LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

    


CHAPITRE 5

 

LES SOCIETES CAPITALISTES MONOPOLISTES

 

 33.[Ce n°, omis dans la présente édition, discute des qualificatifs applicables aux sociétés des 18è-20è siècles où le MP capitaliste est le plus souvent prédominant.]

 

34. Sociétés capitalistes-monopolistes

FE 12-capitaliste-monopoliste

FE associée à un Appareil de type G à J, les formes G et H étant rares. Ces diverses formes, aux effectifs croissants, emploient de 10-12 à 25 % de la population active .


MP 10-capitaliste

MP 4- paysan

MP 5- artisanal

MP 6- capitaliste marchand

MP 9- latifondiaire

MP 11- coopératif

MP 12- étatique capitaliste

MP 14- esclavagiste concentrationnaire

Articulations économiques :rentière; du marchéb généralisé; du capital financier

Aire économique : du marché

Logique de VE


Les sociétés capitalistes monopolistes qui s'esquissent en Europe et aux Etats-Unis, pendant les premières décennies du 20è siècle, portent en tous leurs aspects l'empreinte du capital. La petite propriété et la petite production marchande lui sont pleinement subordonnées. L'artisanat est rejeté aux marges de la production dans les travaux encore mal sériables et dans l'entretien. Il se distingue de moins en moins du petit commerce, notamment dans les filières où la vente de produits industriels impose un service après-vente. La classe artisanale et boutiquière qui tend à s'unifier de la sorte se distingue des echelons inférieurs de la classe capitaliste, moins par les effets propres de la structure économique que par les protections politiques dont elle fait partout l'objet. Plus le travail salarié se fait rare dans 1'atelier ou la boutique, plus l'auto-exploitation familiale s'y affirme. A l'inverse, lorsque ce travail salarié garde ou prend une suffisante ampleur, la frontière vers la classe capitaliste est aisément franchie, comme elle peut 1'être, en sens inverse, par les petits patrons capitalistes dont les affaires périclitent. Mais dans toutes les sociétés capitalistes monopolistes, des législations viennent protéger l'artisanat et le commerce, tout en l'inscrivant dans des définitions juridiques qui coïncident plus ou moins avec sa nature réelle : généralement ces définitions sont extensives et incluent une part non négligeable des petites entreprises capitalistes.

Les protections fournies sont diverses : exonération de certains impôts, atténuation des charges sociales, exemption des lois protégeant les syndicats, allégement des contrôles fiscaux, etc. Conjugué à la dynamique de la production capitaliste qui élargit périodiquement la gamme des marchandises à vendre et à entretenir, le statut modestement privilégié de l'artisanat et de la boutique atténue les effets de la concurrence et autorise une assez grande extension de la classe artisanale et boutiquière. Extension coupée, il est vrai, d'effondrements par pans entiers, lorsqu'une crise économique éclate ou lorsque le capital s'empare de nouvelles branches de la distribution ou de l'entretien.

La subordination des classes paysannes progresse plus encore et ce, quelle que soit la structure agraire héritée de l'histoire antérieure. La pénetration du capital à la campagne se généralise par des voies très diverses. Celle du marché est la plus importante : partout l'agriculture de subsistance disparaît, partout l'ensemble des productions est draîné par le marché. L'agriculture et l'élevage deviennent dépendants du marché pour leurs approvisionnements (machines, engrais, semences, aliments du bétail, etc.). L'industrie occupe ainsi une position dominante en amont, mais elle domine tout autant en aval, dans la transformation et le conditionnement des produits. L'agriculture et l'élevage deviennent ainsi, à tout prendre, une branche intermédiaire de la structure industrielle. Les paysans se trouvent également soumis au capital financier : en effet, le rachat périodique des terres (plus ou moins partagées à chaque génération, selon le droit de l'héritage), l'acquisition des machines et installations requises par la culture moderne et les aléas climatiques qui affectent des récoltes et des productions à periodicité longue, font d'eux de permanents endettés. Néanmoins, la dépendance des paysans est partiellement corrigée par deux facteurs : 1a rente foncière dont ils continuent de jouir, bien que son niveau varie considérablement d'une societé à l'autre, selon le degré de libre-échange; et les protections politiques qu'ils ont conquises ou qui leur ont été octroyées pour affermir l'assise du capital. Ces protections sont généralement plus substantielles que celles de la boutique et de l'artisanat : outre les faveurs fiscales et les allégements de charges sociales, elles affectent aussi les conditions de la production, de la commercialisation et du financement, par des techniques variables (cooperatives, mutuelles, interventions sur les prix, etc).

