LA SOCIETE

TOME 4

***

LES CLASSES  

 

Illustration de l'édition originale

Roger Van der Weyden - La Décollation de Saint Jean Baptiste -  

 


  CHAPITRE 1

 
 LA SOCIETE CLASSE LES HOMMES
 

 

1. Les classes sociales sont l'enjeu d'une bataille idéologique qui fait rage depuis bientôt trois siècles, qui n'est pas près de s'éteindre et qui se livre dans la plus extrême confusion, sur tous les fronts à la fois.

Premier front : les classes seraient un phénomène, une invention ou un accident, caractéristiques des sociétés modernes. Elles se seraient formées par l'effet de la Révolution française, destructrice des hiérarchies traditionnelles. Ou par l'effet de la révolution industrielle, accoucheuse du prolétariat usinier, etc.

Deuxième front : il n'y aurait plus de classes sociales. Le tiers-état les aurait abolies en établissant le règne de l'égalité. L'école obligatoire et le suffrage universel les auraient effacées. La Révolution soviétique aurait bâti la première société sans classes, etc.

Troisième front : en toute société, les classes sociales seraient une notion fluctuante, imprécise ; ou une vue de l'esprit, que les classificateurs plaqueraient sur le réel; ou une mentalité que les propagandistes réussiraient à répandre, etc.

Chaque thèse peut trouver dans l'infini miroitement des événements sociaux de quoi se donner une apparence de raison et l'on ne gagnerait rien à lui opposer des contre-exemples de même qualité : il faut d'abord se donner les moyens de concevoir les classes sociales dans leur principe même.

[La suite du texte original discute de l'aide que les thèses fondatrices de Marx peuvent procurer à cette fin, même si elles sont incomplètes et parfois erronées.]

 Pour cerner la problématique des classes, je fais choix d'un cheminement qui pourra sembler sinueux et réitératif, alors qu'en fait il vise à maîtriser graduellement des difïicultés nombreuses, sans laisser aucun point délicat dans l'ombre :

– pourquoi les classes sont-elles apparues tardivement sur la scène de l'histoire, alors que leur existence a précédé de plusieurs millénaires leur évidente révélation ?

– qu'est-ce qui fonde leur existence réelle ?

– qu'est-ce qui autorise à tenir les expressions : “luttes de classes” et “sociétés divisées en classes” pour deux formules exactement identiques ?

– pourquoi et comment les classes peuvent-elles être dites à la fois réelles et voilées tant qu'aucune manifestation évidente ne révèle leur existence ?

– en quoi la conception des classes est-elle dépendante des modalités choisies pour les représenter et, spécialement, de l'échelle de représentation du réel social ?

– comment concevoir les rapports entre les classes sociales et les individus qu'elles sont censées classer ?

– existe-t-il des classes fondées ou enracinées dans l'infrastructure matérielle du pouvoir et de l'idéologie, c'est-à-dire dans les Appareils ?

 

2. Les classes sociales apparaissent peu à peu comme ce qui donne un sens aux bouleversements révolutionnaires dont l'Europe est le siège au 19è siècle. Le sens de la Révolution française chemine tortueusement dans les divers régimes politiques, mais le sens de la révolution industrielle est plus facile à percevoir. Engels ne s'y est pas trompé : “c'est précisément [la] révolution industrielle qui, la première, a partout fait la lumière dans les rapports de classes”1. Mais la clarté peut être dangereuse. En France, le mouvement est saisissant. La bourgeoisie qui se voulait "classe moyenne" jusqu'en 1848, découvre, cette année-là, combien la conception des classes est sacrilège : le mot est de Guizot et il est prononcé presque au moment où Marx et Engels publient leur Manifeste. La classe comme mode d'identification sociale change de camp.Une première conclusion essentielle se dessine à travers les débats de ce temps : c'est que les classes sociales peuvent désigner deux réalités tout à fait différentes, mais non étrangères l'une à l'autre.

