LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

  

    


CHAPITRE 7

 

LES SOCIETES PERIPHERIQUES DU CAPITALISME

AU VINGTIEME SIECLE

 

 

[N.B. La présente édition ne reprend pas les numéros 41 à 43, 46, 47 et 50, consacrés aux sociétés marchandes simples, coloniales et en transition vers l'étatique socialiste.]

 

44. Sociétés domaniales étatiques capitalistes

FE l6 - domaniale étatique capitaliste

associée à un Appareil de type E à J, absorbant, selon le cas, de 1,5 - 4 % à 10 - 25 % de la population active


MP 10 capitaliste

MP 9 latifondiaire

MP 12 étatique capitaliste

MP 4 paysan

MP 5 artisanal

MP 6 capitaliste marchand

MP 7 esclavagiste

MP 8 servagiste

MP 11 coopératif

MP 13 “colonial ”

MP 14 esclavagiste concentrationnaire

Transition VU-VE ou logique de VE; rares poussées VE-VD

Articulations : rentière; du marché se généralisant; éventuellement : du capital financier ou capitaliste d'Etat.

Aire économique : de voisinage rural, dans une aire du marché en développement


Les sociétés domaniales étatiques capitalistes portent un nom mal sonnant mais précis. Elles sont apparentées aux sociétés domaniales capitalistes, mais adjoignent à cette base capitaliste encore primitive, un secteur capitaliste d'Etat souvent substantiel et qui pèse nécessairement d'un très grand poids, puisque le capital privé national est faible et que les rares monopoles sont presque tous étrangers. L'Inde et l'Iran, l'Egypte et l'Algérie, la Colombie et le Chili sont, parmi bien d'autres, des exemples de ces sociétés où se télescopent deux phases de développement que les sociétés capitalistes centrales ont traversées à des époques bien distinctes de leur histoire.

[Note de 2000. Ces exemples datent des années 1970, mais n'ont pas perdu toute leur pertinence, malgré les reculs (inégaux) du capitalisme d'Etat, en raison, notamment du maintien, voire du renforcement de la propriété latifondiaire]

La classe des propriétaires fonciers demeure généralement importante et son amalgame avec la classe capitaliste n'est pas toujours commencé, sauf dans les régions où les cultures de grande exportation prédominent. Les classes paysannes sont d'une grande diversité, d'autant que d'importantes séquelles du servage subsistent souvent, par exemple chez les harijans indiens, les khamès maghrébins (qui reçoivent 20 % de la récolte...) et dans plusieurs formes du péonage sud-américain. Les petits propriétaires exploitants, les fermiers, les métayers et les salariés qui les assistent se mêlent à ces paysanneries semi-serviles, en doses très variables d'une société à l'autre. Sauf dans les rares pays où une réforme agraire a été entreprise, la dominante demeure la propriété latifondiaire, associée à une petite exploitation.

Le croît démographique qui est souvent énorme gonfle l'immense armée des paysans sans terre, des déclassés végétant dans les bidonvilles urbains ou des travailleurs émigrés. Souvent, la population surnuméraire excède en permanence les capacités d'emploi, ce qui fait de la classe ouvrière active une classe relativement privilégiée, comme est privilégiée la classe des tenants... Les grandes entreprises du capital étatique ou des monopoles internationaux et les moyennes ou petites entreprises du capitalisme local mobilisent rarement une main-d'oeuvre importante. Souvent l'artisanat emploie plus de salariés que l'industrie et les transports. Une abondante main-d'oeuvre à bon marché et les capacités d'auto-exploitation dont l'artisanat peut faire preuve lui permettent de résister jusqu'aux limites extrêmes du dénuement.

La classe capitaliste est, comme ailleurs, divisée en couches sociales distinctes selon les formes du profit auquel elle peut prétendre. La différence tient, ici, à l'exiguïté relative de cette classe et à son hétérogénéité. De son côté, la classe capitaliste étatique, quoique liée à la précédente par des liens multiples, n'en est pas moins distincte : avec l'armée, elle tend à monopoliser les rares élites techniciennes et elle tient son pouvoir de la classe régnante avec laquelle elle tend parfois à se confondre. La classe d'encadrement capitaliste qui se constitue à la modeste échelle des grandes entreprises étatiques ou étrangères partage souvent, dans ses rangs supérieurs tout au moins, la nationalité du capital qu'elle sert. Comme dans toutes les formations où l'accumulation capitaliste en est a ses débuts, le capital marchand demeure très puissant. De l'usure appliquée aux paysanneries miséreuses, à la boutique et au négoce international, la classe des capitalistes marchands étale ses couches très diversifiées.

