LA SOCIETE

TOME 2

(suite)

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LES STRUCTURES ECONOMIQUES

CRITIQUE DE LA THEORIE DES FORMATIONS ECONOMIQUES


 

CHAPITRE 10

 

CRITIQUE DE LA THEORIE

DES FORMATIONS ECONOMIQUES

 

 

109. La théorie de la société n'est pas un discours littéraire où les séductions d'une forme habile à masquer les lacunes ou les incertitudes auraient valeur de preuve ultime. Ce n'est pas non plus un discours inspiré qui aurait à révéler une vérité venue d'on ne sait quel ciel des idées. C'est une tentative visant à donner, du réel social, une représentation aussi fidèle que possible. Il importe donc que le bâti de la représentation soit parfaitement apparent et qu'en chacun de ses points, toutes les vérifications théoriques ou pratiques que l'on voudra puissent venir s'appliquer. Il faut pouvoir discuter de tous les matériaux mis en oeuvre et de tous les étages de l'édifice. Il est bon de prendre des formations économiques (FE) une vue d'ensemble et de discuter les nuances que leur tableau fait apparaître. Au vu de ces résultats, il importe d'en venir, également, au concept d'aire économique : est-ce l'espace d'une société ou d'une FE ? Par ailleurs, une interrogation ne manquera pas d'apparaître : quelles sont les FE vivantes aujourd'hui et de quelles nouvelles FE notre monde est-il éventuellement porteur ? Chemin faisant, une autre question se précisera : quelle place chaque FE peut-elle faire à cette fraction croissante de la population qui semble fort peu mêlée à l'activité économique ? Ce qui nous conduira finalement au problème essentiel du présent tome : que sait-on d'une société quand on connaît sa structure économique ?

[Rappel : la liste des formations économiques figure à la page ci-avant]

 110. La série des dix-huit formations économiques (FE) peut faire l'objet de critiques que je regrouperai sous quatre rubriques. D'abord, il y a, comme toujours dans la théorie sociale, un problème d'échelle. De toute évidence, aucune nécessité souveraine ne limite à dix-huit unités, la série des FE théoriquement discernables et historiquement observables. Par un changement convenable d'échelle, les modes de production (MP), les articulations économiques et, donc, les FE, pourraient être présentés avec des nuances plus fines, ce qui allongerait leurs séries respectives

Encore faut-il être assuré qu'à son échelle propre, la série des FE n'est ni lacunaire, ni disparate. Sous cet angle, j'observerai qu'elle présente, à mon sens, quelques incertitudes sur la nature des MP l communautaires et, donc, des FE 1 ainsi que sur la nature et la spécificité des FE 4 antique et 15 "coloniale". Hormis ces interrogations, je suis enclin à soutenir que, dans l'ensemble des sociétés connues, présentes ou passées, les structures économiques effectives ressortissent à l'un ou à l'autre des dix-huit types inscrits dans la série des FE.

Une telle assertion conduit directement à une seconde discussion. N'y a-t-il pas, dans cette série, une évidente dissymétrie entre les représentations offertes pour les sociétés antiques et celles qui sont proposées pour les sociétés modernes et contemporaines ? Deux types de FE seulement seraient nécessaires, pour décrire les structures économiques des sociétés tributaires, dont l'histoire a occupé quatre millénaires, et il ne faudrait pas moins de quatre types, pour rendre intelligibles les seules sociétés capitalistes, nées depuis quelques siècles à peine ?

Un tel rapprochement est, à vrai dire, trop simpliste. Il faut en clarifier les termes. Pour l'ensemble des sociétés pré-capitalistes, il faut considérer que les huit ou neuf premiers types de FE ont pu jouer un rôle. Dans les aires géographiques principalement occupées par des formations tributaires, d'autres types que les FE 2 et 3 se sont souvent manifestés. Par ailleurs, dix types de FE (de FE 9 à FE 18) s'offrent pour rendre compte des structures économiques observables dans les sociétés que le capitalisme a directement touchées ou qu'il a atteintes par ricochet (FE 14 et 15), à moins qu'elles n'aient fini par le rejeter (FE 17 et 18).

