LA SOCIETE

TOME 3

***

LES APPAREILS

 


EDITION - AR.L. - NOYAU - AUTRES APPAREILS


 

CHAPITRE 6

 

 L'EDITION ET LES AR.L

 

32. Les trois séries d'appareils dont il va être question dans ce chapitre doivent être traitées distinctement, car aucun lien nécessaire n'impose leur regroupement. J'ai préféré placer la première série sous la rubrique de l'édition, plutôt que sous celle de l'information, parce que ce dernier terme est riche de connotations divagantes. Il désigne l'enquête et le message, la nouvelle et le signal, sans parler de l'action qui donne forme ou sens à l'objet qu'elle saisit. L'édition, par contre, définit bien le secteur que je vise, pour peu que l'on généralise son acception en l'étendant du livre à toute publication de messages matérialisés sur un support quelconque. L'appareil éditorial est celui qui produit et fait circuler de l'idéologie en conserve.

L'édition est la fille lointaine de l'écriture, elle s'épanouit avec les machines à reproduire l'écrit, elle foisonne quand des supports s'offrent pour porter la gravure, le son, l'image, elle prend un élan nouveau quand des techniques de production et de diffusion rapides permettent de satisfaire l'appétit de nouvelles qui s'éveille, elle se dédouble quand le journal s'adjoint au livre, puis se ramifie plus encore en spécialisant ses produits. Mais finalement, elle commence à dépérir quand de nouvelles techniques dispensent du support matériel, permanent ou périssable. En dispensent ou plutôt le banalisent : la radio, puis la télévision, font circuler des messages, naguère contraints de se matérialiser en livres, en journaux, en disques, etc. et qu'un récepteur banal sait désormais capter. Dès lors, l'édition se distingue de moins en moins bien d'un appareil voisin – celui que j'appelle AR.L – avec lequel elle possédait, de longue date, une frontière poreuse. En ce point où l'information semble se déchirer entre les appareils que je distingue sous les noms d'édition et d'AR.L, la grille de lecture que je propose semble être prise en défaut. Peut-être, en effet, faudra-t-il la réviser à ce titre.

Quoi qu'il en soit, regardons de plus près les différentes formes de l'appareil producteur d'idéologie en conserve. L'écriture précède de plusieurs millénaires la naissance de l'édition. Celle-ci apparaît seulement avec les copistes qui reproduisent, sous des formes diverses, des textes originaux ou répétitifs. Des ateliers de copistes se forment : scriptoria marchandes des cités hellénistiques et romaines et des califats islamiques, scriptoria monastiques de la chrétienté occidentale, ateliers inclus dans les corporations universitaires, etc. Tant qu'il demeure à ce stade, l'AI éditorial est d'un faible rayonnement au regard de nos usages contemporains, même si, pendant deux millénaires, les (rares) lettrés ont su tirer parti de cette diffusion médiocre.

L'imprimerie qui inaugure le second stade de l'AI éditorial, celui où la librairie supplante les copistes, ne suffit pas à caractériser ce stade. On le voit bien en Chine où s'inventent, très tôt, tous les ingrédients techniques de la librairie, sans que celle-ci prenne vraiment son essor. La diffusion de la librairie et du livre y demeure tout à fait médiocre, parce qu'aucune effervescence comparable à celle qui agite l'Europe à partir du 15è siècle ne vient favoriser son extension. Rien de comparable aux effets de la Réforme, de la Renaissance, de la Contre-Réforme, etc. lesquels, on le sait, ennoblissent de leurs majuscules la poussée du capital marchand et des Etats nationalitaires, ainsi que l'émergence bientôt irrésistible de VE. Les libraires sont d'abord des imprimeurs qui pressent sur la commande d'églises ou d'universités, mais très vite, ils se font marchands. Un réseau de diffusion s'établit dans leurs boutiques, mais aussi par ventes sur les foires et colportage dans les campagnes. Son essor, renforcé par l'industrialisation de l'imprimerie, se traduit par un nouveau stade de développement de l'AI éditorial, stade que je dirai de l'édition et de la presse.