Dans les sociétés domaniales étatiques capitalistes, la classe des régnants est souvent plus spécialisée et plus autonome que dans les formations domaniales capitalistes. Cela tient au poids du secteur étatique capitaliste, à l'existence fréquente de rentes minières substantielles et au rôle souvent majeur joué par l'armée, lequel fait de ses dirigeants les régnants par excellence.L'armée constitue aussi la principale couche spécialisée, au sein d'une classe de tenants qui devient assez vite substantielle, surtout dans les Etats rentiers.

[Note de 2000. Le cas de l'Iran vaut d'être noté derechef, le clergé (fortement ancré dans la propriété foncière) y ayant succédé à l'armée, comme contrôleur principal des rentes foncières et pétrolières, après l'élimination du Shah et le triomphe du khomeynisme]

Fréquemment, les éléments non étatiques de l'AI sont relativement développés, car le livre, la presse, le cinéma, la radio et la télévision s'implantent aisément, même si la diffusion de leurs produits est soumise à un contrôle vigilant, auquel l'Eglise traditionnelle ne suffit pas toujours, si bien que l'AI est souvent de type “gouverné”.

La figure ci-après donne un schéma simplifié des luttes de classes déterminées par l'infrastructure commune aux diverses sociétés domaniales étatiques capitalistes.

Les classes capitalistes, la classe d'encadrement capitaliste et la classe ouvrière, rangées sur les premiers axes, s'opposent en luttes qui sont appelées à jouer un rôle de plus en plus décisif, mais dont l'ampleur effective peut être fortement tempérée par le retard du capitalisme, par le statut relativement privilégié d'une classe ouvrière noyée dans un océan de chômage et de misère paysanne et, souvent aussi, par la répression féroce à laquelle sont soumises les organisations ouvrières non inspirées par le pouvoir établi. La classe ouvrière figure également sur l'axe 1 ter où elle s'oppose à une classe artisanale tout aussi émiettée qu'elle et sur l'axe 2 où s'inscrit la couche des salariés agricoles, occasionnels ou permanents. Mais l'objet principal de ce second axe est de décrire le potentiel de luttes où se trouvent impliquées les classes qui, pour un temps, demeurent les plus massives, c'est-à-dire les classes paysannes en leurs diverses variantes.

Les contradictions inscrites sur l'axe n° 3 s'enveniment plus aisément. Ne pas entreprendre de réforme agraire, c'est freiner l'élan du capitalisme étatique et privé, accroître le sous-emploi rural et souvent aussi entraver et renchérir la production vivrière; mais entreprendre une telle réforme, c'est saper l'un des piliers traditionnels de l'Etat et déclencher un mouvement dont les effets peuvent déstabiliser maints régimes. Dans ces conditions, beaucoup d'Etats tergiversent. Le quatrième axe des luttes est plus classique. Il oppose toutes les parties prenantes au partage de la plus-value ou, plus exactement, du surplus social total, y compris le surproduit artisanal et rentier.

Deux modèles principaux permettent de caractériser les alliances de classes qui sont potentiellement inscrites dans l'infrastructure des sociétés domaniales étatiques capitalistes. Le premier modèle est celui dans lequel le leadership revient aux classes étatiques (régnants, tenants et classe capitaliste étatique) qui reçoivent l'appui de la classe ouvrière ou/et de certaines classes paysannes. Le second modèle est tout autre : c'est celui où, comme en Inde, le capitalisme étatique vient renforcer une alliance aussi large que possible des possédants anciens et nouveaux : propriétaires fonciers, marchands et capitalistes. Aussi convient-il d'utiliser avec prudence le résumé ci-après

 .- Luttes de classes déterminées par les effets des exploitations rentière (latifondiaire) et capitaliste et par l'éventuelle accumulation étatique capitaliste

