LA SOCIETE

TOME 5

(suite)

***

LES ETATS  

 

 

Articulations et aires politiques


CHAPITRE 2

 

ARTICULATIONS ET AIRES POLITIQUES

 

 

 

8. Les divers types d'État observables dans l'histoire et dans les sociétés actuelles peuvent être spécifiés par le type de domination politique qu'ils exercent et par le type d'appareil d'Etat (AE) dont cette domination se soutient. Le pouvoir et l'appareil, d'abord étudiés distinctement, ne prennent toute leur signification que l'un par l'autre. Jusqu'ici, les AE ont été définis non par ce dont l'État a besoin, mais par ce que l'économie peut mettre à son service, compte tenu de son niveau de développement. Il nous reste donc à rapporter chaque AE au pouvoir d'Etat qui est sa raison d'être, pour comprendre, de l'intérieur, sa nature, ses fonctions et sa portée ; bref, son rôle politique. De leur côté, les déterminations qui culminent dans le dessin d'une domination permettent d'apercevoir l'orientation générale que le pouvoir d'État devra suivre : on sait, à tout le moins, quelles classes-statut il devra soutenir et quelles autres classes il aura à contenir. Mais cela ne suffit pas pour concevoir le champ stratégique qui s'ouvre au pouvoir dans chaque type d'État. Comment les alliances de classes dont la possibilité est parfois inscrite dans la structure économique seront-elles mises en oeuvre ? Comment "l'ordre public” dans les limites duquel l'État doit contenir les luttes de classes sera-t-il bâti et entretenu ? Quelles priorités régleront la répression des classes dangereuses pour l'ordre établi et sous quelles formes cette répression sera-t-elle menée ? Comment la gestion étatique des intérêts communs s'organisera-t-elle ? Quel rôle politique l'appareil d'État jouera-t-il au juste ? Nous ne savons pas encore répondre aux questions de cet ordre. Qu'il s'agisse de l'AE ou de la domination, notre ignorance a une seule et même cause : les représentations théoriques de l'une et de l'autre dont nous disposons présentement demeurent unilatérales, parce qu'elles ont été construites séparément. Un Etat n'est pas l'addition d'un appareil et d'un pouvoir, mais leur unité réelle. L'Etat est en toutes circonstances un pouvoir appareillé qui trouve sa signification première dans le système de classes en lutte que cet Etat domine. Reste à concevoir l'intime connexion du pouvoir et de l'appareil, au sein de cette unité qu'est l'Etat.
 
9. A trop mettre l'accent sur le "pourquoi" de l'Etat, on risque d'oublier "comment" il exerce son pouvoir, alors qu'en pratique le "comment" importe toujours autant que le "pourquoi". "Comment" l'Etat opère-t-il ? Sous sa forme la plus générale, la réponse est évidemment : par le moyen de l'appareil d'Etat. Mais précisément, quels effets politiques l'AE peut-il produire ? A très grands traits, on peut ranger ces effets sous trois rubriques. D'une part, chaque Etat se construit une certaine aire de domination, il se rend maître d'un territoire dont la nature et l'étendue dépendent de son type propre, c'est-à-dire du genre de domination qu'il exerce et de l'AE dont il dispose. D'autre part, tout Etat "encadre" la population qu'il contrôle et il "l'intègre" plus ou moins, en établissant entre ses diverses composantes de multiples "articulations" dont la nature et la force ont toutes chances de varier considérablement d'un type d'Etat à l'autre. D'autre part, enfin, le pouvoir de l'Etat doit s'accommoder des autres pouvoirs actifs dans la société qu'il contrôle, au premier rang desquels figurent les pouvoirs résultant des formes de propriété en vigueur.

L'État sert de pompe aspirante et foulante pour certains des transferts que l'étude des articulations économiques a mises en lumière. Mais les articulations politiques ne se réduisent nullement à l'efficacité politique des transferts économiques opérés par l'État ou sous son influence. Prises dans toute leur généralité, ces articulations politiques désignent les divers systèmes de relations sociales que l'État fait fonctionner entre les classes sociales qu'il contrôle, afin de les lier entre elles, de les rendre suffisamment cohérentes, nonobstant les oppositions et les antagonismes qui résultent des formes d'exploitation en vigueur.

