LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

  

 


A PROPOS DU TOME 4

(Note de 2000)


 

Jamais, en aucune société, les classes-statut...

 

Jamais, en aucune société, les classes-statut ne se laissent voir à l'oeil nu, dans tout leur détail réel. A l'oeil nu, c'est-à-dire sans recul analytique et sans outils théoriques. C'est sans doute au cours du premier 19è siècle, en Europe occidentale dans les sociétés ébranlées par la Révolution française et secouées par l'industrie capitaliste qui se propageait depuis l'Angleterre, que la réalité des classes-statut a pu transparaître sous l'habit déchiré des conditions sociales traditionnelles, si bien que des savants anglais, français et allemands diversement spécialisés ont pu en ébaucher la théorie. Mais il se pourrait que les spécialistes futurs de la macrosociologie, enfin entraînés dans l'art d'explorer la dialectique des statuts et des identités de classes, en viennent à découvrir, par de multiples comparaisons internationales et intertemporelles, que, dans telles sociétés de telle(s) époque(s) et structure(s), l'habit des castes, des ordres, des états (ou d'autre découpe ) était plus transparent encore, pour révèler les statuts sous-jacents. Pourtant, jamais, en aucune société, il ne se découvrira un système de classes-identité qui soit l'expression fidèle de la structure des classes-statut, en tous ses détours et en toutes ses tensions, pas plus qu'aucune rivière ne rendra jamais visibles les molécules qui forment son eau et ses impuretés. L'écart entre statuts et identités est un effet inéluctable du fonctionnement politico-idéologique de toute société, comme le montreront les deux prochains tomes, effet néanmoins différent d'un type de société à l'autre. Ainsi continuera de s'enrichir la panoplie des outis théoriques grâce auxquels les classes-statut et les classes-identité deviennnent observables, dans toute leur dialectique.

Car, jamais, en aucune société, les classes-statut où l'activité sociale range nécessairement tous les hommes, ne peuvent être absentes, même si les structures sociales encore rudimentaires des courtes peuplades ne permettent de dépister que des embryons de telles classes et si les structures sociales rendues extrêmement turbulentes par la rapidité des mutations technico-économiques et par la multiplicité des novations politiques et culturelles (= idéologiques) brouillent le décryptage des classes-statut, d'autant qu'en une telle situation, l'hystérésis des classes-identité rend ce brouillard opaque. En cette fin de 20è siècle, l'Europe est précisément dans une telle situation, si bien que les savoirs d'hier ont souvent à être révisés et les mots d'hier ont tous à être enrichis ou remplacés.

Ceci vaut pour les trois principaux systèmes de classes-statut qui ont pu être analysés dans toutes les sociétés un tant soit peu développées de ce siècle : les sociétés dont la formation économique (FE) est de type domanial étatique capitaliste, comme il en est tant en Amérique latine et en Asie; celles dont la FE est de type capitaliste monopoliste, lesquelles sont présentes en Amérique du Nord et en Europe plus qu'ailleurs; celles, enfin, dont la FE longtemps de type socialiste étatique s'est enfoncée, en Europe comme en Asie, depuis dix ans au moins, dans une crise mortelle dont l'issue se laisse à peine apercevoir. Mais les réflexions qui vont suivre porteront exclusivement sur les deux dernières catégories, car la première - où se loge pourtant la majeure partie du croît démographique énorme de cette fin de siècle - est agitée de changements jusqu'ici faiblement novateurs : le capitalisme étatique y régresse, mais moins vite et moins radicalement qu'ailleurs; l'industrie continue d'y progresser avec ses effets propres; la propriété latifondiaire y gagne du terrain plus souvent qu'elle n'en perd, pérennisant ainsi les archaïsmes, quel qu'en soit le rebadigeonnage moderniste.

 

Sur la FE 12 capitaliste monopoliste en voie d'internationalisation

 La première équivoque à dissiper concerne l'internationalisation de cette FE :qu'est-ce qui devient international ? que veut dire international en termes de structure économique ?

