LA SOCIETE

TOME 2

(suite)

***

LES STRUCTURES ECONOMIQUES

 

LES FORMATIONS ECONOMIQUES


  CHAPITRE 9

 

 LES FORMATIONS ECONOMIQUES

(SUITE)

 

 

91. [L'édition originale présente chacune des FE. Faute de place, les deux tiers de ces analyses doivent être délaissées. On s'en tiendra donc à six exemples majeurs :

- la FE 3 tributaire marchande, assise de puissants empires anciens, moins connue que la FE 5 esclavagiste illustrée par l'empire romain.

- la FE 8 capitaliste marchande, mûrie dans les cités commerçantes bien développées;

- les trois FE actuelles - qui sont trop souvent confondues (avec la précédente, ainsi qu'avec les FE 10 et 11) à l'enseigne d'un capitalisme passe-partout - soit les FE 12, 13 et 16;

- enfin, la FE 18 étatique socialiste dont l'échec est devenu patent, en URSS et ailleurs, après 1990.]

N.B. - Dans la présentation des FE ci-après des différences de caractères et de corps marqueront l'inégale importance des éléménts assemblés.

92. [N° non repris dans la présente "édition.]

93. FE 3 - tributaire-marchande


MP 2 tributaire

MP 6 capitaliste- marchand

MP 5 – artisanal

MP 7 – esclavagiste

MP 8 – servagiste

MP 3 – antique

MP 4 – paysan

MP 9 – latifondiaire

Articulations : tributaire et capitaliste marchande

Aire économique : tributaire et réseau de villes

Logique de production en phase VU-VE


Parmi les raisons qui embrouillent les discussions marxistes sur le soi-disant MP asiatique3 figure ce que l'on pourrait appeler l'illusion indienne : informés par les discussions anglaises sur la meilleure façon d'asseoir l'impôt dans l'empire des Indes, Marx et Engels ont surestimé le rôle des communautés paysannes vivant en circuit fermé avec leur artisanat local, sous la domination changeante de despotes lointains. Samir Amin a bien marqué ce point et il donne une image plus exacte des FE tributaires les plus évoluées où “le commerce lointain, la production artisanale libre ou servile, celle du secteur où le travail salarié existe, sont soumis à l'État qui les surveille étroitement et les ponctionne. En vérité, c'est à l'égard de ces secteurs que la société est despotique, non à l'égard des paysans."4

Voici, par exemple, la Chine des 11è-13è siècles, sous la dynastie Song : le système tributaire y demeure prédominant, mais la puissance des marchands et des corporations artisanales s'affirme, non sans conflits avec les lettrés (c'est-à-dire avec les cadres tributaires); de fortes villes maillent le pays où, pour un temps, le papier-monnaie sera d'un usage très général. La Chine du 11è siècle est, probablement, la société la plus évoluée du monde et sa structure économique est typiquement une FE 3. La domination tributaire n'est pas détruite par l'essor capitaliste marchand, mais elle est assouplie et déformée : elle régit les campagnes mieux que les villes, cependant que les marchands pénètrent dans l'appareil central de l'État et, en tout cas, réussissent à faire respecter leurs intérêts, tout comme savent le faire, aussi, les corporations artisanales.

La percée artisanale et marchande n'est pas partout aussi puissante. Souvent, elle demeure cantonnée dans certaines villes ouvertes au commerce et où des marchands étrangers établissent leurs emporia : il en ira ainsi dans l'Empire byzantin, puis dans l'Empire ottoman et même en Chine, lorsque la réaction mandchoue aura triomphé au 17è siècle. A l'inverse, il pourra arriver que, sur les marges ou sur les ruines de FE 3, des formations à dominante marchande (FE 7, 8 ou 9) voient le jour. Tel sera notamment le cas, aux confins des empires mongols, chinois ou arabes, dans les grandes villes-foires et dans les relais caravaniers où, de Kazan à Astrakan, de Samarkande à Boukhara et Bagdad, s'établissent des khanats ou des califats.