On peut évidemment étudier les articulations politiques à diverses échelles. Soit, par exemple, le passeport que les États contemporains délivrent à leurs ressortissants. Il est clair que ce titre d'identité nationale explicite un puissant lien politique – du moins dans Ies pays où le commerce des passeports est pourchassé aussi sévèrement que la contrefaçon monétaire.Mais il est clair également qu'à l'échelle du passeport, les articulations politiques sont très nombreuses dans tous les États modernes. Une étude qui se situerait à cette échelle se disperserait nécessairement en d'infinis détails

En fait, le repérage des articulations politiques auquel vont être consacrés les prochains numéros, prendra pour repère principal les divers types d'AE dont les États peuvent disposer.

 10. En règle générale les Etats dotés d'un appareil d'Etat (AE) embryonnaire sont faibles ou très courts. Seules font exception les Cités, grâce à l'articulation citoyenne produite par leur organisation propre. Si les AE embryonnaires ont une faible capacité enveloppante, il n'en va pas de même pour les AE militaires, c'est-à-dire pour les États aptes à entretenir une armée permanente, ce qui implique toujours un certain développement de leurs ressources tributaires ou fiscales et, donc, de quelques autres institutions administratives, judiciaires, etc. Les Etats de types variés qui atteignent ce stade sont capables de s'étendre, si du moins leur environnement international n'est pas trop riche de puissances qui leur soient comparables. De s'étendre, mais aussi d'annexer durablement leurs conquêtes. Les États équipés d'un AE militaire exploitent inégalement les potentialités d'un tel appareil. La présence ou non d'une articulation tributaire, l'inégale maturation du système fiscal, les orientations différentes des modes de production dominants et les contraintes imposées par le système mondial en vigueur se combinent pour provoquer cette inégalité. Mais partout une même tendance générale se dessine : l'armée détermine et délimite les capacités intégratrices de ces États.

Les villes d'origine politique marquent la présence et la puissance des princes, la force de leurs armées, le prestige de leurs églises; elles servent de base aux flottes des États maritimes. Le capital marchand vient se greffer sur leur réseau embryonnaire qu'il étoffe et enrichit de maillons nouveaux. Chaque classe d'AE concourt à cet essor, notamment les AE bureaucratiques qui étendent le réseau urbain et en resserrent les mailles, pour en faire l'armature administrative des sociétés intéressées. Par le réseau des villes, l'État donne à la société la forme d'un corps organisé. Il trace sur l'espace social une hiérarchie de lieux qui matérialise la hiérarchie du pouvoir.

 
11.Le nouveau commence à émerger de l'ancien dans les États qui disposent d'un AE bureaucratique stable et durable. L'intégration politique de la société devient alors l'affaire de nombreux appareils permanents, spécialisés à des fins diverses. Les uns prélèvent l'impôt, les autres le dépensent de multiples façons, en gérant les services publics. Les uns rendent la justice, mais tous réglementent l'activité sociale. Les Etats dotés d'un AE militaire contrôlaient leur population, les États équipés d'un AE bureaucratique maillent leur territoire et administrent leur population. A la différence des AE militaires qui peinent à financer leur armée, les AE bureaucratiques disposent tous d'un circuit impôt / dépense solide et actif (I / D de type 3). L'impôt irrigue régulièrement l'armée et tous les autres appareils spécialisés. Il a des effets en retour de plus en plus tangibles, à mesure que les équipements collectifs et les services publics prennent de l'ampleur.

Par l'effet combiné des moyens qui détaillent l'activité bureaucratique, quelque chose de plus essentiel est modifié : l'État devient gestionnaire des luttes de classes. Les AE antérieurs permettaient de contenir et de réprimer celles des luttes qui menaçaient l'ordre établi, et cette fonction commune à tous les types d'État demeure active. Mais les AE bureaucratiques permettent une action plus finement différenciée : en réglant un à un les divers problèmes que soulève la vie sociale, l'Etat détend ou dévie maintes luttes.