Aucune discontinuité absolue ne sépare ce nouveau stade du précédent. La librairie se transforme peu à peu : le libraire, né imprimeur, devient éditeur. La conversion s'accomplit comme une variante de la soumission formelle au capital marchand : les tâches productives matérielles, fabrication du papier, des caractères, des machines, composition et tirage des textes, reliure des livres, deviennent des fonctions subordonnées à une activité nouvelle, celle de l'éditeur qui recueille des ouvrages à publier. L'évolution se poursuit par la spécialisation de libraires non éditeurs, simples vendeurs de livres et par l'établissement de rapports subordonnant souvent les auteurs aux éditeurs : contrats répétitifs, ouvrages à la commande, sélection opérée dans le flux des oeuvres qui aspirent à la publication, etc. Ainsi, le métier d'éditeur devient une pure fonction de production idéologique, une industrie du mouvement des idées.

Second mouvement : la presse, des feuilles volantes d'abord occasionnelles au premier quotidien qui paraît à Londres, dès 1702. Il faudra attendre 1777 pour qu'il soit imité en France, après quoi les turbulences de la Révolution donneront à la presse un élan décisif. La mutation se parachèvera, au milieu du 19è siècle, avec le lancement audacieux de la presse à un sou.

[La suite du texte original recense les enrichissements apportés à l'édition par les inventions techniques ultérieures, de la gravure au multimedias]

[N.B. - Ce texte date de 1978. Depuis lors, la diffusion du micro-ordinateur et les possibilités offertes par internet peuvent avoir créé l'illusion qu'un nouveau type d'appareil idéologique (AI) prenait forme. Pourtant l'ordinateur n'est qu'un récepteur prolongeant et - à terme - enrichissant les capacités de ses prédécesseurs, les "postes" de radio ou de télévision, cependant qu'internet adjoint ses fils téléphoniques, ses fibres optiques et ses retransmissions satellitaires, aux véhicules déjà en service et qu'il a commencé par capturer. Dans ce système, les nouveaux appareils élémentaires à considérer sont les "portails" et autres "serveurs" qui émettent de nouveaux messages ou donnent accès à un faisceau de "sites" plus fragmentaires, à la manière des "moteurs de recherche". Bref, une nouvelle variante de l'édition multimedias prend forme]


L' EDITION

1 - stade des copistes - Logique de VU et transition VU-VE

2 - Stade de la librairie (y compris presse embryonnaire) - Transition VU-VE et logique de VE

3 - Stade de l'édition et de la presse (y compris autres medias embryonnaires) - Logique de VE et transition VE-VD

4 - Stade de l'édition multimedias - Logique économique, comme pour le stade 3.

[ Aux stades 2 et 3, les AI éditoriaux peuvent éventuellement être incorporés dans l'AE.]


33. Les arts, les spectacles, les sports, les jeux, les loisirs : pourquoi rassembler en un seul secteur, mystérieusement dénommé AR.L, les appareils qui portent ces activités ? D'où ce vaste secteur tire-t-il son unité, s'il en a une ? Il est banal de rappeler, en guise de réponse, cette observation mille fois faite : la musique, la danse, la peinture, le théatre, les jeux que nous disons sportifs, comme ceux que nous disons de hasard, présentent originellement un caractère sacré. Aussi surprenant que cela puisse paraître à ceux dont l'état actuel de la division sociale du travail obnubile l'entendement, l'appareil AR.L est un lointain cousin de l'appareil ecclésial.

Les premiers éléments de cet appareil se forment très souvent - à l'instar des écoles - par une spécialisation à l'intérieur de l'appareil ecclésial ou de l'appareil d'État (AE) que je nommerai le noyau ci-après. Leur spécialisation s'achève et leur autonomie s'accroît quand le marché s'en mêle : les spectacles et les jeux cessent d'être confondus avec la pompe et l'apparat des États ou avec les liturgies religieuses. En outre, les marchands s'intéressent, eux aussi, à l'activité propre des communautés englobées dans les structures étatiques et ils concourent à la capture et à la transformation de leurs rites et fètes : ils y insèrent leurs marchandises, ils en extraient des produits ou des activités qu'ils convertissent en marchandises ou qu'ils imitent en prestations marchandes de services, ils finissent même par vendre le service touristique qui consiste à montrer le spectacle folklorique des survivances de rites et de fêtes antiques. Car ce qui advient aux communautés soumises à la double pression des marchands et des États, c'est très précisément cela : une folklorisation. Le secteur qui se spécialise et se diversifie de la sorte est dénommé AR.L, à la fois pour décrire le domaine qu'il englobe, des ARts aux Loisirs, et pour marquer le mouvement de désacralisation qui s'y opère. L'appareil AR.L en son premier stade est celui que l'on peut caractériser par l'apparat des Etats et des Églises et par le mécénat des princes et des puissants.

