société, quoique cet écran, percé de temps à autre par quelque crise politique, doive sans cesse être entretenu et réformé, pour conserver ses attributs décisifs : le monopole des candidatures, le contrôle des élus, la conversion de leurs votes en tactiques politiques (et parfois même en stratégies).

[La suite du texte original détaille les rôles respectifs des trois types de partis distingués au tome 3.]

Le Parlement enrichit la SC de partis divers. Il l'enrichit également d'autre façon, en favorisant la multiplication des associations qui trouvent en lui un de leurs points d'application et en suscitant la formation de groupes de pression plus directs, les lobbies, lesquels renforcent une tendance que, déjà, le syndicalisme avait fait poindre : les organisations inter-entreprises se multiplient dans la SC. Disons-le de façon plus générale : le Parlement suscite, à la limite, une explicitation et une organisation de tous les intérêts sociaux. Son mérite s'apprécie a contrario, lorsqu'on observe les Etats développés où le pouvoir est organisé de façon à faire taire le peuple. Suppression des partis ou réduction de ceux-ci à un parti unique; suppression des syndicats ou inclusion de ceux-ci dans une organisation néo-corporative qui les déconnecte de leur base sociale propre ou, encore, transformation de ceux-ci en un appareil d'Etat ordinaire; suppression des associations ou tutelle étroite et vigilante sur toutes celles qui, comme les églises peuvent être difficiles à déraciner complètement ; et, si un MP capitaliste demeure puissant ou prépondérant dans la formation économique, suppression ou contrôle très étroit des organisations inter-entreprises, voire contrôle des entreprises elles-mêmes ; telles sont les principales caractéristiques structurelles des sociétés où s'établit un AI gouverné et, donc, un système dictatorial.

Quand un tel système dictatorial – naissant ou revigoré par quelque crise – est à son maximum, quelque chose de la SC perce néanmoins dans l'État, au coeur de l'appareil et du pouvoir. Les écrans spécialisés entre la société et l'État étant supprimés ou annulés, les différences et les tensions dont la société est réellement tissée n'en perdurent pas moins et l'on assiste nécessairement à un retour de la SC refoulée sous des formes indirectes et surprenantes : déplacement des rapports de force entre les divers AE qui deviennent porteurs de politiques différentes, formation de clans à la tête de l'Etat ou du principal AE (armée, police ou parti, etc.), voire quasi-"parlementarisation” des sommets du parti.2 et 3


Les diverses formes de liaison entre l'appareil d'État et la SC qui viennent d'être passées en revue peuvent se résumer en quatre systèmes :

– système étatique (Appareil A à E ou H) : villes, provinces

– système citoyen (Appareil A à E ou H et articulation citoyenne développée)

– système démocratique (Appareil F ou I) : Parlement, partis

– système dictatorial (Appareil G, J ou K) : refoulement de la SC


24. Les analyses précédentes peuvent être rassemblées en un faisceau unique. En effet, toutes les propriétés que l'on a décelées se rapportent dîrectement à certaines structures sociales que l'on sait déjà reconnaître, en particulier à l'Appareil – c'est-à-dire au système AE + AI . En jouant de ces références et de leurs corollaires déjà connus, une annexe de l'édition originale - non reprise ici - dessine sept types de SC.

Le premier d'entre eux caractérise les sociétés où l'appareil idéologique (AI) est embryonnaire, le système marchand absent ou négligeable et où l'Etat n'a guère d'autres interlocuteurs que les familles organisées en communautés villageoises éventuellement surchargées de déterminations tribales. Avec le second type, la SC prend un peu plus de consistance parce qu'un système rnarchand suffisamment développé lui donne une orientation marchande. Les mêmes éléments, conjugués à une articulation citoyenne suffisamment développée, donnent à la SC une orientation citoyenne.