C'est dire que la FE 3, ensemble composite de MP, déjà reliés entre eux par des liens effectifs, est le siège de transformations lentes, mais profondes. Ces États puissants sont souvent déchirés de révoltes et de crises internes. Leur richesse prestigieuse suscite des convoitises quand ils cessent d'imposer le respect. Les États, plus ou moins vassaux, qui ont adopté le modèle économique et politique tributaire et qui défendent leur autonomie, tels le Vietnam ou la Corée au voisinage de la Chine, ne sont pas les plus à craindre, en ces temps de crise. En revanche, les peuples venus de la steppe ou de la mer fournissent régulièrement leurs contingents d'envahisseurs : Mongols ou Mandchous vers la Chine, Turks, Slaves ou Arabes vers Byzance, etc. Crises et invasions aident à la maturation des contradictions internes des FE 3 : elles rompent l'équilibre local du tribut et du capital marchand et autorisent une dérive vers des formes domaniales et serviles (FE 5 ou 6) ou vers des formes plus marchandes, de composition variable (FE 7 à 9).

 94 à 97. [N° non repris dans la présente édition.]

98. FE 8 - capitaliste marchande


MP 6 - capitaliste marchand

MP 5 - artisanal

MP 4 - paysan

MP 6 - servagiste

MP 7 - esclavagiste

MP 9 - latifondiaire

Articulation : capitaliste marchande

Aire : du contado et réseau de villes

Logique de production en phase VU-VE


Nombreuses ont été les FE 8 et leur rôle dans la transformation des autres FE et du système mondial a souvent été essentiel; elles ont été le point d'appui de l'articulation capitaliste marchande; elles ont été aussi l'élément qui, par pression externe, puis par inclusion dans des FE 7 de plus grande taille, a contribué à l'amorçage de l'accumulation primitive du capital dans les FE 9; elles ont été, enfin, l'un des ressorts de l'expansion commerciale et coloniale qui a constitué un nouveau système mondial, à vocation universelle.

Le MP 5 artisanal se caractérise par une exploitation souvent bordée de règles coutumières qui protègent quelque peu les compagnons, sinon les apprentis. Néanmoins, les marchands tendent à se subordonner ce MP sans y investir de capitaux, mais en monopolisant la production artisanale vendable au loin (= soumission formelle). Le MP capitaliste marchand qui dérive de l'artisanat sous la tutelle des marchands s'épanouit par le commerce lointain, la grande aventure maritime, mais aussi par la banque primitive.

Les FE 8 capitaliste marchande se sont généralement constituées autour de ports maritimes ou caravaniers et de villes artisanales. Leur pleine maturation suppose une certaine autonomie politique, qui exprime un rapport de forces où les arts et le négoce surclassent la propriété foncière ce qui, en retour, aide à consolider ce rapport et à déployer pleinement le potentiel des MP 6 et 5. Rhodes dans son île, Venise protégée par sa lagune (et par la distance qui lui permet de s'arracher à la mouvance de Byzance), Gênes adossée à son rempart montagneux ont pu mûrir de la sorte, mais l'abri naturel n'est pas une condition indispensable. Bien d'autres FE 8 se sont épanouies dans un entourage servagiste faible : les cités italiennes comme Florence et les villes de la Hanse se sont développées, grâce à l'émiettement des principautés médiévales.

En aucune de ces formations, même pas à Florence où, pourtant, les arts corporatifs ont pesé d'un grand poids, le MP 5 ne semble être devenu dominant. Les marchands, les armateurs, les banquiers, issus de l'artisanat ou l'ayant formellement soumis, constituent très généralement la force principale des FE 8. Le remploi d'une part de leur richesse, dans l'achat de terres et de titres assure, d'ailleurs, un certain brassage du négoce et de la propriété foncière qui, partout, prélude à la transformation finale des FE 8 en FE 9.

 

99 à 101. [N° non repris dans la présente édition.]

