LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

  

    


CHAPITRE 8

 

 CRITIQUE DES RESULTATS

 

 

 

51. La démarche analytique qui isole les classes-statut semble être féconde puisqu'elle a permis d'expliquer le potentiel de classes et de luttes de classes dont chaque société est porteuse. Mais quelle signification faut-il attacher à la précaution théorique qui a fait qualifier de potentielles ces luttes et ces classes ?

 

52. Prendre les résultats acquis aux chapitres précédents pour une représentation effective des classes en lutte dans les divers types de sociétés serait un énorme contresens : ce serait oublier que nous ne savons presque rien encore des déterminations politiques et idéologiques des classes sociales.

[La suite du texte original discute des objections que Touraine oppose à la détermination d'une "condition" de classe par quelque "mécanisme objectif" que ce soit1, ce qui revient à supposer que la classe-identité existe seule, sans le secours d'aucune classe-statut.]

En fait, le repérage des statuts de classe déterminés par l'infrastructure sociale a une double valeur. D'une part, il contribue à l'élaboration d'une théorie complète des classes sociales et de leurs luttes et, de ce premier point de vue, c'est bien un travail préparatoire. Mais, d'autre part, ce repérage dessine un tableau pleinement significatif du potentiel de classes et de luttes de classes dont chaque type de société est porteur. En effet, le système des classes-statut est, dans chaque type de société, une donnée élémentaire de la physique sociale, une contrainte omniprésente. Les rapports de production ne sont pas nécessairement, en toute société et en toute période, les relations sociales les plus décisives, les plus déterminantes. La survie de la société ne dépend pas toujours d'eux ; il est des épidémies et d'autres catastrophes naturelles, mais aussi des invasions ou des croisades venues de fort loin, etc., qui peuvent, de diverses manières, mettre en péril l'existence même d'une société. Mais la contrainte, toujours fondamentale, exercée par ces rapports tient à l'absolue permanence des besoins de subsistance que la production doit assurer. La production est une nécessité première et les rapports de production qui la régissent nécessairement tirent de là leur capacité contraignante – ou déterminante – en dernière instance.

Une telle détermination n'exclut nullement que d'autres contraintes à mettre en lumière par l'étude des Etats et des structures idéologiques soient également opérantes : c'est précisément ce que l'examen des classes-identité devra établir. Déjà, d'ailleurs, il est apparu que les classes déterminées par l'Appareil sont, dès l'origine et en toutes circonstances, porteuses de déterminations qui ne relèvent pas des rapports de production et qui néanmoins spécifient leur statut, sinon leur identité.

 

53. Dans la vie sociale, les classes-statut ne s'offrent jamais directement à l'observation, ce qui les rend tout à fait différentes des “situations de classe" que Weber tente de définir2. En fait, les classes-statut ne peuvent être assimilées à des groupes sociaux concrets, car ceux-ci sont toujours des éléments complexes où les déterminations primaires des classes-statut se mêlent à d'autres déterminations qui les effacent plus ou moins. Dans la plus industrielle des sociétés capitalistes, la classe ouvrière ne s'offre aux regards que sous les espèces confuses des salariés des entreprises X, Y ou Z, où elle se mêle à des éléments de la classe d'encadrement capitaliste; des habitants de tel quartier populaire où elle se combine avec des éléments de classes très variées; ou des membres de familles ouvrières, lesquelles sont loin d'être toujours homogènes quant à leur statut de classe.

Les classes-statut s'observent “au microscope social ”, c'est-à-dire par un effort d'abstraction analogue à celui qui permet de concevoir les modes de production et les formations économiques. Mais ce sont des abstractions réelles, des formes de la nature sociale, aussi significatives que l'électricité, la pesanteur ou le magnétisme peuvent l'être dans la nature naturelle. Ces forces potentielles préexistent aux actions qui les manifestent et à la conscience que peuvent en avoir les acteurs. Ils sont une propriété de la nature sociale, car la classe ouvrière et la classe capitaliste sont comme deux pôles électrisés différemment, entre lesquels les éclairs sont inévitables. Mais, de mille manières, le pouvoir et l'idéologie servent à isoler ces deux pôles, à canaliser l'énergie qui pourrait jaillir entre eux.. Ainsi, le potentiel de classes et de luttes de classes défini pour les divers ensembles FE + Appareil n'est pas une virtualité. C'est une réalité toujours opérante, mais qui opère toujours sous des formes déplacées et transposées.

