LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

    


 

 CHAPITRE 3

 

 QUELQUES SOCIETES PRE-CAPITALISTES

 

 

 15 - Les matériaux requis pour l'analyse des classes-statut en chaque société sont disponibles sous la forme des systèmes FE + Appareil. Le problème est désormais d'expliciter le contenu de classes de chacun de ces systèmes. A cette fin, l'annexe du présent tome déblaie le terrain en définissant les classes auxquelles il est fait place, dans les divers MP comme dans les divers corps d'appareils.

[Une partie de cette annexe est reproduite dans la page précédente; d'autres parties le seront dans les pages suivantes.]

Seul l'élément domestique, constitué par la population non active dans la production ou les appareils, n'est pas pris en compte par cette annexe. Dans de nombreuses sociétés, cet élément inclut parfois des domestiques proprement dits. D'une façon générale, ceux-ci constituent une couche sociale particularisée au sein d'une ou de plusieurs des classes de travailleurs présentes dans 1a société considérée. D'une façon plus précise, seule une analyse in concreto permet d'apprécier leur situation exacte, tant les degrés transitoires sont nombreux en l'espèce. Il suffit pour en juger de réfléchir à ce qu'impliquent les termes suivants : domestiques de ferme, précepteurs domestiques, suites princières, clientèles, etc.. ou encore : esclaves, affranchis et autres domestiques employés par les régnants “au service de l'Etat”, etc. Une analyse détail1ée peut également révéler l'existence de décalages manifestes au sein de cette couche sociale où l'esclavage survit plus longuement que dans la production. La distance entre la couche sociale des domestiques et la classe de travailleurs dont elle relève se raccourcit considérablement, dans les sociétés capitalistes, à mesure que le marché du travail se généralise : les femmes de ménage relaient les domestiques proprement dits, avant d'être elles-mêmes relayées par les entreprises de services domestiques... ou par le travail des maîtresses de maison, assistées par les esclaves mécaniques que l'appareillage domestique procure.

Parallèlement, l'allongement de la durée de la vie humaine a multiplié l'effectif des vieilles personnes, cependant que l'établissement d'un âge légal de retraite et de systèmes sociaux d'assurance-retraite leur donnait les moyens de vivre hors la dépendance de leur descendance. Il s'est ainsi formé dans le prolongement de la plupart des classes sociales, des couches sociales de retraités qui, malgré leurs quelques intérêts objectifs communs, ne peuvent cependant devenir une classe sociale distincte et autonome. Les retraités sont collectivement créanciers de la population active, mais ils sont porteurs de créances inégales qui les singularisent et, surtout, ils ont pour débiteur un système de classes en lutte auquel leurs habitus et leur appartenance de classe antérieure les lient diversement. Il y a des retraités ouvriers, paysans, fonctionnaires, cadres, etc., il n'y a pas de classe de retraités.

L'élément “étudiants” n'est pas sans analogie avec l'élément “retraités”. Tous deux naissent d'une métamorphose de l'élément domestique. Tous deux spécifient plusieurs couches sociales au sein de diverses classes.

[La suite du texte original détaille les processus qui donnent naissance à ces deux éléments et discute de la tendance, encore inaboutie mais déjà très sensible, à la constitution d'intérêts communs portant chacun de ces éléments vers l'éventuelle maturation de nouvelles classes-statut.]

 

16. Le titre exact du present chapitre aurait dû être : les systèmes de classes-statut dans les sociétés dont la formation économique (FE) relève des types 3 à 9 - définis au tome 2 - et des Appareils associés à celles-ci. Mais comment désigner de façon brève et pertinente ce premier groupe ? L'agonie de la dernière FE 3 tributaire marchande a occupé, en Chine, tout le 19è siècle et le premier 20è siècle.