 

102. FE 12 - capitaliste monopoliste


MP 10 - capitaliste

MP 4 - paysan

MP 5 - artisanal

MP 6 - capitaliste marchand

MP 9 - latifondiaire

MP 11 - coopératif

MP 12 - étatique capitaliste

MP 14 - esclavagiste concentrationnaire

Articulations : par la rente, par le marché généralisé et par le capital financier

Aire économique : du marché

Logique de VE


La transformation des FE 11 (capitaliste) en FE l2 (capitaliste monopoliste) a pour moteur la concentration et la centralisation du capital qui se traduisent, au sein du MP 10, par la dérive de P3 à (P3)3 et hors ce MP par la projection d'articulations nouvelles (capital financier et, parfois même, capitalisme d'État) lesquelles modifient la place et le rôle des MP dominés. La formation des sociétés de commerce, puis des groupes, peut se heurter à des obstacles politiques, par exemple tant que la création des sociétés anonymes est soumise à l'agrément de l'État ou lorsque, par réaction anti-cartels et anti-trusts, une législation s'efforce de faire barrage, comme ce fut le cas aux États-Unis à la jointure des 19è et 20è siècles. Mais ces obstacles sont vite balayés. Parallèlement à la montée vers (P 3)2 puis (P 3)3 les circuits de la monnaie et de l'impôt (M / C et I / D) prennent une forme et une force nouvelles. Le capital marchand est définitivement chassé de la banque et les appareils financiers (bourse, banque, assurance, etc.) deviennent l'un des puissants auxiliaires du nouveau capitalisme, celui des "monopoles". Les MP 4 ou 9 – selon les pays – sont désormais pénétrés par des techniques imitant celles de l'industrie et leurs débouchés sont presque totalement orientés par le marché, cependant que le crédit se substitue à l'usure pour charger l'agriculture d'une dette massive (contrepartie de sa modernisation) qui permet de récupérer comme agios, une bonne part de ce qu'il faut céder comme rente. Le MP 6 achève sa course historique en devenant boutiquier. Le MP 5, définitivement surclassé par l'industrie, est réduit, pour l'essentiel, à un artisanat de services.

Ces diverses tendances qui bouleversent la structure économique suffiraient à justifier la distinction des FE 11 et 12 (bien que leur composition puisse sembler identique, si l'on s'en tient à !'énumération des MP concernés). A tout le moins, ces tendances permettraient de caractériser la FE 12 comme une forme concentrée et activée de FE 11. Mais la distinction de ces deux FE trouve sa pleine justification dans l'ordre international. Avec la FE 11, le capital encore diffus qui s'empare de diverses sociétés projette, à partir de là, un flux de marchandises vers les autres pays : il donne vigueur au marché mondial que le capital marchand avait esquissé, tout en parachevant les entreprises coloniales que ce dernier avait mises en train. Par surcroît, certaines FE 11 commencent à projeter vers le reste du monde un certain courant de capitaux souvent plus tournés vers les prêts aux Etats que vers l'investissement industriel. Avec les FE 12, le tableau se modifie considérablement. Le capital industriel et financier, ancré dans celles-ci, projette ses ramifications dans l'ensemble du marché mondial. Les "monopoles" se dotent de filiales de par le monde; ils prennent l'allure de "firmes multinationales". Les banques étendent partout leurs réseaux. L'agrégation par laquelle se constituent les (P3)3 ne connaît pas de frontières ou, du moins, tend à les ignorer.

 103. FE 13 - étatique monopoliste


MP 10 - capitaliste

MP 12 - étatique capitaliste

MP 4 - paysan

MP 5 - artisanal

MP 6 - capitaliste marchand

MP 9 - latifondiaire

MP 11 - coopératif

MP 14 - esclavagiste concentrationnaire

Logique de VE ou phase VE-VD Articulation : par la rente, par le marché généralisé, par le capital financier et articulation capitaliste d'Etat

Aire économique : du marché

Logique de VE ou phase VE-VD


Le MP étatique capitaliste résulte du fait qu'un Etat occupe pleinement la place de l'élément propriétaire de moyens de production (P 4), mais il s'agît toujours d'un Etat fondé sur une FE où le MP capitaliste, voire le MP latifondiaire demeurent prédominants et, souvent, prépondérants. Dans cet environnement, l'Etat devient l'un des principaux propriétaires de moyens de production et d'échange, parce qu'il est conduit à ce rôle par des luttes de classes internes et internationales qui l'empêchent de se comporter comme un propriétaire privé.