Première réalité : un mode d'identification sociale. Non sans bavures, approximations et repentirs, des éléments de la société se définissent eux-mêmes et s'identifient réciproquement, en termes de classes. Seconde réalité : un mode d'enracinement dans 1'infrastructure sociale. Les identifications différentielles que peuvent former 1es divers éléments d'une même société ne sont pas des manifestations arbitraires ou aléatoires, mais des expressions plus ou moins transformées de leur situation effective.

Si l'on veut résumer d'un mot chacune de ces deux réalités, on dira que la première est 1a classe-identité, et 1a seconde la classe-statut. Toutes deux font leur apparition sur la scène sociale durant le premier 19è siècle. La classe-identilé est mise en lumière par la révolution industrielle et devient, dès lors, l'une des formes de 1a conscience sociale, l'une des formes de l'idéologie en vigueur dans les sociétés que la révolution industrielle transforme. La classe-statut, de son côté, fait au même moment l'objet des recherches d'historiens, d'économistes ou de doctrinaires socialistes, mais c'est chez Marx qu'elle trouve son expression théorique la plus accomplie.

L'apparition tardive des classes sociales sur la scène de l'histoire perd ainsi son mystère. Les diverses formes de classe-identité commencent à se manifester à partir du 19è siècle. Auparavant, les classes sociales – c'est-à-dire les classes-statut – se manifestaient sous d'autres identités, plus diffuses, plus imprécises, mais tout aussi prégnantes. Car ces classes-statut existaient bel et bien depuis des millénaires. Quand on analyse l'infrastructure matérielle des sociétés pré-capitalistes où les hommes s'identifient en termes de castes, d'ordres, d'états, etc., on découvre 1a structure de classes de ces sociétés : le montrer sera l'affaire du présent volume.

Toute société est un système matériel de relations sociales établies entre les hommes. Tout concept théorique proposé en vue de construire une représentation qui rende l'objet social intelligible saisit une partie de ces relations sociales et s'efforce d'en synthétiser les propriétés essentielles. Les classes sociales sont un concept de ce genre : si les relations sociales que ce concept saisit et rend intelligibles existaient effectivement dans une société donnée, aussi ancienne soit-elle, cette société est justiciable de ce concept. Or, on verra que la théorie des classes sociales explicite les propriétés des systèmes FE + Appareil - c'est-à dire des formations économiques (FE) et des appareillages politiques et idéologiques qui leur sont associés - systèmes dont on a déjà reconnu l'existence dans les sociétés les plus diverses et les plus anciennes; on doit donc s'attendre à trouver en toutes ces sociétés de réels systèmes de classes-statut.

 