[La suite du texte original rappelle que la logique de la valeur d'usage (VU) est ouverte à la plus extrême diversité : il est cent façons d'organiser la collecte et l'emploi du tribut, tandis qu'à la limite, il n'est qu'une façon de produire et d'accumuler la plus-value.]

Troisième rubrique, assurément discutable : qu'en est-il de la distinction des FE l2 capitaliste monopoliste et 13 étatique monopoliste ? Comment peut-on tenir ces structures économiques qui semblent aptes à se suceéder en n'importe quel ordre et en peu de temps, pour des formes réellement et essentiellement distinctes ? Aucune FE n'est une structure stable : même les formations tributaires, aptes à une pérennité qui pourrait les faire croire immobiles, sont en réalité le siège d'une reproduction transformatrice; a fortiori. les FE où le MP 10 capitaliste joue un rôle actif. Or l'analyse des structures économiques est loin de nous montrer tous 1es ressorts de ce dynamisme.

Elle nous fait apercevoir la dérive de P3 à (P3)3 qui accompagne l'accumulation du capital, mais elle n'éclaire pas, pour autant, l'ensemble des modifications qui en résultent; en outre, elle ne nous apprend rien sur la nature et le rôle des divers types d'État et, par conséquent, sur les raisons qui font de l'État un important propriétaire de moyens de production, ou sur les orientations qu'il peut donner au MP 12 étatique capitaliste.

La FE 11 capitaliste est, de par l'accumulation du capital, le siège d'une transformation spontanée qui déplace le centre de gravité du MP 10, constitue un nouveau jeu d'articulations économiques (subsumées sous la rubrique du capital financier) et déforme considérablement la place et le rôle des MP non capitalistes survivants, ainsi que leurs rapports avec le MP 10. Bref, la FE 11 engendre la FE 12, sauf si l'environnement international inhibe cette transformation. Cette poussée peut être inhibée ou déviée, mais elle renaît sans cesse. C'est sur cette toile de fond que la naissance du MP 12 étatique capitaliste vient s'inscrire : son extension massive esr toujours une réponse politique donnée par l'État à une crise majeure (ruine menaçant toute l'économie, comme en Italie, dans les années 1930; forte poussée du mouvement ouvrier, comme en France, en 1936; prévention d'une telle poussée, comme en France et en Grande-Bretagne, au sortir de la deuxième guerre mondiale, etc.).

Lorsque la mutation d'une FE 12 en FE 13 s'opère de la sorte, qu'advient-il ? Deux tendances rivales caractérisent désormais la structure économique. D'une part, vive ou latente, 1a poussée propre au MP 10 demeure toujours présente. D'autre part, le nouveau MP 12 tend à se déployer selon sa logique propre : il use des moyens de production nationalisés en s'écartant plus ou moins des lois du marché, c'est-à-dire de la logique de la valeur d'échange (VE) vers celle de la valeur de développement (VD); il projette un nouveau jeu d'articulations économiques (résumé par le terme de capitalisme d'État) qui modifie la place et le rôle des divers MP non-capitalistes et du MP capitaliste lui-même (politique du crédit, des prix, des tarifs publics, éventuels rationnements, renflouements de firmes, accès aux circuits financiers, incitations et pénalisations fiscales, éventuelles protections paysannes ou boutiquières, etc.). Ainsi la FE 13 tend à s'organiser, à développer les potentialités propres à sa structure. Mais l'histoire ne s'arrête pas pour autant et la reconquête du contrôle de la .structure écononrique devient l'un des corollaires de la poussée capitaliste due au MP 10. La stabilisation de la FE l3 suppose un rapport de forces anticapitalistes durablement maintenu. En fait, tel n'a jamais été le cas, jusqu'à présent. Dès lors, la FE l2 a retrouvé force et vigueur, non sans modifïcations substantielles : elle inclut désormais un MP l2 étatique socialiste qui continue d'être porteur d'une articulation capitaliste d'État, plus ou moins activée. Dans cette situation nouvelle, la FE 12 ne retrouve pas son équilibre antérieur. Par certains côtés, elle gagne en dynamisme – c'est-à-dire en capacité d'accumulation – parce que la nationalisation a toutes les vertus d'une concentration capitaliste. Mais, par d'autres côtés, elle est menacée : le ver est dans le fruit, le concurrent virtuel a pris corps.