L'aire du marché devient internationale, ce qui n'est pas une novation radicale. De tous temps, le capital marchand a projeté son commerce vers un "lointain" aussi lointain que possible, en l'état des moyens de transport et des tolérances ou protections résultant, cas par cas, de la structure politique des sociétés concernées. Le capitalisme industriel s'est engouffré dans les réseaux marchands ainsi établis et, à mesure que son expansion l'enrichissait de ressources, de techniques et d'ambitions nouvelles, il aurait pu mondialiser - c'est-à-dire étendre à tous les pays - un marché virtuellement unifié pour tous les produits existants ou ultérieurement créés, n'étaient les obstacles objectifs auxquels il s'est heurté :

- obstacles économiques tenant à l'échelle des productions réalisables, des transports disponibles et aux coûts comparés sur chaque site, obstacles que l'accumulation capitaliste n'a cessé d'abaisser, hormis ses syncopes dûes aux crises et ses déviations dûes aux guerres;

- obstacles politiques tenant aux protectionnismes appliqués par les Etats potentiellement importateurs et aux prohibitions de vente, à tout ou partie de l'étranger, imposées par les Etats potentiellement exportateurs; tenant aussi aux barrières établies par certains Etats autour de leurs empires coloniaux, de leurs "camps socialistes" et des autres enclaves politiques (Zollverein, Union européenne, autres zones de coopération économique, etc);

- obstacles idéologiques (= culturels) tenant aux goûts, habitudes et traditions dont, en chaque pays, la culture populaire et les institutions sont les gardiens automatiques.

Les obstacles de la première catégorie sont de plus en plus vigoureusement surmontés depuis les débuts du capitalisme industriel. Durant la seconde moitié du 20è siècle, les crises et les guerres ont gêné moins qu'auparavant le commerce mondial. Les obstacles de la seconde catégorie ont été abaissés par de brusques saccades (décolonisation après 1945, effondrement du communisme après 1990). L'illusion s'est répandue que la mondialisation parfaite du marché était à portée de main, qu'il suffisait de lever encore quelques barrières douanières pour la parachever. C'était oublier que les barrières entretenues par les décisions politiques se manifestent par des institutions monétaires, financières, militaires, policières, sanitaires, administratives et autres d'une extrême diversité, sans parler des lourdes séquelles protectionnistes pures. 

Ainsi, en 2000, pour prendre deux exemples seulement, il n'existe pas de marché mondial des céréales, sauf à la marge des marchés organisés nationalement ou régionalement et il n'existe pas encore de marché mondial homogène pour l'automobile, bien qu'il s'agisse là d'un des segments les plus "mondialisés" des échanges internationaux, l'écart tenant d'une part aux séquelles assez nombreuses des protectionnismes et d'autre part à la compartementalisation des marchés nationaux et régionaux qui est l'effet des stratégies commerciales des firmes et des décisions administratives et fiscales différentielles, dûment exploitées par lesdites stratégies.

Les obstacles de la troisième catégorie sont et demeureront les plus durables, nonobstant le travail de "production de la demande" qui mobilise d'énormes moyens au bénéfice de diverses catégories de produits. En effet, l'inertie relative des besoins historiquement formés dans chaque culture ne peut être anéantie par des décisions politiques, ni rongée fortement par la "production de besoins nouveaux", ce qui est une autre façon de dire que les peuples sont d'une diversité réelle : non point éternelle et immuable, mais aux changements lents, scandés par des événements massifs (révolutions, guerres, invasions, épidémies, catastrophes naturelles, etc.) plus que par le grignotage des publicités et des circulaires.

Sous ce premier angle, donc, on peut constater que l'articulation par le marché généralisé progresse substantiellement en étendue, jusqu'à inclure, toucher ou effleurer le monde entier, mais que son homogénéisation intime est loin d'être accomplie, voire accomplissable. L'internationalisation du marché est un fait, mais qui ne supprime ni ses lacunes, ni ses dénivelées..

 Toujours à la recherche de ce qui devient international, chacun sait que la production elle-même se répartit sur de nombreux pays, lorsqu'elle est le fait de "firmes multinationales", comme c'est le cas, par exemple, pour l'industrie automobile. Mais d'autres branches d'activité résistent à cette internationalisation ou la cantonnent dans des limites régionales, telles celles de l'Union européenne. Ainsi, par exemple, la production spatiale ou aéronautique est, pour l'essentiel, assurée par quatre ou cinq pays ou alliances de pays (Airbus, Ariane), encore que l'on puisse s'attendre à ce qu'au cours des prochaines décennies de nouveaux compétiteurs entrent en lice. D'autre manière, l'internationalisation des productions pétrolières et minières, ainsi que de certaines productions agricoles (cacao, café, etc.) se manifeste principalement par l'action de "firmes multinationales" qui accaparent - concuremment, voire conflictuellement - les sources naturelles de ces produits primaires. Et ainsi de suite : l'internationalisation de la production est plus courte que celle du marché parce qu'elle concerne un nombre plus limité de pays et parce qu'elle affecte un nombre plus limité de branches d'activité.

