LA SOCIETE

TOME 2

(suite)

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LES STRUCTURES ECONOMIQUES

 

IMPOT, MONNAIE ET AUTRES ARTICULATIONS ECONOMIQUES

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 CHAPITRE 7
 
 L'IMPÔT ET LA MONNAIE
 

 

70. Il s'agît de comprendre comment les divers modes de production qui composent la structure économique d'une société sont articulés entre eux. Chacune des articulations entre ces modes de production (MP) peut être analysée comme un système de relations sociales assurant un transfert de valeur, au bénéfice d'un ou plusieurs MP et au détriment d'un ou plusieurs autres MP. Au sein de chaque mode de production, il s'opère une répartition primaire de la valeur entre les classes sociales dont la position relative est déterminée par ce MP. De ce fait, les transferts de valeur d'un MP à l'autre sont en réalité des transferts au détriment de certaines classes sociales et au bénéfice d'autres classes, transferts par lesquels la répartition primaire de la valeur est déformée. Par simplification provisoire, nous allons considérer ces transferts au niveau des MP, sans examiner la façon dont ils affectent les différentes classes sociales inscrites dans lesdits MP.

Le plus évident des transferts résulte de l'impôt, lequel est la manifestation la plus apparente d'un vaste circuit de prélèvements et de dépenses que nous désignerons désormais comme circuit I / D et dont il nous faudra reconnaître les formes successives, avant de pouvoir apprécier leur aptitude à articuler, en diverses formations économiques, de multiples modes de production. Il en ira de même pour la monnaie : il nous faudra découvrir, derrière la transformation des espèces sonnantes et trébuchantes en écritures informatisées, la constitution et l'épanouissement du circuit M / C où la monnaie et le crédit ne sont que les plus répandues des créances et des dettes nées de la circulation de la valeur.

 71. Dès que l'État commence à prendre forme, il lui faut assurer la subsistance des hommes qu'il détourne de la production et spécialise en d'autres tâches. L'impôt désigne l'ensemble des ressources de toute nature, qu'à toute époque l'État prélève régulièrement sur la société qu'il contrôle. “Les impôts sont l'existence même de l'Etat, du point de vue économique ” observe Marx1. En levant l'impôt, l'Etat ponctionne une part du surplus créé dans les divers modes de production (MP), y compris sous forme de plus-value capitaliste2. Il semble distraire cette ressource de la sphère productive. De là, à conclure que l'impôt demeure sans effet sur le fonctionnement et l'articulation des divers MP, il n'y a qu'un pas – qu'il serait dangereux de franchir. En effet, le prélèvement fiscal n'est jamais neutre : il frappe certains MP plus que d'autres. Et la dépense qu'il nourrit n'est non plus jamais neutre : elle stimule ou dérange inégalement les divers MP, jusqu'au jour où cet effet indirect et involontaire est relayé par des interventions plus conscientes.

Dans les sociétés où la production est soumise à la logique de la valeur d'usage (VU) et où, de ce fait, la monnaie est inconnue, l'impôt prend des formes surprenantes à nos yeux. Dans les petites communautés où l'État se dessine à peine et même dans les médiocres seigneuries et principautés médiévales où le souverain se distingue mal des autres propriétaires fonciers, le prince ou ce qui en tient lieu, “doit vivre du sien”, c'est-à-dire consommer les rentes de ses terres. La confusion de l'impôt et de la rente foncière demeure grande également, mais à une tout autre échelle, dans les sociétés où le mode de production tributaire prédomine : une administration, souvent complexe, rassemble et redistribue le tribut prélevé en nature pour le compte du souverain, mais qui doit aussi assurer l'entretien de l'armée et des fonctionnaires. Le tribut n'est d'ailleurs pas le seul prélèvement imposé par l'Etat : les levées d'hommes pour l'armée ou les corvées publiques sont l'un des impôts les plus efficaces et les plus communs, dans toutes les sociétés où règne VU. Les circuits I / D qui s'établissent sur cette base peuvent être très complexes, comme en Égypte, en Chine ou dans l'empire aztèque ou beaucoup plus frustes. Néanmoins, dans l'un et l'autre cas, ils forment une première grande catégorie – celle où l'impôt demeure pour l'essentiel un prélèvement réel de produits ou de forces de travail.

C'est une forme que l'on dira : I / D 1 circuit embryonnaire ou “grenier du prince”.Le “grenier du prince” est évidemment une simple image : les stocks et les comptes complexes des temples assyriens, les relais et les quipous incas, comme les maigres trésors domaniaux sont à ranger sous cette rubrique.

72. La première forme du circuit I / D peut persister dans des sociétés que l'échange marchand effleure sans les pénétrer profondément, auquel cas le circuit s'enrichit éventuellement de quelques impôts prélevés sous forme monétaire : droits de douane, péages, octrois, tonlieux, etc. Tel sera le cas du haut Moyen Age occidental, après l'effondrement de la fiscalité romaine3. Mais dans toutes les sociétés où l'échange marchand réussit à s'enraciner, c'est-à-dire dans toutes celles où la production est durablement soumise à la transition VU-VE, le circuit I / D se monétarise, ce qui lui permet de se diversifier, d'élargir la recette fiscale et de ramifier les circuits de la dépense.

