LA SOCIETE

TOME 2

(suite)

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LES STRUCTURES ECONOMIQUES

A PROPOS DU TOME 2

(Note de 2000)

 


 

Derrière le miroir.

La plupart des économistes ignorent ou mésestiment les structures économiques analysées par le présent volume. Leur regard est le plus souvent arrêté par l'écran du marché où s'affichent les prix, les gammes de produits, les quantités vendues et toutes les autres données qui nourrissent leurs modèles, avec le renfort de statistiques généralement fabriquées par des agences étatiques ou, en tout cas, élaborées à l'échelle des Etats, et avec l'appoint d'enquêtes locales ou micro-économiques de toute sorte. Pourquoi regarder derrière ce miroir, là où les faits n'ont pas l'aimable simplicité des données numériques ? Pourquoi, si ce n'est pour cette raison que les novateurs de l'économie politique, de Petty et Ricardo à Marx, Keynes, Schumpeter et quelques autres y sont tous allés voir, avec grand bénéfice . D'où cette première étrangeté : pour l'étude des structures économiques, la macrosociologie fait fond sur les travaux des historiens ou des sociologues de l'entreprise, du travail, etc., plus que sur les recherches des économistes patentés.

Il est vrai qu'au delà du miroir marchand, la réalité de l'économie devient floue : aucun repère structurel n'est purement économique, aucun mode de production n'est tourné vers la seule production, aucune articulation économique ne se laisse enfermer dans l'espace de pensée que les mercuriales, les cotations boursières, les modèles économétriques ou les comptabilités nationales tentent de circonscrire par leurs efforts plus ou moins conjoints. Tout dérape, tout déborde : la production et tout ce qui s'ensuit est, à tous égards, mêlée à des jeux où le pouvoir et l'idéologie sont parties prenantes. D'où cette autre étrangeté qui affole ceux des économistes qui la voient ou l'entrevoient : l'économie, en tant que domaine social spécifique, en tant que réalité distincte, tout bonnement n'existe pas. Elle n'est que ce que la société, dans sa plénitude, laisse voir d'elle même à qui explore sa structure économique, un aspect du social, non une réalité spécifique.

L'approche macrosociologique échappe à cette illusion, mais peut en créer une autre. En effet, l'étude des structures économiques - conduite, ici, à l'échelle de sociétés axiomatiquement définies par référence aux Etats, mais qui pourrait être utilement déployée à d'autres échelles - semble procéder comme une exploration anatomique. Son scalpel découpe des organes distincts qu'elle répertorie selon des nomenclatures dûment justifiées. Néanmoins, il suffit de prolonger quelque peu cette métaphore pour en découvrir la fausseté. Ni organes, ni rouages, ni quelque autre image ne peuvent exprimer avec précision ce que sont les structures économiques analytiquement discernables, car la société n'est pas un organisme, ni un mécanisme, ni ce que l'on voudra ! La société est un objet à nul autre pareil, une réalité fondamentale, quel que soit l'aspect - économique, politique ou culturel ( = idéologique) - sous lequel on la considère. La société est l'entier système des relations sociales, historiquement sédimentées, c'est-à-dire un objet dans lequel la vie des peuples doit nécessairement se mouler. Mais ce n'est pas un objet inerte et figé, car la vie des peuples ne cesse de le soumettre à des pressions et tensions qui le déforment, le distendent et parfois le rompent. D'où cette dernière étrangeté : l'analyse macrosociologique fixe les éléments qu'elle discerne dans l'objet social comme le naturaliste fixe les insectes ou les plantes, en les immobilisant, en les tuant. L'erreur serait de prendre cette nécessité méthodologique pour une propriété intrinsèque de l'objet social. En fait, tous les éléments discernables par l'analyse macrosociologique sont mûs par les peuples en vie. Tous sont des objets en devenir, quels que soient le sens, la vitesse et la pérennité de leurs transformations.