Ces diverses transformations aboutissent à des résultats parfois paradoxaux. Il n'y a rien de surprenant à ce que l'exode rural prenne des proportions énormes, car la concentration des exploitations, l'amélioration de la productivité du travail agricole et l'appel du marché du travai1 y concourent. La production rurale qui retenait naguère encore 1a majorité de la population, n'en absorbe plus,aujourd'hui, que 3 % en Angleterre et à peine plus de l0 % en France ou de 14 % en Ita1ie.

[N.B. Ce texte date de 1980]

Toutes classes confondues, la paysannerie des sociétés capitalistes monopolistes tend à ne plus employer que 3 à 8 % de la population active (la France et l'Italie sont encore en retard), soit trois fois moins que l'Appareil : ceci devrait donner à réfléchir à tous ceux qui continuent d'analyser scrupuleusement les classes paysannes, mais se dispensent de regarder d'aussi près 1es classes inscrites dans les infrastructures politiques et idéologiques...

Même réduite, la paysannerie est loin d'être homogène. Les propriétaires fonciers sont, plus que jamais, indistinctement mêlés à la classe capitaliste, mais les exploitants capitalistes constituent une couche nettement différenciée au sein de cette classe (fermiers, entrepreneurs de cultures, etc.). Cette couche capitaliste exploite une main-d'oeuvre salariée dont la qualification s'accroît avec l'évolution des techniques et dont l'effectif est relativement important. Relativement, c'est-à-dire au regard de la main- d'oeuvre totale employée dans les campagnes : ainsi, en Angleterre, les travailleurs salariés constituent les deux tiers de la très courte paysannerie qui subsiste en ce pays. Mais, de tous les effets induits par la domination du capital, le plus paradoxal est l'homogénéisation de la classe paysanne semi-artisanale. Elle devient plus homogène, parce que la coupure devient plus franche entre l'agriculture et les autres activités; L'artisanat traditionnel qui occupait une partie du temps de travail des paysans, disparaît comme disparaissent les formes semi-prolétariennes où se trouvaient placés les paysans-ouvriers, partagés entre la culture de leurs parcelles et le travail agricole ou industriel pour le compte d'autrui. Plus homogène aussi, parce que les formes héritées du MP 9 latifondiaire, tel le métayage, s'alignent de mieux en mieux sur le statut du fermage. Plus homogène enfin, parce que la concentration des exploitations est très supérieure à celle de la propriété.

Dans les sociétés capitalistes monopolîstes, le capital ne se contente pas de se substituer à la petite production marchande des villes ou des campagnes – ou de la subordonner à ses intérêts – autant que le maintien de l'ordre établi peut le permettre. Il reconquiert également une partie du terrain historiquement occupé par l'Etat. Ainsi, il s'empare, dès que possible, des branches industrielles nouvelles que les intérêts stratégiques des Etats avaient d'abord fait placer sous la tutelle de ceux-ci : aéronautique, espace, atome etc. Souvent aussi, il reprend, au moins indirectement, le contrôle des transports et des télécommunications que l'insuffisante concentration du capital privé avait d'abord rangés dans le domaine public. Parfois même, il s'efforce de récupérer ou de satelliser les secteurs jadis nationalisés.