[La suite du texte original examine l'histoire fiscale de l'empire romain pour retracer l'émergence et le reflux des impôts monétaires; puis elle montre, par de multiples exemples, que les sociétés où s'accomplit la transition de la valeur d'usage (VU) à la valeur d'échange (VE) présentent les mêmes tendances.]

Les transactions marchandes ont suscité tantôt l'animosité de sociétés qu'elles dérangeaient, tantôt la cupidité de princes et d'Etats avides de ressources. La taxation sévère de ces transactions a été la plus fréquente des réactions. L'affaire s'est un peu compliquée dans les sociétés d'Europe occidentale où la décomposition de la grande propriété foncière a laissé se former ou se reformer une petite paysannerie indépendante. La taille des tenanciers ruraux, difficilement fiscalisée comme devoir féodal4 est alors devenue un impôt bien tentant pour les États qui s'affirmaient dans cette région, sans alléger pour autant la fiscalité sur les transactions. Le circuit I / D s'est mis à fonctionner en faveur du capital marchand à partir du moment ou les besoins financiers croissants des États, joints à l'inertie des assiettes fiscales rurales et au prodigieux désordre des administrations financières ont imposé un recours massif des États au crédit public. Goubert a superbement analysé cette évolution dans la France d'Ancien Régime qui avait “adopté le train de vie d'un grand État moderne (mais) n'a jamais été capable de s'en donner les moyens, même institutionnels ”5. La construction d'un système administratif apte à contrôler et à unifier le circuit I / D est, en effet, la grande mutation qui va marquer une nouvelle étape. Tant qu'elle n'est pas réalisée, celui-ci demeure, comme dit Goubert, “un ramassis de caisses ”6. En Grèce7, à Rome8, en Chine9 et ailleurs, le “ramassis de caisses” semble fréquent. C'est que la multiplication des impôts monétaires et la diversification corrélative des dépenses publiques ne constituent encore qu'un circuit virtuel, un lacis de circuits partiels faiblement interconnectés et générateur de redoutables problèmes de trésorerie10. Telle est la forme : I / D 2circuit virtuel à dominante monétaire ou “ramassis de caisses”.

73. En Europe occidentale, aux 14è et 15è siècles encore, chaque souverain “additionne dans le désordre ce qu'il tire de ses terres, moulins, forêts, étangs, de la taille de ses paysans, des reliefs et aides de ses vassaux, droits de péage, tonlieux, monnaies fabriquées en ses ateliers, mines exploitées sur son territoire. Il ne connait ni le total de ses ressources, ni celui de ses dépenses”11. Deux ou trois siècles plus tard, le tableau commence à se diversifier. En effet, sans qu'on puisse établir partout et toujours une corrélation mécanique, le triomphe de la valeur d'échange (VE) dans la production s'accompagne de modifications considérables dans la sphère étatique : la tendance générale est à la perception et au règlement directement effectués par des corps spécialisés de fonctionnaires, à la nette séparation du domaine privé du Prince et du domaine public de l'Etat, et surtout à l'interconnexion des circuits partiels. Le "ramassis de caisses" fait place à un système budgétaire ordonné, soumis à des contrôles parlementaires ou administratifs qui deviennent plus efficaces. Cette forme : I / D 3 circuit entièrement monétarisé ou système budgétaire modifie profondément le rôle de la fiscalité et de la dépense publique. Auparavant et non sans difficultés, l'impôt devait être proportionné à la dépense engagée par les souverains pour servir le train de leur maison et de leur État, financer leurs guerres et couvrir parfois quelques autres entreprises publiques. Désormais, la règle s'inverse. L'ajustement des dépenses sur les recettes et le maintien de celles-ci à un niveau relativement bas, compatible avec la bonne marche de l'économie, caractérise la nouvelle tendance et pas seulement dans les pays où le Parlement est puissant. La production capitaliste qui s'accommode mal, en effet, des fluctuations importantes et aléatoires dans le taux des impôts, ressent l'impôt comme un concurrent direct de ses profits. En outre, elle prête attention aux effets de l'impôt sur ses approvisionnements.

Tout au long du 19è siècle, la forme I / D 3 s'étend à de nouveaux pays et se perfectionne dans les pays les plus anciennement industrialisés. Au 20è siècle, elle se complique, car les États se chargent peu à peu de fonctions multiples. En particulier, les circuits para-étatiques qui s'établissent pour financer et gérer les systèmes d'assurances sociales et de retraites viennent souvent se greffer sur ce circuit, lequel s'interconnecte de plus en plus intimement avec le circuit monnaie / crédit (M / C).