Reste à écarter les malentendus qui pourront peser sur les concepts de luttes de classes ou d'alliances de classes, tels qu'on peut les saisir au niveau des classes-statut. La plupart d'entre elles n'ont pas ou n'ont guère de transposé politique explicite. Ainsi, par exemple, les rapports politiques entre l'aristocratie foncière anglaise et la classe capitaliste industrielle qui prend forme à ses côtés au 18è siècle ont été souvent tempétueux, mais l'articulation rentière qui relie et allie ces deux classes a néanmoins été le principal ressort du développement capitaliste dans l'Angleterre de ce siècle. Les rapports entre l'ensemble composite de classes qui constitue la bourgeoisie française à la fin du 18è siècle et les vastes classes paysannes, déjà propriétaires ou avides de le devenir, ont été tumultueux durant la Révolution; pourtant, il s'est alors noué une alliance, sans cesse renouvelée depuis entre la bourgeoisie et les classes paysannes. Une alliance de classes requiert une convergence objective d'intérêts fondamentaux, c'est-à-dire d'intérêts consubstantiels aux classes-statut.

On aurait tort de penser que luttes de classes et alliances de classes désignent deux configurations opposées ou symétriques. En réalité, les alliances de classes sont l'une des formes que prennent les luttes de classes. Les classes distinctes, déterminées par un même mode de production (MP) sont nécessairement opposées entre elles. La prédominance exercée par un MP dans toute formation économique (FE) signifie que la classe exploiteuse du MP prédominant tend à se renforcer au détriment des autres classes exploiteuses. Au delà des variantes locales, les schémas qui illustrent les potentiels de luttes de classes montrent que ces luttes s'ordonnent sur deux axes principaux : exploiteurs / exploités et exploiteurs entre eux. Alliances, appuis et affrontements sont les trois formes principales des luttes de classes. Les affrontements sont la forme première, qu'ils se manifestent en révoltes extrêmes ou qu'ils se résolvent en un sourd réseau de tensions latentes. Les alliances sont une forme dérivée. Elles sont la marque des FE complexes où plusieurs MP se partagent la domination et des FE modernes où l'extension et la concentration de la principale classe exploitée rendent les luttes de classes plus vives et plus périlleuses pour l'ordre établi. Cette dernière transformation, caractéristique des FE où le capitalisme est présent (à moins qu'il n'ait été relayé par un MP 15 étatique socialiste) rend les appuis indispensables.

Les appuis sont fournis par des classes exploitées ou par des classes exploiteuses menacées de dépérissement, à une classe exploiteuse dont ils confortent la prééminence. Ainsi, par exemple, la classe d'encadrement capitaliste sert le plus souvent d'appui à la classe capitaliste et il n'est pas rare que les classes fondées sur la petite propriété et la petite production marchande fassent de même. Les classes-appuis sont toujours porteuses d'intérêts contradictoires qui les opposent à la fois aux classes exploitées et à la plus puissante des classes exploiteuses; elles arbitrent souvent cette contradiction au bénéfice de l'ordre établi avec lequel elles se solidarisent, moyennant quelques privilèges mineurs ou quelque rémission dans la pression que la classe exploiteuse prépondérante leur fait subir. C'est dire que les classes-appuis sont généralement celles qui ont à être arrachées à ce rôle, pour que se forme une alliance de classes tournée contre la forme dominante d'exploitation.

 

54. Les classes et leurs luttes désignent des réalités sociales dont la substance varie d'un type de société à l'autre. Ces variations dépendent de la maturation des MP ou des Appareils qui déterminent l'existence des classes. Les luttes de classes se modifient de façon substantielle selon le degré de consistance des classes qui y sont impliquées, mais aussi selon la complexité du réseau d'affrontements, d'appuis et d'alliances que l'infrastructure sociale autorise. On aurait tort de penser que cette complexité résulte uniquement de la multiplication des classes et des couches sociales différenciées, c'est-à-dire porteuses d'intérêts distincts. En effet, cette multiplication se double d'un enchevêtrement des classes sociales qui peut prendre d'énormes proportions par suite d'une intense mobilité sociale, favorisée par les brassages urbains et par l'interconnexion que la formation généralisée et le marché du travail établissent entre de nombreuses classes. Les familles dont tous les membres actifs appartiennent à la même classe-statut deviennent minoritaires à mesure que la société se diversifie de la sorte.