Ainsi, l'interconnexion de marchés antérieurement disjoints et la dispersion de productions relevant d'un même groupe - ( P3)3 - ne progressent pas de concert et n'atteignent pas l'horizon d'une parfaite mondialisation.  D'où deux conséquences majeures :

- d'une part, l'unification de la valeur d'échange (VE) à l'échelle internationale a, certes, toutes chances de progresser peu à peu ou par bonds locaux ou sectoriels, mais jamais au point d'éliminer totalement les différentiels de "prix de revient" (valeur de la force de travail, niveau des rentes foncières et minières, autres coûts de production, y compris leurs éléments fiscaux); de ce fait, les fluctuations monétaires, liées à ces écarts et aggravées par divers types de spéculation, perdureront dans l'économie en voie d'internationalisation;

- d'autre part, l'homogénéité, très imparfaite, de la partie des formations économiques (FE) qui est effectivement internationalisée, continuera de construire un élément "mondial" - sans doute de taille et d'influence croissantes - au sein des diverses FE nationales de composition variée; autrement dit la FE 12 en voie d'internationalisation n'est pas prometteuse d'une FE mondiale.

Les conséquences de ceci, en termes de classes-statut - et,ultérieurement, en termes de classes-identité méritent donc un examen très attentif.

 

Sur les classes-statut, dans les sociétés touchées par cette internationalisation de la FE 12

 Les précédents ne manquent pas pour comprendre ce qui se passe lorsque des éléments de classes propriétaires dans le MP dominant de plusieurs FE, jusque là distinctes, en viennent à se compénétrer. Pour ne pas remonter jusqu'aux alliances dynastiques et domaniales ou aux noeuds matrimoniaux et commerciaux dont les MP servagiste ou latifondiaire et, d'autre manière, le MP capitaliste marchand ont fait grand usage avant l'ère capitaliste industrielle, on peut observer les effets des agrandissements des 19è et 20è siècle, notamment en Allemagne et en Italie, cependant que, dans une partie de l'Europe plus large encore, les approfondissements successifs des marchés nationaux, du fait de la diversification des produits industriels et de l'établissement de liaisons ferroviaires, routières et aériennes comme de télécommunications de plus en plus performantes ont resserré les liens entre les divers cantons de chaque marché national, c'est-à-dire entre des éléments naguère provinciaux ou régionaux.

En négligeant maints détails et en ignorant les traditionalismes qui, souvent, retardèrent la maturation, à bonne échelle, de classes-identité qui finiraient par tenir compte de la nouvelle dynamique des classes-statut qui, seules, nous importent ici, on peut repérer plusieurs transformateurs - dont l'entrée en scène et la hiérachie ont pu varier d'un pays et d'une époque à l'autre mais qui, tous ont été d'un grand poids.

Les mariages de capitaux, au sein des sociétés anonymes et des groupes ont été décisifs quand l'interpénétration des directions d'entreprises ou de groupe s'est opèrée en entraînant des niveaux relativement profonds de la classe d'encadrement capitaliste. La participation de banques au montage de ces fusions a produit une meilleure soudure que les simples rapprochements en bourse ou ou par devant notaire, surtout si cette participation bancaire s'est durablement concrétisée par une forte centralisation du capital (crédits, augmentations de capital, etc.) au bénéfice des nouvelles entités. La mutiplicité des liens (militaires, stratégiques, diplomatiques, etc) entre les firmes et les groupes nés de tels rapprochements et le pouvoir d'Etat en vigueur à même échelle, a été féconde dès que les conditions précédentes étaient remplies et elle est devenue fort stimulante là où l'Etat a su donner une suffisante priorité aux intérêts des entreprises parmi ses orientations politiques générales. Enfin, la création, puis la multiplication d'appareils communs aux entreprises anciennes et nouvelles (chambre de commerce, cartels et autres organisations patronales) a naturellement resserré les liens entre des éléments naguère étrangers les uns aux autres.