Les hommes dont le travail est spécialisé en ces diverses activités sont souvent inscrits dans la domesticité des princes et des puissants. Mais, dès ce premier stade, des interventions marchandes sont parfois perceptibles. Une telle transformation - dont la liaison avec l'essor du capital marchand, c'est-à-dire avec la transition VU-VE est tout à fait évidente - n'épargne pas les secteurs les plus nobles de l'appareil AR.L L'architecture s'étend des palais et des temples aux riches demeures marchandes et aux édifices communaux. La peinture descend des murailles palatines et ecclésiales jusqu'au chevalet des peintres italiens et flamands et trouve dans la bourgeoisie marchande un débouché substantiel. La musique, déjà répandue de l'église à l'hôtel, pénètre dans les salons bourgeois où elle se fait musique de chambre, cependant que le grand orchestre symphonique se socialise dans des salles de concert, encore rares au 18è siècle, mais fort répandues au 19è. Le théâtre, déjà rénové dans les cités italiennes, hésite quelque temps à la frontière du mécénat princier et du commerce banal, mais finit, dès le 18è siècle, par devenir, dans toute l'Europe, une activité à dominante marchande. L'appareil AR.L connaît ainsi un second stade de développement, caractérisé principalement par sa diffusion et sa diversification marchandes. L'apparat étatique et ecclésial et le mécénat ne disparaissent pas, mais ils sont surclassés : la transition VU-VE et, surtout, l'essor de VE détachent l'essentiel de ce secteur de l'appareil d'État et lui procurent un essor marchand.

Essor qui se poursuit sans relâche jusqu'à nos jours, à tel point qu'un inventaire exhaustif des ramifications diverses de l'appareil AR.L requerrait une longue enquête. Dans ce foisonnement infini, les principales caractéristiques à retenir me paraissent être les suivantes : le centre de gravité du secteur AR.L est plusieurs fois déplacé par suite d'innovations techniques ; la radio et le cinéma, contemporains par leur diffusion sinon par leur naissance, sont bousculés quelques décennies plus tard par la télévision qui les surclasse. Le sort particulier réservé à cette dernière innovation se justifie par sa portée immense - et qui, à vrai dire, dépasse de beaucoup le secteur AR.L. La télévision greffe chaque famille sur un nouveau circuit permanent et polyvalent de diffusion idéologique.

[Effectuée après ce texte de 1978, la diffusion de l'ordinateur et d'internet optimise le quatrième stade, mais ne fait pas novation]


LES APPAREILS AR.L

1- Stade apparat / mécénat (AE) - Logique de VU et transition VU-VE

2 - Stade où la diversification et la diffusion marchandes deviennent prépondérantes - Transition VU-VE et logique de VE

3 - Idem + développement de la radio et du cinérna (AI parfois inclus dans l'AE) - Logique économique comme au stade 2; parfois même transition VE-VD.

4. Idem + développement de la télévision (AI parfois inclus dans l'AE) - Logique de VE et transition VE-VD


34. [Ce numéro non repris dans la présente édition était consacré à l'examen des quasi-appareils, c'est-à-dire au repérage des noeuds d'influence qui se forment au contact de la population banale ou dans les replis élitiques plus spécialisés, à l'interface des AI et de leurs publics, par exemple : du cabaretier de village au salon littéraire.]


