LA SOCIETE

TOME 3

***

LES APPAREILS

 


ASSOCIATIONS - EGLISES - ECOLES


CHAPITRE 4

 

 LES ASSOCIATIONS

 

 

 20. Les hommes-en-société sont inscrits dans de multiples groupements perrnanents, qui s'imposent à eux avec une force quasi naturelle : ils sont d'une famille, d'un village ou d'un quartier, d'un atelier ou d'un bureau, etc. Les associations, par contraste, se présentent comme des groupements dont la permanence repose, en principe, sur l'adhésion de ceux qu'elles assemblent. Si l'on fait. abstraction des adhérents pour apercevoir ce qui les relie, on dira de chaque association qu'elle naît et dure comme forme sociale d'un intérêt qu'elle s'emploie à expliciter et à défendre. Ainsi, par exemple, toute société comporte une structure économique faite d'un enchevêtremcnt de plusieurs modes de production (MP) dont chacun assigne à des catégories, généralement distinctes, de propriétaires et de travailleurs, ainsi qu'à d'occasionnelles catégories intermédiaires, des statuts qui, d'une catégorie à l'autre, sont toujours différents et souvent contradictoires. On peut donc dire que chacune de ces catégories est porteuse d'intérêts réels qui lui sont propres. La formation économique (FE) n'est d'ailleurs pas la seule structure sociale qui soit génératrice d'intérêts réels. Toute association exprime un intérêt social, voire un complexe d'intérêts sociaux plus ou moins cohérents.

Dire des associations qu'elles sont les symptômes - autant que les agents - d'intérêts sociaux en donne néanmoins une vue encore très partielle. Toutes les associations, des plus lénifiantes aux plus révolutionnaires, présentent aussi une particularité qui les singularise dans la structure sociale et que l'on peut appeler l'auto-appareillage. Considérons, en effet, l'ensemble des appareils repérables en toute société et l'on verra que, pour la plupart, ils sont nés de la propriété ou de l'État. De la propriété, c'est-à-dire des modes de production (MP) qui appellent un appareillage spécifique (entreprises, groupes, etc.) lequel s'étend parfois à certains appareils idéologiques (AI) de forme marchande (le cinéma, la télévision commerciale, etc.). De l'État, comme c'est le cas de tous les appareils d'Etat (AE) et de tous les AI qui sont ou furent des AE, même s'ils se sont parfois séparés de l'État par la suite. Les associations, par contre, ne sont pas nées dans ou par l'État, mais elles se sont très généralement formées hors l'Etat, parfois contre lui et parfois aussi contre la propriété.

 21. Deux frontières au tracé délicat doivent être posées pour rendre les associations repérables comme telles : l'une doit séparer les associations des groupements intra-communautaires, l'autre doit les distinguer des églises.

[La suite du texte original étudie les transformations dont sont l'objet, dans la longue durèe, les communautés (c'est-à-dire les formes de groupement pré-étatique) absorbées dans des Etats. Les associations se distinguent desdites communautés par leur formation volontaire et par la variabilité extrême de leurs critères d'appartenance.]

Seconde frontière : associations et églises. Le prochain chapitre justifiera plus amplement ce que je vais indiquer brièvement. Les églises sont, en règle générale, des AE, mais le couple État - Église souffre des exceptions, nées d'accidents historiques inévitables. On comprendrait mal la nature et le développement historique des appareils ecclésiaux, si l'on ne tenait pas compte, avant tout, des rapports intimes qu'ils entretiennent avec l'État et si l'on séparait artificiellement les situations où les églises sont des AE, de celles, plus rares et souvent plus tardives, où elles sont des associations. C'est pourquoi j'ai choisi de consacrer un chapitre spécial aux églises, en leurs diverses formes.

Le premier stade de développement des associations concerne les sociétés non ou peu capitalistes et non ou peu affectées par les ricochets d'un capitalisme déjà installé en d'autres pays. Il s'agit, donc, de sociétés où la très grande majorité de la population demeure éparse en de petites communautés villageoises, peu propices à la cristallisation d'intérêts ou de mouvements sociaux en associations durables. Dans ces campagnes, la principale exception est offerte par les sectes religieuses. Nénnmoins, c'est dans les villes, particulièrement chez les artisans et les commerçants, que les associations ont été les plus nombreuses et les plus durables, au cours de ce premier stade : corporations d'artisans, compagnonnages où se rassemblent les ouvriers des ateliers artisanaux, associations quarmates et autres confréries à vocation plus religieuse.