Parmi les entreprises multinationales du monde actuel, il faut faire deux parts. Les premières nées et, jusqu'ici les plus nombreuses, sont en fait des excroissances (commerciales, financières ou productrices de biens et services divers) en terre étrangère qui demeurent stratégiquement liées au capital et à l'Etat de leur pays d'origine, si bien qu'en termes de classe-statut, il suffit de noter d'une part, l'apparition dans la configuration de chaque pays d'un élément d'une classe capitaliste exogène et, d'autre part, la formation d'une classe d'encadrement capitaliste, sous contrôle(s) étranger(s) qui peut prendre de la consistance et se prolonger même par des transformations analogues dans les rangs supérieurs du salariat (techniciens, maîtrise, etc).

Les secondes entreprises, aujourd'hui moins nombreuses, mais dont l'effectif, la taille et le dynamisme peuvent déjà surclasser celles du cas précédent, sont, quant à elles, directement justiciables des expériences passées, analysées ci-dessus. De ce point de vue, on peut observer que l'interpénétration durable des directions de groupes est parfois délicate, notamment à l'échelle des diverses firmes d'un même groupe. De là proviennent les divorces qui font parfois suite aux fusions.

L'affaiblissement, presque en tous pays, du rôle stratégique de l'appareil bancaire, par suite du recul de l'intermédiation bancaire1 a considérablement réduit la capacité des banques à conforter durablement les groupes nés de fusions internationales, mais il pourrait ne s'agir, là, que d'un spasme temporaire (cruel pour l'Allemagne, la France, le Japon, etc.) dont la correction pourrait résulter de certaines au moins des réformes du système monétaire et financier international2.

Même dans les pays où le MP étatique capitaliste est en repli rapide, les groupes formés par des fusions internationales où les capitaux étrangers sont prédominants s'efforcent toujours de multiplier les bons contacts avec l'Etat local et ses administrations d'où peuvent provenir des décisions bénéfiques ou gênantes. Mais cette révérence cesse, lorsque des décisions stratégiques perturbantes pour l'Etat local doivent être mises en oeuvre par les firmes multinationales.

Enfin, la participation de ces firmes aux organismes patronaux locaux est de règle, tandis que la création d'appareils internationaux communs à la plupart des groupes multinationaux ne s'observe que dans des branches d'acrivité où la cartellisation ouverte ou latente est traditionnelle.

Au total, les firmes multinationales ne sont pas le terreau sur lequel se formerait une classe capitaliste internationale, homologue des classes capitalistes sous-tendues par chacun des marchés nationaux, pour des raisons dont les principales sont l'hétérogénéité politico-culturelle des éléments intégrés par les firmes multinationales et, plus encore, l'absence d'Etat de référence à leur échelle. Fondamentalement, l'internationalisation du marché et celle de certaines productions, se traduisent par une complexité accrue des systèmes de classes-statut à l'échelle de chaque Etat et par une divagation des principales activités économiques sur la "mer libre" du libre-échange. Pays par pays, la complexification se manifeste par l'adjonction au clivage provoqué par l'apparition, dans maintes classes capitalistes d'échelle nationale, d'un élément de classe capitaliste étatique, d'un clivage supplémentaire séparant, des précédentes, un élément de classe capitaliste étrangère, ce dernier élément étant lui-même hétérogène en raison de la diversité d'origine des capitaux contrôlant chaque firme multinationale. Ces clivages se répercutent dans les classes d'encadrement, mais effleurent à peine les classes salariées.

Vis à vis de chaque Etat local, ces évolutions - qui, peut-être changeront de sens ou/et d'intensité au cours des prochaines décennies - ont pour effet de retrécir et de "nationaliser" son assise. Les éléments les plus dynamiques de la classe capitaliste participent toujours de biais à la vie politique nationale, ce qui renforce d'autant le poids politique des classes urbaines et rurales d'ancrage local.