Nul ne sera donc surpris de constater que, de 1977 à 2000, les repérages effectués par le tome 2 (comme par les autres volumes de La Société) aient à être révisés ou complétés pour tenir compte des transformations réelles de l'objet social.

 

Sur quelques novations.

 

Certaines des novations du dernier quart de siècle n'ont pas encore cristallisé dans la structure sociale, si bien que leur portée demeure aussi incertaine que leur calendrier. Bien avant 1977, on savait, par exemple, que le pétrole est une ressource naturelle finie et que sa surconsommation, américaine notamment, signifiait que son épuisement s'accompagnerait d'effets en chaîne; mais la découverte de nouveaux champs exploitables et de nouvelles techniques d'extraction, ainsi que de premières (et rares) évolutions vers une production un peu plus économe d'énergie, ont maintenu l'échéance de cet épuisement au delà de l'horizon politique des sociétés. Donc, les effets structurels de cette novation attendue demeurent incertains, d'autant qu'ils seront vraisemblablement d'ordre politique, voire culturel (le mode de vie américain...), plus qu'économique. Aujourd'hui, les méfaits des pollutions industrielles et agricoles ou la raréfaction de l'eau potable - au regard de besoins stimulés par le croît démographique et le (modeste) rehaussement du niveau de vie moyen de la population mondiale - apparaissent plus clairement, mais leur cristallisation structurelle demeure aussi incertaine que celle de l'épuisement pétrolier. Et ainsi de suite : nombreuses sont les tendances, lourdes de transformations sociales potentielles, que l'on peut apercevoir ou supputer, sans que l'on sache en localiser - structurellement et temporalement - les effets probables. Comme toutes les autres sciences sociales, la macrosociologie est dépourvue de capacité prédictive. Au mieux, elle ne projette, sur l'avenir, que des hypothèses probabilitaires - ce qui, tous comptes faits, la rend politiquement utile. (cf. Problèmes).

Les novations qui ont marqué les structures économiques depuis 1977, se sont traduites moins par l'apparition d'éléments nouveaux que par une énorme amplification de transformations déjà repérées, mais qui étaient, alors, d'apparition récente. Elles concernent :

- les moyens de travail consécutifs à la révolution informatique (MT 4) et leurs effets dans la production (sans compter leurs conséquences culturelles et politiques qui seront abordées dans les tomes suivants);

- l'internationalisation de la formation économique capitaliste monopoliste (dite FE 12);

- l'affaiblissement du capitalisme d'Etat, en tant qu'articulation économique et, plus encore, en tant que formation économique étatique monopoliste (dite FE 13);

- enfin, la quasi-disparition des formations économiques étatiques socialistes (FE 18) ou en transition vers ce type (FE 17).

[Les deux premiers cas sont évoqués dans L'entreprise de demain]

 

MT 4

 

 Le meilleur ouvrage explorant les conséquences de toute sorte de cette novation technique est celui de Manuel Castells, La société en réseaux (3 vol. Oxford, 1996). La richesse de son information et l'audace de ses réflexions prospectives permettent, en le critiquant, de mieux cerner la portée structurelle de la révolution informatique. En fait, celle-ci n'en est qu'à ses débuts. Aucune branche de l'industrie (sauf celle de l'informatique qui est son berceau), n'a été bouleversée par elle, car les moyens informatiques n'ont pas encore débordé de l'accompagnement des processus de production antérieurement établis, vers une reconstruction radicale desdits processus, ni vers la création de processus entièrement nouveaux. C'est du côté des "industries de services" que les novations jusqu'ici apparues sont les plus manifestes (transports, télécommunications, services financiers, etc.). On peut néanmoins s'attendre à ce que le couple ordinateur + internet vienne bientôt soumettre les formes habituelles de l'enseignement à une concurrence novatrice dont la portée dépendra toutefois des normes étatiques qui gouvernent la collation des grades et diplômes, sauf le cas improbable où l'embauche par les firmes (et par les administrations ?) se désintéresserait desdites normes. Plus profondément, la question est de savoir quand et comment l'informatique entrera dans la culture commune, non point sous la forme d'objets de consommation, ludiques ou non, mais au coeur même des savoirs incorporés dans la force de travail par les divers habitus, dont le scolaire.(cf tome 6); autrement dit, de savoir quand et comment le savoir-utiliser l'informatique rejoindra le savoir-écrire (et compter) dans la culture commune de peuples (presque) entiers.