3. Qu'elles soient réduites à leur dimension "statutaire" ou à leur dimension "identitaire", ou qu'elles soient saisies dans la plénitude de leurs déterminations, les classes sociales sont toujours inintelligibles comme objets isolés. Elles se définissent nécessairement comme un système de classes en 1utte. Une analyse provisoirement cantonnée dans l'étude des classes-statut ne peut rendre compte des luttes de classes effectives, mais elle peut montrer de quel potentiel de luttes chaque système de classes est porteur. Les places et les rôles assignés aux propriétaires et aux travailleurs, par les divers modes de production (MP) fondent l'existence des classes sociales, définissent leur nature, règlent leur antagonisme. Les classes enracinées dans un même MP se définissent réciproquement par le type d'exploitation qui les relie et les oppose. Toutefois, les MP n'existent jamais à l'état pur, dans un parfait isolement; ils coexistent en formations économiques (FE) où ils se compénètrent et se déforment sous la prédominance de l'un d'entre eux. De ce fait, les types d'exploitation, propres aux divers MP coexistants, sont eux aussi déformés et il faut comprendre, cas par cas, de quelle façon ils le sont, afin de rendre intelligibles les rapports effectifs des classes sociales enracinées dans les divers MP qui coexistent de 1a sorte. Qui plus est, on pourrait croirc que chaque MP détermine deux classes sociales, celle des propriétaires, au pôle actif de l'exploitation, et celle des travailleurs, à son pôle passif. Mais tel n'est pas toujours le cas, loin s'en faut. Il nous faudra comprendre ce que sont les formes d'exploitation et les types de classes propres aux MP qui, comme 1e MP artisanal, se caractérisent par une certaine confusion ou “soudure” des propriétaires et des travailleurs. Et surtout, il nous faudra comprendre ce que sont les éventuelles classes moyennes qui se forment dans le "travailleur collectif" qu'engendrent le MP capitaliste et plusieurs de ses successeurs. Une révolution, une guerre civile, une grève dure et longue, une puissante manifestation de rue : voilà les images dramatiques et romantiques que les luttes de classes évoquent tout d'abord. La longue patience dont doivent faire preuve les militants responsables des organisations qui se veulent au service d'une classe, les rend sensibles à d'autres aspects, déjà moins flamboyants, de ces mêmes luttes : le permanent syndical sait qu'il faut expliquer, recruter, organiser; le militant politique pratique sans cesse l'agitation et la propagande; le fonctionnaire d'une organisation patronale sait être vigilant pour atténuer la loi qui renforcerait les syndicats ou pour soutenir le contentieux qui fournira la bonne jurisprudence, etc. Mais les manifestations éclatantes et les travaux spécialisés, ne révèlent que les formes paroxystiques ou professionnelles des 1uttes de classes. S'en tenir là, c'est ignorer l'essentiel, c'est-à-dire les formes latentes de ces luttes omniprésentes et quotidiennes. C'est comme si l'on réduisait l'exarnen des phénomènes électriques à l'observation des orages et à l'étude de l'activité déployée par les travailleurs des compagnies d'électricité, en oubliant tous les phénomènes électriques ailleurs omniprésents, même dans les sociétés qui ignoraient le concept d'électricité. Les formes latentes des luttes de classes ne sont pourtant pas difficiles à déceler au voisinage des racines des classes, c'est-à-dire dans les formes de la vie quotidienne directement liées à l'exercice de l'exploitation (fonctionnement de l'entreprise, marché du travail, etc.). Par contre, les tensions qui sont transformées par d'autres rapports sociaux, comme la domination ou l'hégémonie, occultent souvent les rapports de classes qui sont pourtant à leur principe.

A s'en tenir à la seule exploitation, comme on devra s'y résoudre dans le présent volume, on ne découvrira qu'une seule dimension du système de classes sous tension qu'est une société et c'est précisément pour cela que l'on sera dans l'impossibilité de rendre pleinement compte des luttes de classes. On apercevra un potentiel énorme de luttes, mais il faudra attendre que l'on sache clairement ce que domination et hégemonie veulent dire pour comprendre comment ce potentiel se réalise et avec quels effets.

[La suite du texte original discute des conceptions - comme celles de Touraine2 - qui ne reconnaissent les classes comme "acteurs réels" que si la "conscience de classe" y est répandue, ce qui revient à faire des individus la réalité sociale essentielle, thèse que la macrosociologie réfute.]

 

4. On sait que Marx n'a jamais donné une définition formelle des classes sociales et l'on comprend pourquoi : rassembler en quelques lignes la liste des caractéristiques essentielles d'un système de relations sociales qui embrasse virtuellement toute la réalité sociale serait un vain exercice. Marx n'a jamais défini les classes, pas plus qu'il n'a défini le capital : il a fait mieux, il a longuement analysé le capita1, comme les classes, sur des exemples multiples et souvent très complexes.

[La suite du texte original discute de la définition souvent citée de Lénine, laquelle est une simple incidente dans un article de presse3.]

La taille des classes, c'est-à-dire la part de chacune d'elles dans la population totale, peut varier considérablement d'un type de formation économique (FE) ou d'Appareil à l'autre. Dans une société donnée, la paysannerie tributaire peut sans doute atteindre, voire dépasser, les 90 %. La classe ouvrière des FE capitalistes est d'ampleur plus modeste : je doute qu'elle ait jamais atteint les 70 %, même dans les sociétés capitalistes les plus développées. La classe artisanale paraît apte à rassembler, dans sa pleine maturité, une fraction de la population bien supérieure à celle que regroupe la bourgeoisie capitaliste la plus épanouie : on en jugera en comparant 1a société florentine du 14è siècle à celle des sociétés capitalistes que l'on estimera la plus typique. Ainsi, les diverses classes exploiteuses ou exploitées qui se succèdent au fil de l'histoirc, découpent chaque société en masses relatives fort inégales et très variables.