 

55. La lutte des classes est le moteur de l'histoire...et de la littérature marxiste. On pourrait remplir d'épais volumes en retraçant l'évolution du concept de classe dans les diverses lignées issues de Marx. Comme un plein couvent de bénédictins ne suffirait pas à cette tâche, je ne m'y hasarderai pas. S'agissant des classes et de leurs luttes, le principal terrain sur lequel une vérification, non point théorique, mais pratique, peut s'opérer est celui des luttes politiques, c'est-à-dire des actions qui tendent, peu ou prou, à transformer la société. C'est, en effet, dans l'orientation stratégique de ces luttes qu'une théorie des classes peut trouver application et, du même coup, s'offrir à la critique vérificatrice de la pratique. Keynes disait que tout ministre des Finances est l'esclave inconscient d'un économiste défunt. On peut dire, de même, que tout leader politique, syndical, etc., est l'esclave inconscient d'une ancienne théorie sociale, à moins que son action se nourrisse d'une réflexion vivante (et qui ne soit ni superficielle ni purement tactique...).

 

56. [Ce numéro discute tout d'abord de la classe des régnants, contestée par Marx en son temps et par maints marxistes du 20è siècle, pour conclure que l'autonomisation de cette classe est un processus observable dans la plupart des sociétés contemporaines, ce qui autorise une analyse rétrospective de ses premières émergences.]

La situation des autres classes déterminées par l'Appareil est moins controversable, encore qu'elle doive également être enrichie par l'étude du pouvoir d'Etat. En effet, la classe des tenants et la classe d'encadrement adrninistratif et militaire qui sert d'intermédiaire entre tenants et régnants, ne peuvent être considérées comme pleinement définies par le présent volume. Le sens de ce qu'elles font demeure obscur. Toutes les classes déterminées par leur position dans un quelconque mode de production ont un sens tout à fait clair : elles concourent à la production, dans une forme sociale donnée, laquelle détermine la relation d'exploitation qui relie ces classes. Par contre, les tenants et leurs cadres flottent encore dans un espace indéterminé : ils constituent la main-d'oeuvre et l'encadrement des activités sociales par lesquelles se manifestent un pouvoir et une idéologie qui restent à définir.

Mais, pour autant, l'existence de ces classes n'est pas douteuse dès que sont remplies les conditions qui régissent leur lente spécialisation (passage des activités occasionnelles aux fonctions pérennes; passage des activités confiées à des éléments de la parentèle, de la domesticité, etc, à des activités de plein exercice, associées à un statut spécifique ou, de plus en plus, à un statut de forme salariale, etc.). Ces classes occupent une place distinctive dans l'infrastructure sociale - même si ce n'est pas dans l'infrastructure économique. Toutes sont fonctionnaires, car elles matérialisent l'Etat en fonctionnement. Naturellement, cette unité profonde de la classe des tenants en tant que classe-statut ne nous autorise pas à préjuger des formes sous lesquelles cette classe ou ses diverses composantes participent au jeu des identifications différentielles, ni à sous-estimer l'acuité que peuvent parfois prendre les contradictions entre les diverses couches de cette classe. Mais ces contradictions secondaires et les identifications disparates qui les accompagnent éventuellement demeurent enveloppées par une commune dépendance vis à vis de l'Etat nourricier, par une commune révérence vis-à-vis de l'Etat à servir et de la loi à appliquer et par une commune distance à l'égard du peuple des administrés, des assujettis, des contribuables, des scolarisés, etc.

 

57. La classe capitaliste dont j'ai établi la présence dans plusieurs types de sociétés, peut susciter un malaise chez certains lecteurs de formation marxiste. La définition de cette classe semble en effet impeccable, mais les conséquences qu'elle entraîne s'écartent, sur divers points, de l'image que les vulgates marxistes donnent de la bourgeoisie. Je crois ce malaise parfaitement justifié et n'entreprendrai pas de rasséréner ceux qu'il touche, bien au contraire. La classe capitaliste occupe une place très précise dans l'infrastructure économique : c'est la classe exploiteuse du mode de production (MP) 10 capitaliste, la classe des propriétaires des moyens de production et d'échange dans ce MP. Elle inclut les capitalistes passifs à qui leurs titres de propriété donnent droit à une fraction de la plus-value et les capitalistes actifs qui sont les agents effectifs de l'exploitation ; elle inclut même les cadres dirigeants qui détiennent une fraction négligeable ou nulle du capital – au sens juridique – mais remplissent néanmoins les fonctions de capitalistes actifs, de chefs d'entreprises,