On ne peut manquer d'observer un changement majeur intervenu entre 1930 et l950, dans toutes les sociétés à dominante capitaliste. Ce changement, c'est le renversement de I / D en un circuit D / I ou, si l'on veut, le passage à un budget actif. Les deux guerres mondiales et la crise économique des années 1930 ont en effet appris aux États que le budget ne pouvait plus être géré selon les règles en vigueur dans l'entreprise ou dans l'économie domestique. Devenus, de fait, les principaux redistributeurs du revenu national, les États ont appris à régler les dépenses qu'ils contrôlent, non plus sur les impôts qu'ils prélèvent, mais bien sur ce qui est requis pour équilibrer l'économie et stimuler sa croissance. Dans le circuit I / D 2, l'idéal visé par les États et leurs souverains était, en somme, le maximum d'impôts. Avec I / D 3 et compte tenu de son substrat capitaliste, l'idéal était devenu le minimum d'impôts. Le renversement qui s'est opéré vers le milieu du 20è siècle a déplacé cet idéal vers l'optimum d'impôts. Il faut donc reconnaître dans ce renversement du circuit I / D l'indice d'une nouvelle forme, à savoir : I / D 4 (= D / I) - système budgétaire adapté à l'activation de l'économie.

 74. La monétarisation des impôts qui caractérise le circuit I / D 2 et toutes les formes suivantes n'est pas le seul lien entre la monnaie et l'impôt, mais avant d'en juger, il faut d'abord reconnaître les diverses formes du circuit monnaie / crédit (M / C) qui est d'un développement plus tardif. La monnaie fait seulement son apparition durant la transition de la valeur d'usage à la valeur d'échange (phase VU-VE), car elle est intimement liée à l'émergence de la valeur d'échange.

[La suite du texte original invite à rejeter les analogies superficielles entre les phénomènes monétaires et les comptabilités en nature de certaines sociétés tributaires, y compris quand des échanges entre ces dernières et des sociétés déjà marchandes multiplient les transitions apparentes ou réelles vers la monnaie.]

Le lien fondamental entre la monnaie et VE a été clairement établi par Marx. La multiplication des échanges s'accompagne de la spécialisation de marchandises qui finissent par jouer le rôle d'équivalent universel dans les relations d'échange. La monnaie constitue ainsi la forme argent de la valeur12. L'expérience acquise en plusieurs siècles d'échange aboutit finalement à la sélection de quelques marchandises, principalement l'or et l'argent, comme instruments monétaires, c'est-à-dire comme étalons pour mesurer la valeur des autres marchandises, comme moyens de paiement et comme trésors en lesquels la valeur se conserve. Le découpage des métaux monétaires en pièces facilite leur usage dans toutes les transactions, cependant que leur marque garantit leur titre et leur poids et permet une circulation plus commode : on en vient de la sorte à battre monnaie.

Promue au rang d'équivalent universel, la monnaie n'est pas une marchandise comme les autres et elle finit par n'être plus du tout une marchandise. Marx n'ignore certes pas les signes monétaires dématérialisés qui, dans les sociétés les plus marchandes, viennent démultiplier l'usage des monnaies métalliques, mais il ne voit pas clairement la novation qui va s'opérer de la sorte. Tout au plus concède-t-il que l'apparition du papier-monnaie, puis de la monnaie scripturale (c'est-à-dire de la monnaie qui existe seulement sous forme d'écritures dans un compte bancaire) fait mieux “pressentir que, sous l'apparence d'un objet extérieur, la monnaie déguise en réalité un rapport social”13, mais il ne voit pas ce qui spécifie ce rapport social.

La monnaie lui apparaît, en outre, comme une marchandise spéciale, non seulement en raison de son rôle symbolique qui permet au fétichisme de l'or de déployer ses prestiges, mais, de facon plus pratique, en raison du rôle décisif que joue l'accumulation du capital sous la forme argent, dans la génèse et dans le développement du mode de production capitaliste. Ce qu'iI ne voit pas, en revanche, c'est que la monnaie, dès lors qu'elle se soude avec le crédit, grâce à un appareil bancaire convenablement agencé, peut commencer à s'émanciper de toute marchandise-support; que le circuit monnaie / crédit, ainsi formé peut se constituer en un pouvoir monétaire qui, au lieu d'être totalement soumis aux lois inhérentes au marché, peut entrer dans le champ du pouvoir politique. En d'autres termes, Marx enferme sa conception de la monnaie dans la pure logique de la valeur d'échange et il n'apercoit pas du tout le processus qui fera du système monétaire et bancaire l'un des leviers d'une nouvelle logique de la production, celle de la valeur de développement. Il analyse évidemment le rôle du crédit 14, mais il y voit, comme dans la banque, un mécanisme interne à la classe capitaliste, un effet de la division du travail en son sein15.