– Classe des régnants – d'autant plus spécialisée que le secteur capitaliste d'Etat renforce son autonomie

– Classe des tenants – dont la principale couche (l'armée) joue souvent un rôle prépondérant

– Classe capitaliste étatique – souvent liée à celle des régnants

– Classe capitaliste – et son éventuelle pénétration par le capital étranger

– Eléments éventuels d'une classe d'encadrement capitaliste

– Classe des propriétaires fonciers – généralement distincte de la cIasse capitaliste

– Classe artisanale

– Classe capitaliste-marchande – relativement étendue et diversifiée; sa fraction compradore; la couche d'idéologues marchands

– Classe de paysans-exploitants - leurs formes mixtes; leurs rares prolongements (locataires, métayers, séquelles capitalistes ou semi-servagistes)

– Classe de petits propriétaires exploitants - idem

– Classe ouvrière – ses couches relativement privilégiées dans les grandes entreprises privées ou publiques; l'éparpillement de ses éléments artisanaux et ruraux; son vaste prolongement de travailleurs occasionnels et de chômeurs

– Eléments divers assez nombreux (sans-emploi épars dans les campagnes ou rassemblés en bidonvilles; couche de domestiques, etc.)

– Présence d'entreprises à surdétermination idéologique.

 

48. Sociétés étatiques socialistes

[N.B. Ce texte date de 1980]

FE 18 étatique socialiste

FE associée à un Appareil K employant 12 à 30% de la population active


MP 15 étatique-socialiste

MP 4 paysan

MP 5 artisanal

MP 6 capitaliste-marchand

MP 11 coopératif

MP 14 esclavagiste concentrationnaire

Transition VE-VD

Articulation socialiste d'Etat et séquelle du marché généralisé


Dans les sociétés étatiques-socialistes, la principale classe exploitée est la classe ouvrière.

[La suite du texte original discute du taux d'exploitation en URSS en tenant compte de tout ce qui l'aggrave :répression, dépenses militaires énormes, bas niveau de développement, etc.]

Le statut des paysans est plus sombre que celui des ouvriers. Si le fait correspondait au droit, il faudrait distinguer une paysannerie salariée, couche sociale différenciée au sein de la classe ouvrière, et une paysannerie coopérative kolkhozienne organisée dans un MP 11, lui-même soumis à la tutelle du MP 15 (d'où viennent ses approvisionnements et où vont ses produits). En fait, les paysans ont généralement la jouissance de lopins privés exigus sur lesquels ils assurent néanmoins une production substantielle, destinée à leur approvisionnement et à la vente sur les marchés kolkhoziens. Autrement dit, la masse des paysans inscrit une part de son activité dans un MP 4 paysan tourné vers la petite production marchande. Dans certains pays, comme la Pologne, la place occupée par ce MP 4 peut même être majoritaire. D'autre part, les paysans qui consacrent leur activité à des exploitations coopératives ne jouissent pas pour autant du statut de réels coopérateurs : les prélèvements fiscaux, les prix imposés, les livraisons obligatoires, les plans de production qu'ils ont à respecter et la tutelle que l'Etat et le parti exercent sur le choix des cadres restreignent leur initiative jusqu'à l'annuler. D'un pays à l'autre, d'une période à l'autre, la paysannerie se définit comme un cocktail variable de petits propriétaires-exploitants, de paysans possesseurs-exploitants de lopins individuels, de coopérateurs, de pseudo-coopérateurs quasiment ouvriers et d'ouvriers-paysans inclus dans des entreprises agricoles étatiques. Des formes d'associations coopératives peuvent également exister dans l'artisanat, mais la tentation est souvent grande de les soumettre à une tutelle étatique ou municipale qui annule leur autonomie.