Un quatrième thème de discussion concerne la FE 16 domaniale étatique capitaliste et la FE 17 qui regroupe les formations en transition vers le type étatique socialiste. On peut, en effet, soupçonner ces deux formes d'être moins la définition positive de types précis, que le rassemblement de formations disparates, inclassables ailleurs. Comment prendre le Chili, le Portugal, l'Algérie, l'Égypte et l'Iran de l977, pour des exemples d'une même FE 16 ? Comment prendre le Laos et le Cambodge de 1977, la Chine des années 1950 et 1960, Cuba des années 1960 et l'URSS des années 1920, pour des exemples d'une même FE 17 ?

Pour en juger, il faut se libérer d'une illusion d'optique. Les FE 16 ou 17 sont éparses en des régions très diverses qui relèvent d'aires de civilisation tout à fait distinctes. De ce fait, elles n'ont pas cet air de parenté que l'on peut observer dans les sociétés inscrites de longue date dans une même aire de civilisation. C'est la lente maturation du capitalisme en Europe occidentale et dans les colonies de peuplement européen et c'est l'imitation contrainte du modèle soviétique (intervenue, d'ailleurs, dans une région où bien des traits communs préexistaient) qui constituent une exception historique. Hormis ces cas exceptionnels, les FE de même type se forment dans des sociétés à bien des égards dissemblables. Les FE 16 sont désormais engagées dans un processus qui, si la logique de VE n'y est pas surclassée, tendra à réduire leurs dissemblances, mais il y faudra beaucoup de temps. Les FE 17 sont, pour leur part, menacées d'avoir à imiter les modes d'organisation et les normes idéologiques inspirés par 1es FE 18 les plus prégnantes, la soviétique ou la chinoise.

L'unité des FE l6 résulte d'une configuration tripolaire qui leur est tout à fait propre : ce sont les seules où propriété foncière, capital privé et capitalisme d'État sont tous trois présents et aux prises entre eux, ce qui donne à leur structure économique son allure et son dynamisme propres : fort contraste des MP archaïques prépondérants et des MP modernes prédominants, pluralité des résultantes possibles et versatilité des orientations.

Bien qu'elles présentent de tout autres caractères, les FE 17 appellent, finalement, une conclusion semblable : elles forment, elles aussi, une catégorie originale de FE spécifiées par un ensemble de transformations d'origine politique. Certains MP sont détruits par une lutte révolutionnaire ou par des mesures administratives d'effet rapide, cependant qu'un MP 15 étatique socialiste est édifié sur leurs ruînes. Pour le reste, des variantes multiples sont possibles : la place assignée aux MP 4 paysan et 5 artisanal, ou les compromis transitoires avec les éléments survivants du MP l0 capitaliste et avec certaines formes du capital marchand peuvent être assez différents. Mais cela ne suffit pas à diversifier substantiellement les FE 17 : leur dynamique est désormais commandée par l'étroite tutelle politique dont elles font l'objet. Il n'est pas d'exemple qu'une FE 17 ait échappé à l'évolution qui, dès lors, la convertit rapidement en une FE 18.

[Note de 2000. Le texte original qui date de 1977, a reçu de multiples démentis à mesure que la crise de l'URSS a mûri jusqu'à l'implosion des années 1990. Celle-ci a consacré la disparition de toutes les FE 18, nonobstant les longues "batailles en retraite" de Cuba ou de la Corée du nord. Les transformations respectives des FE 18 de Chine, d'autres régions de l'Asie, de Russie et des autres composantes de l'URSS, de l'Europe centrale et balkanique seront examinées, après que les structures politiques et idéologiques des pays concernés auront été étudiées, c'est-à-dire quand une vue d'ensemble des sociétés et du système mondial deviendra possible. Toutes les FE 17 ont disparu de même, dès lors que leurs tuteurs russe ou chinois cessaient de les contraindre et de les soutenir. Leurs transformations, de portée très diverse, seront, elles aussi évoquées en fin de parcours.