 CHAPITRE 7

 

 LES AUTRES APPAREILS

 

35. L'assistance - L'appareil d'assistance occupe un vaste secteur dont le contenu semble hétérogène. La santé, la charité, la bienfaisance, la Sécurité sociale et les aides sociales de toute sorte, l'enfermement psychiatrique et l'inspection du travail doivent y trouver place.
[La suite du texte original justifie ce rapprochement de toutes les activités destinées à soigner et à assister.]

Dans un premier stade, l'appareil d'assistance se réduit à un corps médical de faible portée et peu spécialisé. Dès ce stade, on peut néanmoins trouver trace d'une véritable assistance, mais de façon toujours ponctuelle et temporaire. Les libéralités des princes qui célèbrent un règne, un triomphe ou une naissance, les générosités des temples et des monastères et même les distributions des municipalités sont illustrables par de nombreux exemples dans les sociétés les plus diverses. Mais quelques charités ne font pas un système. La règle est que le peuple est abandonné à son entraide miséreuse. Le tableau change aux 17è-19è siècles, en Angleterre, puis dans les autres pays touchés par le jeune essor du capitalisme. Alors, la prudence commande de pacifier la population misérable qui afflue vers les villes. Prisons, asiles et dépôts de mendicité, exil et bannissement : l'accumulation primitive du capital s'inscrit sous le signe de l'éloignement et de l'enfermement1. Cependant la médecine progresse. Elle est stimulée par les sciences de la nature qui avancent à grands pas et elle trouve dans la population enfermée comme dans cette partie de la population urbaine que le premier capitalisme enrichit, de nouveaux terrains d'expérience. Le recul de la mortalité et l'allongement de la durée moyenne de la vie, entre le début du 18è siècle et la fin du 19è siècle, ne lui doivent presque rien, si ce n'est à l'hygiène qu'elle commence d'enseigner : la fin des famines et des disettes suffit à expliquer ces gains démographiques. Vers la fin du 19è siècle, la situation change pourtant : de la vaccination à la biochimie, les scientifiques commencent à comprendre quelque chose aux mécanismes les plus ténus de la physiologie animale et humaine, ce qui donne à la médecine une efficacité toute nouvelle. Ces potentialités s'épanouissent à mesure que se mettent en place les mécanismes sociaux qui solvabilisent la demande sanitaire. Par conquête ou par contre-feu, tout un dispositif est établi selon des cheminements divers : mutualités, assurances commerciales, assurances sociales, etc. Un peu plus tôt, un peu plus tard, les maladies professionnelles et les accidents du travail, les frais liés à la grossesse et à la prime éducation des enfants, les risques nés du chômage, les retraites, les risques inhérents à l'invalidité et aux autres handicaps physiques ou sociaux, sont pris en compte. On passe ainsi du deuxième stade (médecine et "bienfaisance") au troisième ("affaires sociales").


LES APPAREILS D'ASSISTANCE

1 - Stade du corps médical - Logique de VU et transition VU-VE

2 - Stade du corps médical et de la "bienfaisance" - Transition VU-VE et logique de VE

3 - Stade des affaires sociales - Logique de VE et transition VE-VD

[N.B. - En ses trois stades, cet AI peut être totalement ou partiellement incorporé dans l'appareil d'Etat (AE)]


36. La recherche - Avec ou sans majuscule, la science est une invention idéologique du 19è siècle européen, elle est fille de la raison et cousine du progrès, elle appartient à la longue lignée des essences abstraites dans lesquelles le discours idéologique d'une époque ou d'une civilisation se sublime. En fait, l'appareil de la recherche prend tout à fait forme, quand des liens permanents de correspondance, de discussion et de coopération s'établissent entre les chercheurs, universitaires ou non. La constitution de sociétés savantes et d'académies vient couronner ce premier édifice : on en compte une demi-douzaine au 17è siècle, dont la Royal Society créée à Londres en 1662 et l'Académie des sciences ouverte à Paris en 1666, mais elles prolifèrent au 18è siècle, cependant que les revues scientifiques commencent à se diffuser. Dans cet appareil des sociétés savantes, par quoi l'on peut caractériser le premier stade de la recherche, les sciences de la nature sont à l'honneur.