[Si bien qu'on la prendra pour premier exemple, alors que la place disponible pour la présente édition obligera à négliger maints autres systèmes FE + Appareil anciens ou modernes. En fait, la sélection opérée retiendra, avec leurs Appareils respectifs, les FE 3 tributaire marchande / 8 capitaliste marchande /10 domaniale marchande / 11 capitaliste / 12 capitaliste monopoliste / 13 étatique monopoliste / 16 domaniale étatique capitaliste / 18 étatique socialiste, c'est-à-dire : trois exemples antérieurs au capitalisme industriel pleinement développé, un exemple qui s'épanouit au 18è et surtout au 19è siècle et quatre exemples tout-à-fait caractéristiques du 20ème siècle.]

Pour faciliter la présentation de chaque système de classes, les principales données de chacune des FE prises en considération seront groupées en tableaux où les MP aptes à entrer dans sa composition seront présentés derechef ainsi que les Appareils, associés a 1a FE considérée. En outre les hypothèsesrelatives au poids desdits Appareils seront, elles aussi, rappelées, ainsi que la logique de production en vigueur, l'articulation économique prépondérante et l'aire économique engendrée par le MP dominant.

 

 17. [Le n° 17 non repris dans la présent édition distingue les trois classes principales du MP 2 tributaire, à savoir : les régnants tributaires, les paysans des communautés assujetties et les tenants tributaires.]

 

18. Sociétés tributaires marchandes

FE 3 tributaire- marchande

FE dont les variantes peu développées sont associées à un Appareil B ou C (0,5 à 1%) de la population active, et les variantes plus développées à un Appareil D (1 à 3) ou E (1,5 à 4%)


MP 2 tributaire

MP 6 capitaliste- marchand

MP 5 – artisanal

MP 7 – esclavagiste

MP 8 – servagiste

MP 3 – antique

MP 4 – paysan

MP 9 – latifondiaire

Articulations : tributaire et capitaliste marchande

Aire économique : tributaire et réseau de villes

Logique de production en phase VU-VE


Des trois classes principales du MP 2 tributaire, la classe rura1e soumise constitue, de très loin, la masse prépondérante, et les classes régnante et tenante continuent de tirer d'elle l'essentiel de leur puissance. Ces trois classes sont toutefois transformées par le jeu des classes nouvelles dont l'échange marchand suscite le développement : à vrai dire ce levain travaille lentement l'immense pâte rurale, mais il provoque une fermentation plus rapide des classes supérieures.

Trois classes nouvelles sont liées à l'échange marchand : la classe artisanale qui, souvent, s'organise en corporations; la classe des compagnons qui assiste la précédente et subit son exploitation; et la classe des marchands qui se détache progressivement de 1'artisanat et se mêle éventuellement aux marchands étrangers, agents du commerce lointain. La classe des marchands ne s'enferme pas dans la marchandise. Le commerce de l'argent l'occupe également. Elle tend à se faire banquière, fermière d'impôts, usurière des campagnes et du petit peuple urbain. Elle tend également à s'assujettir l'artisanat, voire à former des sortes de manufactures où un quasi-salariat peut s'esquisser. Les trois classes nouvelles mobilisent quelques centièmes de la population, mais leur capacité transformatrice ne dépend pas de leur poids brut. En effet, ce sont des classes parfois riches et toujours urbaines. La richesse artisanale et marchande conforte l'Etat d'impôts et de produits nouveaux et lui permet d'étendre son emprise territoriale – autant que le système mondial le permet – et d'étoffer son appareil.

