LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

  

    


CHAPITRE 6

 

LES SOCIETES ETATIQUES MONOPOLISTES

 

 

 

36. Sociétés étatiques monopolistes

FE 13-étatique monopoliste

FE associée à un Appareil I ou J employant de 10 à 25 % de la population active


MP 10- capitaliste

MP 12 – étatique capitaliste

MP 4-paysan

MP 5- artisanal

MP 6- capitaliste marchand

MP 9- latifondiaire

MP 11-coopératif

MP 14-esclavagiste concentrationnaire

Logique de VE ou transition VE-VD

Articulations : rentière; du marché généralisé; du capital financier; capitaliste d'Etat

Aire économique : du marché


Les sociétés étatiques monopolistes se distinguent des précédentes par le reflux réel du capital monopoliste. La véritable nouveauté qui résulte de l'existence et de l'utilisation effective des potentialités du MP 12, est à rechercher dans la dynamique des luttes de classes : pour que l'Etat sache et veuille faire usage de sa propriété, il faut qu'il y soit contraint par ces luttes elles-mêmes. Ainsi, la différence essentielle entre une FE 12 et une FE 13 ne se mesure pas au poids relatif du secteur public (encore que ce poids ait une certaine importance), mais bien aux nouvelles configurations des luttes de classes que la réalisation des nationalisations révèle et renforce et que le fonctionnement et l'évolution du secteur nationalisé peuvent renforcer ou débiliter. Les données les plus apparentes sont les éléments nouveaux que le MP 12 adjoint au système des classes Dans ce MP, la position patronale est occupée par une classe capitaliste étatique qui tire son pouvoir non point de sa propriété, mais de l'Etat. Les administrateurs qui sont souvent des dirigeants apparents et les présidents et autres très hauts cadres qui détiennent la réalité du pouvoir, sont désignés par l'Etat, selon des procédures variables d'un pays à l'autre. Lorsque le capitalisme sans capitalistes du MP 12 valorise systématiquement les hommes qui ont fait leurs preuves dans le secteur privé, la logique du capital demeure puissamment représentée au coeur même de ce MP; le maintien en fonction des cadres en place avant la nationalisation (comme dans les banques françaises, nationalisées en 1946), le recrutement fréquent de cadres choisis sur le marché (en fonction de leurs aptitudes au service du capital privé) et le recours à une promotion interne, exclusivement contrôlée par une telle hiérarchie sont des symptômes d'une probable pérennité du capitalisme à l'ancienne. Le “pantouflage” d'hommes venus de la classe régnante ou de la clientèle politique des gouvernants et des élus (qui sont des eléments de cctte classe régnante, ne l'oublions pas) peut avoir une signification différente, si – et tant que – les rapports de classe en vigueur sont défavorables au capital. En effet, la classe capitaliste étatique recrutée de la sorte est très sensible aux inflexions de la politique suivie par l'Etat. En outre, ce recrutement établit une intime parenté entre la classe étatique capitaliste et la classe régnante : les affaires d'Etat et les affaires des entreprises publiques s'entremêlent en un affairisme politique qui ne garantit aucunement la prédominance du MP 12, mais particularise la forme du régime. Un troisième système est celui dans lequel les procédures de désignation des cadres dirigeants du MP 12 sont fortement marquées par la décision ou le contrôle parlementaires et par l'influence des syndicats. Une telle situation, beaucoup plus favorable que les précédentes à la pleine utilisation des potentialités du MP 12, n'a pu être observée, en fait, que dans la prime jeunesse des nationalisations, c'est-à-dire dans la période où elles viennent d'être conquises et où elles s'imposent à un environnement capitaliste d'abord très hostile. Même lorsque des précautions institutionnelles sont prises pour consolider l'influence syndicale et parlementaire, ce système demeure néanmoins très perméable aux fluctuations politiques ultérieures.

La classe d'encadrement et la classe ouvrière inscrites dans le MP 12 ne se distinguent pas fondamentalement de leurs homologues du MP 10. Toutefois, certaines transformations minimales interviennent presque toujours, du fait que toute nationalisation s'opère dans une période où les luttes de classes prennent un tour aigu. Sous des formes variables, la puissance des syndicats s'accroît dans les entreprises devenues publiques. En outre, l'Etat est généralement tenu de respecter sa propre logique, si bien que le droit du travail est moins transgressé dans les firmes publiques qu'ailleurs. Enfin, ces entreprises sont toujours traitées comme des instruments de la politique économique. Les salariés du secteur public ont l'Etat pour patron et expérimentent de nouvelles luttes de classes contre l'Etat-patron. Mais aussi, ils sont souvent mieux organisés et disposent de syndicats relativement plus puissants. Bref, les cadres et les ouvriers du secteur public constituent, dans leurs classes respectives, des couches sociales nettement différenciées, jouant parfois un rôle pilote.