Quand, par une transition parfois insensible, les AE passent du stade bureaucratique au stade financier, plusieurs traits s'affirment : la bureaucratie continue de s'étoffer, la réglementation et la législation homogénéisatrices se développent sur leur lancée. L'État percepteur et dépensier devient aussi banquier, de façon parfois prépondérante, et également propriétaire de moyens de production organisés selon un MP étatique capitaliste. En termes politiques, cela signifie que l'État est désormais le garant de l'intégration économique autant que de l'intégration politique. Autrement dit, ce qu'il est convenu d'appeler la “politique économique et sociale” devient désormais l'action prioritaire de l'État. Il est à peine besoin de souligner à quel point les États équipés d'un AE planificateur tranchent sur les précédents. Un État qui tend à l'omnipropriété des moyens de production, mais aussi de ce que Weber appellerait “les moyens d'administration” (c'est-à-dire les moyens du pouvoir et de l'idéologie), un tel État assigne nécessairement à son Appareil des missions sans précédent. Cet AE sert le pouvoir d'État, exerce les fonctions de la propriété et se charge d'animer et de contrôler l'activité idéologique. On le dit planificateur, mais on pourrait tout aussi bien le dire partisan pour souligner le rôle prépondérant qu'y exerce un parti.

 
12.[Les indications des numéros précédents sont, ici, reprises par l'édition originale pour distinguer cinq catégories d'Etats (et pour justifier rétrospectivement l'ordre des types d'Etat dans le tableau ci-avant). La première catégorie (Etats 5 et 3) est encore de courte et faible portée, en tant que replis de la société sur elle-même. La seconde (Etats 2, 4, 6, 7 et 12) est certes disparate, mais elle rassemble des Etats bien dégagés de la société qu'ils contrôlent et parfois puissamment extensibles. La troisième catégorie (Etats 8, 9 et 13) est riche de plusieurs traits communs : accumulation capitaliste effectivement engagée, poids persistant de la propriété foncière, émergence des poussées nationalitaires (à retrouver au tome 6). La quatrième catégorie est celle des Républiques bourgeoises (que l'on examinera plus loin). La cinquième, enfin, (Etat 14) est celle de l'Etat de type soviétique, c'est-à-dire d'un Etat-économie blindé par une propriété-pouvoir.]
 
13. L'aire d'un État n'est pas nécessairement un territoire fixe et cerné de frontières précises. Les peuples nomades transportent parfois avec eux un État qui peut être une Chefferie, une Seigneurie ou même une sorte de Principauté. Les Mongols qui ravagèrent l'Europe orientale au 13è siècle ressortissaient à ce dernier modèle, du moins tant qu'ils ne moulèrent pas leur immense empire dans des institutions héritées de la Chine qu'ils avaient conquise. Par ailleurs, l'aire d'un Etat est loin de toujours coincider avec l'une des aires économiques que l'on sait déjà reconnaître.

Les plus petits États fïxés sont des Seigneuries (État 5), souvent incapables de maîtriser plus qu'une aire de voisinage rural, une grappe de communautés paysannes, un maigre réseau de châteaux, d'églises et parfois d'abbayes, qui sont autant de marchés occasionnels. Les Cités I (ou “antiques”) sont, elles aussi, cantonnées dans une aire de voisinage rural dont la cité devient le principal point d'appui, défensif puis marchand et multifonctionnel. Elles peuvent s'agrandir par alliance ou par conquête, mais ici, l'alliance n'est pas de forme dynastique et les ligues ou sympolities1 suscitées par quelque péril commun ne durent qu'en masquant une quasi-conquête.

A des degrés divers, les États de la seconde catégorie (évoquée au n° précédent) construisent des aires politiques plus étendues que les aires économiques qu'elles enveloppent. Autrement dit, chacun de ces États tend à embrasser plusieurs formations économiques (FE) et à les lier en des aires politiques de forme d'ailleurs variable. Les premiers États aptes à déborder largement d'une aire économique sont les États tributaires. L'aire économique que l'on a dite tributaire est, à proprement parler, celle qu'occupe le mode de production (MP) du même nom. Néanmoins, l'articulation tributaire permet l'agglomération durable d'étendues – et de populations – beaucoup plus vastes. Les États tributaires sont ainsi en position de bâtir des empires agglomérés, au sein desquels un AE unifié ou un emboîtement d'AE divers sert une domination unique ou un système plus complexe de dominations vassalisées sous la principale d'entre elles. Les États esclavagistes bâtissent également des empires si leurs capacités propres sont renforcées par une articulation citoyenne initiale, par une articulation tributaire héritée d'une conquête ou par un suffisant développement du capital marchand.