Du côté des FE 16 comme des FE 12, la "privatisation" des entreprises "nationalisées" ou nées directement dans l'aire publique a pris de l'ampleur, tandis que la "privatisation" des excroissances du circuit I / D chargées du financement des "assurances sociales" de toute sorte (maladie, vieillesse, maternité, charges de famille, etc.) a été engagée avec moins de vigueur en Europe qu'aux Etats-Unis. En Asie de l'est et du sud-est où les groupes "monopolistiques" ont souvent pris forme, après 1945, dans la mouvance de l'Etat et de ses banques, tout en s'adossant aux vieux réseaux familiaux du capital marchand, le "désengagement" de l'Etat (propriétaire ou banquier) tarde plus encore, malgré d'intenses pressions du Fonds monétaire international et d'autres agences. En Amérique latine, enfin, la pression des Etats-Unis a fini par bloquer beaucoup des tentatives de capitalmisme d'Etat, mais sans réussir à convertir toutes les FE 16 en formes plus purement capitalistes (FE 11 ou 12)]

[La suite du texte original examine les conditions sous lesquelles les Etats actuels perdent prise sur leurs marchés "nationaux" alors que le marché mondial s'affirme de plus en plus]

112. Il en va du temps comme de l'espace : en société, c'est une construction sociale ou, plus exactement, une modulation sociale du donné naturel. Les rythmes cosmiques et biologiques qui règlent les mouvements relatifs des astres, l'alternance des saisons ou la croissance des espèces végétales, animales et humaine constituent le cadre temporel-naturel dans et contre lequel les structures sociales bâtissent leurs temporalités propres. L'idée qu'un espace social se construise à partir de l'espace naturel paraît évidente, parce que les immenses traces matérielles imprimées par les sociétés sur notre planète ne laissent aucun doute à cet égard. Par contre, l'idée qu'un temps social se forme, par référence aux rythmes naturels, mais en se détachant d'eux, est moins immédiatement évidente. Il faut toute la subtilité d'un historien pour distinguer, au Moyen Age, le temps de l'Église et le temps des marchands, mais il est vrai que l'essor du capitalisme va donner au temps social des formes beaucoup mieux perceptibles : ce sera le temps des conjonctures rapidement contrastées, temps scandé par des crises économiques.

[La suite du texte original examine la succession des divers types de FE dans l'histoire des systèmes mondiaux, ce qui conduit à aventurer des hypothèses prématurées que la présente édition ne reprend pas. Le monde au 21è siècle revient plus utilement sur ce point.]

113. [Plus aventurées encore étaient les hypothèses sur la dérive spontanée des divers types de FE. Elles sont retranchées de la présente édition, au bénéfice des hypothèses beaucoup mieux fondées que détaille l'ouvrage précité.]

114. (N.B. Ce texte date de 1977) . L'histoire des structures économiques n'est évidemment pas close. Bien au contraire le rythme des transformations s'accélère, tant par l'apparition de formes nouvelles que par la multiplication des discontinuités ou des dérives. Au 19è siècle, une ou deux FE nouvelles étaient apparues. En soixante-quinze ans, le 20è siècle en a déjà produit quatre ou cinq. Rares sont, en outre, les sociétés dont la structure économique n'est pas passée par deux ou trois formes successives au cours de ce même 20è siècle. Cette ébullition est, évidemment, un effet du système mondial que le capitalisme a universalisé.

Ceci posé, à quels développements nouveaux peut-on s'attendre ? Si la question s'applique à une société particulière, elle ne peut trouver réponse que dans l'analyse des tendances propres à ce pays et à son insertion mondiale. Mais la question a une portée plus générale : de quelles nouvelles FE, notre monde est-il porteur?