La différence entre le MP 10 et le MP 12 peut sembler formelle du fait, notamment, que ces deux MP se caractérisent par le même type d'exploitation. Néanmmoins, deux différences essentielles les séparent. Première différence : dans toutes les sociétés capitalistes, les luttes de classes se jouent à la fois dans l'entreprise et dans la cité; avec le MP 10, le mouvement ouvrier est inscrit dans un jeu triangulaire dont le patronat et les "pouvoirs publics" sont les autres partenaires; avec le MP 12, la lutte se simplifie et se clarifie, le mouvement ouvrier est le partenaire direct de l'Etat. La lutte économique est ipso facto politique. Seconde différence : l'Etat-patron a nécessairement d'autres objectifs que la seule accumulation de son capital (ou que l'aide à l'accumulation dans le secteur demeuré sous la coupe d'un MP 10); cahin-caha, il est porté à introduire quelque cohérence entre les diverses activités auxquelles il participe, dans l'économie et ailleurs. Le MP étatique capitaliste n'a certes rien de socialiste, mais il aide puissamment à rendre le socialisme concevable.

La distinction des FE 11, 12 et 13 ressemble à la séparation des isotopes : il faut reconnaître les propriétés – à certains égards explosivement différentes – de corps qui semblent avoir la même composition. L'isotope FE 12 a montré sa capacité d'explosion internationale; avec la FE 13, c'est d'implosion, c'est-à-dire de recentrage et de novation politiques qu'il va s'agir. Toujours, le MP 12 résulte d'une expropriation des capitalistes ou de la prise d'initiatives étatiques pour pallier les carences du capital privé. L'Etat propriétaire ne peut jamais plus définir une politique économique sans tenir compte des secteurs qu'il contrôle directement, ni la mettre en oeuvre sans jouer des possibilités que ce MP lui donne.

Le MP 12 n'est pas seulement un capitalisme sans capitalistes, mais aussi le support objectif d'une poussée vers VD. Évidemment, ces diverses potentialités peuvent demeurer inhibées : la politique économique peut se plier à la logique de VE, l'exploitation des firmes qui composent le MP 12 peut être asservie à la rentabilisation du capital privé, les hommes qui dirigent ces firmes peuvent être importés des milieux capitalistes ou encouragés à cultiver les mêmes valeurs, etc.

[La suite du texte original réfute les thèses communistes sur le pseudo capitalisme monopoliste d'Etat, encore répandues en 1977.]

De là vient la vulnérable spécificité de la FE 13. Partout, celle-ci résulte d'un developpement postérieur à la stabilisation de l'URSS, c'est-à-dire à la formation d'un concurrent du capitalisme; postérieur aux expériences d'économie de guerre auxquelles les puissances occidentales ont été contraintes; bref, d'un développement associé à des luttes de classes d'une nature nouvelle. De la sorte, l'édification d'un MP 12 s'est souvent opérée dans des sociétés sur la défensive, où le rapport des forces politiques obligeait à d'immenses concessions : le bâti des secteurs publics est contemporain des systèmes de sécurité sociale, des regains du protectionnisme paysan, des interventions massives de l'État dans le financement des investissements et, plus généralement, des politiques actives, d'inspiration plus ou moins keynésienne. La novation s'est traduite par une implication massive de l'État dans l'économie. Il en va de même pour le reflux qui, à des degrés divers selon les particularités locales, a conduit derechef la plupart des FE 13 à n'être plus, aujourd'hui, que des variantes de FE 12 où le MP 12 demeure parfois important, mais sans prétention à la prédominance : l'essor du libre-échange, habillé en marché commun par l'Europe occidentale et la diffusion mondiale des "firmes multinationales" ont déterminé ce reflux.

[Note de 2000. Le reflux annoncé dès 1977 s'est poursuivi depuis lors, sans jamais être complet. Le prochain chapitre reviendra sur ce point.]

 

104 et 105. [N° non repris dans la présente édition.]