Le malaise vient de ce que cette définition rigoureuse de la classe capitaliste exclut de celle-ci de multiples éléments que maintes traditions marxistes lui incorporent de façon souvent irréfléchie. Ces débordements concernent, en premier lieu, la classe capitaliste marchande. Les marchands et les banquiers antiques ou médiévaux, les négociants et les traitants d'Ancien Régime apparaissent de la sorte comme les ancêtres d'une classe capitaliste qui, une fois engagée la révolution industrielle, semble aussi incorporer, sans délai, toute activité commerciale ou bancaire poursuivie avec l'aide de travailleurs salariés. Cette annexion des ancêtres et des survivants est un contresens. Un second débordement concerne la classe capitaliste étatique. On peut soutenir l'assimilation des classes capitalistes des MP 10 et 12 par deux argumentations tout à fait distinctes. La première part de l'observation que la classe ouvrière du secteur public ne se distingue guère de celle du secteur privé et circule de l'un à l'autre. A quoi s'ajoute le fait que le même type d'exploitation caractérise les MP 10 et 12. Même classe exploitée, même relation d'exploitation, comment douter qu'il y ait aussi même classe exploiteuse ? J'en doute, parce que la formation du MP 12 substitue, non sans violence, la propriété étatique à celle des capitalistes privés. C'est à ce point qu'une seconde argumentation prend le relais : comme l'Etat est sous la dépendance directe de la classe dominante, c'est-à-dire de la classe capitaliste, les agents placés à la tête des entreprises publiques ou nationalisées sont au service de ce “capitaliste collectif en idée” 3 qu'est l'Etat, c'est-à-dire, en définitive, au service de la classe capitaliste à laquelle ils s'intègrent, au même titre que les hauts dirigeants faisant fonction de capitalistes actifs.

[La suite du texte original renvoie au tome 5 où la nature de l'Etat et, donc, celle de la classe capitaliste étatique seront analysées.]

Dans certaines de ses acceptions courantes, la classe capitaliste ou bourgeoise déborde plus encore. Outre les capitalistes marchands, les dirigeants du secteur public et les régnants, on y inclut volontiers des éléments plus disparates : les couches supérieures des classes d'encadrement capitaliste et d'encadrement administratif et militaire, ainsi que la “bourgeoisie” des professions libérales et, selon l'humeur des classificateurs, d'autres groupes encore (le haut clergé ou la totalité de celui-ci, les artistes à forte valeur marchande, les suites mondaines des puissants, les journalistes de la grande presse mercantile ou réactionnaire, les idéologues de la “science bourgeoise”, etc.). Ce ramassis hétéroclite n'a évidemment aucune signification en termes de classes-statut, mais l'étude des structures idéologiques nous le rendra intelligible : la bourgeoisie n'est pas définissable comme classe-statut, mais elle constitue, dans le système des identifications différentielles, une identité de classe au contenu historiquement variable et dont l'extension est généralement plus grande que celle de la classe capitaliste. La bourgeoisie dilue la classe capitaliste dans un magma de classes et de couches sociales qui partagent plus ou moins ses richesses matérielles et culturelles et ses valeurs idéologiques. L'identification bourgeoise étend la base sociale du capital. A l'inverse, l'identification prolétarienne rétrécit l'assise sociale de la classe ouvrière, car elle tend à réduire le prolétariat à une partie seulement de la classe ouvrière véritable. Cette astringence sera étudiée avec les autres identifications différentielles, mais elle ne renvoie pas seulement aux effets de l'idéologie dominante ou aux tendances ouvriéristes dont le mouvement ouvrier est souvent riche; il faut aussi la rapporter aux erreurs théoriques dont la conception de la classe ouvrière comme classe-statut offre l'occasion.

Une analyse théorique rigoureuse définit la classe ouvrière comme l'ensemble des travailleurs salariés, soumis à l'exploitation capitaliste, dans les limites du MP 10 capitaliste ou du MP 12 étatique capitaliste. Les travailleurs exploités au sein du MP 15 étatique socialiste sont eux aussi considérés, dans leur totalité, comme une classe ouvrière, mais à strictement parler, cette classe n'est pas semblable en tous points à son homologue capitaliste, parce qu'elle fait face à une classe de régnants-propriétaires, différente à maints égards de la classe capitaliste, et parce qu'elle subit une exploitation étatique qui ne peut être identifiée à l'exploitation capitaliste.