[Pour bien apprécier leur statut, il convient d'examiner attentivement le cas des ministeria ou des collegia du Bas-Empire romain ou de Byzance et les autres variantes où le contrôle étatique tente de surclasser l'autonomie associative]

La nette prédominancc des associations de caractère corporatif et religieux n'interdit cependant pas la formation d'associations, généralement urbaines, dont l'objet est déjà plus diversifié : sociétés savantes, cercles, académies, sociétés de pensée.

Le deuxième stade de développement des associations ne peut être séparé du premier par une discontinuité bien franche. Il résulte d'un développernent complexe, provoqué non pas directement par le triomphe de la valeur d'échange (VE), mais bien par les transformations politiques dont les sociétés, assises sur une formation économique (FE) capitaliste, sont le siège, transformations classiquernent repérées sous le nom de révolution démocratique bourgeoise et que l'on étudiera en analysant les États. Ces transformations sont acquises lorsque la création de sociétés commerciales, la constitution dc syndicats ouvriers, la formation de partis politiques et, plus généralement, la liberté d'association sont finalement établies, en fait sinon en droit. S'agissant des associations, ce qui importe, c'est leur proliferation de fait, plus que leur reconnaissance juridique. La légalisation des partis et des syndicats aide à discerner la forme du régime politique, mais leur existence, même clandestine ou tolérée, suffit à attester une transformation de la structure sociale. Il faut certes regretter que, presque en tout pays, la vie et la mortalité des associations, leurs capacités mobilisatrices, leurs formes d'organisation, leurs rapports avec les pouvoirs politiques locaux et nationaux ou avec les partis politiques, etc, soient une immense terra incognita. La théorie sociale s'enrichirait considérablement, s'il était possible d'apprécier la capacité du système immense des associations à exercer un pouvoir effectif ou une influence idéologique.

 22. Fort heureusement, on en sait davantage sur les deux principales catégories d'associationr, les syndicats et les partis. L'histoire du mouvement syndical est bien connue, mais elle privilégie, à tort, les aspects institutionnels. Ce qui a précédé le syndicat, ce n'est pas le compagnonnage, c'est la grève. C'est dans la grève que la classe ouvrière, assemblée dans les usines et formée d'éléments disparates dont bien peu pouvaient être porteurrs d'une tradition corporative, a trouvé ses premières formes d'organisation, vulnérables, mais sans cesse renouvelées. Le problème, c'est le passage d'une association portée par un mouvement social - la grève - à une association portée par un intéret social devenu permanent. Autrement dit, il faut que le syndicat s'accroche et fasse prendre conscience aux travailleurs de leurs intérêts permanents, au delà des moments de lutte aiguë. Cet accrochage du syndicalisme occupe toute une période historique. Ensuite, de nombreuses autres catégories sociales se dotent d'organisations dont la forme ou la dénomination évoquent le syndicalisme ouvrier : les paysans, les commerçants, les étudiants, les professions libérales, les cadres, et même les patrons en viennent là. Le syndicat est né comme création originale du prolétariat, mais il est devenu le prototype des associations que Gramsci disait économico-corporatives, c'est-a-dire des associations qui expriment un intérêt social directement enraciné dans la structure économique.

Les partis n'ont jamais une nature aussi transparente. Les clans qui se forment à la cour des souverains, les groupes d'influence qui se dessinent dans les cités où certaines fonctions sont électives, sont à peine des associations. Le premier véritable type de partis prend forme autour des Parlernents et il met quelque temps à se dégager. Ainsi, dans l'Angleterre du 18è siècle, les bourgs électoraux demeurent sous le patronage des grandes familles de la noblesse, les clivages parlementaires restent fluctuants et n'ont pas d'écho permanent dans des associations extérieures, avant la réforme électorale qui élargit le suffrage, en 1831. Ce premier type, lié à l'institution parlementaire, est, en somme, celui du parti d'opinion et de patronage; ce n'est jamais un parti de masse.