 106. FE 16 - domaniale étatique capitaliste


MP 10 - capitaliste

MP 9 - latifondiaire

MP 12 - étatique capitaliste

MP 4 - paysan

MP 5 - artisanal

MP 6 - capitaliste marchand

MP 7 - esclavagiste

MP 8 - servagiste

MP 11 - coopératif

MP 13 - "colonial"

MP 14 - esclavagiste concentrationnaire

Articulation par la rente, par le marché généralisé; éventuellement par le capital financier et/ou par le capitalisme d'Etat

Aire de voisinage rural, prise dans l'aire du marché, laquelle est inégalement développée selon les pays

Logique en phase VU-VE ou logique de VE; (rarement) de phase VE-VD


La FE 16 est une forme très répandue dans le monde contemporain, hors les zones capitalistes développées ou socialistes-étatiques. Elle caractérise, en effet, les diverses structures économiques où trois mouvements se sont conjugués. En premier lieu, la propriété foncière y a généralement été protégée par la puissance coloniale; le MP 9 y demeure puissant et parfois teinté de séquelles esclavagistes ou, surtout, servagistes. En second lieu, le capitalisme a pénétré ces sociétés pendant l'ère coloniale et, plus encore, à la faveur de la décolonisation qui a laissé le champ libre à toutes les puissances capitalistes et à toutes les firmes multinationales, là où la colonisation avait généralement établi des chasses gardées. En troisième lieu, l'État est partout présent dans l'économie, d'une façon qui peut se vouloir transitoire, mais qui est généralement massive.

Cette présence du MP 12 a deux origines distinctes. Il s'agit souvent d'un contrôle exercé par l'État sur l'exploitation des ressources minières, lequel s'accompagne toujours du versement d'impôts ou de royalties qui font de l'Etat un rentier du sous-sol, donc un important redistributeur de revenus – et, éventuellement, un puissant investisseur. L'évolution du système mondial et notamment l'exemple donné par les États les plus nationalitaires a, de plus, fait se déplacer ce système rentier. Beaucoup d'États sont passés des royalties légers à la nationalisation, notamment lorsqu'ils ont dû conquérir leur indépendance par de difficiles luttes anticolonialistes : ainsi de l'Égypte, au moins du temps de Nasser, ou de l'Algérie depuis son indépendance. C'est par une telle irruption massive de l'État dans la structure économique. que maintes FE 10 ont été transformées en FE 16.

Dans toutes les FE 16 qui demeurent ouvertes aux influences multiples que diffuse le marché mondial, la tendance principale est à l'effacement progressif du MP l2, à sa reprivatisation sournoise (comme en Égypte) ou délibérée (comme en Iran) et donc à un glissement progressif vers une FE 12 où les monopoles internationaux pèseront plus lourd que les petits monopoles locaux. Celles, en revanche, qui sauront garder une suffisante maîtrise de leur développement autonome, tendront à se convertir, plus ou moins vite, en FE 13, pour autant qu'elles sauront contenir ou résorber leur MP latifondiaire. Mais les unes et les autres sont engagées dans une entreprise extrêmement délicate : bâtir une industrie – et une classe ouvrière – à un rythme accéléré, dans un système mondial fortement polarisé par les super-puissances, c'est être exposé aux tempêtes.

107. [N° non repris dans la présente édition.]

108. FE 18 étatique-socialiste


MP 15 - étatique socialiste

MP 4 - paysan

MP 5 - artisanal

MP 6 - capitaliste marchand

MP 11 - coopératif

MP 14 - esclavagiste concentrationnaire

articulation socialiste étatique (et séquelles du marché généralisé)

aire économique : du marché

logique de production : phase VE-VD


[(N.B. Le texte initial date de 1977). Les représentations du MP alors dominant en URSS, en Chine et dans les autres pays qui se disaient socialistes relèvaient de trois groupes : nouvel avatar du MP capitaliste; variante du MP capitaliste étatique; ou MP "véritablement" socialiste. A vrai dire, les différences entre les MP 10 (capitaliste) et 15 (étatique socialiste) sont évidentes : d'un côté, la propriété est privée, héréditaire et aliénable et elle se fragmente en un système d'entreprises individuelles, de sociétés et de groupes, système incoordonné, c'est-à-dire mû par des processus distincts et contradictoires d'accumulation du capital, nonobstant cartels et monopoles; d'un autre côté, aucune de ces caractéristiques essentielles ne prévaut.