Une première série de contradictions explosives est localisée dans les FE 16 (domaniales étatiques capitalistes) où quatre tendances dont chacune est porteuse de transformations majeures sont simultanément à l'oeuvre. Ces pays n'ont pas encore résorbé la grande propriété foncière. Tard venus au capitalisme, ils opèrent leur accumulation primitive, c'est-à-dire (entre autres) qu'ils construisent leur industrie et leur classe ouvrière; la simple intrusion du syndicalisme y prend une dimension quasi revolutionnaire. Déjà marqués par de puissantes interventions de l'État dans l'économie, ces pays sont en position de donner un retentissement politique immédiat à toutes les transformations dont leur structure économique est le siège, cependant qu'à l'inverse les tumultes de leur vie politique affectent directement la marche de leur économie. Enfin, pour couronner le tout, ces pays occupent souvent une position nodale dans les champs de force internationaux. Tout bien considéré, on peut s'attendre à ce que les FE 16 éclatent entre plusieurs avenirs : certaines dériveront vers des formes FE l 2 ou 13; d'autres seront projetées, par l'effet de guerres ou de révolutions, vers la forme FE 17; et, enfin, il est possible que de nouvelles FE prennent naissance en cette zone, avec le secours d'États à régime fasciste.

La FE l2 est portée par une autre tendance forte. Le libre-échange sur le marché mondial, malgré ses progrès massifs depuis vingt ans, demeurait entravé par des barrières douanières et par des législations fiscales, sociales, commerciales, sanitaires et autres, assez diversifiées pour servir, elles aussi, de barrières. Mais la poussée internationale du MP 10 capitaliste sape cette liaison traditionnelle et, si elle devait se poursuivre, on verrait bientôt se multiplier les États transparents ou inopérants à l'égard de ce MP. Plusieurs pays d'Afrique et d'Amérique latine préfigurent déjà cette situation. A l'horizon de cette tendance, on peut entrevoir plusieurs des résultats auxquels elle pourrait conduire : vider maints États de tout rôle réel en politique économique, sauf à les cantonner dans une éventuelle politique sociale, fort dépendante du bon vouloir des monopoles; confiner ou résorber les MP 12 dont ces États peuvent être dotés; etc. S'agissant des FE, une telle tendance aboutirait finalement à deux nouveautés : elle donnerait corps à une formation économique internationale sans État (ou à États multiples, ce qui revient au même); elle laisserait subsister dans l'aire politique des États existants, des FE atrophiées, des séquelles de FE anciennes soumises à la domination economique du MP 10 international. La tendance qui vient d'être projetée s'appuie sur des données observables dans le monde contemporain. Mais il est douteux qu'elle puisse se développer pleinement. En effet, l'expansion mondiale du capitalisme provoquera un double besoin d'Etat : pour accompagner l'accumulation primitive du capital, là où elle reste à accomplir, c'est-à-dire pour tirer des campagnes la main-d'oeuvre requise, pour la discipliner et pour répondre aux crises économiques de grande amplitude que l'expansion mondiale du MP 10 ne manquera pas de provoquer. Paradoxalement, l'internationalisation de ce MP a de fortes chances d'entraîner finalement un regain des FE 13 étatiques monopolistes, au centre du système capitaliste. En d'autres termes, l'une des contradictions majeures qui mûrissent, dans le monde actuel, se jouera entre les États et les firmes multinationales. L'autocentrage de certaines FE 16 et le recentrage de certaines sociétés qui oscillent entre FE 12 et FE l3 sont des tendances économiques qui mettent directement en cause les États et il est possible qu'à ce dernier niveau, des processus politiques plus significatifs que l'actuel marché commun européen, viennent fournir un dérivatif ou une issue, aux contradictions que l'on a analysées