Le second type de partis a pour points d'appui le syndicalisme qu'il aide à s'établir et les diverses autres organisations de travailleurs, telles les coopératives de consommation et de production. Il jette un pont entre ces organisations de classe et le Parlement où la procédure élective permet de les représenter. Mais, en se constituant de la sorte, le nouveau parti réussit, plus ou moins bien, à se distinguer dans le milieu politique où il s'inscrit. Quand son succès est très grand, comme en Allemagne à la fin du 19è siècle, "le parti des ouvriers devient le parti du peuple ”1, ce qui met en péril son identité et sa capacité spécifique d'action. Quand, à l'inverse, ce succès demeure mitigé, comme en France à la même époque, le ou les partis ouvriers sont exposés à la concurrence des formations populaires qui s'installent à leurs côtés, comme le parti radical et radical-socialiste. En effet, le mouvement ouvrier n'a pas le monopole des partis de masse, il a simplement des racines plus solides et, souvent, une longueur d'avance. Ce qui caractérise les partis du second type, c'est leur grand nombre d'adhérents, leur implantation nationale et leur activité permanente. Ces partis de masse, aussi équivoque que soit leur base sociale, sont néanmoins conducteurs des intérêts sociaux propres aux catégories qui les soutiennent. Les partis du premier type sont des groupes de pression, des cercles de notables, éventuellement des noyaux révolutionnaires. Les partis du second type sont des mouvements sociaux, composites et institutionnalisés. En tant qu'appareils idéologiques, les premiers jouent de l'opinion, les seconds concourent directement à sa formation. En tant qu'appareils politiques, les premiers jouent dans les allées du pouvoir, les seconds tendent à innerver toute la structure sociale.

 23. Les partis I et II ne désignent pas des modèles intangibles, mais des types généraux à l'intérieur desquels les variantes peuvent être nombreuses. Il en va de même pour le type III, dont bon nombre de partis communistes sont l'illustration. Bon nombre, mais pas tous : les partis communistes bien assis au pouvoir constituent un autre type dont il sera question plus loin. Les véritables illustrations du type III sont données par ceux des partis communistes qui présentent les caractères – et les contradictions – que voici : le décrochement parlementaire et l'accrochage de classe; la dualité: professionnels / masse des adhérents; la dualité : nation / Internationale; le tout tentant de se composer en un internationalisme révolutionnaire.

La priorité à l'enracinement de classe a eu pour corollaire un décrochage délibéré d'avec l'institution parlementaire : non que les partis communistes aient systématiquement refusé de se faire représenter au Parlement, mais bien parce qu'ils en font une simple occasion de propagande et d'agitation. La pleine participation au jeu parlementaire, puis la réhabilitation de la voie parlementaire comme mode d'accès au pouvoir, sont des développements récents qui intéressent seulement quelques partis d'Europe occidentale, peut-être en transition vers le type II.

[N.B. Ce texte date de 1978. La tendance indiquée s'est affirmée, puis a été renforcée après 1990, par la multiplication des "nouveaux" partis "socialistes" issus des partis naguère au pouvoir en URSS et dans l'est européen]

Une seconde caractéristique des partis de type III est la profonde dualité de ces organisations. Tout véritable parti communiste est en quelque sorte un parti dans un parti : un noyau de “révolutionnaires professionnels” dans un parti de masse. Quand les conditions sont favorables, le parti de masse s'étend et actionne, par diverses courroies de transmission, des associations satellites. Mais au sein du parti de masse, comme au cceur des organisations satellites, un même appareil interne constitue le noyau du parti, sa substance essentielle, celle à quoi se réduit le parti quand la répression le contraint à la clandestinité ou quand il ne réussit guère à s'implanter dans les masses. On aurait tout à fait tort d'assimiler le rapport appareil / adhérents qui s'instaure dans les partis communistes, avec le rapport politiciens professionnels / militants de base, qui s'établit dans les partis du type II.

 Dans les partis de type III, le noyau central est une armée professionnelle que la mobilisation des masses enrichit de réservistes; l'armée de métier et les troupes d'occasion se mêlent au combat, mais demeurent distinctes par leur vocation, leur savoir-faire et par leurs intérêts profonds.

[La suite du texte original caractérise l'internationalisme des partis de type III (ou, plutôt, de leurs noyaux professionnels) sous l'égide de la IIIè Internationale.]

Les trois types de partis qui viennent d'être distingués ont évidemment déteint les uns sur les autres. La concurrence des organisations socialistes, puis communistes, a souvent incité les partis d'opinion et de patronage a s'étoffer en vastes formations confessionnelles, populistes ou nationalistes. En certains pays, dans un contexte national et international qui sera analysé ultérieurement, une forme exacerbée de compétition politique s'est établie entre les partis II ou III, ancrés dans le mouvement ouvrier, d'une part, et, d'autre part, de nouvelles formations politiques aux appellations diverses (fascistes, national-socialistes, etc.) qui, tout en imitant leurs modes d'organisation et de propagande, leur ont adjoint des modes d'action terroristes. Néanmoins, ces associations politiques n'ont constitué un type nouveau de partis qu'en accédant à bref délai au pouvoir, faute de quoi elles se sont dégradées en groupuscules ou assagies en partis réactionnaires de type I ou II.