L'un des caractères essentiels de toute classe sociale est son abstraction réelle. Une classe sociale existe comme classe-statut, (comme objet social, sinon comme sujet social) si son effectif est suffisant pour la rendre impersonnelle, abstraite et en quelque sorte automatique et indépendante des particularités individuelles de ceux qui la composent. Quelques rarissimes marchands qui délaissent l'artisanat, se spécialisent dans le commerce et se font même un peu banquiers, ne suffisent pas à former une classe capitaliste marchande dans les jeunes cités italiennes : il faut, en outre, que leur nombre s'accroisse, que leur fonction se stabilise, que les liens se multiplient entre eux et leurs homologues des cités voisines ou leurs agents des foires lointaines, pour que les singularités de leurs positions et de leurs liens personnels s'effacent derrière une loi commune qui devient 1a loi de leur fonction, de leur classe, l'aune à laquelle leurs comportements singuliers se mesurent comme écarts. Cette loi commune ne s'édicte pas, elle n'émane d'aucun pouvoir, elle a la force automatique d'une règle du jeu social, elle s'expérimente et se modèle dans la pratique, même si elle reçoit éventuellement une consécration politique.

D'autres exemples auraient évidemment pu remplacer celui des capitalistes marchands. Il ne suffit pas que quelques rares esclaves soient casés sur des lopins privatifs pour que le colonat s'instaure. Il ne suffit pas que quelques manouvriers n'aient à vendre que leurs bras, à des maîtres-artisans qui les emploient rarement, pour qu'une classe ouvrière s'établisse ! Encore faut-il que le changement fasse système, qu'il s'étende et se régularise, bref qu'il devienne non plus un accident local ou temporaire, mais bien l'un des traits durables et répétitifs de la structure sociale, fût-ce en une position encore mineure.

Une classe-statut enveloppe l'ensemble des détenteurs d'une position donnée dans l'infrastructure sociale; son existence implique que cette position soit occupée par un nombre d'individus suffisamment grand pour que l'exercice des relations sociales qui découlent de cette position devienne indépendant des particularités personnelles des individus qui l'occupent.

[La suite du texte original développe les conséquences de cette thèse: existence d'éléments inclassables lorsqu'une nouvelle classe commence d'émerger; effets de classe à distance, lorsqu'une classe a mûri à l'échelle d'une société, sans y être pour autant omniprésente; etc.]

 La naissance d'une classe n'est pas un événement, mais un long processus. A proprement parler, les véritables embryons de classes sont des éléments déjà formés, mais dont l'agencement social inhibe le développement. Quand les obstacles économiques, politiques et ideologiques qui entravent le développement d'un mode de production (MP) donné sont enfin franchis ou contournés, les classes déterminées par ce MP peuvent se développer pleinement. Mais cela ne signifie pas que toutes les classes de tous les MP auxquels une telle possibilité est ouverte vont, en toute société, arriver à une même maturité. Ainsi, par exemple, l'une des particularités du système mondial dans lequel s'opère l'industrialisation capitaliste des Etats-Unis est l'énorme flux migratoire qui, venu d'Europe, traverse le MP capitaliste de la Nouvelle-Angleterre et se répand, plus loin, vers l'Ouest, en y formant une sorte de FE marchande-simple que le capitalisme finit par subvertir. Dans cette situation, les classes sociales sont de véritables passoires : leurs places existent et sont toujours occupées, mais par des individus qui n'y sont pas fixés. Qui plus est, la maturation des classes ne garantit ni leur perennité ni leur invariance. Les classes se modifient. La disparition des MP ou des Appareils qui leur donnaient forme et place les fait disparaître, c'est-à-dire les transforme en d'autres classes, dans d'autres MP : ainsi, les paysans serfs deviennent, peu à peu ou par mutations brusques, des métayers ou des paysans propriétaires-exploitants, à mesure qu'en Europe occidentale 1e MP 8 servagiste doit céder la place au MP 9 latifondiaire ou au MP 4 paysan. La subordination d'un MP à quelque autre MP dominant la formation économique (FE) peut réduire à l'état de séquelle telle classe à laquelle il donnait forme et place : on peut en juger, par exemple, en observant 1a dérive de la classe artisanale, des cités médiévales aux sociétés capitalistes contemporaines.