 Une vérification empirique des analyse esquissées ci-avant est donnée par "l'intégration européenne" où plusieurs décennies d'européanisation du marché - laquelle est loin d'être achevée - et de participation des grandes entreprises européennes à la formation de nombreuses firmes multinationales n'ont produit aucune classe capitaliste paneuropéenne mais ont puissamment contribué à l'irisation, par des "éléments étrangers", des classes capitalistes de nombreux pays, européens ou non. La seule exception semble être celle des fusions récemment intervenues (ou en préparation avancée) dans les secteurs de l'aéronautique, du spatial et de l'armement, c'est-à-dire dans des domaines où l'Union européenne - qui est une coopérative d'Etats - est particulièrement sensible aux volontés étatiques. Mais beaucoup des groupes concernés par ces rapprochements stratégiques sont, en même temps, impliqués dans maints autres secteurs de production, si bien que, par leurs filiales "non-stratégiques, ils se mêlent pleinement au jeu international des fusions et rejoignent ainsi la norme disparate du capitalisme mondial. Par contre, la seule dimension dans laquelle l'Europe Unie se soit jusqu'ici comportée presque comme un Etat de plein exercice - à savoir : la politique agricole commune - a eu pour effet de favoriser sinon la maturation d'une classe paysanne européenne, du moins la formation d'une forte alliance de classes fédérant des segments - d'ailleurs disparates (propriétaires-exploitants et fermiers) - des classes paysannes des divers pays de l'Union.

 Même lorsqu'on s'efforce d'inventorier les classes-statut sans se préoccuper prématurément de leurs corrélats identitaires, on est aujourd'hui en présence d'éléments-en-devenir-accéléré, si bien que les mots retenus pour les désigner peuvent devenir dérapants. L'exemple de "la" classe capitaliste dont le feuilletage s'accroît vient de le montrer. Il en va de même pour la "classe ouvrière" dont les transformations internationales du capitalisme bousculent le statut, tandis que les transformations corrélatives des moyens de travail (MT) et des savoirs incorporés dans la force de travail exercent une influence plus perturbante encore. C'est seulement en observant attentivement le devenir-ouvrier de la plupart des travailleurs rangés hier au rang des techniciens ou des ingénieurs, voire des cadres (managers) que l'on peut percevoir pleinement l'évolution de la classe ouvrière en tant que classe-statut façonnée par divers MP capitalistes (l'ordinaire comme le monopoliste ou l'étatique, à quoi s'ajoutent désormais leurs variantes enrichies d'éléments étrangers majeurs). Plus que jamais il importe de ne pas confondre les mots et les choses et de redéfinir les premiers autant que les secondes l'exigent.

 

Ce rapide balayage des mutations en cours du fait de l'internationalisation (encore très partielle) des FE 12 capitalistes monopolistes, aujourd'hui prépondérantes dans la plupart des sociétés "développées" serait gravement incomplet s'il ne prêtait pas attention à la situation des classes-statut dans les pays soumis, de diverses façons, à la prépondérance impérialiste des sociétés précédentes. En effet, les éléments qui se développent sans se souder en une classe capitaliste internationale n'en contribuent pas moins à l'exploitation des classes ouvrières, artisanales et paysannes des pays "moins développés" impliqués par l'internationalisation de certaines productions et de maints tronçons du marché. Là bas, les éléments capitalistes internationalisés ne forment pas une enclave dans les classes capitalistes locales - sauf dans les cas minoritaires où le capitalisme local se laisse pénétrer, adjoignant ainsi de nouveaux compradores, à ceux que le capital marchand a engendrés de longue date - mais ils constituent une couche supérieure de capitalistes internationaux, dont la supériorité découle de leur puissance intrinsèque et du soutien de leurs Etats d'origine, couche qui tend à s'organiser, en maints pays, sous forme de cercles, de clubs ou de Chambres de commerce internationales, pour appareiller leur statut particulier. Autrement dit, il se pourrait que "le" capitalisme international prenne plus de consistance statutaire dans ces pays subordonnés qu'il n'en acquiert dans les sociétés les plus "développées". En retour, les classes ouvrières de ces derniers pays - alarmées par les risques de "délocalisation" des entreprises - commencent à se préoccuper de "l'avantage comparatif" dû aux différentiels internationaux dans la valeur de la force de travail et dans le taux d'exploitation. Rejoints ou précédés par diverses associations philanthropiques, les confédérations syndicales assises sur ces classes commencent à internationaliser leur propagande, sinon leur action : toutes évolutions que l'on retrouvera au tome 6 , lorsque les classes-identité deviendront accessibles.