[Daté de 1977, le texte ci-avant évalue correctement la poussée internationale de la FE 12, mais il n'anticipe pas la perte de rayonnement des FE 17 (de transition étatique socialiste) qui va accompagner le déclin de l'URSS, ni la prise d'élan de la Chine et de tout l'est asiatique. Pour les FE 18, il convient de rappeler tout d'abord ce que l'édition originale observait quant à la nature et au devenir du MP 15 étatique-socialiste. Il situait le coeur du problème du côté de l'Etat en notant : s'il fallait résumer toute la visée de Marx, je dirais : l'appropriation collective des moyens de production ET le dépérissement de l'Etat.. Le MP 15, c'est l'appropriation collective des moyens de production sans le moindre dépérissement de l'Etat, bien au contraire. Une transformation radicale de l'Etat, afin de permettre l'expérimentation d'autres formes d'appropriation collective et la diversification de celles-ci au sein d'une même société : telles sont les conditions premières d'une rénovation effective du socialisme, quelles que puissent être, par ailleurs, les difficultés et les risques que ces formes nouvelles ne manqueront pas de comporter]

Mais peut-on s'attendre à voir mûrir de nouveaux modes de production socialistes, aptes à dominer de nouvelles FE, distinctes du modèle étatique socialiste ? Pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que soit expérimentée, avec succès, une organisation sociale qui sache se tenir éloignée des deux limites entre lesquelles A 5 - P 5 peut s'inscrire. Rappelons que A 5 désigne la propriété des moyens de développement et que P 5 identifie les propriétaires collectifs sociaux, par opposition aux collectifs privés tels que les sociétés anonymes. S'agissant de la structure économique, A 5 - P 5 représente l'essence même du socialisme, tel qu'on peut le représenter par contraste avec les éléments antérieurs des séries A et P. L'optimum de développement qui peut être conçu et mis en ceuvre à l'échelle d'un groupe - même multinational - est nécessairement un optimum partiel, au regard de celui qui peut être défini et régi à l'échelle d'une économie nationale planifiée; dès lors, toute organisation socialiste de la production suppose qu'une procédure sociale de régulation vienne coordonner les firmes et les groupes d'un Etat (ou d'une union d'Etats). Cette coordination peut être opérée selon deux méthodes qui définissent, précisément, les limites entre lesquelles A 5 - P 5 doit se situer.

Première méthode et première limite : un système de commandement émane de l'État et s'impose à chaque firme. C'est la limite où le P 5 de A 5 - P 5 devient une fiction, une propriété des travailleurs qui n'a d'existence quc dans le discours idéologique. Deuxième méthode et deuxième limite : un système assez lâche d'incitations et de contraintes émances de l'État laisse aux firmes, appropriées par des collectifs de travailleurs, une grande marge d'autonomie. C'est la limite où le A 5 de A 5 - P 5 est mis en péril, où la propriété des moyens de développement est sans cesse menacée de redevenir une simple propriété des moyens de production et d'échange; bref, c'est un capitalisme sans capitalistes privés, du moins pour un temps, car les travailleurs collectivement propriétaires finissent par se retrouver dans la position d'actionnaires privés.

Toutes considérations politiques et idéologiques mises entre parenthèses, quels sont les défauts économiques de l'une ou l'autre de ces situations limites ? La première est apte à dégager le surproduit nécessaire à l'investissement et à l'entretien des activités sociales non ou peu liées à la production et à établir une bonne coordination entre la production, la recherche et l'enseignement, c'est-à-dire à promouvoir la valeur de développement (VD), si les dysfonctions inéluctables du système n'en corrompent pas trop l'efficacité : une part du surproduit se perd en prebendes, la motivation productive est faible, la dilapidation de la propriété étatique est une menace permanente. Beaucoup de ces carences peuvent disparaître dans la seconde situation limite, mais ici la difficulté majeure est d'extraire le surproduit massif et régulièrement croissant dont une société socialiste a besoin. Plus les firmes sont puissantes et autonomes, plus s'accroît leur aptitude à s'approprier une part socialement excessive de la valeur qu'elles produisent.