75. La monnaie titrée, estampillée et garantie par l'État semble être une invention grecque du 7è siècle av. J.-C.16 En tout cas, des ateliers monétaires régis par les divers États et Empires du monde hellénique sont avérés17, à partir de quoi les États touchés par l'échange marchand s'efforceront d'exercer ou de contrôler le droit de battre monnaie. La monnaie n'est pas une marchandise comme les autres; elle vaut, en principe, ce que vaut son poids de métal, mais maints États essaient d'imposer la circulation de pièces “rehaussées". Le jeu différentiel entre la valeur nominale et la valeur réelle des monnaies vise, entre autres objectifs, à pallier l'insuffisance du numéraire disponible, car les courants commerciaux, les guerres, les découvertes minières et les thésaurisations font fluctuer le volume des moyens de paiement disponibles, sans rapport nécessaire avec les besoins des échanges. Ces premiers développements monétaires sont caractéristiques de la phase VU-VE. Ils constituent le stade : M / C 1 - naissance de la monnaie.

[La suite du texte original montre comment la maturation de la valeur d'échange (VE) se traduit par la disjonction des flux de produits et des flux de monnaie (= revenus, paiements, etc.).]

L'étape décisive dans ce dédoublement du circuit de la valeur, c'est l'établissement du crédit. Celui-ci prend forme, tout d'abord, entre marchands accoutumés les uns aux autres et qui se font crédit, c'est-à-dire confiance. La commodité de leurs échanges les conduit à inventer diverses techniques qui participent toutes du paiement différé, c'est-à-dire de l'ouverture d'un crédit : lettre de change, compensation en foire, etc. L'assurance maritime qui est, à l'origine, une opération occasionnelle et complexe (vente à terme plus ou moins fictive, association en participation ou société commerciale), comporte parfois aussi une forme de crédit, le prêt à la grosse aventure18.

Le crédit prend un élan nouveau lorsque des marchands plus aventureux se risquent à prêter de l'argent aux puissants ou aux princes : la recherche des gages qui garantissent la solvabilité du débiteur est fort délicate, non pas techniquement, mais bien politiquement. Par-delà les péripéties dont les Templiers, les Lombards, les Juifs et autres prêteurs auront à pâtir, ce crédit prend néanmoins racine. Sous des formes plus modestes, sinon moins rentables, il s'étend jusqu'à la petite paysannerie..Ce mouvement, illustré par des exemples tirés de l'histoire européenne du 12è au 18è siècle, n'est pas propre à cette région et à cette période. Il peut être observé dans toutes les sociétés qui, dans la phase VU-VE, ne se ferment pas au capital marchand. Le stade : M / C 2 usage courant de la monnaie et naissance du crédit et le stade M / C 1 peuvent fort bien se succéder, dans un ordre quelconque, ou même se juxtaposer. A vrai dire, tous les circuits M / C prennent forme et progressent, à partir d'un maillage assez lâche. Heers souligne, pour le 15è siècle, “l'étonnante inégalité des différentes villes” d'Europe occidentale quant à leur aptitude au crédit19.

Quand un autre circuit monnaie / crédit arrive à maturité : M/C 3soudure de la monnaie et du crédit; développement de la banque, ce qui spécifie cette nouvelle forme, c'est l'apparition d'un nouveau pouvoir social : le pouvoir de créer de la monnaie, lequel résulte de la formation d'un nouvel appareil économique, la banque. La maturation de ce nouveau pouvoir est fort lente et les agents qui le construisent demeurent tout à fait inconscients de ce qu'ils font réellement.

Des organismes remplissant certaines fonctions de la banque moderne apparaissent parfois dans les sociétés antiques et on leur voit prendre une grande extension dans plusieurs villes italiennes du Moyen Age. La Casa de San-Giorgio est, à Gênes, la plus célèbre d'entre elles. Ces organismes appartiennent encorc à M / C 2 : ils perfectionnent les techniques du crédit entre marchands, ils élargissent l'assise du crédit aux pouvoirs publics, ils reçoivent même des dépôts qu'ils rémunèrent, mais ils n'accèdent pas vraiment à la création monétaire, même si le développement des règlements par virement que certains d'entre eux favorisent, rend leur cas douteux. Une autre étape, moins douteuse mais encore transitoire, est parcourue par les banques du 17è siècle qui, à l'instar de celle d'Amsterdam, inventent le papier-monnaie20. Ce papier, peu à peu reçu comme monnaie,.vaut d'abord récépissé de dépôts métalliques. Le reçu circule à la place de l'or que garde la banque. La novation commence lorsque les billets en circulation deviennent un multiple du capital et des dépôts qu'ils représentent. Les billets de banque ne sont plus, alors, des signes représentatifs de métaux précieux, mais des titres de créance (= du pouvoir d'achat) qui circulent comme monnaie et qui sont gagés sur un stock d'or d'un montant très inférieur à la “valeur” nominale des billets en circulation. Ensuite, d'étape en étape, les liens entre les billets et la monnaie-marchandise se distendent jusqu'à se rompre tout à fait, cependant que de nouveaux signes monétaires, plus souples que les billets sont mis en service (virements, chèques, cartes de crédit, etc.).