Mieux vaut sauter directement au cinquième type avant de définir le quatrième. Le cinquième type, donc, se distingue des précédents par toute une série de caractères originaux. La SC est portée par un système industriel-marchand, tandis que l'école et la presse – ou des médias plus modernes – confortent son essor et que l'État s'accommode d'un système démocratique où le Parlement et les partis jouent leur rôle. On est donc en présence d'une SC à orientation libérale. Le quatrième type, négligé ci-dessus, correspond à une SC dont l'orientation libérale est contrariée par le retard de l'agencement étatique non encore démocratisé, et de l'AI qui demeure de type “religieux”, sans trop d'écoles ni de livres et de journaux.

Très différent du précédent, le sixième type se traduit par l'instauration d'un système dictatorial dans une société où la SC n'est plus “primitive et gélatineuse”, mais s'est au contraire fortement développée, si bien qu'il y existe tout un réseau de syndicats, de partis et d'associations de toute sorte, à détruire ou à discipliner. C'est dire que l'on est désormais en présence d'une SC sous contrainte dictatoriale.Le septième et dernier type de SC se distingue du précédent par le fait que l'État, assis sur une FE étatique socialiste – ou construisant celle-ci – devient, du même coup, le propriétaire des principaux moyens de production. Les entreprises qui, dans le cas précédent, demeuraient, dans la SC, le principal bastion relativement autonome vis-à-vis de l'État, perdent tout à fait cette autonomie. J'appellerai cette dernière catégorie la SC sous contrainte communiste.


Les types de société civile

SC 1 – (degré zéro de la SC, quasiment réduite à sa toile de fond)

SC 2 – à orientation marchande

SC 3 – à orientation citoyenne

SC 4 – à orientation libérale contrariée

SC 5 – a orientation liberale

SC 6 – sous contrainte dictatoriale

SC 7 – sous contrainte communiste


 

CHAPITRE 4
 

 LA SOCIETE CIVILE ET L'ETAT

 

 

 25. Toute société qui se différencie en classes opposées et qui, de ce fait, s'enrichit d'organisations de plus en plus complexes, produit son État, organisation maîtresse qui tend à absorber ou à contrôler toutes les autres formes d'organisation sociale, lesqueIles sont de ce fait constituées en société civile (SC), en SC de cet État. Autrement dit, la SC et l'État ont un même ressort : ce sont des structures produites par un même système de classes.

La SC nous permet de comprendre un peu mieux ce que sont réellement les classes sociales. Dans l'instance politique, les classes-statuts sont invisibles comme telles. Elles ne se manifestent que par le degré et les formes de leur organisation, mais l'organisation tendant à rassembler toute une classe et rien qu'elle, à des fins politiques expresses et en affichant son identité de classe, est le cas limite, l'asymptote inatteignable du développement politique réel des classes-statut dominées par un État. Mieux vaut concevoir l'organisation politique des classes à l'inverse, en repérant les facteurs qui atténuent l'inorganisation politique de ces classes.

L'État, représenté notamment par son appareil militaire et policier, est aux prises, en tous lieux et en toutes époques avec des révoltes, des émeutes, des manifestations, des grèves, etc. C'est par ces symptômes éclatants que les luttes de classes deviennent politiquement perceptibles. Il s'établit de la sorte une pratique étatique de la répression et de la prévention qui constitue dans le savoir étatique (dont les régnants et les tenants sont porteurs) une certaine représentation de la société pour l'État. Cette pratique et ce savoir se diversifient considérablement lorsque l'État – c'est-à-dire le pouvoir d'État – est en permanence aux prises avec des organisations sociales, constituées hors son autorité directe (c'est-à-dire hors l'appareil d'Etat (AE) ou ne répondant que partiellement à son autorité.

Du point de vue de l'instance politique, les classes-statut n'accèdent à l'existence que par les manifestations occasionnelles et par les organisations pérennes où elles se trouvent plus ou moins durablement inscrites; faute de telles manifestations ou de telles organisations, on ne peut dire qu'elles sont politiquement inexistantes : elles existent en creux, en puissance, parce que le potentiel de luttes de classes déterminé par l'infrastructure sociale - porteuse des classes-statut - demeure, en tout état de cause, sous tension.