 

37. Le type d'exploitarion qui caractérise le MP 12 demeure l'exploitation capitaliste, mais les mécanismes de l'accumulation et de la concentration du capital y subissent d'importantes distorsions. Pour la plupart, les entreprises publiques sont des monopoles. Mais, sous leur nouveau statut, elles cessent d'imposer les prix de monopole qu'autoriserait leur situation sur le marché. Elles se dispensent de satelliser ou d'absorber les firmes plus faibles sur lesquelles elles pourraient avoir prise. Elles prennent rarement l'initiative de créer de nouvelles filiales pour exploiter les opportunités nouvelles que la conjoncture commerciale et technique fait apparaître. Elles s'engagent à fond, en revanche, dans des politiques d'investissement qui sont mieux intelligibles en termes de stratégie nationale qu'en termes de stratégie d'entreprise. Cette vertu est grande, mais équivoque.

Les objectifs de politique économique – qu'elle soit planificatrice ou simplement conjoncturelle – ne laissent jamais apercevoir clairement la position réelle du MP 12 comme enjeu des luttes de classes. Or cet enjeu est énorme et contradictoire.

1. De par son existence même, ce MP allège la pression que le capital monopoliste fait peser sur la petite propriété et la petite production marchande des campagnes et des villes, ainsi que sur le capital non monopoliste. En d'autres termes, les nationalisations ponctionnent le capital monopoliste, affaiblissent sa base de départ.

2. Mais le MP 12 apporte aussi un soutien au capitalisme lui-même. Les capitalistes dessaisis par une nationalisation sont mal placés pour goûter ce paradoxe. L'intérêt général du MP 10 capitaliste que les nationalisations protègent en faisant la part du feu, dans une conjoncture politique parfois très menaçante, leur importe évidemment moins que leurs intérêts directs, et, eux, se trouvent bel et bien dépossédés. Toutefois, le temps panse leurs plaies, dès lors qu'ils trouvent de fructueuses occasions de remployer leurs indemnités de nationalisation. Les nationalisations aident à relever la rentabilité du capital privé et libèrent le terrain pour une nouvelle vague de concentration, pour une nouvelle génération de monopoles.

3. Les nationalisations rentabilisent le capital privé de trois façons. Premièrement, dans la mesure où elles portent sur des secteurs où d'importants investissements sont requis et où la rentabilité décline. Naturellement, le capital public fonctionnant dans les entreprises nationalisées revendique sa part de profits. Mais précisément – et c'est là la seconde contribution du secteur public – il n'a souvent que des prétentions modestes, en revendiquant à peine le taux de profit moyen. Enfin, le secteur public rentabilise le capital privé, dans la mesure où il sert de levier à l'expansion économique, c'est-à-dire à l'élargissement et à l'approfondissement du marché.

4. Sauvetage de secteurs menacés de déclin ou avides d'investissements, abandon assez général des pratiques monopolistiques, concours à l'expansion générale de l'économie : à tous ces titres, le MP 12 a rendu de signalés services à un capitalisme fatigué. En demeurant quasiment absent de la course à la concentration, par décision délibérée des Etats intéressés, le secteur public réserve au capital privé qu'il avait d'abord affaibli, tout le bénéfice des concentrations ultérieures : les monopoles capitalistes nationaux ou étrangers fleurissent derechef sur le terrain qu'il s'abstient d'occuper.

On ne peut dire, en revanche, que le MP 12 atténue sensiblement l'exploitation de la classe ouvrière. La meilleure syndicalisation et la moindre propension à enfreindre le droit du travail ont souvent pour effet de situer les entreprises publiques en assez bonne position, dans la comparaison des salaires versés par les firmes de tous statuts, et en meilleure position encore, dans la comparaison des “avantages sociaux”, annexes des salaires. Mais il serait tout à fait illusoire de prêter au MP 12 des vertus que sa structure lui interdit : il peut régulariser et “civiliser” l'exploitation du travail, il ne peut y mettre un terme. La seule grande novation dont ce MP soit porteur, c'est de concourir au dépassement de la logique de VE, d'aider à l'émergence de VD et, par ce détour, de préparer indirectement une éventuelle abolition de l'exploitation capitaliste.

Le MP étatique capitaliste fait de l'Etat un important propriétaire de moyens de production, il mêle cette propriété au pouvoir qui est le propre de l'Etat et, de ce fait, il donne à l'Etat le besoin et le moyen de concevoir de nouvelles politiques economiques dont la planification peut devenir l'instrument principal. Si l'Etat exploite ces possibilités nouvelles, un développement concerté de la production, de la formation et de la recherche scientifique devient envisageable, non certes par un miracle instantané, mais par un cheminement qui, tout en étant long et difficile, n'en rapporte pas moins de rapides dividendes. Mais la vertu exemplaire du MP 12 ne va pas plus loin. Mieux : ce mode de production est un carrefour d'ambiguïtés. Il rompt avec le capitalisme, mais le sert indirectement et se laisse aisément réasservir à ses fins. Il pratique sous des formes à peine atténuées une exploitation qui demeure capitaliste, mais il démontre l'inutilité des capitalistes privés et laisse entrevoir ce que la société pourrait gagner à se passer d'eux. Il met timidement en oeuvre ces possibilités nouvelles, mais il dessine du même coup la menace technocratique d'une relève des possédants par les experts ou par les puissants. Ni la classe ouvrière ni le socialisme ne peuvent trouver leur compte dans ce MP : s'il stagne, le capitalisme en est conforté; s'il s'étendait largement, une transition originale vers une FE 18 étatique socialiste serait ainsi trouvée... Son seul mérite est de marquer, provisoirement, une rupture avec le capital monopoliste et d'offrir, peut-être, un tremplin vers un socialisme qui ne soit pas étatique.