24. La caractéristique la plus apparente du deuxième stade de développement des associations – qui suit, non sans décalage, l'essor de VE – est assurément la prolifération des associations de toute sorte, parfois couronnée par une reconnaissance légale de la liberté d'association. Mais, au coeur de ce développement multiforme, la constitution de syndicats et de partis apparaît comme sa condition nécessaire. Livré à sa seule dynamique, le capitalisme produirait une certaine floraison d'associations bienséantes : la liberté de créer des sociétés commerciales et un sage foisonnement d'associations modérément politiques et plus souvent tournées vers d'autres intérêts, savants ou culturels, sportifs ou charitables, etc., seraient tout à fait dans sa logique libérale. L'espace libre ouvert au développement illimité des associations résulte des victoires du mouvement ouvrier, dont la liberté syndicale et la création de partis ouvriers, réformistes et révolutionnaires, sont les fruits.

Quand un espace libre est ainsi ouvert aux associations, celles-ci atteignent leur second stade de développement, stade que des études plus fines, comme celle qui a été esquissée pour les partis, permettraient sans doute de décomposer en étapes plus significatives, mais qui nous suffira néanmoins pour caractériser l'essor des associations. On mesurera mieux l'originalité de ce second stade, en observant ce qui advient dans les sociétés capitalistes et post-capitalistes où les associations connaissent un troisième stade de développement qui réduit considérablement leur capacité d'initiative et d'action. Ce dernier stade est atteint dans ceux des États qui soumettent, derechef, l'ensemble des associations ou la majeure partie d'entre elles à leur étroite tutelle, après avoir supprimé ou dénaturé les syndicats et les partis, recul qui déséquilibre et transforme la société. Cette dénaturation intervient notamment dans les pays où l'État impose un véritable parti unique. Je dis véritable pour réserver le cas des pays où, sous couvert d'un parti unique, une certaine latitude est néanmoins laissée aux anciennes formations politiques ou reconquise par elles. En revanche, il y a un véritable parti unique, lorsque celui-ci devient un pur appareil d'État -(AE), doté d'un monopole. Alors, la nature même du parti est bouleversée : ce n'est plus une association expressive d'intérêts sociaux, c'est, dans la forme d'une association, une branche de l'appareil d'État, spécialisée dans le contrôle, l'encadrement, la mobilisation des masses populaires. Le parti unique a généralement pour corollaire la suppression des syndicats ou le syndicat unique et étatisé, lequel devient, de la sorte, une autre branche de l'AE, spécialisée dans le contrôle des travailleurs. Un résultat analogue peut être obtenu par d'autres agencements institutionnels, d'apparence plus complexe : corporations obligatoires par métiers, à la manière du fascisme italien, associations sanitaires, sportives, touristiques, dont le régime nazi fut prodigue, etc.

Le syndicat et le parti, ainsi étatisés, ne deviennent jamais des AE comme les autres. Leur origine, leurs fonctions nouvelles, font d'eux des palpeurs et des manipulateurs d'opinion, des instruments de la propagande étatique. De ce fait, le syndicat et le parti uniques demeurent, plus que les autres AE, le siège d'une certaine activité politique et, donc, les contradictions sociales continuent d'y retentir sourdement. Cette caractéristique secondaire explique pourquoi les crises qui déchirent les régimes fascistes ou staliniens se font toujours sentir dans l'appareil du parti unique, beaucoup plus que dans les autres AE – si ce n'est l'armée et la police : c'est aux deux pôles de l'appareil d'État, à l'extrême de sa branche répressive et à l'extrême de sa branche idéologique, que les contradictions politiques se condensent inévitablement.

On aura noté qu'aucune différence ne vient d'être établie entre les partis uniques, selon le régime qu'ils servent. Lorsqu'on sera en mesure d'étudier les types d'États et les formes de régime politique, je montrerai que le fascisme et le stalinisme, malgré maintes ressemblances, ne sont apparentés ni par leur origine, ni par leur dynamique. Mais ici, aucune différence n'est à faire entre ces deux cas : s'agissant du rôle des associations, le fascisme, le stalinisme et les régimes militaires qui estiment qu'un parti unique, c'est encore un parti de trop, sont à loger à la même enseigne. En effet, ce qui caractérise finalement le troisième stade de développement des associations, c'est leur étiolement ou leur étouffement. Faute de syndicats et de partis, l'espace libre où elles proliféraient se referme sur elles.