Cette conception de la classe ouvrière peut sembler extensive, mais elle est seule en mesure de rendre intelligibles les mouvements historiques lents et profonds, par lesquels le capital, en s'annexant la banque, puis le commerce, forme un ensemble d'ouvriers de commerce et de bureau qui sont de plus en plus systématiquement soumis aux mêmes modes d'organisation, de rémunération et d'exploitation que les ouvriers de l'industrie et des transports. Et aussi, les mouvements par lesquels le capital, en appliquant la science à la production, adjoint aux ouvriers-manoeuvres et aux ouvriers-professionnels qu'il emploie des ouvriers-techniciens et des ouvriers-ingénieurs.

 

58. La bourgeoisie et le prolétariat ne sont pas les seules expressions que j'ai le plus souvent évité d'employer à propos des classes-statut, en raison des lourdes connotations idéologiques qui obligent à différer leur examen. Les classes moyennes et la petite bourgeoisie ont été écartées pour les mêmes raisons. Ces classes moyennes se glissent dans le système des identifications différentielles avec tant de souplesse qu'elles recouvrent, le cas échéant, tout ou partie des classes extrêmes. Et ce qui vaut pour les classes moyennes vaut également pour la petite bourgeoisie, pour la bureaucratie, pour la technocratie et pour une série d'autres labels consacrés par un usage infiniment fluctuant, mais jamais innocent.

[La suite du texte original rééxamine les diverses classes-statut qui sont englobées en totalité ou en partie dans les conceptions les plus extensives des classes moyennes ou de la petite bourgeoisie. Toutes les analyses précédentes se trouvent ainsi confirmées, y compris celle des idéologues marchands c'est-à-dire des prestataires de services juridiques, sanitaires et autres, organisés selon les normes de la petite production marchande.]

 

59. Reste le cas des FE 18 étatiques socialistes. Le statut de la classe propriétaire et régnante qui est la caractéristique la plus originale des sociétés assises sur une telle formation économique, peut certes prêter à d'amples discussions. On peut prétendre qu'il s'agit là d'une classe bureaucratique ou technocratique, à moins qu'on ne marie ces deux qualités pour en faire une classe techno-bureaucratique. Ces mots que l'on se garde trop souvent de définir peuvent fonctionner d'une façon quasi magique, même s'ils décrivent certains symptômes, d'ailleurs bien évidents : l'interpénétration de l'appareil d'Etat et de la hiérarchie propre aux entreprises, la priorité donnée à l'expansion des forces productives matérielles et, donc, aux techniciens qui sont censés la procurer, etc.

D'autres lignes d'analyse font grand cas de la bourgeoisie d'Etat ou de la bourgeoisie capitaliste d'Etat que serait la classe exploiteuse et dominante de l'URSS et des autres sociétés étatiques socialistes, sauf lorsque, par un miracle idéologique, cette classe se scinderait en deux tendances dont l'une serait porteuse de la ligne politique juste grâce à laquelle se maintiendrait son unité mystique avec le prolétariat, tandis que l'autre serait conservatrice, maléfique et sournoisement encline au rétablissement du capitalisme ou à son maintien. On reviendra sur ces formulations aberrantes lorsque l'instance idéologiique nous permettra de les apprécier à leur juste valeur. La classe étatique socialiste fait encore l'objet de maintes autres analyses. Les Soviétiques s'en tiennent officiellement à la légende stalinienne qui nie l'existence de cette classe comme antagoniste de la classe ouvrière, mais la présente au contraire comme l'émanation de cette dernière. Passons. Une autre version, fréquemment acceptée en Occident, présente la FE 18 comme un capitalisme d'Etat généralisé et sa classe dominante comme une classe étatique capitaliste, Mais il est à peine besoin de souligner que l'identité entre un secteur capitaliste d'Etat et une étatisation généralisée de l'économie n'a pas de sens.

[Note de 2000. Au reste, l'incapacité du secteur étatique socialiste de l'URSS et des pays d'Europe orientale et balkanique à fonctionner comme un capitalisme d'Etat - pendant la transition (encore inachevée ) où ces pays sont engagés depuis 1991 - démontrent rétrospectivement combien les analyses présentées par Bettelheim et ses émules du Manifesto italien étaient erronnées]

Aucune de ces variantes ne répond clairement aux questions structurelles que doit résoudre toute définition d'une classe ou d'un système de classes : comment l'infrastructure économique est-elle agencée (MP, articulations, FE) ? comment l'infrastructure matérielle du pouvoir et de l'idéologie est-elle agencée (Appareil) ? quels statuts distincts cette infrastructure sociale impose-t-elle aux classes qu'elle détermine ? C'est ce parcours qui nous a conduit à définir la classe étatique socialiste dans son double rôle de propriétaire et de régnante.