L'appareil des sociétés savantes implique le capital marchand et ressortit à la transition VU-VE. En effet, son activité est sous-tendue par les curiosités multiples que suscite la multiplication des échanges lointains. L'étape suivante que va connaître l'appareil de la recherche implique, quant à elle, le capital industriel. Naturellement, l'essor de VE n'a pas pour conséquence mécanique immédiate de porter les sciences à un niveau supérieur de développement, mais l'utilisation fructueuse que les résultats scientifiques trouvent dans l'industrie ne tarde pas à s'inverser en un appel de l'industrie aux scientifiques : le tournant est pris dès l'apparition de l'industrie chimique dont l'exemple se répand rapidement. La recherche qui était purement artisanale ne s'industrialise pas pour autant, mais elle se professonnalise et elle s'équipe. Son centre de gravité se déplace du cabinet vers le laboratoire, de la société savante vers l'institut de recherche, du moins pour de nombreuses sciences de la nature. Les autres sciences progressent, elles aussi, mais sans rien perdre de leur retard. Puis, le temps aidant, la recherche scientifique finit par s'inscrire parmi les objectifs politiques prioritaires des sociétés industrialisées. Cette promotion répond à des intérêts stratégiques et économiques évidents (atome, espace, etc) et elle aboutit à une intégration plus marquée de l'appareil de recherche dans l'AE. Les sciences sociales sont entraînées par ce mouvement, non sans retards souvent accrus.


LES APPAREILS DE LA RECHERCHE

1 - Stade des sociétés savantes - Transition VU-VE et logique de VE

2 - Stade des laboratoires (conversion partielle en AE) - Logique de VE

3 - Stade de la recherche scientifique (conversion plus large ou totale en AE) - Transition VE-VD


37. Publicité et relations publiques -

[Ce numéro montre comment des entreprises, généralement de type capitaliste, se spécialisent dans la publicité qui est une production purement idéologique et comment, par ailleurs, des entreprises de plus en plus nombreuses s'emploient à irriguer le travailleur collectif qu'elles assemblent, par une sorte d'auto-publicité qui tend à renforcer "l'esprit maison".]

Dans les regroupements ultérieurs on retiendra la forme : Publicité sans distinguer ses éventuelles variantes; on procédera de même pour la forme : Entreprises, désignation appliquée à l'ensemble des firmes et groupes qui, quelles que soient leurs activités spécifiques, fonctionnent aussi comme AI vis-à-vis de leur personnel et de leur entourage. Ces deux formes, parfois incluses en tout ou partie dans l'AE, relèvent de la logique de VE et surtout de la transition VE-VD.

38. Les affaires économiques - J'appelle appareil des affaires économiques l'ensemble des éléments de l'appareil d'Etat qui assurent une active liaison entre le pouvoir et l'économie. A l'échelle globale où se situe la présente recherche, il me paraît à la fois utile de séparer l'appareil financier de l'appareil des affaires économiques et inutile de subdiviser ce dernier. En effet, hormis l'action fiscale et budgétaire, il n'est pas indispensable de traiter séparément les divers autres organes par lesquels les États se mettent en prise sur l'économie, parce que ce vaste secteur qui peut paraître hétérogène à qui inventorie sèchement son contenu, apparaît beaucoup plus cohérent à qui observe ses phases de dévelappement.

Un premier appareil des affaires économiques prend forme lorsque la construction ou l'entretien - des temples, des palais, des châteaux, des murailles fortifiées, mais aussi des routes, des ports et des navires sans oublier les machines de guerre - devient un travail permanent et spécialisé comme tel. La division effective du travail, l'ordre d'apparition des services spécialisés, le détail de leur agencement peuvent varier à l'infini, mais il reste que, par un processus lentement cumulatif, il se constitue un appareil technico-domanial. Même lorsqu'il prend de l'ampleur, cet appareil est la forme la plus modeste de l'AE des affaires économiques. Son objet essentiel est d'assurer la maintenance matérielle de l'État dont il est l'intendant ou le régisseur.