25. Les principaux résultats à retenir des précédents numéros sont résumés ci-après :


LES ASSOCIATIONS COMME APPAREILS

Stade 1

Associations rares, à dominante corporative et religieuse (traces de partis I) - Ces AI sont parfois inclus dans l'AE - Corollaire des logiques de VU, de transition VU-VE ou même de VE.

Stade 2

Associations développées et variées (syndicats, partis I à III), etc. - Ces AI sont, le plus souvent, non inclus dans l'AE - Logique de VE ou de la transition VE-VD.

Stade 3 - Associations asservies (parti unique ou prohibé) - Logique de VE ou transition VE-VD.


 CHAPITRE 5

 

LES EGLISES ET LES ECOLES

 

 

26. Plus encore que le droit, la religion est un discours et une pratique qui résisteront à l'analyse tant que l'on ne sera pas armé d'une claire représentation des structures idéologiques de la société. La connaissance des églises est nécessaire à cette représentation et elle ne peut être éclairée par une définition a priori des choses religieuses. On se contentera de poser, sous bénéfice d'inventaire, deux hypothèses fort générales, afin de cerner le domaine social dans lequel la recherche sur les églises doit s'avancer, par tâtonnements d'abord empiriques. La première hypothèse est que la religion est d'essence sociale, que son intelligibilité est indépendante de tout mystère métaphysique. Seconde hypothèse : la religion est le nom générique de discours (et de pratiques, ritualisées pour une grande part) qui se spécialisent, au fil du développement social, après avoir eu, tout d'abord, une vocation idéologique universelle. Autrement dit, la religion, comme la mythologie, est d'abord le discours de l'ordre du monde.

Les églises sont les appareils idéologiques(AI) qui se spécialisent pour entretenir ce discours et les rites qui le portent. Le bâti d'une église est intimement associé à l'émergence et à l'entretien de l'État, son résultat est de capter le discours sur l'ordre du monde, de tendre à l'homogénéiser à destination des diverses communautés que l'État assemble et, donc, de refouler les croyances naïves et diversifiées de ces communautés. Entre les églises et les États, il y a plus qu'un simple parallélisme, il y a une parenté si intime qu'elle va parfois jusqu'à l'identité.

C'est pourquoi la recherche s'ordonnera autour du rapport État / église(s). La confusion d'un État et d'une Église ou la spécialisation de cette dernière comme appareil d'Etat (AE) à vocation idéologique, les problèmes liés à l'apparition d'églises qui s'étendent sur de multiples États, les problèmes qui résultent de l'éventuelle multiplication d'églises rivales sur le territoire d'un État, jusqu'au divorce final des églises et de l'État : telles seront les principales directions d'une recherche qui spécifiera les divers types d'Église à la fois comme AE et comme appareil idéologique (AI).

 27. Premier axe de réflexion : la spécialisation de l'église. Il conduit à reconnaître trois figures bien établies dans l'histoire : l'Église-État, l'Église-AE et l'Église-zéro. Nombreux sont les États dont le prince est un dieu, à moins qu'il ne doive son rang à une divinité dont il est le vicaire. Les Temples-États de Mésopotamie et d'Égypte ancienne, les Empires pharaoniques ou incas et l'Empire romain lui-même en sont ou en deviennent des exemples parmi bien d'autres. Mais le développement étatique conduit nécessairement à la rupture de l'unité État-Église et à la spécialisation d'une Église, réduite au rang d'un AE parmi d'autres. Plusieurs mouvements d'effet convergent conduisent à ce résultat. L'un est simplement lié à l'extension des puissants États tributaires : en s'étendant, ils incluent des populations nombreuses et diverses auxquelles il devient de plus en plus difficile d'imposer une religion uniforme, cependant que la préservation de l'État impose de donner priorité à l'entretien de l'armée et à la collecte du tribut. Plus généralement, l'église souffre de la concurrence que lui suscite la diversité des intérêts étatiques. L'appareil judiciaire, en particulier, donne naissance à un redoutable compétiteur de la religion, le droit, discours d'un ordre social tout à fait sécularisé. On le voit notamment au Moyen Age où les juristes demeurent fort respectueux des théologiens, mais où, convertis en légistes par le service de l'État, ils rognent de tous côtés les attributions de l'église et les privilèges des clercs. L'Église devient, de la sorte, un AE spécialisé, dont le champ de compétence continuera de se réduire : les fonctions d'enseignement ou d'assistance seront parmi les dernières à lui échapper, avant qu'elle finisse, elle-même, par sortir de l'appareil d'État stricto sensu.