 
26. Tant que les modes de production (MP) en vigueur restent à dominante rurale, les classes soumises à l'Etat sont émiettées à l'échelle des villages, des domaines, etc. Entre les aires de voisinage rural, les contacts sont faibles et, surtout, discontinus. Et pourtant, les révoltes sont là pour attester, s'il en était besoin, que les classes-statut qui n'atteignent pas à l'organisation politique à l'échelle de l'Etat ni à quelque autre échelle, n'en sont pas moins porteuses d'un potentiel de luttes qui s'actualise effectivement. Leurs luttes se monnayent en sournoiseries individuelles, en chicanes et en rixes locales et se capitalisent en révoltes spasmodiques et sauvages.

Le rassemblement urbain des ateliers artisanaux et des boutiques et, plus encore, les concentrations manufacturières et usinières provoquées par le MP capitaliste et par la plupart des MP ultérieurs modifient l'organisation des classes intéressées. Le rassemblement des classes urbaines n'opère jamais comme un pur et simple révélateur des solidarités de classe. Celles-ci se dessinent, certes, mais selon des contours très approximatifs et au milieu du brouhaha d'influences diverses et contradictoires dont la société urbaine retentit. Dans les sociétés civiles (SC) à orientation marchande, des organisations à dominante de classe voient néanmoins le jour : tel est le sens du système corporatif.

Dans les SC d'orientation libérale, l'organisation des intérêts sociaux différentiels tend à se généraliser et à se diversifier à l'infini. La liberté d'association acquise par les sociétés commerciales capitalistes, ou conquise par le mouvement ouvrier et qui rayonne vers toutes les classes sociales, offre à chaque classe la possibilité de s'organiser. A partir de là s'ouvre une dialectique infiniment complexe où l'instance idéologique nous apprendra à nous orienter, dialectique entre la conquête du droit d'association, la pratique de l'association et des luttes qu'elle oriente et la formation des nouvelles idéologies différentielles par et dans lesquelles les groupes sociaux s'identifient. En attendant d'y voir clair, on peut seulement dire que, dans les SC d'orientation libérale, les organisations prolifèrent et donnent aux classes-statut un exutoire politique plus ou moins direct et une gamme d'identifications différentielles plus ou moins pertinentes.

[La suite du texte original discute des incitations contradictoires que produit l'existence d'un Parlement véritable.]

La contradiction dont le suffrage et le Parlement qu'il produit sont porteurs (révéler les intérêts sociaux, mais diluer l'organisation des classes) doit être appréciée à sa juste valeur. L'organisation des classes est assurément moins facile dans les SC dont l'orientation libérale est contenue par un État qui mène un combat d'arrière-garde contre la liberté d'association et moins facile encore dans les SC sournises à une contrainte dictatoriale ou communiste. Dans ces deux derniers cas, 1'État s'emploie de diverses façons à inhiber et à détruire l'expression politique autonome des classes dominées et, plus généralement, l'expression autonome de tous les intérêts sociaux pouvant traduire de quelque façon le statut de ces classes.

Au passage un point est à souligner : un parti unique ne peut être l'organisateur d'une classe, ni d'une alliance de classes. Pour que les classes-statut accèdent à un certain degré d'organisation politique, il faut que leurs différences et leurs conflits trouvent à s'exprimer via leurs organisations respectives ou via les organisations qui les représentent mieux que d'autres. Il faut aussi que ces organisations multiples disposent d'un espace suffisamment libre où se déployer. Un espace libre, c'est-à-dire suffisamment autonome vis-à-vis de l'Etat. Le parti unique annule cet espace libre, en supprimant ou en satellisant toutes les associations.

 
27. Entre le système des organisations actives dans la société civile (SC) et le système des classes-statut, il n'y a jamais homologie. En fait, toutes les organisations qui emplissent la SC sont, d'une manière ou de l'autre, agents et enjeux des luttes de classes. Elles en sont les agents dans la mesure où elles expriment et transposent les intérêts de telle(s) classe(s) plus que des autres. Elles en sont les enjeux, parce qu'aucune organisation de la SC n'est un champ clos, isolé de la société enveloppante. Plus leur activité s'enracine à proximité des relations infrastructurelles qui fondent les classes-statut, plus les organisations de la SC laissent apercevoir leur valeur d'agents des classes en luttes. Le couple syndicats / entreprises illustre parfaitement ce point. Mais il reste que les organisations de la SC ne s'inscrivent pas toutes aux abords immédiats de l'infrastructure sociale et ne dessinent pas toutes sur le grand écran parlementaire, une image lisible de leur action et donc de leur être.