Bien que cette forme ait été présentée en premier lieu, elle n'est sans doute pas la première qui soit observable dans l'histoire. En effet, les sociétés assises sur une FE tributaire ou tributaire marchande ont développé, dès le règne de VU, un appareil des affaires économiques beaucoup plus puissant. Appareil qui inclut des éléments technico-domaniaux et qui se mêle souvent de façon indissociable avec l'appareil fiscal. La construction et l'entretien des grands travaux hydrauliques souvent réalisés dans ces FE, la direction ou le contrôle de la production, la collecte, la circulation et l'emploi du tribut, donnent à l'AE des affaires économiques une capacité qui peut être énorme en certaines sociétés.

Le triomphe du capitalisme bouleverse la structure économique, mais ne modifie pas aussitôt l'appareil des affaires économiques. Sauf exceptions locales et de peu d'importance, aucun changement radical n'intervient avant le 20è siècle où, en quelques décennies, un nouveau type d'AE des affaires économiques est porté à maturité par l'effet des deux guerres mondiales et de la crise des années 1930. Le rationnement et les contrôles de l'économie de guerre, ainsi que l'éventuelle réparation des dommages de guerre, suscitent la formation d'administrations nouvelles, mais temporaires. Le contrôle des prix, le contrôle des changes, la délivrance des licences d'importation et le contrôle du crédit ont des effets souvent plus durables. La production de statistiques, d'enquêtes et de prévisions économiques, l'aide au commerce extérieur et, bientôt, l'aide à la restructuration industrielle et géographique de l'économie deviennent des activités permanentes. Qui plus est, les États sont partout transformés en importants propriétaires de moyens de production. Toutes ces évolutions se conjuguent pour envelopper l'ancien appareil technico-domanial en une forme nouvelle et beaucoup plus vaste que l'on peut caractériser comme appareil d'intervention économique.

La mutation va plus loin encore dans les sociétés étatiques socialistes où l'Etat devient le principal sinon l'unique propriétaire de moyens de production. La désignation et le contrôle des dirigeants d'entreprises, la fixation et le contrôle des: objectifs et des méthodes de gestion des firmes et la définition des priorités et des proportions à respecter, sont du ressort d'un immense appareil de gestion et de planification où les éléments de l'ancien appareil technico-domanial sont généralement englobés.


LES AFFAIRES ECONOMIQUES

1. Appareil tributaire (technico-domanial inclus) - Logique de VU et transition VU-VE

2. Appareil technico-domanial - Transition VU-VE et logique de VE

3. Appareil d'intervention économique (technico-domanial inclus) - Logique de VE et transition VE-VD

4. Appareil de gestion et de planification (technico-domanial inclus) - Logique de VE et transition VE-VD


39. Le noyau de l'appareil d'etat - Les appareils d'Etat (AE) élémentaires qui coexistent dans une même société ne sont ni autonomes, ni juxtaposés, ils doivent être coordonnés et commandés et nulle affaire politique n'est plus importante que celle-là. Comment s'opère cette coordination centrale ? L'appareil d'Etat est fait d'éléments spécialisés qui rayonnent autour d'un noyau central. Initialement, ce noyau est tout l'AE; par la suite, il en demeure le centre. L'idée que ce noyau soit toujours constitué par un groupe d'hommes pourra surprendre qui pense aux innombrables monarchies dont l'histoire déborde. Pourtant, le plus absolu des souverains n'exerce jamais un pouvoir solitaire.

40. La première forme identifiable au coeur de l'Etat est précisément le prince et sa suite. En de nombreuses sociétés, l'appareil d'Etat s'est longtemps réduit à ce noyau et à une maigre armée non permanente. Une autre forme, souvent aussi légère, est celle du collège de magistrats dans les cités antiques. Malgré leurs évidentes différences, ces deux formes sont à ranger en une même classe. L'une et l'autre correspondent à un centre étatique encore léger, c'est-à-dire peu stable, peu nombreux et peu organisé.