Le capital s'étale ainsi, parce que son accumulation l'oblige à découvrir de nouveaux champs d'activité et à les rendre rentables, cependant que sa concentration lui donne les moyens d'agir avec force et discernement. Les petits capitalistes aveuglément isolés sur un marché concurrentiel entourent désormais de vastes monopoles aptes à étudier et à contrôler 1e marché, sinon à le régulariser. La dérive de P3 à (P3)3 est pleinement accomplie. Des monopoles naissent aussi bien autour d'entreprises industrielles qu'autour de banques ou d'entreprises commerciales et, le plus souvent, ils transgressent les frontières dessinées par la division sociale du travail, si bien que les “luttes intenses eatre le capital monopoliste industriel et le capital monopoliste bancaire” que Poulantzas croit pouvoir discerner1 sont, le plus souvent, de pures vues de l'esprit. Le capital monopoliste tend pour sa part à dépasser les conflits anciens entre le profit industriel, le profit commercia1 et 1'intérêt bancaire, en rassemblant en une même main les plus rentables de ces sources de profit, sans omettre d'y adjoindre celles des rentes foncières qui lui deviennent accessibles à peu de frais (les rentes minières, pétrolières notamment). Mieux, le capita1 monopoliste réussit souvent à produire de nouvelles rentes artificielles, celles que Marx a entrevues sous la rubrique des prix de monopole2. Ces rentes sont artificielles, car elles ne prennent pas appui, comme les rentes foncières, minières et immobilières, sur la disposition d'un donné naturel, mais naissent des diverses techniques de contrôle du marché que les monopoles peuvent pratiquer en s'abritant de la concurrence. Leur effet est cependant identique : elles fournissent un surprofit par préciput sur 1a plus-value sociale totale.

 Un autre fractionnement provoqué par l'épanouissement des (P3)3 est d'une nature plus subtile. Les capitalistes actifs à la tête des entreprises monopolistes sont désormais en rapport avec d'autres capitalistes que l'on peut dire passifs parce qu'ils n'exercent pas le pouvoir quotidien dans les firmes, mais qui n'en sont pas moins attentifs à leurs intérêts, dans les conseils d'administration qu'ils composent. Ces capitalistes passifs sont difficiles à cerner, parce qu'aucune barrière bien nette ne les sépare des simples porteurs d'actions acquises en Bourse comme placements d'une épargne ou comme objets de spéculation. Parfois leur historique révèle une autre caractéristique de certains monopoles, à savoir, la disparition des capitalistes passifs : tel est le cas des groupes qui ont une société mère dont les actions sont émiettées dans le public boursier, quand elles ne sont pas détenues par des sous-filiales. En ce cas, le noyau apparent des capitalistes actifs est pleinement souverain et il se recrute pour une part importante parmi les éléments supérieurs de la classe d'encadrement capitaliste (ou parmi la classe des régnants). C'est le règne de la cooptation qui succède à celui de l'héritage, mais on ne sort pas pour autant de la classe capitaliste, car il importe finalement peu que la place du capital soit tenue par les fils et les gendres, ou par des managers, tant que la structure du MP 10 demeure par ailleurs inchangée3.

Néanmoins, l'assimilation pure et simple dans la classe capitaliste demeure réservée à une “élite” de cadres supérieurs, entre lesquels la sélection s'opère le plus souvent au sabre d'abordage... “Elite” qui inclut l'ensemble des cadres dirigeants que le capital monopoliste place à la tête de ses filiales et sous-filiales, de ses usines et de ses départerments bancaires, de ses centres commerciaux, de ses grands chantiers et qu'il appelle également à siéger dans ses conseils d'administration subalternes. Le droit des sociétés impose, en effet, le respect d'un formalisme qui, dans les groupes de quelque importance, oblige à désigner plusieurs dizaines d'administrateurs pour peupler les conseils des filiales et sous-filiales. De ces cadres dirigeants aux cadres supérieurs et aux cadres moyens, puis aux agents de maîtrise (industrie) et aux gradés (banque) ou aux petits chefs d'appellations variées (commerce, etc.), la hiérarchie de la classe d'encadrement capitaliste déploie ses effectifs qui deviennent substantiels.