La novation ne tient pas à l'apparence des moyens de paiement, mais à une transformation plus profonde : la banque moderne soude la monnaie et le crédit. Les crédits bancaires engendrent un flux de monnaie auquel aucune monnaie-marchandise ne correspond plus. La monnaie s'est dématérialisée, elle fonctionne comme un pur rapport social : son être réel se montre à nu. Dans cette démarche tâtonnante, les États ont généralement confié le monopole de l'émission des billets de banque à un établissement choisi pour sa qualité particulière, ce qui n'a pas empêché les accidents. Les banques d'émission se sont imposé, à leur tour, des règles de proportionnalité entre leur stock d'or et leur circulation de billets, règles qu'elles ont lentement oubliées. Les autres banques, dites commerciales, se sont employées à collecter les épargnes oisives du public, pour asseoir sur ce matelas de ressources leurs offres de crédit.

La novation s'est opérée par l'effet de deux autres pressions. D'une part, les industries et les commerces, animés par l'essor du capitalisme, sont devenus dc permanents demandeurs de crédit et les banques ont dû faire face à cette demande. D'autre part, ce développement de la banque a accompagné le dédoublement de la valeur déjà noté : le flux des revenus créés en contrepartie de la production prend toujours une forme monétaire et, à mesure que les banques étendaient leurs réseaux, elles se sont mises en position de drainer effectivement la majeure partie des signes monétaires en circulation.

[La suite du texte original souligne que, du vivant de Marx, la déconnexion de la monnaie et de l'or était imparfaite, ce qui peut expliquer son attachement obstiné à la théorie de la monnaie-marchandise.]

 76. La forme M / C 3 ressortit à la logique de VE : la centralisation du capital, c'est-à-dire la collecte des épargnes et des encaisses oisives pour les convertir en capital prêtable, est un corollaire de l'industrialisation capitaliste. L'un des signes auxquels la maturation de M / C 3 se reconnaît, est précisément la nouvelle orientation donnée au crédit : le financement de l'État continue, certes, d'occuper les banques, mais le crédit à l'industrie et au commerce devient progressivement leur principale activité.Dans presque tous les pays capitalistes, les organismes qui vont répondre aux besoins de crédit des autres secteurs de l'économie devront s'imposer à côté des banques "commerciales" et contre elles, souvent avec le soutien de l'État (caisses d'épargne, crédits agricoles, etc.).

Dans la forme M / C 3, les banques sont encore éparses. Leur interconnexion passe par de multiples étapes : établissement du monopole d'émission des billets au bénéfice d'une banque centrale; constitution de procédures d'escompte (techniques de refinancement inter-banques) sous la houlette de la banque centrale qui agit comme prêteur en dernier ressort, concentration du stock d'or et de devises sous son contrôle. Quand ces divers mouvements sont suffisamment avancés, la banque centrale devient structurellement créditrice des autres banques et, par une gestion active de ses soldes créditeurs, elle est en mesure de régler leur liquidité. En d'autres termes, la banque centrale fait l'appoint des ressources nécessaires à chacune des banques pour équilibrer son activité. Dès lors, le pouvoir de création monétaire qui continue d'être exercé par les banques émettrices de crédits nouveaux, devient l'objet d'une coordination et d'un controle à l'échelle de la société. Ainsi se construit : M / C 4système bancaire interconnecté et contrôlé

La diversité institutionnelle d'un tel système est grande, d'un pays à l'autre, mais elle ne doit pas abuser. Les interventions et les réglementations de la banque centrale font régner un certain ordre qui n'est plus dépendant de la seule logique du marché, de la seule logique de VE. Le contrôle exercé par l'État sur la banque centrale, s'il est suffisant, convertit le système bancaire de forme M / C 4 en instrument d'une nouvelle logique économique. Avec cette forme, l'efficacité du système bancaire devient complexe parce qu'il inclut partout des réseaux autres que ceux des banques de dépôts et d'affaires, des sous-systèmes tournés vers une certaine protection de l'agriculture, de la boutique, de l'artisanat, des coopératives, etc. Cette protection se manifeste d'abord, du seul fait que les Etats interviennent pour favoriser la création d'appareils bancaires aptes à fournir du crédit à ces secteurs longtemps dédaignés par la banque classique; ensuite, elle se traduit par diverses techniques (subventions, bonifications, financements privilégiés) qui permettent aux circuits para-bancaires d'offrir un crédit compatible avec l'activité des secteurs intéressés. En M / C 4, le jeu différentiel de l'appareil bancaire devient l'un des instruments par lesquels l'alliance des classes dominantes et des classes qui leur donnent appui est préservée.

La constitution du système M / C 4 a un autre effet majeur : elle fait, de l'inflation, un objet politique et non plus économique.

[La suite du texte original discute des différents aspects de l'inflation, comme exercice malhabile du pouvoir monétaire assis sur M / C 4, comme commodité de l'exploitation économique et de la domination politique en cas de tensions sociales mal arbitrables et comme effet éventuel du désordre monétaire international.]

