LA SOCIETE

TOME 4

(suite)

***

LES CLASSES  

  

   


 CHAPITRE 2

 

 CLASSES ET APPAREILS

 

 

 6. Quelle contribution les appareils apportent-ils à la structure des classes ? Déterminent-ils l'existence de classes distinctes de celles qui sont enracinées dans la formation "économique (FE) ? Marx et Engels ne répondent pas à ces questions de façon précise et détaillée, car l'analyse du système économique capitaliste capte le meilleur de 1eur attention et ils ne traitent des structures politiques et idéologiques que par ricochet ou incidemment. Néanmoins, leur opinion n'est pas douteuse. Dans l'ultime chapitre du Capital, où le problème des classes est posé, sinon résolu, Marx refuse de considérer les fonctionnaires ou les médecins comme des classes distinctes. On ne force nullement sa position en l'étendant à toute la population des appareils. Son argument est simple : “l'infinie diversite d'interêts et de situations que provoque 1a division sociale du travail” ne constitue pas en classes chacun des groupes sociaux qu'elle forme1. Cet argument se présente comme une incidente mineure, dans un chapitre à peine esquissé, mais il soutient une conclusion à laquelle Marx est arrivé de longue date. Ainsi, dès 1852, l'énorme “bureaucratie chamarrée de galons et bien nourrie” que le second Bonaparte “se voit contraint de créer, à côté des véritables classes de la société", lui apparaît comme "une caste artificielle"2. Le contraste entre les classes véritables et la caste artificielle paraît sans appel. Il suggère que l'appareil d'Etat est tenu par une fraction spécialisée de la bourgeoisie. La cause est-elle entendue pour autant ?

On a maintes raisons d'en douter. A supposer que les indications de Marx et Engels soient valables pour les sociétés où les appareils mobilisent quelques rares centièmes de 1a population, ne devrait-on pas s'interroger derechef quand les appareils emploient plus de 10 % de la population active, comme dans l'Europe occidentale du second 19è siècle, ou plus de 20-25 %, comme en divers pays contemporains ? La quantité ne fait rien à l'affaire, dira-t-on. Peut-être, mais jusqu'à quand ? Faudra-t-il que la moitié de la population s'active dans les appareils, pour que l'on s'interroge sur l'éventuelle formation de classes distinctes en ce domaine ? Comment pourrait-on rendre intelligible la structure des classes en URSS ou en Chine, si l'on tenait les appareils pour des lieux toujours secondaires ? L'enflure des appareils dans les sociétés contemporaines n'est qu'un indice, mais la transformation de la logique de la production et la formation des systèmes étatiques socialistes lui donnent une portée considérable : il faut poursuivre l'enquête sur la structure de classes des appareils.

On peut dire de Marx qu'il regarde de travers l'activité bureaucratique et idéologique; de travers, c'est-à-dire du point de vue de l'instance économique. Gramsci la regarde de face. Il tient les analyses économiques de Marx pour acquises et il se pose de nouveaux problèmes : d'hégémonie et de “guerre de position” (c'est-à-dire de luttes de classes à dénouement politique lent). Son analyse ne s'applique pas, pour autant, à ce que j'appelle la population des appareils, mais à une catégorie un peu différente, celle des intellectuels. La définition qu'il donne de ceux-ci est très large : “Par intellectuels, il faut entendre non seulement ces couches sociales qu'on appelle traditionnellement intellectuels, mais en général toute la masse sociale qui exerce des fonctions d'organisation au sens large : que ce soit dans le domaine de la production, de la culture ou de l'administration publique ”3.

[La suite du texte original explore la distinction gramscienne des intellectuels "organiques" et des intellectuels "traditionnels" pour y suivre le cheminement d'une pensée attentive aux nouveautés de son époque.]

Gramsci innove, il revalorise les structures idéologiques, mais il ne va pas jusqu'à concevoir les appareils où les intellectuels sont employés, comme un potentiel de classes distinctes de celles que détermine la FE. Pourtant, il donne un conseil fort judicieux : "quand on analyse les diverses forces sociales qui ont agi dans l'histoire et qui agissent dans l'activité politique d'un Etat, il faut accorder une juste place à l'élément militaire et à l'élément bureaucratique. Mais i1 ne faut pas oublier que, par armée et bureaucratie, on n'entend pas seulernent les éléments militaires et bureaucratiques effectifs, mais aussi les couches sociales dans lesquelles ces éléments de l'appareil d'Etat sont traditionnellement recrutés ”3.Le même conseil vaut évidemmeot pour les éléments des appareils idéologiques, s'ils ne sont pas d'Etat. Quant au lien organique entre intellectuels et classes, on en réservera l'examen jusqu'au moment où les structures idéologiques de la société nous deviendront accessibles.

