LA SOCIETE

TOME 3

(suite)

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LES APPAREILS

 

A PROPOS DU TOME 3

(Note de 2000)


Les Etats comme repères et comme obstacles

 

L'étude des appareils est bordée de difficultés que je crois avoir surmontées, mais qu'il importe de souligner afin d'inciter le lecteur à redoubler de vigilance critique.

Difficultés relatives au pouvoir et à l'idéologie, ces concepts auxquels il a été indispensable de se référer avant que les instances politique (tome 5) et idéologique (tome 6) aient pu les éclairer.

Difficultés relatives à l'Etat, dont la première est que, dans l'un de ses stades embryonnaires, l'Etat est si mince que son existence est mise en doute par celles des sciences sociales qui lui assignent de vagues dates de naissance durant les "temps modernes" ou qui réservent sa génèse à telles civilisations plus qu'à telles autres, comme si les sociétés de toute taille et de toute époque n'étaient pas toutes soumises à un pouvoir organisé qui, du stade embryonnaire aux plus énormes Etats, n'est intelligible que dans son développement, certes saccadé, mais riche de stades bien repérables, dont le tableau des corps d'appareils d'Etat a commencé de nous donner une idée.

Cette première difficulté prend un tour particulièrement aigu, lorsqu'il s'agit d'étudier les appareils que les Etats colonisateurs impriment sur les sociétés, d'ailleurs fort différentes, qu'ils administrent à leurs fins propres et selon des méthodes où les innovations se mêlent à la reproduction, affadie faute de moyens, des normes et routines métropolitaines. Le texte original explorait les "projections" de cette sorte, y compris les rares initiatives d'ordre idéologique (= culturel) débordant de l'importation religieuse que chaque colonisateur a favorisée selon ses coutumes métropolitaines. Toutefois la rareté des études approfondies sur la nature, pays par pays, des corps d'appareils ainsi formés, par greffes métropolitaines et par survie partielle d'un appareillage local souvent modeste , n'avait pas permis de nourrir le texte de 1978 de beaucoup de données validables. La plupart des hypothèses que j'avais avancées en ce domaine ont été délaissées par la présente édition. Depuis lors, les travaux consécutifs aux décolonisations ont commencé d'enrichir les connaissances, tant sur l'appareillage d'époque coloniale que sur ses transformations ultérieures, mais de multiples biais entachent souvent ces recherches (anticolonialisme récurrent, opacité des administrations nouvelles, AI gouvernés, etc.) . Je n'ai pas eu le loisir d'entreprendre l'énorme investigation critique qui eût été nécessaire pour tirer parti des recherches souvent excellentes des Indes et de quelques autres pays ou pour démêler les travaux de fort inégale qualité consacré à la plupart des autres Asies et à maintes Afriques si bien que la présente édition est défaillante en ce domaine.

Une deuxième difficulté résulte du poids énorme qu'ont pris, au 20è siècle, les Etats dotés des vastes ressources que l'expansion économique des sociétés les plus riches et les réformes politiques des sociétés, riches ou non, mais audacieuses, lui ont permis de capter. Pour ces sociétés de plus en plus nombreuses, on peut considérer que les appareils, nourris directement ou indirectement par les prélèvements (fiscaux et autres) que le pouvoir d'Etat impose, ont vu leur part de la richesse sociale (mesurée en % du PIB) passer au cours du 20è siècle de 10 % environ à près de 40 %, si ce n'est plus. De ce fait, l'étude des appareils des siècles antérieurs souffre d'un handicap majeur, parce que l'exiguité de leurs moyens les rend souvent peu visibles, quand l'autonomisation tardive de certains appareils aujourd'hui massifs ne rend pas invisibles leurs antécédents enkystés aux marges de quelque autre appareil, comme le théatre aux portes des cathédrales d'Europe occidentale.

La troisième difficulté tient aux transformations complexes par lesquelles les appareils idéologiques s'autonomisent, vis à vis de l'Etat, tant que la liberté du commerce, puis de l'association, ne viennent pas favoriser la création d'appareils nouveaux, hors la sphère étatique. Il suffit, pour en juger, de se reporter à l'exemple des églises et des écoles, dans leur rapport entre elles et avec l'Etat. Les Etats se résignent tardivement et avec de fréquents reculs, à ce que l'idéologie puisse foisonner, de plus en plus librement hors leur emprise ou leur influence, si bien qu'il faut se garder des jugements trop rapides - fondés, par exemple, sur la lettre des lois ou sur l'apparence des institutions - et recourir systématiquement à un examen historique et sociologique détaillé pour apprécier chaque cas d'espèce.