La classe d'encadrement capitaliste et la classe ouvrière ont des limites que cette hiérarchie estompe, d'autant que la multiplication des ingénieurs et techniciens ajoute de nouveaux degrés intermédiaires réels ou apparents. L'éternel mouvement de qualification / déqualification qui brasse la classe ouvrière, sous le règne de VE , contribue à une prolétarisation des techniciens et ingénieurs. Les savoirs et les savoir-faire dont la rareté fait prime ne tardent jamais à se multiplier sur un marché du travail désormais irrigué par une scolarisation généralisée.

En principe, la classe ouvrière dont l'essor accompagne une accumulation plus soutenue que jamais, devient, par ses effectifs, la principale classe des sociétés capitalistes monopolistes. Mais l'accumulation du capital transgresse les frontières et la classe ouvrière en est affectée de deux façons. Une première tendance est de suppléer au déficit éventuel de l'offre de main-d'oeuvre par un recours massif à l'immigration. Il se forme de la sorte un sous-prolétariat immigré qui n'est pas – du point de vue de la structure des classes-statut – une classe distincte du prolétariat national, mais qui constitue néanmoins, au sein de celui-ci, un ensemble de couches sociales nettement différenciées par les emplois inférieurs qu'elles occupent, par les différences ethniques et nationalitaires qui les caractérisent et, souvent aussi, par un taux différent de syndicalisation. La seconde tendance résulte de l'émigration du capital vers les zones du marché mondial où une force de travail de bonne qualité est exploitable à bas prix, sans trop de risques politiques, ce qui tend évidemment à réduire le poids relatif de la classe ouvrière dans la métropole elle-même. Ainsi, l'internationalisation du capital a pour corollaire une double internationalisation du prolétariat exploité : minorité immigrée et exploitation lointaine. Cette dernière limite l'importance de la classe ouvrière presente en métropole, alors que la première réduit la part du prolétariat citoyen, c'est-à-dire autorisé à participer au jeu des institutions politiques en métropole. La transposition démocratique des luttes de classes en affrontements politiques est soumise, de la sorte, à un filtrage qui, sauf aux heures de crise aiguë, diminue le poids politique officiel de la classe ouvrière réelle.

De leur côté, les classes déterminées par l'Appareil prennent également du poids. Toutes proportions gardées, cela vaut même pour la classe des régnants qui est aux prises avec une société complexe au rôle international accru et avec un appareil d'Etat devenu immense. On montrera au tome 5 que cette classe n'est pas “le valet des monopoles” et que la pseudo “fusion de l'Etat et des monopoles en un mécanisme unique”, dont les théoriciens du capitalisme monopoliste d'Etat font grand cas, est une baliverne. Parmi les contradictions enchevêtrées dont cette classe tire sa relative autonomie, les antagonismes inscrits dans l'appareil étatique lui-même font désormais bonne mesure à côté des luttes opposant la petite propriété et la petite production au grand capital et des affrontements incessants du capital et du travail. En effet, la classe d'encadrement administratif (et militaire) sélectionnée par les régnants (et qui leur est d'autant plus fidèle qu'elle incarne l'idéologie du service public, du bien public et de l'Etat-arbitre) réussit de moins en moins bien à discipliner la classe des tenants. Celle-ci s'accroit de tous côtés et se divise plus que jamais en couches sociales compartimentées par une division du travail qu'aucune concurrence n'assouplit et par une hiérarchisation rigide à laquelle aucun agent de l'Etat ne peut échapper. Souvent les effectifs les plus nombreux se rencontrent dans l'enseignement et dans l'armée. Les sociétés capitalistes monopolistes ne comptent pas toujours plus d'enseignants que de paysans, mais toutes sont en passe de franchir ce seuil. Il existe ainsi dans l'AE une couche massive de tenants, porteurs d'une très forte surdétermination idéologique qui les particularise : les enseignants ne sont pas des fonctionnaires comme les autres; ils servent l'Etat, mais le révèrent moins que jadis. Par leur truchement, les formes ouvertes des luttes de classes pénètrent dans l'AE, car il est fréquent que la syndicalisation et la grève fassent leur entrée dans la fonction publique via l'appareil scolaire. Quoi qu'il en soit, la syndicalisation progresse dans les diverses branches d'un AE totalement converti au salariat.