De ce fait, la maturation des moyens de travail consécutifs à la révolution informatique s'étalera, cumulativement, sur plusieurs décennies du 21è siècle, sans qu'on puisse préjuger des effets transformateurs qu'en subiront finalement les firmes, les administrations et les autres appareils idéologiques ou politiques (cf. tome 3) à mesure que cette maturation progressera. Imaginer que l'actuelle expansion de l'artisanat de services informatiques et les rebonds d'un artisanat de production équipé des outils nouveaux de MT 4 préfigurent les effets, demain massifs, d'une individualisation des modes de production, est une extrapolation fort aventureuse. Supposer qu'en outre les groupes d'entreprises qui essaiment de par le monde, au gré d'un marché en cours de mondialisation, sont les avant-coureurs d'une économie en réseaux, est plus douteux encore. En effet, croire que la commodité des liaisons instantanées qui annulent les distances - sauf pour le transport, la vente et la maintenance des marchandises - substituera un univers de réseaux au semis des sièges sociaux, des bureaux, des usines et des entrepôts, c'est confondre les fonctions qui détaillent la production, avec les synthèses stratégiques qui assurent la direction des groupes et leur cohérence. C'est comme d'imaginer que les banques et les bourses sont les états-majors des firmes multinationales qu'elles irriguent de leurs conseils.

En réalité, les groupes d'entreprises (de toute sorte) se déploient dans l'espace raccourci par l'informatique et l'internet, comme ils se déployèrent, successivement, dans l'espace modelé par le rail et le steamer, puis dans l'aire couverte par l'avion et la radio : autant qu'il convient à leurs stratégies. D'une étape à l'autre, la question est de savoir comment leurs démarches propres se marient avec les commodités que les Etats procurent ou les contraintes qu'ils réussissent à imposer (cf. tome 5).

 

FE 12 et FE 13

 

Marx le répète souvent : l'accumulation du capital est mondiale par nature, seules les limites que l'exploitation impose à la mobilisation de capital additionnel et les contraintes étatiques (douanes et protections, réserves coloniales et impériales, etc.) réduisent l'aire des concentrations capitalistes à de plus courtes dimensions. En 1977, la décoloniation était achevée, mais les barrières opposées à l'accumulation capitaliste se levaient à peine dans les zones étatiques socialistes (joint ventures en URSS et en Europe centrale, zones spéciales en Chine), cependant que les obstacles plus divers entretenus dans les zones où le capitalisme d'Etat était puissant (Europe occidentale, Asie de l'est et du sud, Amérique latine) freinaient l'accumulation transnationale. Depuis lors, les barrières étatiques socialistes se sont partout abaissées (mais en Chine moins qu'en Russie où le désordre vaut présentement protection...). Sous la pression des Etats-Unis et des autres Etats déjà convertis à la libre circulation des marchandises et des capitaux, pression renforcée par l'action internationale du FMI, du GATT (devenu OMC) et de quelques autres agences, le capitalisme d'Etat a reflué. Les étapes décisives de son recul ont été l'intégration économique européenne (au sein de laquelle les tenants du libre-échange l'ont sans cesse emporté sur ceux du capitalisme d'Etat, à quelques mesures dilatoires près), la domestication politique de l'Amérique latine (à l'enseigne de l'anti-castrisme et de divers autres combats politiques ou économiques) et l'effraction de l'Asie orientale (qui s'est amorcée au Japon et en Corée sous tutelle américaine, s'est étendue avec la création des zones spéciales chinoises et l'élan des "petits dragons" et qui a commencé de se généraliser via la crise monétaire de 1997). Ce mouvement est loin d'être achevé, mais il a accompli d'énormes progrès au cours du dernier quart du 20è siècle. Souvent, il a entraîné une régression des FE 13 vers la forme FE 12 ou, parfois même, vers des formes plus archaïques, dans une partie de l'Amérique latine ou du nord de l'Afrique, etc. Son aspect le plus manifeste est la prolifération des firmes multinationales, c'est-à-dire des groupes d'entreprises chevauchant de nombreuses frontières étatiques.