 

Au delà des Etats

 

Le texte original dau tome 3 date de 1978. Depuis, la novation principale tient au fait que la correlation axiomatique entre un Etat et une société est de plus en plus souvent mise à mal.

En effet, à côté des firmes que l'essor du capitalisme conduit vers de multiples segments du marché mondial et des appareils inter-étatiques stimulés par la Société des Nations (SDN), après 1919, et, plus encore, par l'Organisation des Nations-Unies (ONU) depuis 1945 et par l'intégration européenne depuis 1956, le 20è siècle s'est achevé par une floraison d'associations internationales que l'ONU désigne comme ONG (organisations non gouvernementales) lorsqu'elle leur ouvre l'accès de ses commissions spécialisées, cependant que la presse étend l'appellation ONG à beaucoup d'autres associations actives au delà des frontières de leur(s) Etat(s) d'origine.

Cette prolifération qui se poursuivra probablement au 21è siècle n'engendre pas un nouveau type d'appareil associatif , car rien ne distingue une association interne banale d'une ONG dans le fonctionnement d'une société donnée, à deux réserves près, que l'on retrouvera toutes deux en évoquant l'actuel système mondial.

Première réserve : les ONG projetées depuis les sociétés riches et puissantes vers d'autres sociétés moins développées à cet égard, y jouent un rôle d'observation politique, de patronage humanitaire , d'assistance charitable, etc.,qui contribue, de façon ambigue, à leur développement économique, politique ou culturel, mais qui concourt également à l'entretien de leur dépendance : démêler cette contradicrion suppose une étude précise, cas par cas.

Deuxiéme réserve : au sein des sociétés riches et puissantes, les associations réellement ONG (c'est-à-dire pesant d'un poids réel et ne fonctionnant pas comme faux nez de quelque Etat, de quelque Eglise, etc.) compliquent le rapport entre l'Etat et la société civile - dont le tome 5 montrera le rôle fondateur - en élargissant généralement la marge de manoeuvre de la société (civile) vis-à-vis de "son" Etat : mais, derechef, ceci ne peut être apprécié qu'au prix d'études concrètes exactement ciblées et périodisées.

 

Encore l'informatique

 

 Je l'ai noté, les transformations liées à l'essor de MT 4 - c'est-à-dire à la multiplication des moyens de travail (économiques, politiques ou culturels) consécutifs à la révolution informatique - n'ont donné naissance à aucun nouveau type d'appareil étatique ou idéologique, même si bon nombre des appareils élémentaires existants en sont plus ou moins vite transformés dans leurs méthodes et leurs champs d'action. Mais en sera-t-il de même au cours des prochaines décennies ?

Déjà, le texte original de 1978 avait envisagé - dans un passage du n° 65 non repris ci-avant - l'éventualité où un nouveau type d'appareil de contrôle idéologique (n°41) verrait le jour en faisant plein usage des capacités de l'informatique et renforcerait d'autant l'AI gouverné. Que cette hypothèse ne se soit pas réalisée au cours du dernier quart de siècle ne l'empêche pas de demeurer valide...

Néanmoins, c'est du côté de l'appareil scolaire que sont à attendre des novations, non subordonnées à un durcissement politique majeur comme dans l'hypothèse précédente, mais acquérables de façon graduelle, sous des pressions où les avancées techniques, les intérêts commerciaux et les recherches pédagogiques pourraient contribuer à doses variables, jusqu'à saper plus ou moins l'autorité des Etats sur leur AI scolaire.

D'autres transformations sont en cours dans les AE militaires au sein desquels l'informatique a d'ailleurs pris naissance, mais il serait vain de s'y arrêter car les armées ont, de très longue date, fait usage de toutes les novations techniques, en se contentant généralement de réviser la division du travail en leur sein, ce qui est encore le cas aujourd'hui où les missiles téléguidés remplacent l'artillerie et où les services de renseignement s'étoffent de "grandes oreilles" satellitaires. La novation serait plutôt à attendre à l'échelle du système mondial, à mesure que les déséquilibres entre Etats s'accuseraient de plus en plus : le réexamen des systèmes mondiaux offrira l'occasion d'y revenir.

D'autres éventualités se présenteront assurément, quand l'informatique sera effectivement devenue un ingrédient banal et bien maîtrisé de nombreuses branches de l'économie, un savoir communément répandu dans la force de travail et même un mode d'activité ayant corrompu maintes routines des AE bureaucratiques, mais il serait vain de spéculer sur ces effets d'une révolution informatique en plein essor, alors que cette révolution n'est engagée que depuis trois ou quatre décennies et dans une partie du monde seulement.


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