De même, la frontière entre les MP 12 (étatique capitaliste) et 15 est nette. Le MP étatique capitaliste résulte d'une irruption de l'Etat dans l'économie qui, pour être parfois massive, n'en est pas moins limitée. Le MP 12 demeure toujours inscrit dans une FE où le MP 10 et d'autres MP pré-capitalistes pèsent d'un poids décisif; dans une FE, aussi, toujours inscrite dans le marché mondial capitaliste qui, même en phase d'autarcie ou de blocus guerrier, continue d'exercer sur elle une influence majeure. Avec le MP étatique socialiste, le tableau change, l'immense majorité et, à la limite, la totalité des moyens de production passe sous la coupe de l'Etat. Les MP capitaliste, latifondiaire et servagiste disparaissent complètement. Le MP 15, enfin, autorise, sinon une complète rupture avec le marché mondial capitaliste, du moins une bonne maîtrise des échanges avec l'extérieur et des impulsions reçues de l'extérieur. C'est donc bien une forme spécifique.

Toutes les fonctions de la propriété y sont exercées par le pouvoir politique. L'appareil de direction et de gestion des entreprises est, de fait, une branche de l'appareil d'Etat, les principales décisions dont résultent les investissements, les productions, les prix et les revenus appartiennent à cet appareil. Mais c'est aussi une forme socialiste, parce qu'elle a placé les moyens de production sous le contrôle direct d'un pouvoir d'échelle sociale. Au reste, les structures économiques - et autres - ne ressortissent pas à la morale politique : le fait que le mouvement ouvrier, visant au socialisme, avait d'autres desseins et d'autres espoirs que de construire une économie telle que l'URSS, ne change rien au résultat. Dans l'ordre économique, le socialisme désigne toutes les formes de l'appropriation collective des moyens de production, toutes les formes de leur socialisation : que les formes déjà expérimentées n'aient rien d'exaltant doit rendre le mouvement ouvrier hostile au socialisme étatique, mais n'autorise pas à nier le caractère étatique socialiste du MP 15.]

Le premier caractère commun à toutes les FE 18 est la prédominance incontestée du MP 15, mais jamais celui-ci n'occupe seul toute la scène. A ses côtés, des MP 1 communautaires plus ou moins transformés caractérisent parfois les minorités nationales inscrites à la périphérie des principaux États. D'autre part, le MP 4 paysan survit partout, aux portes mêmes des exploitations agricoles collectivisées et il alimente une petite production marchande. La situation du MP 5 artisanal est plus variable : sa survie est parfois encouragée, parfois tolérée; sa transformation en unités coopératives est parfois contrainte et il arrive que, comme en URSS, les artels coopératifs soient, sous l'apparence d'un MP 11, une simple forme du MP 15, sauf résurgence semi-clandestine de l'artisanat de bricolage et de dépannage. Ce qui rend très diffici1e l'ajustement des rapports entre la petite production marchande et le MP 15, c'est un complexe de raisons doctrinales peu convaincantes et de difficultés politiques réelles. Raisons doctrinales ? la petite production marchande porte en germe le capitalisme, elle entretient la pérennité des relations marchandes, etc. Difficultés politiques ? l'établissement de formes volontaires de coopération chez les artisans et, plus encore, chez les paysans, est un travail de longue haleine, auquel l'impatience révolutionnaire ne laisse guère le loisir de se consacrer.