Dans les États où l'armée devient permanente, où la collecte du tribut ou de l'impôt est régulièrement organisée et où divers autres AE commencent à se spécialiser, le développement de l'appareil d'État s'accompagne nécessairement d'un aménagement du noyau étatique. La nouvelle forme qu'il prend constitue ce qu'on peut appeler le stade de la chancellerie. En effet, la principale transformation est l'établissement de bureaux centraux qui correspondent régulièrement avec les divers représentants du souverain, avec les dirigeants effectifs des services spécialisés et qui règlent de la sorte les affaires courantes, sous le contrôle direct du souverain ou, du moins, en son nom. La chancellerie qui bureaucratise - à très modeste échelle - le travail du pouvoir central modère et canalise plus ou moins l'influence de la suite princière, sans l'annuler. Un peu partout, quoique sous des formes très variables, une sorte de conseil s'établit auprès du souverain. De la chancellerie, on passe à une autre forme de noyau étatique, celle du gouvernemenr subordonné. Ce n'est pas encore un gouvernement souverain, mais c'est déjà un gouvemement du souverain, un appareil gouvernemental en voie de maturation. Chancellerie et gouvernement subordonné forment, ensemble une seconde classe. La formule du gouvernement subordonné a une certaine souplesse.

[La suite du texte original montre que cette souplesse s'accentue lorsque les intérêts organisés dans la société civile - c'est-à-dire hors l'Etat - prennent de l'ampleur. Cette évolution mûrit par l'effet d'élections organisant la représentation parlementaire des intérêts qui composent la société civile]

Le Parlement n'est pas, en soi, un nouveau type de noyau étatique. Formellement, il n'en est qu'une partie, mais c'est par lui que sont médiatisées toutes les transformations qui affectent le centre de l'Etat, parce qu'il devient l'articulation maîtresse de l'Etat et de la société civile, la projection de la société civile au coeur de l'Etat, cependant que le noyau étatique devient un appareil gouvernemental formé de rouages multiples, aux attributions bien précises et fixées par la loi, c'est-à-dire par une décision parlementaire. Ce qui importe, c'est l'aptitude du Parlement à exprimer, dans l'Etat, quelque chose de la société civile : "quelque chose" parce qu'aucun système parlementaire n'est jamais apte à en transmettre fidèlement tous les intérêts, tous les courants, toutes les nuances, ne serait-ce qu'en raison de la périodicité des élections. En revanche, l'existence formelle d'un Parlement ne garantit nullement que l'on soit en présence d'un système gouvernemental avec Parlement. Il est des Assemblées sans pouvoir, des Assemblées fictives. Tous les États assis sur des FE étatiques-socialistes offrent ainsi le spectacle de Parlements-bidon.

Néanmoins, le centre étatique des Etats sans Parlement se présente lui aussi, en règle générale, comme un système détaillé d'organes ministériels et administratifs, aux fonctions bien précises : ce n'est plus un gouvernement subordonné à un prince et dont l'agencement fluctue de façon incertaine, c'est un appareil aux attributions bien fixées, même si le pouvoir est concentré aux mains d'un despote.

Pour éviter un malentendu, je précise qu'à mon sens, on ne peut réduire l'ensemble des Etats contemporains aux deux formes qui viennent d'être présentées (appareil gouvernemental avec ou sans Parlement). Il faut bien voir, en effet, qu'il existe encore aujourd'hui des sociétés où le centre étatique demeure, par exemple en Arabie Séoudite, au stade du gouvernement subordonné aux contours fort incertains.


LE NOYAU DE L'APPAREIL D'ETAT

Classe 1 :