[N.B. - Plusieurs réflexions complémentaires, inspirées par une réflexion de caractère prospectif - et, donc, de moindre rigueur théorique - figurent dans mon intervention sur L'entreprise de demain.]

 

Sur les FE 18 étatiques socialistes en voie d'extinction

L'implosion de l'URSS et de son "camp socialiste" en 1989-91, rejoignant la réforme tâtonnante engagée par la Chine de Deng Xiaoping et prolongée par les conversions plus lentes des "démocraties populaires" d'Asie sud-orientale et par les agonies retardées de la Corée du Nord ou de Cuba, a ouvert un immense domaine dont l'exploration macrosociologique est délicate, même si les conclusions provisoires auxquelles elle conduit, surclassent aisément les bavardages auxquels trop de politiques et même de scientifiques européens et nord-américains se sont souvent abandonnés. J'ai esquissé cette exploration en 1991 (Le Monde au 21è siècle) et en 1996 (L'avenir du socialisme), mais ne puis aujourd'hui, que prolonger ces esquisses, car le rééquilibrage des nouvelles FE de ces pays et des Appareils qui leur sont liés est loin d'être accompli : la conversion du socialisme étatique sera l'affaire de plusieurs décennies, comme il était évident dès que les Etats-Unis, l'Allemagne et les autres pays influents à cet égard se sont employés à "punir les errements communistes" et à imposer, sans délai ni nuances, l'imitation de leur propre capitalisme monopoliste.

 Partout, même en Chine, une forte enflure de "l'économie informelle" - c'est-à-dire une régression sauvage vers des MP précapitalistes a frappé une large partie des classes salariées (ouvrières et paysannes), tandis que le capital marchand a proliféré sans délai, avec tout son cortège archaïque de spoliations et de fraudes. Des éléments, généralement issus de la classe étatique-socialiste, spécialement de ses couches de dirigeants d'entreprises, de mines, de sovkhozes, etc. se sont approprié privativement la majeure partie des ressources pétrolières, minières et, parfois, agricoles, cependant que les grandes entreprises industrielles, rarement rachetées par des multinationales américaines, européennes ou japonaises, ont subi une profonde décadence. Ainsi l'URSS a ruîné son économie, hormis les quelques tronçons industriels dont l'Etat a gardé le contrôle effectif, à des fins militaires notamment. Les créations d'entreprises nouvelles ont commencé à prendre une modeste tournure après une longue atonie. Elles se sont surtout manifestées dans les grandes villes où les restes de la richesse ancienne et l'afflux des nouveaux riches leur ont donné une assise. Les banques, les bourses et les autres entreprises financières, vite multipliées, ont titubé de crise en scandale, sans former jusqu'à présent un appareil I/D apte à desservir une économie renaissante. Le défaut de l'appareil juridico-judiciaire est plus grave encore, car il ne pouvait renaître des cendres d'une économie administrée, alors que sa mise en état de marche est indispensable au marché : pas d'échanges normaux sans contrats fiables et tribunaux qualifiés. Là dessus, un Etat tombé en déliquescenece, même dans ses appareils militaire et policier, a perdu plus de dix ans avant d'esquisser un ressaisissement. On peut désormais entrevoir le moment où la Russie sera dotée d'une FE capitaliste dont la dimension monopoliste s'affirmera peu à peu (hors le secteur pétrolier où la demande mondiale le stimule). Mais il serait, aujourd'hui encore, aventureux d'assigner un calendrier à cette évolution, quand bien même elle s'avèrerait de moins en moins cahoteuse.

La transformation des républiques non-russes issues de l'ex-URSS ne ressemble pas partout à ce contre-exemple. Les petits pays baltes ont d'ores et déjà retrouvé le (modeste) élan capitaliste qu'ils manifestaient avant leur incorporation dans l'URSS et, à meilleure échelle, il en va de même dans les ex-"démocraties populaires" d'Europe, hormis les Balkans où les guerres serbes ont jeté un grand désordre. Par contre, la Biélorussie, l'Ukraine et les républiques pétrolières de la Caspienne semblent patauger, tout comme l'URSS, cependant que la Géorgie, l'Arménie, et les républiques d'Asie centrale régressent, peut être durablement, vers des formes moins industrielles qu'avant 1990, la fin de l'URSS signifiant, ici, la fin d'une sorte de "marché commun" plus ou moins planifié où leurs productions trouvaient un débouché automatique.