 

7. La juste place à accorder aux éléments militaires, bureaucratiques et idéologiques n'a jamais été une préoccupation théorique de Staline et de ses successeurs. Leur politique a favorisé la promotion des éléments logés dans les appareils, mais leur discours a masqué la nature de ces éléments sous d'invraisemblables références au pouvoir de la classe ouvrière, à la dictature du prolétariat ou à l'extinction des classes sociales. On pourrait en dire autant de Mao Tsé-toung.

Parmi les marxistes français contemporains, une place particulière doit être faite à Poulantzas qui a consacré une très riche étude aux Classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui. Pour analyser les rapports entre classes et appareils, Poulantzas distingue les “sommets” des appareils d'Etat qui relèvent “en général” de la bourgeoisie et les "échelons intermédiaires et subalternes” qu'i1 rattache à la “petite bourgeoisie”. S'agissant des “sommets", il se libère tout à fait des indications de Marx. Il ne les présente pas comme une fraction spécialisée de la bourgeoisie capitaliste, mais précise : “Ces "sommets" sont en général d'appartenance de classe bourgeoise, non pas en raison de leurs relations interpersonnelles avec les membres du capital, mais principalement parce que, dans un Etat capitaliste, ils remplissent la direction des fonctions de l'Etat au service du capital ”4. Et il ne manque pas de distinguer, de ce cas généra1, le cas “tout particulier” de la bourgeoisie d'Etat, dont il dit qu'elle “peut en fait constituer [...] une classe ou une fraction de classe distincte”4. Une telle bourgeoisie d'Etat se forme, selon lui, “dans le cas où l'on assiste à une radicale nationalisation et étatisation du secteur économique sans que, pour autant, les travailleurs aient eux-mêrnes le contrôle réel de la production, l'Etat restant une institution distincte et "séparée" des masses populaires”4.

La "bourgeoisie d'Etat” qui vient d'être évoquée, pourrait faire croire que Poulantzas n'enferme pas les classes qu'il juge véritables, dans la seule FE. Mais il souligne lui-même qu'il s'agit là d'un “cas particulier” et l'on voit bien pourquoi : c'est le pouvoir qui rend cette classe propriétaire, certes, mais elle n'en est pas moins propriétaire de moyens de production. Par ailleurs, Poulantzas insiste volontiers sur le point suivant : “On ne répétera jamais assez que la distinction entre détermination structurelle de classe et position de classe ne recoupe pas une distinction entre l'économique (détermination) et le politico-idéologique (position) ”5. C'est une autre façon de dire qu'il ne faut pas confondre classe-statut (determination) et classe-identité (position). Ce pourrait être aussi une façon d'annoncer que les classes-statut ne se déterminent pas seulement dans l'économique, mais Poulantzas refuse d'aller jusque-là. Pour lui, “les appareils ne sont jamais que la matérialisation et condensation des rapports de classe ”6. D'une vérité première, Poulantzas tire une conclusion fausse, parce qu'il saute un maillon du raisonnement. Vérité première : les appareils n'existent que parce qu'il y a des classes en lutte; les appareils sont les outils matériels de la domination politique et de l'hégémonie idéologique (ajoutons, pour être complet : et de leur contestation). Conclusion fausse : donc, les appareils ne sont ni le fondement, ni l'indice de classes distinctes de celles que la formation économique (FE) détermine. Le maillon sauté est le suivant : les appareils, dès lors qu'ils existent et qu'ils mobilisent une part croissante de la population, ne sont-ils pas, indépendamment de leur prédetermination par les luttes de classes, porteurs eux-mêmes d'une ou plusieurs nouvelles classes ? la population des appareils ne participe-t-elle pas, pour son propre compte, aux luttes de classes qui animent la société et rendent nécessaire l'existence d'appareils étatiques et idéologiques ?

[La suite du texte original critique la notion de "catégorie sociale" que Poulantzas adjoint à celles de "classe sociale" et de "couche sociale", car cette innovation purement verbale lui sert à nommer des classes-statut assises dans les appareils étatiques et idéologiques, qu'il refuse de reconnaître comme des classes de plein exercice.]

 

8. Les appareils étatiques se développent tardivement, les appareils idéologiques plus tardivement encore. Longtemps, les uns et les autres n'occupent qu'une fraction minime de la population. On pourrait donc être tenté de valider l'hypothèse de Marx, sous réserve de vérifications historiques concrètes. Hypothèse suivant laquelle les appareils spécialisent tout d'abord une fraction de la ou des classes dominantes, éventuellement assistée par des auxiliaires ou par des familiers, détournés à cette fin de la ou des classes dominées et qui en gardent plus ou moins le statut.