L'ampleur des effectifs militaires est moins surprenante que celle des effectifs enseignants. Elle prolonge une très vieille tradition étatique et souvent, d'ailleurs, elle est pour partie illusoire. En effet, les armées modernes où la conscription fournit bon nombre de soldats occupent, de ce fait, une position ambiguë : les contingents transitoires, généralement mal rémunérés, et les militaires professionnels salariés coexistent en proportions variables dans des unités plus ou moins cohérentes. La cohérence est la plus forte dans les corps d'armée spécialisés à des fins policières. Dans les régimes fascistes où la répression est poussée jusqu'à la formation d'un MP 14 esclavagiste concentrationnaire, la branche policière de l'AE prend une importance considérable (en liaison avec l'éventuel parti unique qui vient enrichir l'AE) : sa direction peut devenir prépondérante dans la classe des régnants, sa hiérarchie double la classe d'encadrement administratif et militaire par des contrôles avoués et occultes, sa piétaille occupe une position privilégiée parmi les tenants, s'enrichit des gratifications financières et sadiques que lui procurent tant la surveillance et l'extermination de la classe des déportés, que le contrôle d'une population asservie par la crainte des camps. Les régimes fascistes modifient également la structure et le fonctionnement de l'AI qui devient de type “gouverné" où les associations sont prohibées ou mises au pas, tandis que la presse, la radio, le cinéma et la télévision sont convertis en appareils de propagande.

Dans l'hypothèse où le régime politique n'empêche pas sa pleine maturation, l'AI se mêle encore assez intimement à l'AE. Mais il se moule aussi dans diverses formes économiques. Les grandes catégories d'idéologues marchands qui se dénomment professions libérales finissent par apparaître comme des survivances de l'artisanat plus authentiques que l'artisanat contemporain lui-même. Les producteurs-vendeurs de services médicaux, juridiques, fiscaux, boursiers, etc., ont tout à fait ce caractère, lorsque des ordres corporatifs régissent et protègent leurs fonctions d'avocats, de notaires, de médecins, de pharmaciens, d'architectes, d'experts-comptables ou d'agents de change, etc. Partout, l'idéologie a aussi ses grandes entreprises, voire ses monopoles, dans la presse, l'édition, le cinéma, la publicité, la radio-télévision, les spectacles et les industries des loisirs, etc. Ainsi, le domaine où s'exerce la surdétermination idéologique de certaines classes s'élargit grandement.

 

35. La figure ci-après schématise le potentiel de luttes de classes dans les FE 12 capitalistes-monopolistes.

 Deux axes suffisent à ordonner les affrontements potentiels. Le premier, qui est celui de l'exploitation capitaliste, oppose directement la classe ouvrière aux classes exploiteuses, c'est-à-dire à la classe capitaliste et à la classe capitaliste étatique – qui n'a pas été mentionnée dans l'analyse précédente parce qu'on se réserve d'examiner au prochain n° les classes formées par le MP 12 étatique capitaliste. La classe d'encadrement capitaliste vient naturellement se placer en position intermédiaire entre ces deux extrêmes. La classe d'encadrement administratif (et militaire) y est placée à la hauteur de son homologue économique, pour marquer la parenté croissante des situations offertes par ces deux classes et les échanges non négligeables qui s'établissent entre elles. Ces échanges d'hommes commencent également à se manifester entre la classe des tenants et certaines catégories au moins de la classe ouvrière. Mais la principale raison qui pousse à ranger la classe des tenants au voisinage de la classe ouvrière tient à la parenté objective que le salariat établit entre elles : les salaires offerts par l'Etat s'alignent de plus en plus souvent sur ceux du marché. Les tenants, les cadres administratifs et les régnants ne sont pas reliés par des rapports directs d'exploitation : aussi serait-il artificiel d'inscrire ces classes sur l'axe n° l ou sur un axe parallèle à celui-ci, ou même de faire figurer les régnants sur le schéma.