 La troisième classe exploitée des sociétés étatiques socialistes n'est pas une donnée permanente de leur structure, mais elle prend néanmoins une grande extension en certaines périodes : c'est la classe des déportés. En URSS, cette classe enflée par vagues successives, des années 1920 aux années 1950, a été soumise à un traitement qui mêlait l'exploitation systématique de la force de travail à une volonté d'extermination parfois déclarée et souvent pratiquée. La suppression des koulaks comme classe et la destruction des “ennemis du peuple” n'ont pas été des figures de rhétorique. En Chine où l'élimination des propriétaires fonciers n'a pas été, non plus, une clause de style, il semble que le recours au système concentrationnaire ait été moins massif et moins durable. Je dis : “il semble”, parce que l'information disponible ne permet pas encore d'évaluer avec certitude l'ampleur du MP 14 en Chine ni de retracer son histoire. Dans les autres sociétés étatiques socialistes, le recours au MP 14, parfois imposé de l'extérieur comme en Europe orientale et parfois réinventé avec une ardeur accrue comme au Cambodge en 1975-1978, semble avoir été d'une ampleur très inégale.

La principale classe exploiteuse ne se laisse pas définir par son seul rôle économique ou politique. Ce n'est pas une classe de propriétaires, ni une classe de régnants, mais c'est une classe originale qui unifie ces deux déterminations en une synthèse sans précédent. L'analogie avec la classe tributaire dont Wittfogel s'est fait l'avocat1 est insoutenable. Le tribut, confusion originelle de la rente et de l'impôt, ne ressemble en rien à la maîtrise générale du produit social que procure le MP l5 étatique socialiste. La dérive du système tributaire vers une distinction et une spécialisation des propriétaires et des régnants menace d'autant moins le système étatique socialiste que la propriété y est, par nature, diffuse. Elle est diffuse parce que le pouvoir de disposer pratiquement des moyens de production qui est la substance réelle de la propriété, est éclaté en pouvoirs multiples, distincts et épars : les pouvoirs de gestion industrielle sont exercés par les directeurs d'entreprise et par la structure administrative dont ils ne sont qu'un rouage (trusts, unions industrielles, ministères techniques), cependant que les pouvoirs de gestion commerciale, en partie rendus à ces directeurs, sont néanmoins à partager avec les centrales d'achat et les organismes d'export-import et que les pouvoirs de gestion financière échappent totalement aux entreprises et se localisent dans les ministères, l'appareil bancaire et l'administration du Plan, si bien que les entreprises ne sont pas un foyer autonome d'accumulation.

[N.B. - L'effondrement politique de 1990-91 a démenti l'analyse du paragraphe ci-avant, au bénéfice, notamment, des directeurs d'entreprises]

S'agissant des pouvoirs de gestion sociale, c'est-à-dire de la réglementation des salaires, des conditions de travail et des avantages sociaux annexes, le rôle des directions d'entreprise est également limité par celui d'autres branches de l'appareil d'Etat, notamment les collectivités locales et les syndicats ; et, enfin, les pouvoirs de répression sans lesquels l'exploitation de la classe ouvrière ne pourrait se poursuivre (car cette classe maintenue en état d'inorganisation est condamnée à la résignation ou à la révolte, sans pouvoir entrer dans le jeu des négociations institutionnalisées), les pouvoirs de répression, donc, relèvent à leur tour d'organes spécialisés. Mais si l'on recompose le faisceau des pouvoirs dispersés entre lesquels la réalité de la propriété se diffuse, on reconnait aisément l'unité originale déjà signalée : tous les attributs, ailleurs partagés entre la propriété et le pouvoir, sont ici brassés de façon nouvelle, au sein d'une classe de propriétaires-régnants, la classe étatique socialiste. Cette classe contrôle l'AE et en exporte les méthodes dans l'appareil productif, si bien qu'on peut la dire bureaucratique. Elle est intimement mêlée au parti communiste, si bien qu'on peut aussi la dire partisane. Et technocratique, dans la mesure où, en développement, elle est appelée à devenir plus technicienne. Ou policière, compte tenu du rôle toujours central qui revient à la répression dans l'exercice de son pouvoir et de sa propriété. Cependant chacun de ces adjectifs déforme unilatéralement sa représentation et ne révèle rien de son essence originale. Cette classe, souvent formée, au départ, d'éléments que le Parti transvase des classes exploitées de l'ancienne société vers le nouvel Etat, s'unifie dans et par cet Etat et se reproduit par le recrutement et la sélection que le Parti opère dans la descendance de cette classe, comme dans les autres classes sociales. Dire en quelles proportions le recrutement externe et la descendance se mêlent excède les limites de l'information disponible. La reproduction est collective et non pas lignagère. C'est pourquoi l'Etat est le moule de cette classe : elle prend forme en exerçant ses fonctions. C'est donc une classe hiérarchisée, du sommet de laquelle le groupe dirigeant du Parti et de l'Etat surplombe les diverses couches spécialisées déterminées par la division du travail étatique.