Tant que la société dispose d'un appareil d'Etat (AE) embryonnaire ou militaire et d'un appareil idéologique (AI) embryonnaire ou religieux, l'analyse de la population de ces appareils, en termes de couches sociales apparentées aux classes fondamentales, enracinées dans la FE, peut être maintenue cahin-caha. Mais, à mesure que l'AE devient bureaucratique ou financier, puis éventuellement, planificateur, cependant que l'AI devient scolaire, puis éventuellement “gouverné", une telle hypothèse est de moins en moins soutenable.

L'instance politique, amorcée au tome 3 et qui se logera principalement dans le prochain tome, doit nous permettre d'observer derechef toute la société, en considérant celle-ci, non comme un système productif, mais bien comme un système organisé, comme un réseau de pouvoirs dont le principal est, de très loin, l'Etat. Cela veut dire que le système de classes en lutte qui constitue la société, est régulé (géré, administré, réprimé, contenu, etc.) par un ensemble d'institutions (l'appareil d'Etat) dont l'action et l'orientation sont déterminées non pas comme la résultante aléatoire des luttes de classes en cours, mais comme le cadre imposé à ces luttes elles-mêmes, pour servir une ou plusieurs classes et, donc, pour maintenir les autres classes en position dominée. Il est bien évident que les luttes de classes où l'Etat intervient comme régulateur suprême, pour les contenir dans le “cadre imposé” et, donc, pour exprimer une certaine domination de classe, sont des luttes qui impliquent toutes les classes de la société. Toutes les classes, c'est-à-dire celles qui sont fondées dans la structure économique et que révele l'instance économique, mais aussi celles qui sont éventuellement fondées dans la structure politique ou idéologique de la société et que les instances politique ou idéologique ont à mettre au jour. Car l'Etat n'est jamais une abstraction, un mot ou une chose matérielle-naturelle (comme le sont les palais où il siège, etc.). Toujours, l'Etat mobilise des hommes, de plus en plus nombreux, qu'il emploie à toute une gamme de travaux, de plus en plus spécia1isés. L'activité que ces hommes déploient se fixe en relations sociales bien définissables (guerroyer, prélever l'impôt, etc.) et elle se structure en systèmes de relations qui prennent la force et l'évidence répétitives de toutes les structures sociales. L'Etat est une structure sociale qui devient immense, à mesure qu'elle se ramifie. Le potentiel de classes sociales dont l'Etat enrichit la société est logé, là, dans l'appareil d'Etat.

Pour discerner les classes enracinées dans la structure economique, on sait déjà de quel critère il faudra faire usage : c'est le type d'exploitation, caractéristique de chaque MP qui, sous les formes plus ou moins modifiées où il se concrétise dans les FE où ledit MP entre en composition, nous fournira le discriminant requis. Il est bien évident qu'un tel critère ne nous sera d'aucun secours dans l'instance politique. En effet, pour discriminer les classes enracinées dans la structure étatique, il faut faire usage d'un critère specifique, directement issu de cette structure. L'apparei1 d'Etat, en tant qu'outil d'un pouvoir destiné à “cadrer” les luttes de classes, est nécessairement commandé, dirigé, hiérarchisé par des agents qui, en certains types d'Etat, incarnent le pouvoir d'Etat lui-même ou qui, en d'autres types d'Etat plus abstraits et plus complexes, sont collectivement porteurs de ce pouvoir. L'appareil d'Etat est commandé. Mais il est aussi servi par des groupes, de plus en plus nombreux, d'hommes qui ne détiennent pas le pouvoir et cependant l'exercent, dans une organisation donnée, sous un contrôle hiérarchique donné. Pour simplifier, appelons les premiers régnants et les seconds tenants. Les tenants sont les serviteurs de l'Etat, les régnants sont les dirigeants de l'appareil d'Etat.

Si l'on accepte l'analyse précédente, il apparaît que la structure étatique fait place et donne forme à des classes spécifiques, à repérer par leur rôle dans la domination politique - et non dans l'exploitation économique. Mais ces classes sont-elles pleinement distinctes de celles dont la place est déterminée par la FE ? La réponse ne peut être catégorique, elle dépend du degré de spécialisation - c'est-à-dire de division du travail - observable dans la société. On en jugera par l'examen détaillé des divers types d'AE. Quand la spécialisation est bien établie, l'existence de classes distinctes est acquise. Le problème essentiel est, en chaque cas, d'apprécier le degré de spécialisation ou de différenciation du niveau politique et de vérifier si les places de classes effectivement inscrites dans la structure étatique ne sont pas annexées, en tant que telles, par d'autres classes définies par leurs places dans la structure économique.