Le tableau du système M / C 4 doit encore être complété par un trait essentiel. L'appareil bancaire n'est qu'une partie de ce système : la bourse, l'assurance et de multiples intermédiaires financiers entrent également dans sa composition. Finalement, la monnaie n'est que l'un des titres de créance offerts pour mobiliser le pouvoir d'achat disponible et aucune frontière ne la sépare des autres placements. La monnaie n'est que la plus liquide des créances financières.

[Note de 2000 - De plus en plus souvent les intermédiaires financiers qui placent les titres émis par les entreprises ainsi que les leurs propres (dont la sophistication va croissant) sont liés aux banques proprement dites, aux autres sociétés financières (y compris les agents de change et autres brokers) et aux compagnies d'assurance par des liens où la propriété et le cartel le disputent souvent à la concurrence. Les lois et réglements par lesquels les principaux Etats tendaient, p ar précaution, à cloisonner ces activités, ont été presque partout abolies ou affadies, si bien que le circuit M / C 4 ne met plus en rapport la monnaie et le crédit, mais plutôt les créances de toute sorte (dont la monnaie) et les débiteurs de toute espèce (y compris les banques coommerciales ou la banque centrale). Autrement dit ce circuit a désormais pour pompe aspirante et foulante un système Banque - Bourse qui lui donne plus d'ampleur, notamment dans l'ordre international. Si elle devait durer, en minorant les banques centrales nationales au bénéfice des plus puissantes d'entre elles, cette évolution dessinerait un nouveau type de circuit M / C , mais tel n'est pas encore le cas, loin s'en faut : on en jugera en revenant, après le tome 6 de La Société, sur l'analyse du système mondial.]

 77. La création de banques et d'institutions financières par l'État, le contrôle de la banque centrale et la nationalisation de certaines banques sont, en définitive, des accidents qui perfectionnent le réseau M / C 4 plus qu'ils ne le déforment : ils donnent plus de corps à ses potentialités propres, mais ne bouleversent pas sa nature. Pour dépasser vraiment le stade M / C 4, il faut en venir à la socialisation complète de l'appareil financier, c'est-à-dire à son étatisation, puisque telle est, jusqu'à présent, la seule forme de déprivatisation qui ait été expérimentée en ce domaine. Marx avait entrevu le rôle potentiel de la banque centrale, lorsqu'il notait que “cette institution fournit la forme d'une comptabilité générale et d'une répartition des moyens de production à l'échelle sociale”21. Lénine voyait de même dans l'ensemble du système bancaire “un appareil qui accomplit un vaste travail de statistique et d'enregistrement” et il n'hésitait pas à déclarer que “sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable”. La conversion du.système bancaire et financier en un appareil d'État souvent proche de la banque unique rêvée par Lénine est jusqu'à présent la seule forme qu'ait prise : M / C 5 - système financier socialisé.

L'utilisation de l'appareil financier comme collecteur d'informations sur la marche détaillée des entreprises et comme agent du contrôle de leurs activités est possible, mais requiert une délicate adaptation, puisqu il s'agit finalement de remplacer les fonctions que le marché remplit anarchiquement et sauvagement (dire les prix, régler la valeur de la monnaie, arbitrer les priorités dans l'emploi des ressources, opérer les ajustements temporels liés aux investissements, aux stocks, aux épargnes, etc) par l'exercice raisonné d'un pouvoir monétaire, statistique et comptable dont la banque peut, en effet, devenir le support. Mais l'emploi optimal du réseau M / C 5 reste à découvrir.

[Ce texte qui date de 1977 a subi deux tests négatifs : l'URSS a montré qu'un M / C 5 était loin de suffire à la transparence et à la souplesse d'une économie; l'emploi fait, en France, des nationalisations bancaires de 1982 a montré que les dirigeants de l'époque étaient prisonniers de l'horizon M / C 4.]

78.Le tableau ci-après résume les résultats du présent chapitre et permet d'apercevoir le système financier, de plus en plus vaste, que composent ensemble les circuits I/D et M/C.

 

 

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 CHAPITRE 8

 

LES AUTRES ARTICULATIONS ECONOMIQUES

 

 

79. Il s'agit désormais de définir les articulations économiques autres que l'impôt et la monnaie, étant bien entendu que, par une hypothèse simplificatrice, nous admettons que ce qui relie les modes de production d'une même formation économique est un ensemble d'articulations toujours analysables en termes économiques. Cela revient à supposer que les liens politiques et idéologiques qui assurent la cohérence de chaque société peuvent être provisoirement ignorés.

[La suite du texte original précise que cette simplification sera levée par les tomes suivants.]

 80, Le tribut désigne deux réalités sociales, à concevoir distinctement quelles que soient leurs interférences. D'une part, c'est une articulation entre des modes de production (MP) différents, inscrits ou non dans une même société politique. D'autre part, c'est la forme d'exploitation caractéristique du MP tributaire. Quand, au 17è siècle, des peuplades sibériennes paient aux Russes un tribut annuel en fourrures, elles prolongent l'exemple des innombrables communautés qui ont été incorporées ou vassalisées par les empires égyptiens, assyriens, chinois, perses, mongols, hindous, khmers, mayas, aztèques, etc. – et qui, de même, ont payé tribut à leurs conquérants.