Entre le royaume et l'empire, considérés comme aires politiques, la différence ne se mesure évidemment pas en km2, mais elle n'en est pas moins manifeste. Les royaumes sont nettement plus courts, soit parce que la capacité d'intégration de l'État est trop faible (c'est le cas de beaucoup d'États esclavagistes), soit parce que ces États privilégient, de fait, une orientation marchande, soit parce que le système mondial est devenu imperméable aux poussées impériales, soit, évidemment, par quelque combinaison de ces trois facteurs. Les royaumes sont des empires inhibés. Les États 6 que j'ai nommés Principautés construisent, eux aussi, de petits royaumes.

Les Cités II (ou “médiévales”) s'inscrivent dans l'aire du contado qui est, en réalité, de nature politique plus encore qu'économique. A partir de cette base, elles projettent généralement un réseau extérieur de points d'appui marchands et militaires. A travers flux et reflux, ces bases ont un effet analogue à celui du réseau des villes : elles dessinent une aire virtuelle et discontinue, elles esquissent ce dont l'avenir fera souvent des empires coloniaux.

Avec les États de la troisième catégorie, le territoire prend sa signification moderne. Les aires politiques précédentes étaient parfois lacunaires et rarement inscrites dans des frontières tirées au cordeau. Désormais, des États mieux intégrés (plus intégrateurs) vont marquer d'une empreinte plus forte leur territoire et ses limites. Cependant que les frontières s'affirment, l'espace intérieur des États s'affermit : le réseau des villes s'étend et se charge de fonctions administratives de plus en plus ramifiées. Progressivement, ces transformations se traduisent par un glissement du sens de l'État : il s'identifiait naguère au Prince à qui l'on devait obéissance ou à la Cité à laquelle on appartenait, il devient de plus l'homonyme du pays – et donc de la population – qu'il enserre.

Passée la transition aristocratique (Etat 8), on entre dans une période où les aires politiques des nouveaux types d'État vont quasiment se réduire à un modèle unique, celui du marché national. L'aire politique qui pouvait jadis se confondre avec une aire économique ou en englober plusieurs, devient en effet un tronçon d'une aire économique virtuellement illimitée, celle du marché mondial que le capitalisme tend à former. Les États cloisonnent ce marché. Les protections, douanières et autres, dont ils font souvent usage, ne sont pourtant pas les plus tenaces, car les tarifs douaniers sont surclassés par les "protections" qui résultent, de façon souvent très indirecte, de toute l'activité étatique et même de toute l'activité sociale. Les États produisent en effet une foule de réglementations juridiques, fiscales, sanitaires, techniques, financières et autres qui particularisent leur territoire et leur population.Plus profondément, les différences ayant valeur d'obstacles commerciaux sont véritablement nationales et non plus étatiques. Elles tiennent à la diversité des langues, des coutumes, des usages, des goûts, bref aux mille particularités idéologiques (ou “culturelles”) que l'identité nationale synthétise, comme on en jugera au tome 6.. En raison de leur naissance tardive, les États 14 ou Républiques soviétiques ont souvent hérité de territoires préformés comme marchés nationaux. Quant à l'Etat 12 ou république paysanne, il se forme généralement dans un repli d'empire colonial.

 
14. L'instance économique a montré qu'en de nombreux modes de production (MP), un État joue le rôle – incident ou exclusif – de propriétaire de moyens de production. Elle a rangé tous ces propriétaires étatiques sous une même catégorie générique – celle des P 4 – faute de pouvoir les spécifier. L'annexe du chapitre précédent restitue sa véritable identité à chacun des P 4 inscrits dans la formule de divers MP. Autrement dit, elle précise, cas par cas, quel type d'État occupe la place du propriétaire, dans un MP donné. Ce faisant, elle fixe une figure particulière des rapports entre le pouvoir et la propriété, celle où le pouvoir agit comme propriétaire.

[La suite du texte original discute des rapports entre propriété et pouvoir dans les diverses écoles juridiques et dans ceux des courants marxistes qui lient ces deux termes de façon quasi mécanique.]

Le pouvoir et la propriété naissent d'un même mouvement. Cette hypothèse posée par Engels2 et validée par l'examen des sociétés où émergent les classes sera confirmée par l'étude prochaine du processus d'étatisation. Dans toutes les sociétés soumises à la logique de la valeur d'usage (VU), les maigres ressources détournables de l'entretien immédiat des producteurs ne permettent pas de soutenir à la fois un État fort et des propriétaires puissants. Cette contradiction se résout de diverses façons, inscrites entre deux limites. Première limite : le pouvoir inclut la propriété, l'État est l'unique ou le principal propriétaire; c'est l'essence même de l'État tributaire. Seconde limite : la propriété tend à capter le pouvoir (et, donc, à le réduire à ses modestes proportions) ; c'est la formule de la Seigneurie. Entre ces deux limites, il y a place pour des combinaisons diverses.