La différenciation des couches sociales au sein de cette classe est fonctionnelle. Ceci n'exclut pas que d'autres types de différenciation, par nationalités, par liens de clans ou de clientèles, par effets de la formation reçue, etc., puissent jouer un rôle important, notamment dans le jeu des promotions individuelles ou dans la relève des équipes disqualifiées par une crise politique. Parmi les couches ainsi spécialisées dans la classe étatique socialiste, celle des dirigeants d'entreprises occupe une position particulière, car, quelle que soit la diffusion de la propriété, elle est néanmoins aux avant-postes de la production du surplus. Les cadres dirigeants de l'armée, d'une part, et de la police, d'autre part, constituent de leur côté d'autres couches différenciées. En Chine, où les forces policières spécialisées demeurent limitées, l'armée joue un rôle de premier plan dans le maintien de l'ordre interne. Dans les sociétés étatiques socialistes d'Europe, par contre, la police est une force distincte de l'armée. Pendant toute la période stalinienne, ses cadres sont devenus la principale couche sociale au sein de la classe dominante. L'extension immense de la répression et du MP 14 esclavagiste concentrationnaire a assis son pouvoir : au contrôle de la police par le Parti s'est plus ou moins substitué le contrôle inverse, si bien que les réformes khrouchtchéviennes ont eu pour première condition une coalition des couches dirigeantes du Parti et de l'armée pour mettre un terme à la prédominance policière.

Dans les sociétés étatiques socialistes, le Parti désigne un systeme complexe où s'interpénètrent des éléments que l'analyse doit dissocier, quitte à couper dans le vif. Pris dans sa masse, c'est un Appareil idéologique d'Etat prolongé par un public d'adhésion : l'endoctrinement, l'arrivisme, le tri des élites, les convenances sociales et parfois même la volonté de réformes politiques se conjuguent à doses variables pour déterminer cette adhésion. De ce fait, le Parti est présent, quoique de façon très inégale, dans toutes les classes de la société. Il ne se réduit pas à ses permanents spécialisés, car il recoupe tous les autres appareils par un contrôle quelquefois très voyant, comme celui qu'exercent les commissaires politiques de l'armée, et souvent plus discret ou plus diffus.

Deux classes intermédiaires aux contours nécessairement imprécis prolongent la classe étatique socialiste vers les classes exploitées de la production et vers la classe des tenants. La première est la classe d'encadrement économique où s'inscrivent aussi bien les cadres et techniciens des entreprises que les permanents du Parti et des syndicats dans ces entreprises. La seconde est la classe d'encadrement administratif et militaire qui est le serre-file des tenants spécialisés dans les divers appareils et qui fournit aussi, le cas échéant, les cadres des camps de déportation. Cette classe des tenants est plus ample que dans les autres types de sociétés (à richesse économique égale), parce qu'elle inclut la quasi-totalité des éléments de l'AI qui prennent ailleurs une forme marchande. Sa différenciation en couches sociales distinctes, déterminées par la division du travail étatique, est complétée par le privilège (relatif) que la plupart des sociétés étatiques socialistes continuent d'accorder aux “élites culturelles et scientifiques” si, du moins, elles servent ou respectent l'idéologie dominante.

 

49. La figure ci-après qui schématise le potentiel de luttes de classes propre aux sociétés étatiques-socialistes rappelle les figures précédentes, par ses axes verticaux. C'est, en effet, une société où l'exploitation économique persiste sous des formes originales et brutales.

L'axe n° 1 permet de marquer l'opposition de la classe ouvrière et de la classe étatique socialiste. Sa variante 1 bis permet de positionner vis-à-vis de cette même classe exploiteuse les éléments plus ou moins coopératifs et les activités partiellement libres et marchandes des paysans exploitant leurs lopins individuels ou, plus rarement, leurs propres fermes. L'enchevêtrement de ces deux dernières positions avec celle de la classe ouvrière a été retenu à dessein pour marquer et l'ambiguïté du statut paysan (ou artisanal) .