Le corps des appareils d'Etat (AE) bureaucratique de type D ou E est un luxe désormais accessible. La richesse nouvelle et les courants d'échange qu'elle entretient favorisent également une certaine extension de le corps des appareil idéologiques (AI). Aussi limitée soit-elle, la classe des idéologues marchands n'en joue pas moins un rôle important : c'est, en somme, une variante de la classe artisanale, mais une variante remuante. Souvent, elle est renforcée par l'extension, plus ou moins tolérée, des églises non étatiques. Artisans, compagnons, marchands, prêtres et autres idéologues se mêlent aux tenants en des villes diversifiées et turbulentes. Aux marges des empires, sur les routes du commerce lointain, il arrive que ces villes s'émancipent et constituent de petits mais puissants Etats semi-indépendants, assis sur une FE plus marchande que tributaire. Au coeur des royaumes et des empires, une telle émancipation est impossible, mais les villes n'en posent pas moins de délicats problèmes politiques : l'AE doit apprendre à les bien tenir. L'extension des Etats et, donc, la probabilité accrue d'y trouver, enclavés, des éléments non tributaires; le renforcement et la diversification de l'AE, y compris de l'armée où les troupes mercenaires se mêlent souvent aux levées autochtones; la formation d'un réseau de villes souvent turbulentes; la richesse nouvelle des marchands; les idées nouvelles diffusées par des églises parfois rivales et par des lettrés nombreux; tels sont les principaux facteurs qui, en se mêlant avec une force variable, transforment parfois profondément le statut de la classe régnante tributaire. En schématisant lourdement, je dirai que celle-ci est distraite de la propriété par le pouvoir. L'exercice du pouvoir l'accapare. Sa propriété ne disparaît pas pour autant, mais elle devient plus éminente et, donc, plus fiscale que tributaire. Cette propriété devient aussi plus lacunaire : 1es zones où il faut composer avec d'autres types de propriété foncière s'étendent; les occasions où régnants et tenants s'érigent en propriétaires privés se multiplient avec le temps; les dons de terres comme prébendes ou comme gages de fidélité à des hôtes divers (mercenaires, colons, etc.) se multiplient également. Ce mouvement est évidemment d'allure variable, il est toujours fragmentaire et souvent coupé de reflux majeurs. Mais il n'en aboutit pas moins à l'établissement d'une classe de propriétaires fonciers, à dominante servagiste ou latifondiaire selon le cas.

Cette classe demeure subordonnée et liée à la classe tributaire régnante qui reste généralement la principale propriétaire du sol, mais son extension a néanmoins deux effets : le tribut tend à éclater en rente et en impôt; la paysannerie productive voit son statut dériver, selon le cas, vers des formes proches du servage ou de la possession (et de l'exploitation) libre. Il faut naturellement concevoir tous ces mouvements comme des tendances lentes et partiellement réversibles par l'effet de réformes politiques; les concevoir aussi comme des tendances qui se manifestent avec une force inégale et selon des rythmes très divers d'une région à l'autre, dans des Etats souvent très vastes. Leur effet global est parfois la transformation générale de la FE, qui devient servagiste ou domaniale, sous la houlette d'Etats nouveaux, généralement plus exigus. Mais souvent aussi, la résultante est moins radicale : l'Etat survit ou se restaure, de crise en crise, et maintient son pouvoir sur une FE à dominante tributaire marchande, mais riche de variantes.

Dans une telle situation, la classe des tenants est elle aussi transformée. Elle perd le rang privilégié qui était le sien, non qu'elle soit réduite à une position misérable, mais simplement parce qu'elle supporte la comparaison, voire la concurrence, d'autres classes. Les lettrés ne sont plus le monopo1e de l'Etat et de son église. Le service de l'Etat n'est plus le monopole des tenants : les marchands s'en mêlent comme fournisseurs, banquiers et fermiers d'impôts; les artisans s'efforcent de battre en brèche 1es ateliers et les manufactures étatiques. Souvent aussi, l'ethnie jadis dominante dans l'AE doit composer avec de nouveaux apports : ceux des envahisseurs éventuels, ceux des mercenaires parfois privilégiés dans l'armée, ceux des peuples-hôtes ou des populations annexées que le pouvoir central veut assimiler, etc. Enfin, 1a modeste bureaucratisation des AE modifie plus ou moins le recrutement des tenants non militaires : les domestiques et les familiers des régnants ou les prêtres y jouent un rôle plus limité. La différenciation de cette classe devient plus nettement fonctionnelle et ses comportements, en temps de crise, se font plus aléatoires.