La troisième figure que j'ai nommée Église-zéro, ne vise pas les États modernes qui se séparent de leur église, mais bien ceux qui, comme la Chine, se sont durablement passé d'église, à tout le moins comme AE. Concluant sa célèbre étude sur la Pensée chinoise, Granet caractérise “l'esprit des moeurs chinoises par la formule : ni Dieu, ni Loi” et il précise : “la vérité est qu'en Chine, la religion n'est, pas plus que le droit, une fonction différenciée de l'activité sociale ”2. Il signifie par là qu'aucune église n'a été nécessaire au bâti de cet État et au maintien de son ordre social. Ce n'est point une exception, ni un miracle : c'est qu'un autre type d'idéologie garante de l'ordre social s'est installé aux lieu et place d'une religion et sans requérir un appareil spécifique. A des degrés divers, la formation d'une caste de brahmanes qui a dispensé l'Inde védique d'un appareillage ecclésial systématique et la participation citoyenne aux activités collectives des cités antiques, qui a réduit à peu de chose les spécialistes du sacré dans ces cités3 peuvent être interprétées comme des formes proches de l'Église-zero.

Église-zéro, Église-État, Église-AE, ces trois figures vont être inégalement modifiées par la prolifération d'églises nouvelles et par l'universalisarion de certaines d'entre elles. L'autorité des églises qui ont réussi à s'établir et la majesté des religions adossées à un État puissant ou répandues sur un ou plusieurs continents, ne doivent pas masquer ce fait élémentaire que d'innombrables prophètes ont tenté de faire école, que beaucoup d'entre eux ont réussi à constituer une secte, que maintes sectes ont duré et que certaines d'entre elles ont pris de telles proportions qu'elles sont devenues églises. Parmi les églises qui ont réussi à s'imposer, une seule affiche par son nom même une ambition catholique, c'est-à-dire universelle, mais plusieurs sauront s'étendre en de nombreux pays. Leur extension sera mise au compte de moines-mendiants véhiculant les leçons de Bouddha, de frères croisés ou prêcheurs proclamant la parole de Jésus ou de pieux guerriers portant le message de Mahomet. Pourtant, le prosélytisme efficace a toujours des ressorts moins apparents : les religions suivent les courants d'échanges commerciaux, les conquêtes et les croisades guerrières, les missions colonisatrices, les diasporas de peuples chassés de leurs terres, l'exil massif des populations surnuméraires. Bref, leur essor est entraîné par les mouvements profonds du système mondial. Au travers de ces crises, de nouvelles formes de rapports entre Église(s) et État apparaissent. A cet égard, la première modification à noter est la formation, en de nombreux pays, d'un système ecclésial plus ou moins diversifié. Une autre modification observable au sortir des grandes crises est la substitution d'une église à une autre, comme AE. Le christianisme qui finit par épouser l'Empire romain, la concordance qui s'établit, dans l'aire musulmane, entre les califats locaux et les sectes issues de l'Islam, la redistribution générale qui s'opère en Europe par l'effet des guerres dites de religion, en fournissent maints exemples.

[La suite du texte original examine les rapports qui se nouent en Europe notamment entre le bâti séculaire des Etats-nations et la conversion des églises universelles, actives dans ces Etats, en appareils soumis à la tutelle de l'Etat nationalitaire.]

Une autre figure originale est celle que l'on peut dire du système écclésial à église d'Etat. Les sociétés où se multiplient les sectes et les églises étrangères à la religion officielle préfigurent cette situation nouvelle, mais tant que l'existence des nouvelles venues demeure précaire, sinon clandestine, la novation que je veux marquer ne s'opère pas vraiment. La novation, en effet, conduit à une situation paradoxale : d'un côté, l'État dispose d'une église officielle et en fait usage comme AE, mais, d'un autre côté, il proclame et garantit la liberté des cultes. Une telle situation s'établit, par degrés souvent insensibles, dans toutes les sociétés où le capitalisme prend son essor. La religion obligatoire finit par devenir impossible quand le marché règne; elle survit comme tradition prépondérante, mais ne peut plus s'imposer comme norme. Le système ecclésial à église d'État qui s'établit de la sorte ne définit pas un état d'équilibre, mais une situation dynamique.