L'axe n° 2 permet de situer l'exploitation dont le MP 14 esclavagiste concentrationnaire est le siège. L'axe n° 3 manifeste pleinement l'originalité des sociétés étatiques socialistes. Les principaux axes horizontaux des figures précédentes, où s'inscrivaient notamment les luttes pour le partage de la plus-value, faisaient une grande part au jeu du marché, régulateur des diverses fractions du surplus. Les interventions politiques n'étaient certes pas absentes de ces axes – qu'il s'agisse de la lutte contre la rente ou de la nationalisation des monopoles – mais elles y jouaient un rôle assez exceptionnel. Ici, par contre, il n'y a plus dc régulateur automatique du partage du surplus, comme il n'y a plus d'extracteur automatique de ce surplus. L'enjeu véritable est ici l'affectation du surplus, c'est-à-dire le réglage des priorités budgétaires ou planificatrices, en vue de l'allocation aux diverses branches de la production et de l'Appareil, des ressources disponibles, une fois réglée la consommation directe des producteurs.

C'est pourquoi les réformes économiques entreprises depuis la fin des années 1950 et souvent remises en chantier depuis lors ont donné lieu à des affrontements sévères. Plus la couche des directeurs a reçu de pouvoirs pour manoeuvrer à sa guise, plus s'est trouvée affaiblie la couche dirigeante voisine, celle des gestionnaires ministériels et des planificateurs. Derrière les débats classiques sur la priorité à donner à la section I (industries de base et biens d'équipement) ou sur la progression relative des différentes branches de la section II (industries de consommation) se profilent des choix essentiels : importance des dépenses militaires, niveau des salaires réels, dotations affectables aux consommations collectives ou à la construction, etc.

En règle générale, la classe étatique socialiste a régulièrement recherché et obtenu l'appui des classes d'encadrement et de la classe des tenants, encore que l'extension massive de celle-ci ait empêché de la privilégier dans sa masse. Comme les classes exploitées et les couches non ou peu privilégiées de tenants (tels les enseignants) constituent, selon les sociétés, de 70 à près de 90% de la population, il est toujours nécessaire d'élargir l'assise du pouvoir établi. Staline s'y est employé en privilégiant la classe ouvrière relativement aux paysans et en favorisant la formation d'une élite stakhanoviste particulièrement choyée. Les réformes khrouchtchéviennes des années 1955-1963 ont tenté, non sans succès, de renverser cette tendance, en mettant fin à l'infortune extrême des campagnes. La classe dirigeante chinoise, de son côté, semble s'être employée, assez systématiquement, à minorer relativement les privilèges des classes d'encadrement et à traiter mieux les paysans que les ouvriers.

Les orientations prises par les successeurs de Mao Tsé-toung, en faveur de l'industrialisation et de la modernisation de l'armée donnent à penser que le zèle ouvrier sera derechef stimulé matériellement et que la contribution des campagnes à l'investissement industriel sera appelée à s'accroître.

– Luttes de classes déterminées par l'exploitation étatique et par les résistances des classes “pré-capitalistes” à la généralisation du MP 15 étatique socialiste

– Classe étatique-socialiste – à la fois exploiteuse, dominante et régnante, sa division en couches fonctionnelles

– Classe d'encadrement économique – agencement hiérarchique; division en couches fonctionnelles

– Classe d'encadrement administratif et militaire - idem

– Classe des tenants – son ampleur retative due à l'inclusion des divers AI élémentaires; sa division en couches fonctionnelles

– Classe ouvrière – fractionnée selon la division sociale du travail; comporte en outre une couche élitique; prolongée par une paysannerie salariée, riche de formes mixtes vers la classe suivante

– Classe paysanne, classe dont les éléments participent souvent à la classe précédente – son apparence coopérative

– Classe artisanale coopérative – réelle ou variante de la classe ouvrière

– Classe des déportés – massive en certaines phases historiques

– Eventuels éléments divers : clergés non ou peu étatisés, artisanat et commerce plus ou moins clandestins, etc. (leur importance est difficilement appréciable, car la plupart des sociétés intéressées s'emploient à en nier l'existence).