Le perpétuel mouvement des classes sociales peut troubler ceux pour qui le principe d'identité est à la base de toute connaissance claire. Il faut pourtant s'y faire : une classe est toujours un devenir. Mais ce mouvement n'implique pas que la théorie des classes se réduise à un catalogue hasardeux d'observations arbitraires ou aléatoires, comme on en jugera par les prochains chapitres.

 

5. “Pour éviter des malentendus possibles, encore un mot. Je n'ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il ne s'agit ici des personnes qu'autant qu'elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d'intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d'après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l'individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu'il puisse faire pour s'en dégager ”4.

Cet avertissement que Marx formule en tête du Capital n'est pas des plus heureux : il marque bien la puissance objective de l'infrastructure sociale, mais au risque de réduire les hommes à l'état de purs objets passifs. Je réserve toutefois la discussion de ce point jusqu'au moment où les superstructures idéologiques - c'est-à-dire les conditions dans lesquelles les hommes vivent leurs relations sociales - nous deviendront accessibles.

Néanmoins, il est d'ores et déjà évident que tous les individus d'une société donnée ne se rangent pas, à un moment donné, dans une classe-statut bien définie. Toute société est porteuse d'individus inclassables, parce que les classes naissent, s'étendent, périclitent et meurent, avec les positions infrastructurelles qui les déterminent et qui ne peuvent jamais se figer. Des individus y entrent, d'autres en sortent, sans pour autant entrer nécessairement dans une autre classe. Le Lumpenproletariat où Marx range les vagabonds, les bandits, les prostituées, etc., n'est qu'un exemple voyant, mais non le seul ni le plus massif, de ces résidus de la société de classes : aux confins des bourgeoisies et des aristocraties terriennes de tous types, des mondes et des demi-mondes, des clientèles et des suites en fournissent maints autres exemples. Parfois même, les éléments déclassés, c'est-à-dire arrachés à toutes les appartenances de classe en vigueur dans la société considérée, prennent temporairement des proportions énormes. Marx analyse en détail le cas de l'Angleterre en phase d'accumulation primitive5. La Russie des années 1920-1925 est un autre exemple non moins manifeste.

[ Note de 2000 - Tout comme celle des années 1990].

Toute révolution, toute guerre civile et beaucoup de guerres ou d'invasions ont, à cet égard, un même effet transitoire : elles secouent brutalement les structures sociales et en font tomber une partie de la population qui, pour un temps, est proprement déclassée et souvent aussi déplacée. L'existence de résidus inclassables ne signifie pas que l'analyse en termes de classes soit fausse ou incomplète : elle exprime une propriété de toute société divisée en classes.

La société n'est pas une création d'hommes qui se seraient associés pour la fonder; elle n'est pas davantage l'addition hasardeuse d'une population là présente. Elle est un objet, de forme variable, mais toujours-déja-donné dans l'une de ses formes et qui, comme tel, s'impose aux hommes éphémères qui la peuplent. Les classes sociales ne sont pas des collections d'individus définissables par les particularités distinctives qu'ils présenteraient à 1'observation. Ce sont des formes d'existence de l'objet social, des effets de sa structure, des systèmes de relations conflictuelles où les hommes vivant en société, se trouvent rangés, qu'ils le veuillent ou non. Bref, la société classe les hommes.


Notes

1 - Karl Marx - Les luttes de classes en France - Ed. Sociales, 1948 (inclut divers textes de Friedrich Engels)

2 - Alain Touraine - Au delà de la crise (1976) et La Société invisible (1977), etc.

3 - Lénine - Oeuvres choisies en 2 vol. (Moscou, 1946) : voir tome 2, p.589

4 - Karl Marx - Le Capital - Ed. Sociales, 1948-60 (8 vol.) : voir tome 1, p.20.

5 - ibid - tome 3, p. 157 sq.


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