Entre ces deux limites, y a-t-il un espace utile ? Aucune réponse pratique n'est encore venue l'attester. Mais la réponse théorique est tout à fait affirmative. De multiples agencements sociaux sont concevables, pour s'écarter à la fois de l'une et l'autre limite. Comme la pure propriété étatique et, à l'inverse, la pure et simple propriété des firmes par les travailleurs qui les constituent, sont dangereuses, il est possible de spécialiser, de combiner ou de médiatiser ces deux formes de propriété. Les spécialiser en réservant à chacune d'elles des domaines d'élection ou d'exclusivité; les combiner, en associant à doses diverses, le pouvoir des collectifs de travailleurs et la représentation des intérêts nationaux; les médiatiser en adjoignant ou en substituant, à ces deux parties, d'autres partenaires représentant les collectivités territoriales ou d'autres intérêts sociaux. Au demeurant, il ne s'agît pas, en la matière, d'exprimer des espoirs ou des pronostics, mais d'aider à l'accouchement du socialisme - après l'espèce d'avortement qui a suivi la révolution d'Octobre. De ce point de vue, la théorie des structures économiques atteint son objet lorsqu'elle indique des voies praticables, mais elle appelle d'indispensables compléments qui relèveront de l'instance politique et de l'investigation internationale.

 115. Les formations économiques (FE) définies par le présent tome donnent une image incomplète des structures économiques qu'elles ont vocation à représenter : elles ignorent la production qui s'opère au sein des familles, négligent les revenus, l'impôt ou l'épargne des classes sociales étrangères à la production, etc. Bref, elles restreignent l'analyse à la seule sphère des modes de production (MP). Une telle simplification peut sembler sans importance pour les sociétés anciennes où seule une faible fraction de la population échappait à l'obligation de produire, mais il n'en va plus de même pour les sociétés contemporaines où ce que l'on pourrait appeler la population des MP tend à devenir minoritaire. Si l'on s'en tenait aux apparences immédiates, on pourrait être enclin à considérer la population étrangère aux MP – c'est-à-dire la population employée à d'autres activités sociales que la production – comme une sorte de tissu conjonctif de la structure économique. Telle est, en somme, l'image qu'en donnent les comptabilités nationales, lorsqu'elles regroupent cette population avec celle des MP, dans la catégorie des ménages. Une analyse plus attentive aux structures sociales devrait dépasser ces apparences. A très grands traits, il lui faudrait considérer que la population totale d'une société donnée se répartit en trois catégories principales :

l - la population des MP

2 - la population des appareils

3 - l'élément domestique

La population des MP nous est théoriquement connue : c'est l'ensemble des travailleurs et des propriétaires impliqués dans les MP de la société considérée. La population des appareils désigne l'ensemble des hommes employés par les appareils d'État et par les appareils idéologiques. L'élément domestique, enfin, désigne le reste de la population. Lié aux deux catégories précédenles par les membres actifs qui en relèvent, cet élément comprend également les domestiques proprement dits, c'est-à-dire les forces de travail employées au sein des familles les plus riches, ainsi que la population des institutions qui, dans certains tvpes de sociétés, sont substituées aux famillcs : pensionnats, hopitaux, maisons de rctraite, etc.

[La suite du texte original observe que cet élément domestique sur lequel la documentation romanesque abonde, ne semble pas avoir fait l'objet d'investigations historiques et comparatives pleinement éclairantes.]

Mais, en quoi ceci concerne-t-il la conception de la FE ? Pour qu'une telle formation puisse constituer une représentation satisfaisante de la structure économique, il faudrait qu'elle rende intelligibles, aux côtés des MP, les ombres portées des structures sociales que l'instance économique ne permet pas d'analyser, mais qui n'en sont pas moins liées très intimement à toute l'activité économique et qui, à ce titre, constituent l'une des caractéristiques de la structure économique. L'objectif devrait être d'associer à chacune des dix-huit FE que l'on a repérées, une claire représentation des incidences, sur la structure économique, des autres structures sociales. Par la suite, la présente recherche nous permettra de revenir sur ce problème en analysant maints agencements sociaux porteurs d'ombres vers la FE, mais sans résoudre pleinement le problème ainsi posé : la structure économique de ce qui n'est pas l'économie productive stricto sensu demeure l'un des pans les plus mal connus de l'édifice social.