Lorsque le système mondial les place en position dépendante, les sociétés assises sur une FE 3 tributaire marchande subissent de nouvelles transformations. En règle générale, elles n'offrent prise au capital marchand étranger que si leur décomposition est déjà très avancée : tel est, notamment, le cas des Indes dont l'Europe marchande s'empare peu à peu, aux 17è et 18è siècles, avant que l'Angleterre rafle toutes les mises. La colonisation s'applique, en ce cas, à des FE diverses où peuvent subsister des éléments tributaires marchands : la puissance coloniale se substitue à la classe tributaire régnante ou la prend en tutelle, tout en s'assurant le contrôle direct de la classe des tenants. Quand la décomposition est moins avancée, le capital marchand, aussi puissant soit-il, est néanmoins tenu en respect : Venise en fait l'expérience à Byzance, aux 11è et 12è siècles, et maintes nations européennes renouvellent cette expérience, en Chine, aux 18è et 19è siècles. C'est seulement vers la fin du 19è siècle que le capital, devenu industriel, réussit à agripper fermement la dernière grande FE à dominante tributaire marchande, c'est-à-dire la Chine. Alors commence, en ce pays, une période qui durera près d'un siècle et dont l'analyse, en termes de classes, ne peut être réduite à aucun schéma, tant se multiplient les déterminations contradictoires : inéga1 degré de décomposition politique et de dérive de la FE selon les provinces; compétition multiforme des puissances capitalistes industrielles; maturation accélérée d'une nation chinoise et tentative de révolution démocratique bourgeoise; interférences de deux guerres mondiales, de la révolution russe et de 1a maturatioa impérialiste du Japon; et, finalement, triomphe d'une révolution communiste paysanne. Dire qu'en ce siède la structure des classes en Chine ne peut être réduite à aucun schéma doit être bien compris : certes, cette histoire est une énorme lutte de classes; mais les classes qui sont alors en lutte n'ont plus que des rapports lointains et très déformés avec le système tributaire marchand qui nous retient ici; et, plus généralement, les périodes où l'histoire bouleverse la structure des classes sont fort peu propices aux schématisations par lesquelles cette structure se laisse d'autant mieux décrire qu'elle est relativement stable.

De ce point de vue, on doit considérer le récapitulatif ci-après comme une image des formations tributaires marchandes en leur maturité et non en leur décadence ultime.

 – Luttes de classes dont l'enjeu principal continue d'être Ie tribut et son partage; mais c'est un tribut qui dérive vers la scission rente/impôt. En outre, des enjeux complémentaires se mêlent au précédent, du fait de l'exploitation marchande simple (artisans / compagnons) et de l'exploitation capitaliste marchande (marchands / artisans, marchands / paysans, marchands / régnants et tenants); du fait, aussi, des contradictions secondaires du système (régnants / propriétaires, artisans / tenants, etc.)

– Classe régnante tributaire et éléments de classes propriétaires servagiste ou latifondiaire (éléments plus ou moins différenciés et alliés)

– Classe tenante tributaire dont les différenciations fonctionnelles s'affirment

– Classe des paysans soumis, laquelle dérive, plus ou moins, vers la position du serf ou de l'exploitant libre (possesseur plus que propriétaire)

– Classe des marchands, fortement différenciée; ses couches supérieures pouvant s'allier aux deux premières classes, alors que ses couches inférieures sont proches de la classe suivante

– Classe artisanale et sa variante autonome : les idéologues marchands

– Classe des compagnons

– Eléments épars au déclassés (prêtres hors l'AE, travailleurs quasi salariés, mendiants, etc.) Leur poids est. parfois grand, en ville ou en crise.

 

[N.B. - Les coupures abrégeant la présente édition ne permettent pas de présenter les sociétés antiques, esclavagistes, servagistes et servagistes-marchandes auxquelles étaient consacrés les numéros 19 à 23.]