 

9. L'instance idéologique permet-elle d'apercevoir de nouvelles classes sociales à distinguer des précédentes ? Son objet est d'observer la totalité sociale sous un troisième angle : non plus comme un système productif, ni comrne un réseau de pouvoirs, mais comme un système de communication ; ou, si l'on préfère, comme l'ensemble des activités par lesquelles les hommes-en-société se représentent le monde réel et imaginaire où ils vivent. La question qui se pose, ici, est relative aux seules classes-statut. Il s'agit de savoir si, dans chaque société, le corps des appareils idéologiques (AI) qui constitue l'infrastructure matérielle de l'idéologie fait place à des classes spécifiques. Beaucoup d'AI sont en même temps des appareils d'Etat (AE) et, comme tels, ils participent pleinement à la structure étatique; en outre, beaucoup de ceux qui ne sont pas des AE sont, en même temps, des entreprises économiques de forme industrielle, artisanale, etc., et comme tels ils participent pleinement à la structure économique; rares sont donc ceux des AI qui ne sont ni des AE ni des éléments de 1a structure économique. Cette troisième catégorie atteint son ampleur maxima1e dans les pays où la liberté d'association est effective et où les Eglises vivent séparées de l'Etat, mais, même en ce dernier cas, la troisième catégorie ne rassemble qu'une part minime de la population des AI.

[La suite du texte original justifie le primat accordé à la FE et à l'AE pour le repérage des classes-statut qui en relèvent dans l'activité idéologique : la spécificité de celle-ci est ailleurs, comme le montrera l'étude des structures idéologiques.]

 

10. L'analyse précédente peut sembler complexe. Aussi convient-il de 1a résumer :
1. Les classes ne peuvent se concevoir isolément, en vertu d'une quelconque définition a priori. Toute société est un système de classes en lutte, systeme à concevoir dans sa totalité.

2. L'objectif visé est le système des classes-statut, ainsi que le potentiel de luttes dont leurs statuts rendent ces classes porteuses. Il est donc fait abstraction provisoirement des identifications différentielles dans lesquelles et par lesquelles les hommes relevant des diverses classes-statut sont conduits à reconnaître et méconnaître leurs statuts de classe.

3. Les classes-statut sont déterminées par l'infrastructure matérielle de la societe, considérée en tous ses aspects : économiques, politiques et idéologiques. Cette infrastructure établit des places de classes, places qui ne peuvent pas ne pas être occupées, dès lors qu'une telle infrastructure existe. Les systèmes FE + Appareil donnent une première représentation des divers types d'infrastructure sociale. Il s'agit désormais d'expliciter leur portée, en tant que systèmes de classes-statut et en tant que potentiels de luttes de classes.

4. Les classes spécifiées par l'infrastructure économique sont déterminées par les divers types d'exploitation caractéristiques des MP qui composent cette infrastructure (sous la prédominance d'un ou plusieurs de ces MP et, donc, sous une forme plus ou moins déformée).

5. En tant qu'elle spécifie des classes distinctes des précédentes (ou qu'elle surdétermioe certaines de celles-ci), l'infrastructure politique se confond avec le corps des AE. Cette confusion n'a pas été entièrement justifiée par le tome 3 et devra l'être plus complètement par le tome consacré aux Etats.

6. Les classes spécifiées par l'infrastructure étatique sont déterminées par leur rapport au pouvoir d'Etat. Ce pouvoir exprime les diverses formes de la domination politique qui résulte nécessairement de la division de la société en classes affrontées. Le pouvoir d'Etat polarise la population de l'AE en régnants et en tenants dont les divers types varient selon l'agencement de l'AE et selon la nature de la domination politique en vigueur.

7. L'épanouissement autonome des classes spécifiées par l'infrastructure étatique demeure inhibé tant que 1es places de classes dessinées par cette infrastructure sont insuffisamment spécialisées; il demeure virtuel lorsque, cette spécialisation étant acquise, d'autres classes préexistantes détiennent de façon organique, régulière et continue, la capacité d'occuper ces places.

8. Lorsqu'une classe donnée occupe, de la sorte, une place de classe déja spécialisée dans l'infrastructure étatique, la fraction de cette classe qui occupe ladite place constitue une couche sociale particulière.