1a - Le prince et sa suite - Logique de VU et transition VU-VE

1b - Le collège de magistrats - Logique de VU et transition VU-VE

Classe 2

2a - Stade de la chancellerie - Logique de VU et transition VU-VE

2b - Stade du gouvernement subordanné - Transition VU-VE et logique de VE

Classe 3

3a - Appareil gouvernemental avec Parlement - Logique de VE et transition VE-VD

3b - Appareil gouvernemental sans Parlement - Logique de VE et transition VE-VD


41. L'appareil de contrôle idéologique - L'ensemble des AE élémentaires coexistant dans une même société est toujours intégré en corps unique que dirige le noyau, c'est-à-dire le centre étatique dont nous venons de reconnaître les formes. Mais qu'en est-il des AI elémentaires ? Tous ceux dont les analyses précédentes ont reconnu l'évident caractère étatique, tous ceux qui sont à la fois AI et AE subissent la loi commune des appareils étatiques : ils sont animés et contrôlés depuis le noyau étatique. Dès lors, la question que l'on peut se poser, au ras des appareils, se réduit à ceci : les appareils idéologiques qui semblent ne pas dépendre de l'État en dépendent-ils quand même ? L'État dispose-t-il d'un appareil quelconque à cette fin ? Le fait est que, dans de nombreuses sociétés contemporaines, un tel appareil de contrôle idéologique est fréquemment observable. Par son statut, c'est un appareil étatique, par sa vocation, c'est un appareil idéologique.

La spécialisation d'un tel appareil me paraît être une lointaine conséquence du livre. Le contrôle des imprimeries, l'établissement de privilèges ou de licences indispensables à qui veut éditer légalement, la surveillance des libraires, la prohibition ou le contrôle des importations d'imprimés, la création d'autorisations préalables à la publication de journaux ou de revues, le cautionnement des journaux qui permet de les ruiner faute d'avoir pu les faire taire sont les premières techniques d'une censure qui, en certains pays comme la France, devient l'affaire d'un appareil spécialisé dès le 18è siècle, lequel ne tarde pas à se répandre : la liberté de la presse qui est le contraire de la censure sera l'un des grands enjeux politiques du 19è siècle européen.

Le livre et la presse ne sont plus les seuls porteurs d'idéologie vers le grand public. Peu après leur naissance, la radio et le cinéma ont subi la censure. En outre, ils offrent des possibilités nouvelles que les États ne tardent pas à découvrir et à exploiter.La censure s'est parfois habillée d'aide : elle était refus,elle est devenue soutien sélectif. La propagande va plus loin, elle utilise les medias disponibles, possédés par les Etats ou influençables par eux, en vue de propager leurs vérités, leurs campagnes d'opinion. Ainsi mûrit une seconde forme de l'appareil de contrôle idéologique, celle de de l'information-propagande mâtinée de censure.

A ces formules où le contrôle demeure partiel, certains Etats ont substitué la soumission de tous les AI à une tutelle et à une surveillance permanentes. Cette forme de l'appareil de contrôle est apparue, au cours des années 1920, à la faveur d'une dialectique fascisme / communisme que l'on retrouvera plus loin. Là où la structure économique laisse place à des AI ayant le caractère d'entreprises capitalistes tournées vers le marché, les services de contrôle sont plus fortement développés. Là où, au contraire, les AI, même s'ils ont un caractère industriel, sont tous soumis à la propriété étatique, le contrôle s'applique à des projets et non à des produits finis, sauf à l'importation. Mais, dans les deux cas, le principal n'est pas d'empêcher, mais bien d'orienter, d'obtenir que l'activité idéologique se conforme à des normes définies, lesquelles sont très variables selon le régime politique des États intéressés.


L'APPAREIL DE CONTROLE IDEOLOGIQUE

1 - Stade de la censure - De la transition VU-VE à la transition VE-VD

2 - Appareil d'information-propagande - Logique de VE et transition VE-VD

3 - Appareil de contrôle général - Logique de VE et transition VE-VD


Notes

1 - Foucault Michel, Surveiller et punir, 1969.


Précédent Suivant
MACROSOCIOLOGIE / INTERVENTIONS/ LA SOCIETE

LA SOCIETE / Présentation / Tome 1 (Une théorie générale) / Tome 2 (Les structures économiques)

Tome 3 (Les Appareils) / Tome 4 (Les classes) / Tome 5 (Les Etats) / Tome 6 (Les structures idéologiques)


LA SOCIETE - Tome 3 / Page 1 : Problématique - Les Armées / Page 2 : Finances - Justice - Affaires locales et étrangères / Page 3 : Associations - Eglises - Ecoles / Page 4 : Edition - AR.L. - Noyau - Autres Appareils /

Page 5 : Corps d'appareils - Annexe justificative / Page 6 : L'appareillage des sociétés / Page 7 : A propos du tome 3 (note de 2000)