Dans toute cette zone, donc, il se construit à tâtons des FE capitalistes dont certaines deviendront, de type monopoliste, comme en Russie, tandis que d'autres retrouveront vraisemblablement un caractère domanial que la non-dissolution des sovkhozes et kolkhozes pourait entretenir. Ainsi, les structures de classes statut décrites ci-avant pourraient finir par s'appliquer.

Le cas de la Chine est différent à plusieurs titres. La dissolution des communes maoïstes y a donné naissance à une immense classe paysanne, certainement appelée à se concentrer peu à peu et à transvaser une large part de sa population vers les villes. Mais autant le second de ces mouvements est déjà amplement commencé, autant le premier a des chances d'être lent, voire même retardé par politique. La dissolution des entreprises industrielles étatiques, notamment des mastodontes de l'industrie lourde est, depuis plusieurs années déjà un objectif politique important, mais sa mise en oeuvre, étalée à grand renfort de crédits bancaires, ne connaîtra vraisemblablement un rythme plus rapide que dans les régions et les périodes où la crainte d'un afflux additionnel de chômeurs se sera atténuée, à moins que les formules associant des capitaux étrangers à ceux de l'Etat chinois ne permettent d'accélérer cette transition. Tout dépendra, à cet égard, du rythme et de l'ampleur des progrés du capitalisme privé, le minuscule comme le monopoliste et le national (y compris la diaspora chinoise) comme le multinational. Les conditions bancaires et boursières requises à cette fin sont d'ores et déjà bien amorcées, mais, à l'inverse, les conditions juridico-judiciaires sont loin d'exister, dans un pays où le droit commercial de facture occidentale n'a jamais régné jusqu'à présent. A tout prendre, ces diverses perspectives dépendront pour une part décisive des choix politiques appliqués par les autorités chinoises, au centre comme à la périphérie, c'est-à-dire en dernière instance de l'évolution - s'il se peut, bien maîtrisée - du système politique chinois et de son adaptation à l'environnement mondial. L'histoire de la Chine au cours du dernier demi-siècle - comme au cours des siècles précédents - offre, à ce propos, des exemples très contrastés, de l'aventurisme maoïste à la fréquente souplesse réformatrice d'après Mao. Mais il est sûr que la Chine immense, surchargée d'hommes et de problèmes, risquera longtemps de tomber dans un grand désordre, si elle perd son élan : sa stabilité dépend de la vitesse de ses transformations, sans doute plus que de leur parfaite pertinence.

***

Les remarques précédentes mettent en lumière un problème auquel il faudra prêter attention dans les deux prochain tomes, à savoir : l'espace social occupé par une FE et celui où se déploient respectivemet une formation politique (FP) et une formation idéologique (FI) ne sont rendus congruents par aucune nécessité transhistorique. Autrement dit, il est des situations où ces trois espaces coincident parfaitement ou approximativement, mais il est aussi des situations où ces trois espaces sont de dimensions distinctes. Il faudra donc discerner ces diverses situations et juger de la portée de chacune d'elles.


Notes

1 - Depuis que la banque a été conquise par le MP capitaliste, sa fonction principale a été de centraliser les ressources disponibles des entreprises, des ménages et des administrations (là, du moins, où l'Etat n'a pas constitué son appareil bancaire propre) et de convertir ces ressources en crédits accompagnant l'activité des entreprises et en souscriptions (d'actions ou d'obligations) soutenant leur croissance. Au cours des dernières décennies, la banque a dû céder du terrain à la bourse où les entreprises ont cédé des titres de plus en plus variés pour se financer. Ainsi réduites au rang d'assistant technique des firmes "titrisant" leur endettement, la banque s'est procuré une rentabilité de rechange en multipliant les spéculations boursières pour compte propre et les offres de crédit aux ménages (logement, consommation, opérations boursières, etc.)

2 - On retrouvera ces thèmes en étudiant le système mondial. Voir mes ouvrages sur Le monde au 21è siècle (Fayard, 1991) et L'avenir du socialisme (Stock, 1996)
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