Le tribut propre au MP tributaire draine vers l'État un surplus qui, ailleurs, se partage entre rente et impôt, et il permet d'entretenir, par une ressource substantielle, une puissante armée permanente et une administration déjà complexe : il nourrit régulièrement l'appareil qui garantit la pérennité de sa collecte; telle est, si l'on veut, sa boucle étatique. D'un autre côté, le tribut rassemble assez de produits et, s'il le faut, de travail, pour permettre la réalisation de vastes équipements collectifs destinés à la défense, au prestige, à la guerre, mais aussi à la maîtrise des eaux et à l'aménagement des sols; autrement dit, il porte une organisation étatique qui peut favoriser la productivité du travail et la défense collective (ou la soumission d'autres peuples), donc stabiliser la production du surplus collectable et élargir l'assise de cette collecte; telle est sa boucle économique.

L'articulation tributaire est, on le voit, la forme économique d'un lien politique, lui-même assis sur un mode de production (MP) spécifique. Aucun des autres MP soumis à la pure logique de la valeur d'usage (VU) ne réussit à projeter d'aussi puissants tentacules. Livrés à leurs seules capacités, les MP communautaires, antique, paysan, esclavagiste et servagiste sont inaptes à projeter les articulations économiques qui feraient d'eux le centre d'agrégations vastes et complexes. Tant que la logique de VU prévaut, le modèle tributaire est seul apte à de grandes performances. D'où sa fréquente imitation : l'organisation du réseau I / D 1 s'inspirera souvent des modèles orientaux et la soumission des sociétés vaincues se concrétisera, parfois, par un tribut versé à leur vainqueur, néanmoins dépourvu d'une structure tributaire, encore que, le plus souvent, l'esclavage sera le prix de la défaite. Entre l'exploitation tributaire, interne au MP, et l'articulation tributaire, fille de la conquête, la préséance est diffïcile à établir, car l'une et l'autre sont nées, il y a trois ou quatre millénaires, sans laisser de traces pour l'historien.

Plus tardive, la naissance du capital marchand se laisse mieux repérer : de toute évidence, le capital marchand a été une articulation économique avant de devenir un mode de production original. Néanmoins, les étapes par lesquelles l'articulation marchande s'est distinguée du pillage guerrier ou du commerce administratif demeurent assez obscures.

[La suite du texte original visite cette zone d'ombre entre pillage et commerce, ainsi que l'autre zone d'ombre entre commerce administré (des empires tributaires notamment) et commerce proprement marchand.]

Le navire et la caravane sont les deux outils du capital marchand. Pour comprendre celui-ci, il faut se détourner des sociétés dans lesquelles s'opère une quelconque distribution soumise à la logique de la valeur d'usage, et prendre garde seulement à l'intermédiaire échangiste qui vient interconnecter deux ou plusieurs de ces sociétés. Le capital marchand est ce lien, intermittent mais tenace, qui va disjoindre toutes les sociétés cimentées par VU. Le “processus de l'achat en vue de la vente constitue la forme propre du commerce : le capital sous la forme du capital marchand”22. Cet achat en vue de la vente relie, d'abord, des productions non destinées à l'échange, il fait circuler des produits issus de modes de production qui sont orientés vers d'autres fins. “La circulation ne renferme donc pas en elle-même le principe de son propre renouvellement. Ses éléments sont antérieurs à elle, ils ne sont pas posés par elle"23.

Son feu s'éteint, mais se rallume, plus tard ou ailleurs. L'aventure phénicienne que la Grèce et Rome poursuivent, repart à frais nouveaux comme aventure vénitienne et génoise, comme aventure arabe ou normande, etc. Dans chaque cas, la circulation marchande tend à faire prévaloir la logique de la valeur d'échange (VE). Cette tendance s'exprime par l'établissement de rapports normaux pour l'échange des divers produits entre eux, par la spécialisation de la monnaie comme équivalent universel et par un très lent rapprochement des termes de l'échange, d'une place commerciale à l'autre.

[La suite du texte original détaille l'art des marchands jouant des termes d'échange très variés dans les sites qu'ils relient et souligne que, plus encore que la richesse de leurs villes , c'est l'action corrosive exercée sur les modes de production non marchands qui doit retenir l'attention.]