[Note de 2000. Le fait est que la disjonction de la propriété et du pouvoir est la principale mutation à réaliser en URSS, donc la principale difficulté à surmonter par la longue et tumultueuse transition ouverte depuis 1991]

Que penser, par ailleurs, de la classe ouvrière de la FE 18 étatique socialiste? L'habitude de la désigner par ce nom est si bien ancrée que l'on pourrait oublier de se demander si cette appellation est légitime. Et pourtant, la classe ouvrière des sociétés étatiques socialistes ne peut être tenue pour identique à son homonyme des sociétés capitalistes. Son emploi et sa rémunération ne sont pas réglés de la même façon. Quand la FE 18 arrive à maturité, le marché du travail ne joue plus qu'un rôle négligeable ou subsidiaire. Négligeable, si la contrainte policière ou administrative enrégimente la main-d'oeuvre, impose sa stabilité, assure le maintien au village des contingents ruraux excédentaires, organise le reflux des excédents urbains vers les campagnes, déporte les “ennemis de classe” et autres dissidents potentiels ou imaginaires vers les entreprises installées (ou à créer de toutes pièces...) dans les régions les plus inhospitalières. Subsidiaire, quand l'affaiblissement de ces contraintes, puis l'allégement de la tutelle exercée sur les entreprises donnent un peu plus de fluidité à la main-d'oeuvre. En effet, mème dans ce second cas, la répartition planifiée de la force de travail disponible et le contrôle administratif de son emploi demeurent prépondérants. Les normes planifiant l'échelle des rémunérations, la gamme des prix de détail et l'offre effective des produits règlent, de leur côté, un système de salaires réels, fort différent dans son principe même ,de celui que le marché du travail et le marché des produits offerts à la consommation déterminent dans les sociétés capitalistes.

D'où cette autre conséquence : en principe, aucune frontière, aucune différence de classe ne sépare les ouvriers des paysans, dès lors que ces derniers sont privés de tout débouché marchand et de toute réelle autonomie coopérative. En fait, on sait que les paysanneries des sociétés étatiques socialistes ne sont presque jamais réduites à cette position limite : les lopins individuels, les marchés paysans et, plus exceptionnellement, la survie massive d'une petite paysannerie leur assurent des statuts de classe plus différenciés. Mais il reste que l'inclusion pure et simple des paysans dans la classe ouvrière est une tendance profonde des FE 18.

Dès lors, il faut se rendre à l'évidence : la classe exploitée du MP 15 étatique socialiste n'est pas une classe ouvrière au sens capitaliste du terme, pas plus que la classe exploiteuse n'est une “bourgeoisie” ou une “classe capitaliste” – fût-ce d'Etat. En toute rigueur, il faudrait corriger ou compléter sa dénomination.

[Note de 2000. Depuis 1990, la cahotique conversion des dirigeants d'entreprise en capitalistes industriels et, plus encore, l'adaptation de la classe ouvrière russe (ou chinoise, etc.) aux normes de discipline, de productivité et de technicité en vigueur dans les entreprises capitalistes attestent de ces différences]

 

60.. En définitive, il importe de faire un usage prudent des résultats acquis par le présent volume, parce que ce sont des résultats incomplets et, donc, provisoires. Les diverses classes définies en tant que classes-statut ne désignent pas les acteurs réels des luttes de classes. Elles ne désignent pas non plus des êtres ou des objets sociaux bien circonscrits et pleinement caractérisés. Elles présentent, de façon provisoirement unilatérale, des réalités sociales dont le repérage devra être poursuivi dans la suite des instances politique et idéologique, comme dans l'étude des systèmes mondiaux.

[ La suite du texte original illustre ce jugement par des exemples massifs, totalement inintelligibles en termes de classes-statut : l'opposition villes / campagnes, la distinction intellectuels / manuels, etc.]

 

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 [N.B. Les deux derniers chapitres de l'édition originale ne sont pas repris ici. Ils sont respectivement consacrés aux Sociétés sans classes et aux Classes en France]


Notes

1 - Alain Touraine, La Société invisible, Seuil, 1977, pp.167-8

2 - Max Weber , Economie et Société, Ed. Plon, tome 1, p. 309

3 - Friedrich Engels, Anti-Dühring, Ed. Sociales, 1950, voir p.318.


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