  EXTRAITS DE L'ANNEXE DU TOME 4 SUR

LE REPERAGE DES CLASSES-STATUT

 

MP 15 étatique socialiste

 (a) Le MP 15 se caractérise par une forme d'exploitation qui lui est propre. Le surplus est drainé par des procédures quasi fiscales et par le jeu des prix imposés pour la collecte des produits agricoles, la cession des produits industriels et la vente des biens de consommation finals. Il y a exploitation parce que la quotité et la destination de ce surplus comme les normes salariales ne résultent en rien des décisions des travailleurs ou de leurs représentants dûment choisis et contrôlés. C'est, fondamentalement, une exploitation étatique.

(b) En tant que tel, le MP 15 détermine trois classes, elles-mêmes différenciées en couches sociales plus ou moins distinctes et qui sont jusqu'à un certain point les homologues des trois classes principales des MP l0 et 12.

(c) Dans le MP 15, la classe qui occupe une place homologue de celle que détient la classe capitaliste dans le MP 10 ne peut être définie comme propriétaire des moyens de production, ni non plus comme étant, par elle-même et pleinement, une classe exploiteuse ou une classe dirigeante. Elle n'est pas propriétaire, mais agent d'une propriété étatique. Elle est exploiteuse, mais est loin de jouer un rôle décisif quant aux variations du taux d'exploitation. Elle est dirigeante, mais sans disposer en tant que telle d'une autonomie de décision. Enfin, une fraction seulement de la classe étatique socialiste se laisse apercevoir dans le MP 15.

(d) L'élément désigné comme classe étatique socialiste n'est pas exempt de contradictions internes.La principale oppose le centre à la périphérie. La périphérie désigne ici la position des dirigeants d'unités économiques qui, sur le tas, ont à faire fonctionner les entreprises et sont aux prises avec toutes leurs particularités concrètes. Le centre vise non pas les sommets de l'appareil d'Etat et du Parti qui incarnent le pouvoir d'Etat, mais bien les structures centrales de l'appareil de gestion économique (trusts, sovnarkhozes, centrales d'achat, d'importation ou d'exportation, bureaux des ministères industriels, etc.). La spécialisation des secteurs par l'effet de la division sociale du travail n'est pas, comme dans le MP 10, liée aux mécanismes profonds de partage de la plus-value. Le MP 15 ne connaît pas l'opposition, sourde mais structurelle, du profit commercial, de l'intérêt et du profit proprement dit. Il échappe également à la plupart des déterminations de la rente, sauf les rentes différentielles agricoles, dues aux effets de fertilité ou de proximité des centres de consommation. En revanche, d'autres mécanismes, de caractère politique et non plus économique, se manifestent dans le MP 15 et peuvent charger les divers secteurs d'intérêts divergents : ajustement des prix relatifs, répartition des capacités d'investissement.

(e) La classe exploitée que forme le MP 15 est opposée à la précédente par une lutte que la répression politique et idéologique rend souvent sourde, mais ne peut éteindre. L'existence éventuelle d'un MP 4 paysan ou d'un MP 11 coopératif, aux côtés du MP 15, doit être vérifiée de fait sans prêter de crédit à la terminologie utilisée pour désigncr certaines institutions : ainsi la paysannerie kolkhozienne soviétique relève d'un MP 4 de par les lopins individuels qu'elle exploite intensément et, pour le reste, elle relève du MP 15, nonobstant le pseudo statut coopératif dont elle est dotée. La classe exploitée du MP 15 peut être dite classe ouvrière étatique socialiste. C'est, en efïet, une classe de travailleurs salariés et non propriétaires de leurs moyens de production.

(f) Comme son homologue des MP 10 et 12, ladite classe ouvrière est divisée en couches sociales distinctes, par l'effet des mêmes facteurs. La paysannerie kolkhozienne a été longtemps la couche la plus misérable de la classe ouvrière russe, avec toutefois des différences locales liées aux rentes différentielles.

(g) La classe intermédiaire du MP 15 ressemble par la plupart de ses traits à ses homologues des MP 10 et 12 et se trouve prise dans des contradictions analogues.


Notes

1 - Karl Wittfogel, Le Despotisme oriental, Ed. Minuit, 1964.


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