116. L'exploration des structures économiques permet-elle de mieux comprendre et de mieux traiter les problèmes du moment présent ? La société, objet opaque et immense, oppose une formidable inertie à qui veut la transformer, fût-ce en jouant de ses contradictions les plus explosives et en prenant appui sur ses dynamismes les plus évidents. Il ne suffit pas de vouloir le socialisme pour réussir à l'édifier. L'action politique et l'inertie sociale peuvent se combiner en résultantes dramatiquement éloignées des projets qui inspiraient cette action. Lénine et ses compagnons d'exil ne préparaient pas l'essor d'un mode de production esclavagiste concentrationnaire et si le mode de production étatique socialiste est moins éloigné de leurs desseins, ils lui prêtaient cependant des vertus que l'expérience a révélées illusoires. Ce sont, en définitive, les carences et les erreurs de la théorie léniniste de la société qui ont converti leur projet socialiste en la résultante que l'on sait. Les bolcheviks appliquèrent d'énormes poussées à une réalité sociale fort différente de la représentation qu'ils en avaient. La réponse du réel à leur pratique a déjoué leur attente, parce que celle-ci était mal fondée.

Sans cesse, la même exigence s'imposera à tous ceux qui veulent révolutionner ou réformer la.société : la rectification et le perfectionnement de la théorie sociale en fonction des expériences révolutionnaires ou réformistes du passé ne suffisent pas à garantir l'adéquation future de cette théorie, car le réel qu'elle a mission de représenter est, lui-même, en constante transformation spontanée. La théorie doit sans cesse courir derrière le réel, en sachant que, si l'on peut dire, elle ne le rattrapera jamais. Jamais, il n'y aura de science sociale parfaite et achevée. Mais, autant il serait illusoire de se croire possesseur d'une théorie du développement social – craignons les jeunes et les vieux professeurs de révolution qui s'imaginent armés d'un marxisme omniscient et infaillible ! – autant il serait irresponsable d'ignorer ce que la théorie sociale peut dire, avec quelque certitude, sur la réalité de l'objet social que l'on veut modifier...

Lcs militants et les responsables du mouvement socialiste – lato sensu – qui méprisent la théorie ou qui justifient leur ignorance par les contraintes de la vie militante, sont peut-être plus à craindre que les professeurs de révolution, car ceux-ci ne font généralement illusion qu'à de petites chapelles, alors que ceux-là sont nombreux dans les organisations de masse qui seront les agents de toute transformation socialiste, lente ou rapide, réformiste ou révolutionnaire. La qualité du socialisme à inventer et les chances de ne point inventer quelque chose qui n'aurait, avec le socialisme, qu'un rapport dramatiquement lointain, sont pour une bonne part logées là : dans la culture théorique des cadres du mouvement socialiste.

L'opacité de l'objet social est le fruit de notre histoire millénaire, son inertie est à la mesure de nos ignorances. Nous restons, vis-à-vis de la société, dans la position où nos ancêtres se trouvaient, il y a peu de siècles, vis-à-vis de la nature : ils savaient en tirer empiriquement parti, mais ils ignoraient presque tout de ses lois. Nous regardons aujourd'hui la nature – et nous la transformons, bien ou mal, c'est un autre problème – avec une mentalité d'ingénieurs. Mais nous regardons encore trop souvent la société, avec une mentalité de paysans archaïques, disponibles pour toutes les mythologies et prêts à toutes les magies. Le mouvement socialiste qui veut transformer la société a besoin d'ingénieurs du réel social.

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 [Le chapitre final du tome 2, consacré à La France comme FE n'est pas repris par la présente édition.]

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Notes

1 - Giuliano Procacci, Histoire des Italiens, Fayard, 1970.


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