 

38. On en jugera en examinant de plus près la dynamique des luttes de classes dans les sociétés étatiques monopolistes. A cette fin, la figure ci-après – qui reprend, corrige et complète celle du chapitre précédent – va nous aider à rappeler les données relatives aux classes ancrées hors le MP 12 étatique capitaliste et à ordonner le système assez complexe que les classes composent dans les sociétés sous revue.

 

L'axe n° 1 où le MP 10 capitaliste étale ses luttes nous est familier. L'axe parallèle où vient s'installer le MP 12 étatique capitaliste exprime son homologie avec le précédent MP et rend manifeste l'exploitation capitaliste qui leur est commune. La distribution des classes sur l'axe n° 2 où se joue le partage de la plus-value n'a rien non plus qui doive surprendre : la classe capitaliste étatique vient s'y inscrire après avoir échancré la couche monopolistique de la classe capitaliste. D'un point de vue stratégique, on peut donc décrire les luttes de classes qui se développent ici comme une variante des luttes déjà analysées pour les sociétés capitalistes monopolistes. La même contradiction principale et les mêmes contradictions secondaires les sous-tendent. Les seuls éléments nouveaux semblent être les contradictions secondaires qui peuvent apparaître entre la classe capitaliste étatique et le patronat classique ou au sein de la classe d'encadrement capitaliste, désormais plus ouverte à l'influence du syndicalisme.

Mais c'est dans la dynamique des luttes et dans le repérage des alliances de classes que les sociétés étatiques monopolistes révèlent leurs potentialités nouvelles. Celles-ci se manifestent toujours à l'origine, c'est-à-dire dans la période où le MP 12 étatique capitaliste est porté à un niveau suffisant pour peser d'un poids décisif dans la FE. Dans cette période, la classe capitaliste recule et sa couche monopoliste subit une défaite majeure. Cette classe est en partie déchirée par ses contradictions internes (notamment entre éléments monopolistes ou non) et son influence traditionnelle sur les cadres et les classes liées à la petite production et à l'appareil d'Etat est battue en brèche. Ces alliés habituels sont en partie retournés contre la classe capitaliste, en partie contraints à une sorte de neutralité ou de passivité, tandis qu'une autre partie, enfin, demeure fidèlement liée au capital. Dire quelles sont ces parties et repérer les raisons pour lesquelles l'alliance autour du capital se déchire et se laisse surclasser par une autre alliance, voilà qui requiert un examen historique concret de chacune des sociétés intéressées.

Le rétablissement de “l'ordre normal des choses” est la pente naturelle d'une société où le capitalisme a été ébranlé, mais demeure puissant dans l'infrastructure économique comme dans les superstructures politiques et idéologiques. Mais un tel reflux de l'alliance anti-monopoliste vers la traditionnelle alliance des grands et petits possédants et des cadres et tenants ne peut être conçu comme un mouvement simple et rapide, parce que l'existence d'un puissant MP 12, qui ne peut être supprimé ou grignoté sans délai, modifie le jeu des luttes de classes.

 

39. [Ce numéro, non repris dans la présente édition, discute des potentialités ambigües ouvertes par le MP 12.]

 

40. S'agissant des seules sociétés assises sur une FE 13 étatique monopoliste, on peut schématiser ainsi leur système de classes-statut :
– Luttes de classes déterminées par l'exploitation capitaliste, par la résistance des classes "pré-capitalistes” aux diverses formes de subordination et de concurrence que leur applique le capital monopoliste et par l'éventuelle pression étatique sur la classe capitaliste

– Classe de régnants - exiguë, nettement spécialisée, rendue plus autonome par sa forte connexion avec la classe capitaliste étatique

– Classe d'encadrement administratif - voir schéma précédent

– Classe des tenants - idem

– Classe capitaliste étatique - distincte de la classe capitaliste; sa connexion avec la classe des régnants

– Classe capitaliste - voir schéma précédent; noter, en outre, que la classe capitaliste est affaiblie (provisoirement ?) par les nationalisations

– Classe d'encadrement capitaliste

- Classe ouvrière

– Classe artisanale et maschande

– Classe paysanne semi-artisanale

– Eléments divers, etc. - voir schéma précédent


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