La tendance générale est au reflux de l'AE ecclésial, non sans de bruyants combats d'arrière-garde. Elle aboutit parfois à un divorce formel de l'État et de son Église, à une séparation, comme celle qui déchira la France au début du 20è siècle. Le Japon dès 1884, le Mexique en 1910, l'URSS en 1917, la Turquie en 1923, l'Inde en 1947 et bien d'autres pays encore, ont ainsi rejoint les ex-colonies de peuplement anglo-saxon, où l'État a pris naissance, à la fin du 18è ou durant le 19è siècle, sans constituer une église en AE : États-Unis, Canada (on n'en dira pas autant de la province québécoise), Australie, Nouvelle-Zélande. Mais la séparation qui peut être riche de signification comme ultime dénouement d'une crise idéologique, et qui constitue une figure originale dans la série des rapports État / Église, doit néanmoins être interprétée avec prudence.C'est qu'il y a, par nature, un point de convergence dans les discours propres de tout État et de toute église : ils ne peuvent pas ne pas dire l'ordre social.

.28. L'exploration schématique qui précède est résumée par le tableau ci-après :


LES EGLISES

1 - Eglise confondue avec l'Etat

2 - Eglise spécialisée comme AE

3 - Système écclésial sans église d'Etat (AI)

4 - Eglise "universelle" comme AE

5 - Système écclésial à église d'Etat

6 - Système écclésial séparé de l'Etat

 Logique de VU compatible avec les variantes 1 à 3 et 4 exceptionnellement.

Logique de VU-VE compatible avec toutes les variantes.

Logique de VE ou de VE-VD pour les variantes 4 à 6


29. Après les églises, la question est de reconnaître les principaux types d'AI scolaire, au fil de l'histoire et dans les sociétés les plus diverses. Mais il serait inexact de considérer l'école comme un pur AI. Dès qu'elles existent, les écoles attirent autant que les églises la vigilante attention des États qui, souvent, se mêlent d'enseigner, quand leur église ne monopolise pas cette tâche. Même si des institutions scolaires prennent parfois une forme marchande, ce n'est point faire violence à l'AI scolaire que de le considérer comme étant aussi, par rattachement direct ou par ricochet ecclésial, un AE.

Le principal critère dont il sera fait usage, pour discerner les types généraux d'appareil scolaire, sera l'extension de la population scolaire, car tel est l'indice le plus direct des transformations sociales qu'opère la scolarisation. L'école est longtemps un luxe élitique. Elle détourne de la production une fraction de la force de travail juvénile, ce qui en réserve le bénéfice à une élite d'enfants issus de familles riches ou puissantes. La pieuse image des petits génies, recueillis par les églises et les États bienfaisants, pour assurer leur éducation malgré l'infortune de leurs familles, est inusable comme les siècles, mais presque vide de sens : le taux de scolarisation n'en est pratiquement pas affecté. L'extension de la population scolaire répond à la demande d'appareils étatiques et idéologiques de plus en plus variés, qui ont besoin d'hommes ayant acquis divers types de savoirs, puis à la demande de certains modes de production (MP), marchands puis industriels, où la qualification de la main-d'oeuvre est l'un des principaux ressorts de la productivité. Par ses formes successives, l'appareil scolaire répond à cette demande. Il est très rare qu'il la précède,

30. L'enseignement précède l'école. Si la transmission des savoirs et des savoir-faire paysans qui s'effectue dans les communautés villageoises ne constitue pas à proprement parler un enseignement, il y a déjà un élément d'apprentissage méthodique qui se dessine dans l'initiation aux métiers plus délicats du forgeron et de certains autres artisans. Cet apprentissage devient un véritable enseignement lorsque les savoirs à transmettre sont riches de complexités abstraites. Des sages ou gourous enseignent les textes sacrés dans l'Inde védique. Des prêtres communiquent l'art ésotérique de l'écriture, dans les temples du Haut-Empire égyptien ou de Sumer. De tels enseignements demeurent clos : une institution ecclésiale ou un État-Église assure, par leur moyen, sa reproduction directe. De même, on est au bord de l'école, mais encore en deçà, dans toutes les sociétés où les familles régnantes et puissantes confient à des précepteurs l'éducation de leurs enfants. L'école, en tant qu'appareil spécialisé, commence souvent à prendre forme comme repli ouvert et spécialisé, au sein de l'appareil ecclésial, quand les églises étendent leur enseignement aux enfants des familles riches et puissantes, non destinés à renforcer leurs rangs. Des écoles bouddhiques, rabbiniques, coraniques, chrétiennes ou autres se constituent de la sorte. Un autre cheminement qui conduit à la maturation d'écoles spécialisées est la formation d'un “préceptorat collectif et payant”4 tel celui qui prend de l'extension, en Grèce, au 4è siècle av. J.-C. Peu à peu, ce préceptorat public et non plus privé s'organise en niveaux distincts, pour fournir les rudiments, initier aux arts plus nobles du discours ou rendre accessibles les arcanes de la médecine et de la philosophie. Dans les jeunes États d'Europe occidentale, les villes et les princes eux-mêmes s'emploient à fixer par des chartes les franchises et devoirs des universités corporatives. Certaines villes vont plus loin et prennent l'initiative de financer des écoles, notamment en Italie où la célèbre école de droit de Bologne ne sera qu'un exemple parmi bien d'autres. Initiative étatique, également, en Chine où le mode de recrutement des hauts fonctionnaires lettrés et l'absence d'église étatique obligent l'État à de précoces interventions.