9. De par sa diversité réelle, l'infrastructure idéologique est inapte à déterminer des places de classes qui, à l'instar de l'infrastructure étatique, intéresseraient toute la population de l'AI. Les places de classes qu'elle établit intéressent distinctement les institutions singulières qui la composent. Elles n'ont donc qu'une influence minime sur le système général des classes-statut, sauf exceptions relativement massives.

10. Dans toutes les sociétés, la totalité ou la plupart des éléments de l'AI sont simultanément des éléments de l'infrastructure étatique ou de l'infrastructure économique.

[N.B. Les n° 11 à 14 de l'édition orignale ne sont pas repris ici, sauf par quelques éléments épars.]

 

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EXTRAITS DE L'ANNEXE DU TOME 4 SUR

LE REPERAGE DES CLASSES-STATUT

 

Ces extraits concernent les deux corps d'appareils qui mobilisent une grande fraction de la popûlation active.

 Appareil J

 Cet Appareil est le soubassement administratif et idéologique des régimes dictatoriaux dans les sociétés capitalistes développées. Quel que soit le cheminement historique par lequel il se forme, il associe aux capacités d'un corps d'AE bureaucratique, celles d'un corps d'AI gouverné. De ce fait, il supporte plusieurs classes.


– Classe de régnants (spécialisés, autonomes, différenciés)

– Eléments d'une classe intermédiaire d'encadrement

– Classe de tenants (différenciée et salariée)

– Eléments éventuels d'une classe d'idéologues marchands

– Eléments épars dans les (rares) associations et dans les éventuelles églises non étatiques

 - Au sein de ces divers éléments : différenciation d'une couche sociale constitutive du parti au pouvoir . Ou bien : renforcement des couches militaires ou/et policières parmi les régnants, les intermédiaires et les tenants.


Appareil K

 L'Appareil K est propre aux sociétés les plus développées parmi celles qui sont assises sur une FE 18 étatique socialiste. Il se caractérise par la conjonction d'un AE planificateur et d'un AI gouverné. Dans cet Appareil, la classe des régnants présente plusieurs particularités. Elle apparait comme classe des propriétaircs dans le MP 15 étatique socialiste qui est toujours associé à un tel Appareil. L'instance politique montre que cette même classe est l'élément central et dirigeant de l'AE dont elle occupe le noyau et dont elle dirige tous les appareils spécialisés. L'instance idéologique et l'instance politique font apparaitre un parti d'un type spécial dont cette classe occupe toutes les positions dirigeantes et de haut encadrement, ce qui revient à dire que ce Parti fonctionne comme élément de l'AE et de l'AI.

La classe des régnants n'est pas homogène pour autant. La couche sociale dominante est celle qui est la plus directement sensible à la détermination politique, celle qui constitue le noyau de l'AE (ou du Parti : c'est la même chose). Les éléments que la division du travail spécialise dans l'économie, dans l'idéologie ou dans les branches diverses de l'AE sont porteurs d'intérêts partiels distincts, mais tardent à se différencier. L'éventuelle rotation des cadres peut limiter mais non effacer cette tendance, tant il est vrai que l'Appareil d'une société moderne impose la spécialisation.

Le Parti, pris dans sa totalité, ne détermine pas une classe sociale. Il recoupe et relie plusieurs des classes de la société considérée, sinon toutes. Il est massivernent présent dans la classe des régnants, dans les classes intermédiaires d'encadrement (économique, administrative, policière, etc.) et, à un degré déjà moindre, dans la classe des tenants. Sa présence effective dans la classe ouvrière étatique socialiste et notamment dans ses couches paysannes est beaucoup plus légère et peut être parfois négligeable. Sa présence effective est forte, en revanche, dans la classe concentrationnaire lorsqu'il existe un MP 14.

Le tableau ci-après résume le catalogue des classes portées par un Appareil K.


– Classe de régnants; son prolongement en classe de propriétaires étatiques socialistes; sa différenciation interne

– Classe intermediaire d'encadrement

– Classe de tenants : différenciée, salariée, hiérarchisée

– Eléments épars dans les églises non ou peu étatiques

– Recoupement inégal des diverses classes par le Parti qui tend à former en celles-ci des couches sociales distinctes et privilégiées

 


Notes

1 - Karl Marx - Le Capital, Ed sociales, 1948-60 (8 vol) : cf. tome 8, pp. 259-60.

2 - Karl Marx - Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Ed. Sociales, 1946, p.42.

3 - Antonio Gramsci - Cahiers de prison, Ed. Gallimard, 1983-90, (6 vol.). Assertions plusieurs fois reprises.

4- Nicos Poulantzas - Les classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui, Ed. Seuil, 1974, pp.202-3.

5 - ibid., p. 223.

6 - ibid., p. 29.


 
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