[La suite du texte original montre que toutes les organisations de la SC se caractérisent de fait par une certaine composition sociale qui infléchit leur "sensibilité" et leur action.]

 
28. La règle qui ne souffre que des exceptions partielles est la non-concordance du système des classes et du système des organisations sociales. D'où cette conséquence : chaque organisation est, à son échelle, l'enjeu des luttes de classes. Ou, pour le dire en d'autres termes : les luttes de classes latentes ou expresses dont la société est tramée se jouent aussi dans chaque organisation sociale. Chacune d'elles est, sous des formes locales éminemment variables, le terrain d'une lutte de classes dont les déterminants sont le dosage local des classes-statut dans cette organisation et le retentissement local des luttes en cours dans le reste de la société. Le cas des entreprises ou des conseils municipaux est trop évident pour que l'on s'y arrête et le cas des associations a-politiques ou des autres appareils idéologiques est trop complexe pour qu'on en entreprenne l'analyse avant que l'instance idéologique nous en ait donné tous les moyens. En revanche, les partis politiques peuvent fournir, dès à présent, un exemple tout à fait significatif.

[La suite du texte original explicite cette thèse.]

 
29. Sans avoir pleinement démontré que toutes les organisations de la SC sont toujours agents et enjeux des luttes de classes, je pense avoir montré - en attendant que l'instance idéologique vienne achever la démonstration - que cette proposition est vraisemblable. Or elle est importante, parce qu'elle nous donne la clé de plusieurs paradoxes.

Elle permet, en premier lieu, de comprendre pourquoi les partis, les syndicats et les autres associations, dont l'organisation interne est souvent peu démocratique, sont néanmoins la condition première d'une certaine démocratie dans la société. En effet, les régimes démocratiques sont ceux dans lesquels les classes les plus différentes sont expressément organisées (sans que, pour autant, se réalise l'idéale concordance du système des organisations et du système des classes) et trouvent, de ce fait, une expression organique dans la structure politique de la société. Leur potentiel de luttes, ainsi canalisé, trouve un exutoire permanent qui n'interdit pas les explosions violentes hors le jeu des organisations, mais qui rend ces explosions plus rares et mieux maîtrisables.

D'où ce second paradoxe : la garantie la plus démocratique qu'offre la prolifération des associations tient précisément à leur pluralité, à leur concurrence, à la possibilité toujours ouverte de quitter une association (un syndicat, un parti) pour une autre, à la possibilité, enfin, d'en créer de nouvelles. La liberté d'association garantit l'expression démocratique des intérêts sociaux les plus divers, non par la qualité démocratique des associations elles-mêmes, mais par l'espace politique nouveau que leur pluralité organise.

En revanche, il convient d'être toujours attentif à ce troisième paradoxe : chacune des organisations qui composent la SC est porteuse de virtualités étatiques. Weber a bien perçu cette tendance, au moins dans son aspect le plus formel4. Toute association de quelque importance secrète une direction. Toute association est enjeu de luttes de classes et, donc, manifeste, de quelque manière, un effet de domination.