Le second axe permet de décrire sommairement les luttes qui ont pour enjeu le partage de la plus-value. Leurs protagonistes sont, d'une part, la classe capitaliste – et son éventuel satellite formé dans le MP 12 – et, d'autre part, les classes paysannes et la classe artisanale et marchande, flanquée des professions libérales qui lui sont plus ou moins apparentées. Les salariés dépendant de la paysannerie, de l'artisanat et de la boutique ont été omis, non seulement pour alléger le schéma, mais surtout parce que la croissance de leur effectif, dans une entreprise donnée, fait rapidement dériver les patrons de celle-ci vers la classe capitaliste. Sur l'axe n° 2, la nouveauté se manifeste dans les occurrences où les monopoles dressent contre eux à la fois les classes attachées à la petite propriété et à la petite production marchande et les couches non monopolistes de la classe capitaliste elle-même.

Les alliances de classes qui peuvent se nouer dans une société capitaliste monopoliste sont, comme en toute société, enrichies et déformées par des déterminations politiques et idéologiques dont la figure ci-dessus ne peut déjà tenir compte. Néanmoins, cette figure montre clairement l'ossature des principales alliances. L'ordre normal des choses est respecté lorsque les dissensions inscrites sur l'axe n° 2 demeurent mineures et que la collaboration des cadres et la tranquillité des tenants permettent à la classe capitaliste d'exploiter paisiblement la classe ouvrière ou de triompher de ses grèves et de ses révoltes isolées. Cet ordre normal est dérangé, mais pas trop gravement, lorsque des alliances anti-monopolistes se nouent hors la classe ouvrière, c'est-à-dire lorsque s'associent, en combinaisons diverses, les paysans, les artisans, les boutiquiers, les professions libérales et, éventuellement, une fraction des cadres ou des tenants. Il est davantage menacé, lorsque se dessine un front commun des salariés, c'est-à-dire de la majeure partie des classes logées sur l'axe n° l ou à son voisinage au-dessous de la classe capitaliste. Mais la menace devient aiguë lorsqu'une alliance anti-monopoliste réussit à englober la majeure partie des classes non capitalistes et à neutraliser ceux de ces éléments qui refusent une telle coalition. Alors s'ouvre une crise politique aiguë, dont la nature exacte et l'issue dépendent évidemment du contexte international et des déterminations politiques et idéologiques à retrouver aux prochains tomes.

 - Luttes de classes déterminées. pour l'essentiel, par l'exploitation capitaliste et par la résistance des classes "pré-capitalistes” aux diverses formes de subordination ou de concurrence que leur applique le capital monopoliste

- Classe des régnants (exiguë, mais nettement spécialisée)

- Classe d'encadrement administratif et militaire (se développe parallèlement à la classe suivante)

- Classe des tenants (salariée; devient très nombreuse; se divise en couches déterminées par l'organisation du travail étatique; son éventuelle excroissance policière dans le MP 14)

- Classe capitaliste (dominée par une couche monopoliste)

- Classe d'encadrement capitaliste (certains de ses éléments sont aspirés par la classe précédente)

- Classe ouvrière (ensemble des salariés, hors l'AE; différenciée par la division sociale du travail)

- Classe artisanale et marchande (prolongée par une couche nombreuse d'idéologues marchands)

- Classe paysanne semi-artisanale (paysannerie hormis les propriétaires et fermiers capitalistes)

- Eventuelle classe de déportés (s'il se forme un MP 14 esclavagiste concentrationnaire)

- Eléments divers nombreux (prêtrises hors l'AE, associations, etc.)

- Décadence de certaines couches sociales recoupant diverses classes ( domestiques, rentiers) et renforcement d'autres couches elles aussi transversales ( étudiants, retraités)

- Extension considérable des entreprises à surdétermination idéologique


Notes

1 - Nicos Poulantzas, Les classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui, Ed. Seuil, 1974 : cf p.147

2 - Karl Marx, Le Capital, 8 vol., Ed Sociales, 1948 à 1960. Voir vol. 8, pp. 143 et 237

3 - Nicos Poulantzas, Les classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui, Ed. Seuil, 1974 : cf pp. 189-97


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