 

24. Soeiétés capitalistes marchandes

FE 8 - capitaliste marchande

FE dont les variantes peu développées sont associées à un Appareil A (< 0,5% de la population active) B ou C (0,5 à 1%), et les variantes plus développées à un Appareil D (1 à 3) ou E (1,5 à 4%)


MP 6 - capitaliste marchand

MP 5 - artisanal

MP 4 - paysan

MP 6 - servagiste

MP 7 - esclavagiste

MP 9 - latifondiaire

Articulation : capitaliste marchande

Aire : du contado et réseau de villes

Logique de production en phase VU-VE


Plusieurs des sociétés capitalistes marchandes qui se forment en Europe du 12è au 16è siècle présentent une structure de classes qui peut sembler analogue à celle des sociétés servagistes marchandes : les mêmes classes y figurent le plus souvent. Mais pas dans les mêmes proportions, ni dans les mêmes rapports.

En outre, les sociétés capitalistes marchandes qui se forment en d'autres périodes et en d'autres régions présentent, pour leur part, des différences tout à fait significatives : leur arrière-plan paysan peut être de type antique ou esclavagiste, comme à Rhodes, de type tributaire, comme en Asie centrale ou méridionale, ou encore de type latifondiaire ou paysan libre, comme dans l'hinterland de diverses cités hanséatiques. Cela n'a finalement qu'une importance mineure, car ces sociétés tirent leur caractéristique principale du système capitaliste marchand qui y joue un rôle prédominant.

J'ai parlé à dessein de système – et non de MP – capitaliste marchand. Il faut se souvenir, en effet, que le capital marchand désigne à la fois une articulation économique et un MP. Or, selon les sociétes considérées, il peut être inégalement développé sous ces deux aspects. A Venise, l'articulation attestée par l'essor du commerce lointain l'emporte sur le MP; à Florence, les proportions sont inverses; à Gênes, la balance est plus égale entre les deux. Exprimées en termes de classes, ces différences se traduisent par des nuances sensibles, sans que l'unité profonde de ces sociétés soit à mettre en question pour autant.

Dans toutes les societés capitalistes marchandes, la principale classe exploiteuse est celle des marchands. Elle tire ses profits du commerce lointain, lequel ne se distingue pas toujours très clairement du pillage, de la piraterie et de la guerre : cela dépend de l'état du système mondial où le capital marchand est actif. L'établissement de points d'appui marchands ou la soumission quasi coloniale de sociétés lointaines et, donc, l'exploitation au second degré des classes localement établies sont d'autres formes d'action du capital marchand : les Vénitiens constitueront ainsi une sorte d'empire colonial, découpé dans les lambeaux de l'Empire byzantin. La classe marchande qui se forme et s'enrichit par de tels trafics a besoin de bases de départ, de places fortes. Elle les trouve en de petites et faibles sociétés dont elle subvertit finalement les structures économique et politique. Le transport et l'échange de marchandises, d'une région à l'autre, s'accompagnent souvent du développement d'une production locale qui est l'affaire d'artisans et de compagnons. Parfois même, 1a classe marchande prend naissance, non plus par la conversion de propriétaires, de guerriers ou de navigateurs en commerçants, mais par une spécialisation progressivement opérée à partir de l'artisanat. Quand l'artisanat naît d'initiatives marchandes, il lui est souvent soumis, mais quand, à l'inverse, le patriciat marchand s'extrait peu à peu de l'artisanat, il vient toujours un moment où ce dernier tend également à être soumis par les marchands. Ainsi progresse, par deux voies distinctes, la soumission formelle de la production au capita1. Savoir jusqu'à quel point elle s'opère est l'un des principaux enjeux des luttes de classes dans les sociétés marchandes.