Le MP 15 et l'articulation socialiste d'État ont eu comme premier objectif d'opérer, aux lieu et place du capital, l'accumulation primitive. Concrètement, cela revient à former une classe ouvrière et à dégager les capacités d'investissement requises pour son emploi. On sait que, dans les sociétés capitalistes, ce processus s'est traduit par une expropriation des paysans, souvent étalée sur des siècles, et par une accumulation de capitaux à laquelle le capital marchand a contribué en s'appropriant des richesses tirées des pays touchés par le commerce lointain et la colonisation. Dans les FE 18, même ravagées par de longues guerres, c'est des immenses paysanneries locales qu'il a fallu tirer cette double ressource : des hommes et des capitaux pour bâtir l'industrie. En URSS, de la fin des années 1920 aux années 1950, la mobilisation des ressources financières s'est opérée, pour l'essentiel, au détriment d'une paysannerie – kolkhozienne et sovkhozienne – dont le niveau de vie a dramatiquement baissé, puis a été maintenu déprimé, par l'effet de techniques diverses : ciseaux des prix agricoles et industriels, recours obligatoire à des stations de machines et de tracteurs distinctes des exploitations agricoles, livraison obligatoire de quantités préfixées de produits agricoles divers, utilisation massive des contraintes administratives et de la déportation, etc. En Chine, la même ponction s'est opérée, par des méthodes généralement plus souples et plus habiles. Les paysanneries, souvent ruinées par la guerre, ont pu bénéficier d'une partie des surplus de production que procuraient le retour à la normale, puis la coopération, puis la réalisation des petits et grands équipements collectifs, puis les débuts encore très modestes de la modernisation des techniques agricoles (engrais, machines, etc.). Ce partage a été d'autant mieux supporté, qu'une partie des investissements industriels a pu s'opérer, sur place, à l'échelle des brigades, des communes et des districts, permettant à ceux-ci d'entreprendre certaines productions nouvelles, aptes à renforcer la productivité agricole (engrais, matériels, équipements hydrauliques et autres), à valoriser les produits de la terre (meuneries, fromageries, conserveries, etc.) ou à améliorer l'approvisionnement des campagnes (cimenteries, fabriques de chaussures, habillement, etc.). Il ne faut certes pas donner, du modèle chinois, une image idyllique, mais il faut souligner sa pertinence : il a rendu tolérable une accumulation, au demeurant nécessaire, et qui, en URSS, avait souvent pris des dimensions apocalyptiques.

Quant à la formation d'une classe ouvrière massive, destinée à convertir en une production industrielle le surplus tiré des campagnes – et bientôt accru par son propre travail – elle s'est généralement opérée selon une conception usinière de la discipline industrielle qui, dans des pays souvent dépourvus d'expérience syndicale, a produit une classe ouvrière massive, mais nullement consciente d'être souveraine dans l'État, quoi qu'on lui en dise. Faute de vouloir motiver cette masse par l'appât capitaliste de salaires substantiels et mobiles, et faute de pouvoir la rendre sensible au rôle éminent que l'idéologie lui assignait, sans que la réalité vienne conforter le discours idéologique, il a fallu, pour l'encadrer et l'activer, susciter et entretenir le zèle de cadres et de stakhanovistes, c'est-à-dire constituer une classe élitique.

Ici encore, la Chine semble être moins profondément engluée dans un tel systèrne, mais on ne dispose pas d'informations suffisamment nombreuses et recoupées pour apprécier exactement, ce que sont réellement les ouvriers et les cadres de l'industrie chinoise. Quant à l'expérience des pays déjà industrialisés, avant qu'une FE 18 s'y instaure – telle la Tchécoslovaquie – elle confirme les propriétés du MP 15 : élitisme de l'encadrement, forte discipline et faible motivation de la masse ouvrière.