Vues de 2000, les concentrations internationales qui se multiplient, par voie boursière (offres publiques d'achat ou d'échange de titres) ou par accords plus amiables, présentent néanmoins des caractéristiques ambigûes. La tendance est elle plutôt aux conglomérats mêlant des firmes de multiples secteurs (y compris des banques et autres sociétés financières) ou bien à l'assemblage de pôles dominant une branche d'activité (ou plusieurs branches connexes) ? L'échelle visée, qui déborde désormais de chacun des marchés nationaux (encore que les Etats-Unis demeurent travaillés de fusions internes et que, demain, la Chine, la Russie, l'Inde peut-être pourraient s'efforcer d'en faire autant, tandis que le Japon et l'Indonésie s'ouvrent difficilement aux acheteurs étrangers), bref, cette échelle est-elle délibérément "mondiale" ou prudemment "régionale", à l'instar de l'Europe Unie où les rapprochements se dessinent volontiers, surtout lorsque les Etats nationaux peuvent s'en mêler, par exemple, en tant que propriétaires se délestant d'une partie de leurs actifs ? La finalité de ces vastes opérations procède-t-elle d'une visée étroitement capitalistique (rentabilité affichable, cotation boursière, perspective d'émissions nouvelles) ou bien relève-t-elle d'une stratègie plus large et à plus long terme ? Toutes questions dont les réponses pratiques sont, jusqu'ici, fort diverses, et d'une pérennité douteuse : les accords annoncés ou conclus qui se soldent, en peu de temps, par un divorce à l'amiable ou à grands cris, ne sont pas rares, cependant que les révoltes syndicales ou nationales contre les délocalisations ou les pertes d'influence entraînées par ces concentrations n'ont rien d'épisodique, semble-t-il. Reste la plus enveloppante de toutes les ambiguïtés : les firmes multinationales tendent-elles à larguer toutes les amarres étatiques et à voguer, sans "patriotisme" aucun, sur la haute mer du libre-échange ou bien demeurent-elles liées à leurs Etats d'origine (et d'adoption, en cas de fusions majeures) pour assurer leur protection politique, de par le vaste monde ?

La conclusion est que l'internationalisation de la FE 12 qui s'est considérablement accélérée au cours des années 1990 et qui se poursuit à grand galop ne conduit pas vers une structure dont les contours économiques et géopolitiques seraient d'ores et déjà discernables. Même mondiales, les transformations ont à vaincre l'inertie des structures existantes, y compris celle des structures politiques et idéologiques sur lesquelles les prochains tomes projetteront quelque lumière. Autrement dit, il en va de l'internationalisation de la FE 12 comme des conquêtes napoléoniennes ou hitlériennes, des Waterloo et des Stalingrad peuvent suivre de près les "bulletins de victoire".