Un autre enjeu est l'établissement d'un certain équilibre entre le capital marchand et la propriété foncière. Celle-ci est, on l'a dit, de formes diverses et elle évolue plus ou moins au contact du capita1 qui la pénètre souvent, notamment dans les régions et dans les périodes où l'achat de terres est socialement valorisant. L'équilibre peut être trouvé de diverses façons : la composition de la classe régnante (propriétaires fonciers ? patriciat marchand ? et même : corporations artisanales ?) en est l'indicateur le plus sûr, car en tout état de cause, la classe régnante n'acquiert pas d'existence autonome. Celle des tenants est à peine plus substantielle : un peu d'armée, mais il est souvent plus facile d'acheter une armée quand on en a besoin, plutôt que de l'entretenir en permanence; une flotte, parfois, car celle-ci est trop vitale pour être abandonnée aux seules initiatives des marchands; une église, souvent; enfin, quelques "officiers" aux tâches diverses. Ces éléments ne forment ni une classe nombreuse, ni une classe homogène, d'autant que la frontière demeure toujours incertaine entre le service de l'Etat et celui des riches ou des puissants, titulaires durables ou temporaires des fonctions publiques. Mais ces éléments se mêlent, dans une ville rarement très étendue, à tout un petit peuple de valets, de prêtres, d'idéologues marchands (musiciens, artistes, enseignants, médecins, etc) ce qui, au total, forme une masse relativement importante d'éléments disparates : la richesse tirée du commerce lointain permet d'entretenir ce monde remuant et parfois oisif. De son côté, la classe marchande suscite également la formation d'une petite classe de commis, facteurs et autres préposés qu'elle délègue souvent au loin. Parfois aussi, les marins sont nombreux, mais de l'esclavage au salariat leur statut (civil ou militaire) est très variable.

La campagne pèse souvent peu dans les sociétés capitalistes marchandes : on attend d'elle des vivres, mais non toute la subsistance; on en attend peu de soldats; on en tire des rentes, mais qui sont loin d'être la principale source de richesse. Propriétaires et producteurs y peuvent être de statut variable, selon l'air du temps, sans que cela fasse grande différence pour la classe marchande. Toutefois la tendance générale est à la monétarisation des rentes. La classe propriétaire dérive donc vers une position latifondiaire et la classe paysanne tend à sortir du statut servile.

La richesse accumulée, la diversité des héritages historiques et le dynamisme propre au système capitaliste marchand font, des sociétés qu'il domine, des microcosmes très complexes où bon nombre des classes que le capitalisme fera mûrir ultérieurement germent déjà et se trouvent mêlées à d'autres classes que le capitalisme résorbera. Néanmoins, les sociétés marchandes ne sont pas le véritable terreau du capitalisme industriel. Elles sont trop extraverties et trop courtes pour que l'accumulation primitive du capita1 puisse s'y opérer en ses deux aspects : 1'accumulation du capital-argent s'y effectue, certes, mais la formation d'une vaste main-d'euvre arrachee à la terre et destinée au salariat ne s'y opère qu'à trop modeste échelle. Beaucoup de cités marchandes finissent par être annexées par des Etats voisins devenus puissants, sans être sorties du stade de la production artisanale. D'autres périclitent, parce que le réagencement des systèmes mondiaux par l'effet du capitalisrne industriel apparu en Europe, ruine leur commerce lointain. Certaines, enfin, deviennent, comme Aden ou Malacca, de simples relais dans de nouveaux empires coloniaux.

En définitive, la structure essentielle des sociétés marchandes semble pouvoir être caractérisée ainsi :

– Luttes de classes déterminées par (ou subordonnées à) l'exploitation marchande

– Classe capitaliste marchande, alliée ou mêlée à celle des propriétaires fonciers et occupant plus ou moins complètement la place des régnants

– Classe des propriétaires fonciers dont le statut peut être variable (esclavagiste, servagiste, latifondiaire)

– Classe paysanne dont le statut varie corrélativement à celui de la classe précédente

– Classe artisanale, prolongée par une mince couche d'idéologues marchands

– Classe des compagnons portant éventuellement des traces d'esclavage; ses prolongements occasionnels par des éléments quasi salariés

– Eléments divers, assez nombreux : diverses couches de tenants (soldats, marins, agents civils divers); prêtres; domestiques, oisifs, etc.

 



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