D'église, de ville, d'État ou d'organisation marchande, l'appareil scolaire, qui souvent mêle ces diverses sources et ressources, peut être considéré comme constituant un premier type, tant qu'il demeure extrêmement élitique. A ce stade embryonnaire, l'école intéresse à peine quelques centièmes de la population juvénile, elle est essentiellement tournée vers l'approvisionnement en compétences nouvelles d'appareils étatiques et idéologiques encore exigus et, marginalement, vers la formation des enfants de l'élite marchande. En maintes sociétés, on ne peut tracer une frontière rigide entre ce stade embryonnaire et le suivant, car l'école y poursuit un développement assez continu. En Europe occidentale où l'essor des cités marchandes stimule, du 13è au 15è siècle, une certaine diffusion de l'enseignement, c'est sans doute la Réforme et la Contre-Réforme qui ont accéléré le mouvement, en donnant du prix à l'alphabétisation rurale. Il s'est formé, de la sorte, un système scolaire de plus vaste envergure, apte à éduquer non plus quelques centièmes, mais bien quelques dizièmes de la population juvénile.

Dans ce second stade, les institutions scolaires sont demeurées, pour une part essentielle, sous la houlette des églises, mais d'églises où la Réforme et ses suites ont aiguisé la concurrence. Le système sco1aire des États-Unis, au milieu du 19è siècle, est un bon exemple de la diversité inhérente au deuxième stade : à l'est, les écoles sont financées par des taxes locales et ont un personnel généralement laïc; dans le centre et l'ouest, les écoles sont des institutions confessionnelles; au sud, ce sont derechef des écoles souvent laïques, mais elles dépendent de subventions accordées par les planteurs; les universités, enfin, sont rares et pour la plupart d'origine privée et de statut marchand.

Les révolutions démocratiques bourgeoises, à la mode anglaise ou française, ne transforment pas fondamentalement l'appareil scolaire. En Angleterre, son évolution se poursuit, lente et empirique. En France, la Révolution secoue la tutelle du clergé et met un peu plus d'ordre dans l'architecture scolaire, tout en raffermissant le contrôle étatique. La véritable mutation - qui intervient en France vers la fin du 19è siècle et qui s'opère également, à cette époque, dans les sociétés capitalistes avancées, pour s'étendre ensuite aux sociétés socialistes-étatiques - est la généralisation de l'enseignement. La scolarité obligatoire et gratuite, sinon toujours laïque, devient la règle commune. Elle ne rompt pas l'élitisme ancien qui réservait l'école à une minorité de la population, mais elle en déplace l'objet et les formes : des circuits privilégiés se maintiennent, notamment dans les enseignements secondaire et supérieur, pour la formation des élites de bonne extraction, destinées aux grandes écoles et aux grandes carrières.

 31. Le tableau ci-après résume les distinctions schématiques que l'on vient de présenter :


LES ECOLES

1. Systeme scolaire embryonnaire et élitique (AE) - Logique de VU et transition VU-VE

2. Système scolaire spécialisé et scolarisation (AE)- Transition VU-VE et logique de VE encore minoritaire

3. Système scolaire développé et scolarisation (AE) - Logique de VE et transition VE-VD


Notes

1 - Michels Roberto, Les Partis politiques, p. 195, Flammarion, 1971.

2 - Granet Marcel, La Pensée chinoise, p. 476, Albin Michel, 1968

3 - Weber Max, Economie et Société, tome 1, p. 455, Plon, 1971.

4 - Marrou H. I., Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, p. 921, Seuil, 1974.


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