 

FE 18 (et 17)

 

L'implosion de l'URSS n'est pas un phénomène traitable par la seule instance économique, si bien que les prochains tomes auront à y revenir. Mais les symptômes économiques annonciateurs du déclin final n'ont pas fait défaut. Beaucoup avaient été repérés par le tome 2, tous se sont cumulativement aggravés au cours des années 1980. A titre de contre-épreuve, les dramatiques difficultés de la transition russe vers une FE 12 sont éclairantes. L'économie soviétique a péri sous les ruines des dizaines de Basse-Ecosse ou de Midlands qu'elle avait construits pour "rattraper l'Angleterre". Ses mastodontes n'ont jamais été de pures entreprises, tant l'intrication des firmes avec les villes où elles étaient sises était étroite et surchargée d'autres fonctions éducatives, sanitaires ou "d'assistance sociale". Ces machineries énormes n'ont pu se plier à la planification lointaine et de forme administrative qu'en se dotant par ruse et par négligence de quelques marges de manoeuvre potentiellement frauduleuse. Les "travailleurs collectifs" assemblés pour faire fonctionner ces géants n'ont jamais pu s'en croire les propriétaires, même quand le MP esclavagiste concentrationnaire eût disparu, à la fin des années 1950. De la production à la consommation finale, les désordres ont été visibles à toutes époques, si bien qu'il est inutile d'y revenir. A l'échelon central, les priorités accordées à l'armement (y compris le spatial), à quelques opérations de prestige et à la consommation de la classe dirigeante ont privé la production, l'urbanisme et maints autres domaines des moyens de se moderniser, d'autant que la qualité décroissante des statistiques a rendu les priorités tâtonnantes.

Quand le dégel politique des années 1950 a raréfié la peur, aucun autre stimulant de la production n'a pu s'exercer durablement. Quand la perestroika des années 1980 a libéré la parole, aucun sursaut n'a pu intervenir : la machine économique était déjà grippée. Quand la répudiation du socialisme étatique s'est affirmée au début des années 1990, les réformateurs et leurs conseillers ultra-libéraux se sont fracassés contre cette machine inerte.

La sagesse rétrospective que donne l'expérience montre ce qu'ils auraient dû faire, au cours d'une transition aussi bien coordonnée que possible : tirer un maximum de ressources budgétaires des exportations, à commencer par le gaz et le pétrole, au lieu de les "privatiser"; bâtir d'arrache-pied les conditions juridiques, judiciaires, bancaires, fiscales et comptables requises pour le fonctionnement d'entreprises privées sur le marché, au lieu de quoi le statu-quo a permis la fermentation délictueuse des échanges; réactiver les combinats industriels, qui servent d'assurance-chômage à la majorité de la population active, en les libérant de leurs fonctions de collectivités locales et en les incitant à explorer débouchés et reconversions, sans escompter une rentabilisation prochaine, ni se hâter vers une privatisation qui serait nécessairement crapuleuse, faute d'épargne nationale disponible et de capitaux étrangers en réel appêtit; ajuster l'appareil bancaire à ces fins en faisant de lui un intermédiaire hautement surveillé ayant à distribuer et gérer les contreparties en roubles des aides internationales; enfin, libérer les terres collectivisées, en s'inspirant de l'expérience chinoise d'après 1975 .

Au lieu de cette transition qui eût converti certains des attributs du socialisme d'Etat en moyens temporaires d'un capitalisme d'Etat, c'est-à-dire en laissant se former une FE 17 à rebours, dérivant vers une forme plus capitaliste encore, au gré des initiatives locales et des apports étrangers réellement chargés de capitaux, de techniques et de projets, la privatisation "à la Jeffrey Sachs" ou "à la Michel Camdessus" - selon que l'on tient les Etats-Unis ou le FMI comme accusé principal - a entraîné un cortège inévitable d'essor du capital marchand sous toutes ses formes, y compris les plus délictueuses; d'accaparement par leurs cadres dirigeants des gisements et firmes rentabilisables à brève échéance; et de putréfaction accrue des autorités régionales et centrales aux prises avec les grandes décisions économiques. Après dix ans de ce régime, la formation d'une FE 12 russe demeure un projet plus qu'une réalité bien ancrée, tandis qu'une reprise en mains de l'Etat se dessine (cf. tome 5) et que la misère des classes populaires se stabilise à un niveau très médiocre, au prix d'une prolifération de "l'économie informelle"