Les États les mieux adaptés à la transition VU-VE sont d'une autre nature. Le commerce lointain et les nouvelles formes de production accroissent le surplus disponible pour entretenir l'État et les propriétaires, si un équilibre convenable est trouvé entre le pouvoir et la propriété. L'ère du compromis entre pouvoir et propriété est donc ouverte. Ou pour le dire en termes plus expressifs : la propriété prend une certaine valeur de contre-pouvoir, cependant que le pouvoir se charge de quelques missions anti-propriété, le tout à l'intérieur d'un équilibre où, naturellement, le pouvoir et la propriété continuent de s'impliquer réciproquement. Le contre-pouvoir de la propriété apparaît clairement dans l'organisation des arts artisanaux et des guildes marchandes, comme dans les communes jurées que des communautés de propriétaires incrustent dans les Principautés. Toutefois, chaque Principauté s'emploie sans relâche à modérer l'emprise des propriétaires fonciers, artisanaux et marchands, à percer l'écran que lui opposent les premiers et le contre-pouvoir que forment les derniers, afin d'assurer sa prise sur le surplus et de poursuivre ses objectifs dynastiques et guerriers. Il se bâtit de la sorte un certain équilibre dynamique qui peut se déplacer jusqu'à former un Etat de type aristocratique. Les prérogatives souveraines de ce nouvel Etat sont bien affirmées (armée permanente, impôt plus régulier, justice en voie de rassemblement sous sa main, etc.) cependant que les prérogatives de la propriété se spécifient plus nettement : la propriété foncière, marchande, artisanale ou même manufacturière tend à n'être plus qu'une propriété purement économique, vidée de ses prérogatives politiques antérieures. Dans ce parcours dont la Principauté et l'État aristocratique sont les deux étapes typiques, la Cité II (“médiévale”) forme une boucle originale. Elle correspond au cas où la nouvelle propriété artisanale-marchande s'érige non pas en contre-pouvoir dans un État plus vaste, mais en pouvoir autonome.

La pleine maturation de la valeur d'échange (VE) intervient dans des États où la réduction de la propriété à sa seule dimension économique est déjà bien engagée. Elle donne à cette tendance un élan nouveau. La propriété perd tous ses attributs quant aux personnes, mais s'affirme souveraine quant aux biens. Le droit qui la formalise devient plus abstrait, c'est-à-dire plus objectif. La propriété perd sa valeur ancienne de contre- pouvoir, ce qui est une autre façon de dire que les privilèges corporatifs (et les capacités communales liées) sont effacés. Mais elle reconstruit son contre-pouvoir à l'échelle de l'État tout entier, dans la mesure où une Assemblée de représentants, élus par les propriétaires, contrôle le pouvoir et fixe les contributions à lui verser. Abstenons-nous toutefois de penser en termes de corrélations mécaniques et laissons aux recherches historiques le soin d'établir les trajectoires propres à chaque société. Mais ne nous privons pas, pour autant, d'observer la tendance générale.

Les principales perturbations de l'équilibre idéal, schématisé ci-dessus, résultent de l'accumulation capitaliste qui est favorisée par la nouvelle propriété. Cette accumulation s'accompagne de luttes de classes auxquelles le mouvement ouvrier donne des formes nouvelles et des organisations permanentes; d'où une certaine pesée sur le pouvoir, médiatisée par le suffrage universel et de bien d'autres façons, qui oblige celui-ci à se mêler derechef de la propriété et à empiéter sur sa zone de souveraineté : le droit du travail est le catalogue de ces empiètements. D'un autre côté, l'accumulation s'accompagne d'une concentration du capital qui rompt l'abstraite égalité des propriétaires, qui complique les luttes de classes et qui, surtout, donne à certaines entités capitalistes un certain pouvoir sur le pouvoir, c'est-à-dire une capacité d'influencer les rouages ou le noyau de l'État.