Mais que sont au juste ces potentialités étatiques qui seraient, en somme, essentiellement communes à l'Etat où elles s'épanouissent et aux autres organisations où elles demeurent involuées ? Considérons encore quelques symptômes avant de répondre. Le patron n'est-il pas monarque dans l'entreprise ? Les secrétaires fédéraux des partis communistes substantiels ne sont-ils pas comme des préfets désignés par le gouvernement central de leur parti ? Les évêques et, plus encore, lesz cardinaux ne sont-ils pas les princes d'une Eglise encore féodale ? L'originalité de la SC, c'est l'État lui-même. C'est l'État qui inhibe les virtualités étatiques des autres organisations sociales, qui fractionne leurs champs d'action et qui, du même coup, fait de ces organisations cantonnées dans des intérêts partiels, des éléments porteurs d'un sous-système de classes dont la composition et la dynamique différent de celles du système des classes à l'échelle de la société tout entière. Différent, car elles sont localement plus perméable à telle(s) classe(s) qu'à telles(s) autres(s); ce qui leur donne la valeur approximative d'une organisation propre à telle(s) classe(s) vis-à-vis des autres classes et vis-à-vis de l'État lui-même. Sous cet angle, la structure formée par l'État et la SC apparaît pour ce qu'elle est : la structure politique de la société, par et dans laquelle le système des classes en lutte se traduit politiquement.

 
30. A partir du moment où l'on conçoit clairement que l'État et les éléments de la SC concourent à une même fonction qui est d'organiser les hommes-en-société, les rapports entre l'Etat et la SC deviennent à leur tour intelligibles. L'État est l'organisation sociale par excellence. Il enveloppe toute la société, il exprime le rapport des forces entre les classes, il réprime ou canalise les 1uttes des classes hostiles à l'ordre établi.

Comment la SC s'adapte-t-elle à l'existence et à la prépondérance étatiques ? A la différence de l'État, elle n'est pass une structure unifiée, mais un systèrne hétéroclite et multidimensionnel d'organisations éparses. Elle peut être définie en chaque société par l'espace plus ou moins libre offert à son développement. Dans cette perspective, la question devient celle des réactions de l'Etat au développement de la SC.

[La suite du texte original détaille les réponses correspondant aux divers types de SC et souligne la compénétration qui s'établit, sous des formes variables, entre l'Etat et la SC.]

 
31. Revenons à notre point de départ : toute SC a son Etat, tout Etat a sa SC. La parenté de l'Etat et des institutions de la SC nous est désormais familière. La société n'a pas d'autres organisations que celles-là. Pris dans leur ensemble, l'Etat et la SC constituent la formation politique de la société ou FP. Le concept de FP ne désigne pas un morceau de la société, ni un étage de l'édifice social. Comme celui de FE (formation économique) il désigne l'ensemble de la société considérée sous un angle précis : non sous l'angle de la production (et de la propriété qui l'ordonne) comme c'est le cas pour la FE, mais bien sous l'angle de l'organisation (et, donc, du pouvoir qui régit celle-ci ).La FP synthétise ce que l'instance politique montre de la société. Sa structure propre n'est pas homologue de celle de la FE. Cette dernière représentait une grappe de modes de production (MP) articulés les uns sur les autres sous la prédominance de l'un (ou de plusieurs) d'entre eux. La FP semble formée d'un immense soleil étatique, d'un lointain nuage de poussières familiales et, entre les deux, d'astéroïdes et de planètes de taille variables, mais toujours satellisés par l'État. Ou, pour le dire de façon moins métaphorique : un État enveloppant et polarisant les multiples organisations incoordonnées que l'on désigne globalement sous le nom de SC. Chaque FP se caractérise par la conjonction d'un certain type d'État et d'un certain type de SC. Les 14 types d'État (présentés ci-avant, mais non encore justifiés) et les 7 types de SC établis par le chapitre précédent forment des combinaisons dont l'assemblage ne souffre aucune difficulté puisqu'en repérant chaque type de SC – comme espace plus ou moins librement offert au foisonnement d'organisations sociales non étatiques – on a fait référence à des structures sociales que l'on sait déjà raccorder aux divers types d'État : l'agencement des FE ou celui des Appareils.


Notes

 1 - Antonio Gramsci, Cahiers de prison (6 vol), ed. Gallimard, 1978 à 1986 [les textes cités reviennent en diverses occurences, sous plusieurs variantes]

2 - Christine Buci-Glucksmann, Gramsci et l'Etat, Ed. Fayard, 1975.

3 - Nicos Poulantzas, Fascisme et dictature, Ed. Maspero, 1975

4 - Max Weber, Economie et société, (2 vol.), Ed. Plon, 1971, vol. I, p.229.

 

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