Pays par pays, une analyse détaillée serait nécessaire pour rendre compte des transitions opérées ou en cours dans les territoires soviétiques non-russes, comme en Europe centrale ou balkanique. On retrouverait souvent des traits analogues à ceux de la Russie, mais avec une acuité moindre, là où les richesses accaparables sont plus maigres et, à l'inverse, une évolution plus rapide - sinon plus honnête - dans les pays qui avaient eu une certaine expérience du capitalisme avant 1939 ou 1945. Une autre variable est la nature et la qualité des apports extérieurs, laquelle a favorisé les républiques baltes, la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie. Le cas singulier de l'ex-République démocratique allemande (que j'ai exposé, dès 1991, dans Le Monde au 21è siècle) met en relief le côté punition des ex-communistes qui est perceptible en plusieurs autres pays.

A ce jour, la transition la mieux réussie est celle de la Chine, mais vingt ans de relatifs succés ne peuvent garantir ni sa durabilité économique (cf. L'avenir du socialisme), ni surtout l'heureux franchissement des récifs politiques et idéologiques, dans un pays immense, qui continue d'habiller sa réalité d'un vieux langage communiste. En fait, sur sa lancée présente, la Chine construit une FE 13, mêlant une forte dose d'ex-socialisme étatique converti, vaille que vaille, en un capitalisme d'Etat souvent livré à ses risques et périls, et une autre dose (sans cesse croissante) de MP capitaliste marchand ou capitaliste (plus ou moins "monopoliste"), MP à dominante nationale ou étrangère, le tout assis sur un immense MP paysan dont l'avenir, forcément astringent, sera tumultueux.

 

L'économie informelle et la Nouvelle économie

 

L'économie informelle est une expression qui a débordé du journalisme vers l'enseignement universitaire (ou l'inverse ?), pour désigner les conditions de vie et d'activité de populations miséreuses qui semblent ne ressortir à aucun des modes de production répertoriés, ni à aucune des formes d'assistance recensées depuis les débuts du capitalisme industriel, populations que des ethnographes (de fortune ou de métier) ont observées, des trottoirs de Calcutta aux bidonvilles de Lima, comme des zones africaines ravagées par des guerres récurrentes aux victimes exotiques de catastrophes naturelles. Aux exemples de ce genre qui abondent en de multiples régions du monde, la décadence de l'URSS et la modernisation accélérée de la Chine ont adjoints de nouvelles variantes.

Or l'économie informelle ainsi conçue - ou plutôt décrite - n'est qu'une illusion d'optique, aisément acceptée par des peuples nord-américains, européens ou japonais qui ont perdu jusqu'aux souvenir des conditions de vie réelles d'une large partie, voire de la majorité de leurs ancêtres d'il y a deux, cinq ou dix siècles - selon les lieux. Telle était, en effet, la façon de vivre des T 1, T 2 et T 3 et de leurs mixtes, dans la plupart des MP pré-capitalistes - et, en ce siècle encore, dans les immenses séquelles de ces MP dans les pays "sous-développés", comme aussi celle des détenus et des zeks du MP esclavagiste-concentrationnaire.

 

L'illusion d'optique est tout aussi nette dans le cas de la Nouvelle économie, invention journalistico-boursière suscitée par les emballements passagers pour les titres des sociétés considérées, à tort ou à raison, comme les porteuses et bénéficiaires de la révolution informatique des MT. Il faut croire au primat général et durable de la technologie, fût-elle révolutionnaire, pour imaginer que les structures idéologiques et politiques des sociétés seront irréversiblement transformées par MT 4, jusqu'à donner à l'aspect économique de la structure sociale une allure bientôt et à jamais nouvelle.

 

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