Le nouveau système propriété / pouvoir qui caractérise les États 14 ou Républiques "soviétiques” est le produit d'une révolution. Dans toutes les sociétés où l'État 14 s'installe, par une révolution spontanée ou sous la tutelle militaire d'un autre État de même type, la première tâche du nouveau pouvoir est de révolutionner la propriété, c'est-à-dire de détruire les formes de propriété des moyens de production jusque-là établies. Au prix d'une transition de quelques décennies, le nouveau pouvoir crée une nouvelle propriété avec laquelle il se confond.

Aussi sommaire soit-elle, l'analyse précédente suffit à établir que le pouvoir, la propriété et le système de leurs rapports sont des variables historiques. La liberté et la démocratie, débarrassées des efflorescences idéologiques qui les magnifient, désignent un effet politique de certains systèmes pouvoir / propriété. Leur condition d'existence est soit la dilution du pouvoir dans la propriété, à la manière des Cités et des Républiques paysannes, soit l'existence d'une distance et d'une opposition suffisantes entre un pouvoir et une propriété suffisamment forts. Dans ce dernier cas, les libertés démocratiques sont, en somme, un sous-produit des contradictions secondaires entre la propriété et le pouvoir. De ce point de vue, il n'est pas douteux que les performances médiocres de l'URSS tiennent à ce handicap : un pouvoir auquel aucune propriété distincte de lui ne fait contrepoids.

 
15. La domination politique n'est pas seulement, ni même principalement, l'affaire de ceux par qui elle s'exerce et qui, autonomes ou non, apparaissent dans le fonctionnement de l'Etat comme une classe régnante. Elle intéresse, au premier chef, les classes pour qui elle s'exerce, c'est-à-dire les classes propriétaires dont elle conforte la position. L'instance économique a montré que ces classes propriétaires sont la clé de voûte de la production, car leur propriété règle les rapports de production. L'instance politique montre que les classes propriétaires (prises ou non dans leur totalité : il faut en juger, cas par cas, dans chaque système de classes) sont le pivot de l'organisation sociale, le foyer de l'ordre établi, car le pouvoir d'Etat exprime leur domination. Le système propriété / pouvoir embrasse ces deux séries de déterminations. Mais les très amples variations historiques dont ce système fait preuve interdisent de penser qu'en toute société la classe des régnants et a fortiori celle des tenants puissent être réduites à une fraction ou à une délégation de la ou des classes propriétaires-exploiteuse-dominantes.

[La suite du texte original détaille cette observation pour les divers types d'Etat.]

La classe des tenants est plus massive et plus précoce que celle des régnants, mais son existence et ses caractéristiques sont, elles ausssi, déterminées par le système propriété / pouvoir. Son ampleur dépend des capacités relatives et absolues du pouvoir. Capacités relatives ? Le pouvoir confondu avec la propriété et, par ailleurs, le pouvoir aux prises avec des formes de propriété, diverses et contradictoires, sont les deux figures propices à son développement. En revanche, la dilution du pouvoir dans la propriété lui est fatale. Capacités absolues ? La croissance quantitative de l'AE et sa diversification matérialisent ce pouvoir du pouvoir et portent la classe des tenants à l'autonomie, c'est-à-dire à une spécialisation permanente et à l'établissement de statuts propres aux tenants, ces deux traits concrétisant l'existence d'une place de classe originale dans la structure sociale. Dans toutes les sociétés où l'AE prend de la consistance, l'imitation ou la reproduction des statuts en vigueur dans les MP prédominants est la toile de fond sur laquelle s'inscrivent toujours des poussées novatrices dues aux besoins propres de l'État. C'est seulement à partir du moment où le salariat et le marché du travail arrivent à leur pleine maturité dans les sociétés où le capitalisme se déploie, que les statuts des tenants tendent à s'aligner pleinement sur les normes banales du travail salarié. L'État subit alors la loi du marché pour s'approvisionner en hommes, hormis quelques cas marginaux dont le principal est celui du “service militaire”. Mais avant le triomphe du salariat passe-partout, le pouvoir d'État ne peut se satisfaire des auxiliaires dont la propriété fait usage, il doit se livrer à mille bricolages novateurs pour bien garnir la place de classe, spécifique et croissante, que détermine son AE.


Notes

1 - Victor Ehrenberg, L'Etat grec, Ed. Maspero, 1975.

2 - Friedrich Engels, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, Ed. Sociales, 1955.


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