Ce qui pose un double problème politique : du dynamisme économique et de l'État. La question du dynamisme de l'économie devient nécessairement un problème politique en FE 18, parce que, par nature, le fonctionnement du MP 15 ressortit en dernière instance à ce domaine. Tant que le développement économique peut s'opérer par exploitation extensive des ressources disponibles (excédents de main-d'oeuvre agricole, ressources minières, bâti d'une industrie lourde selon le modèle établi par les sociétés capitalistes, etc), le MP 15 et l'articulation socialiste d'État sont aptes à de grandes et rapides prouesses. Les difïicultés apparaissent, lorsque la modernisation technologique, l'essor des industries légères, l'expansion des services viennent à l'ordre du jour. C'cst à ce stade, c'est-à-dire à partir des années 1960, que l'URSS a progressivement découvert les délicates exigences de VD. Le problème s'est manifesté par des symptômes indirects : comment établir un système de prix qui soit opérant ? comment promouvoir une production de qualité ? comment inciter à l'innovation technologique tout en optimisant l'emploi des fonds investissables ? comment stimuler les progrès de la productivité du travail ? A chacune de ces questions, des réponses empiriques et partielles, ont été données, non sans tâtonnements ni repentirs : ainsi, la structuration centrale de l'appareil de planification et de gestion des firmes a été plusieurs fois bousculée, au profit des régions (sovnarkhozes) ou des “trusts” ou des ministères ou de l'autonomie administrative des firmes (toute relative d'ailleurs). La qualité de ces réponses a parfois été bonne, notamment pour les secteurs auxquels s'appliquait une forte priorité politique ou stratégique (armements, espace, etc.). Mais à vrai dire, l'ensemble des questions symptomatiques énoncées ci-dessus, décrit un même syndrome : la socialisation – même étatique – des moyens de production entrave les vieux automatismes du marché et rend nécessaire un jeu d'évaluations et d'arbitrages politiques, par 1esquels la societé peut, de plus en plus, choisir ce qu'elle entend faire produire par sa machine économique. L'URSS progresse dans l'art d'évaluer ce qu'elle fait, mais elle n'est pas agencée pour dire ce qu'elle veut. Aucune société industrielle complexe, rassemblant des dizaines de millions d'habitants, ne peut être gérée comme une usine ou comme une caserne, sans être condamnée, structurellement, à de graves sous-performances et à de multiples dysfonctions.

L'URSS cherche un mode d'emploi plus efficace de son potentiel. Elle ne le trouvera pas sans réforme – ou sans crise – politique profonde. Ce n'est pas d'abord l'économie socialiste qu'elle doit perfectionner, c'est l'État socialiste qu'elle doit inventer, après quoi le perfectionnement des structures économiques ira de soi. Il est douteux qu'elle y arrive sur sa lancée propre : cette invention viendra probablement d'ailleurs...

Une société réglée uniquement par des moyens de contrôle administratif – tantôt plus policiers, tantôt plus “partisans” – ne peut définir une modalité optimale de production et d'affectation du surplus. Elle peut, toutes choses égales par ailleurs, tirer d'une production donnée un surplus plus important (c'est-à-dire porter l'exploitation à un niveau élevé); elle peut, centralement, orienter des fractions significatives de ce surplus vers des emplois jugés prioritaires (comme l'armement); mais elle ne peut pas créer des conditions telles que la production elle-même croisse de façon régulière et que sa croissance devienne un objectif volontaire de la majorité de la population, ni des conditions telles que l'emploi du produit social soit judicieusement réparti, de façon que son gaspillage soit pourchassé par la majorité et que la population ait le sentiment d'exprimer et de satisfaire ses besoins. Le modèle circulaire / contrainte, en vigueur en URSS, est la peu efficace caricature du modèle contrat / plan par lequel la valeur de développement (VD) pourrait mûrir.

On verra, par l'étude des structures politiques associées aux FE 18 et par l'analyse du système mondial contemporain, pourquoi il est peu probable que l'URSS puisse s'arracher d'elle- même à l'ornière où l'a enlisée son socialisme étatique. Mais il n'est pas impossible que d'autres sociétés, dotées de FE 18, puissent s'écarter suffisamment des errements soviétiques, pour réussir la reconversion politique sans laquelle leur révolution économique ne donnera que des fruits médiocres.

[Ecrit en 1977, l'ensemble du n° 108 a certes le défaut d'ignorer les drames de la collectivisation chinoise, puis du "grand bond en avant" et de sous-estimer les vulnérabilités internes de l'URSS, mais son diagnostic n'en demeure pas moins pertinent dans l'ensemble. Restait l'inconnue de cette fin de 20è siècle : la FE 18 soviétique aurait-elle pour successeur une gamme de FE 11 ou 12 ? ou plutôt quelque variante de la FE 13, lourde d'un nouveau capitalisme d'Etat ? ou naîtra-t-il quelque chose d'original, après l'implosion du socialisme étatique ?]

[Note de 2000. Le chapitre suivant reviendra sur cette immense question.]

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Notes

3 - Karl Wittfogel, Le Despotisme oriental, Ed. Minuit, 1964

4 - Samir Amin, Le Développement inégal, Ed. Minuit, 1973, p.44.


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