La corrosion des vieux MP s'exerce de diverses manières. Aux formes primitives d'esclavage nées de la conquête ou de l'endettement, le capital marchand donne un élan nouveau. L'usage monétaire qu'il répand et qui, selon le développement local, se traduit par un circuit M / C 1 ou M / C 2, ne fait pas que favoriser la monétarisation de l'impôt. Il accompagne également la diffusion interne des échanges marchands. Le MP paysan sort de sa pure autarcie et cède une part de ses produits sur le marché, pour obtenir l'argent nécessaire à l'impôt. Le MP artisanal s'émancipe des communautés villageoises et des institutions tributaires où il demeurait involué et produit pour le marché. Les propriétaires fonciers, maîtres des domaines esclavagistes ou servagistes, sont eux aussi, enclins à convertir en monnaie une part de leur rente, pour acquérir les produits exotiques que les marchands leur apportent de loin, offre tentatrice dont la substance peut varier d'une époque et d'une région à l'autre, mais dont, en toutes occasions, les marchands font chatoyer les prestiges, quitte à offrir aussi le crédit nécessaire. Le circuit M / C 2 intéresse les États et les puissants, mais, sous une forme tout aussi usuraire, il s'attaque également aux petites bourgeoisies artisanales et aux paysanneries plus ou moins libres. Les besoins monétaires des propriétaires, la pression des impôts et celle des travailleurs paysans se conjuguent pour provoquer une 1ente transformation du MP servagiste en MP latifondiaire24.

[La suite du texte original récapitule les caractéristiques du capital marchand, fragile tentacule du commerce lointain qui devient éventuellement un mode de production original et finit comme branche ou comme satellite du MP capitaliste.]

 81. On pourrait penser que le système d'articulations porté par le capital marchand (échange, monnaie, impôt monétarisé, crédit, usure, tendance à la monétarisation de la rente, soumission formelle de l'artisanat, etc.) peut se résumer d'un mot : le marché. Ce serait une erreur. Le véritable développement du marché présuppose des conditions que le capital marchand aide à préparer, mais qui sont remplies seulement par le capital manufacturier et industriel. Produire pour vendre, produire de plus en plus pour vendre de plus en plus, telle est l'orientation du MP capitaliste grâce auquel le marché arrive à maturité. Pareil essor suppose évidemment que la production marchande sache lever tous les obstacles que l'ancienne logique de VU lui opposait.

C'est, en effet, par la circulation des hommes, des produits et des capitaux que le MP capitaliste étend son emprise sur les modes de production qui vivent ou survivent à ses côtés. Le marché assure la circulation de l'immense majorité des biens et des services, qu'il convertit en marchandises; tous les systèmes de répartition marqués par la logique de VU tombent en désuétude, sauf à refluer vers la sphère domestique ou vers des formes mineures d'échanges sociaux (les cadeaux, etc.); la circulation marchande des produits ne connaîtra de nouvelles limites que du jour où les “consommations collectives” desservies par l'État prendront une certaine extension. Enfin, grâce au circuit M / C 3 qui se construit, le marché draine les disponibilités monétaires et les épargnes de toutes les classes sociales, pour les convertir en capitaux prêtables dont le MP capitaliste est le principal utilisateur25.

Le marché agit comme articulation, sur le MP capitaliste, des divers modes de production qui lui coexistent, parce qu'il impose à chacun d'eux la logique de la valeur d'échange. Par son canal s'exerce la concurrence qui étalonne la valeur de tout produit sur le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Par le jeu des prix marchands, les MP où des propriétaires-travailleurs s'accrochent à leur statut ancien, transfèrent une part de la valeur qu'ils créent vers le MP capitaliste. Par sa généralisation, le marché tend à imposer la monétarisation de tous les revenus, dans tous les MP. Il intègre effectivement toute l'activité économique en un mécanisme général dont les circuits spécialisés (marché du travail, marchés des divers produits, circuit M / C 3, etc.) transgressent allègrement les limites des divers MP.

Le marché est la plus générale mais non la seule articulation économique, dans les formations économiques soumises à la logique de VE. La rente est une autre articulation qui joue un rôle essentiel entre les deux antagonistes historiques : la propriété foncière et le capital, sans être pour autant cantonnée dans ce seul domaine. Ici, la forme marchande habille des relations qui ne se laissent jamais réduire à la pure logique de la valeur d'échange, car la terre - et, plus généralement, le donné naturel - précède toute production et impose des contraintes qui prennent une forme sociale avec laquelle le capital doit composer. La rente marque essentiellement cette limite. Dans ses diverses formes (en travail, en produits, en argent) la rente est d'abord un type d'exploitation, caractéristique des MP servagiste et latifondiaire. Elle devient une articulation lorsque le MP latifondiaire est soumis à la pression du capital marchand et, plus encore, lorsqu'il est confronté au capital proprement dit (manufacturier, puis industriel). P. Ph. Rey a brillament démontré ce point26 et sa démonstration met un terme à l'une des apories de Marx qui ne savait finalement ranger les propriétaires fonciers (miniers, immobiliers, etc.) ni dans ni hors le MP capitaliste.

[La suite du texte original détaille la théorie marxiste de la rente et en montre les limites]

Inspiré par certaines réflexions de Rosa Luxemburg27, Rey reprend le fil historique des rapports entre le capital et la propriété foncière. Il montre comment, dans la phase VU-VE, des liens d'intérêt réciproque se sont établis entre le MP latifondiaire et le jeune MP capitaliste, dès sa toute première forme manufacturière. La propriété foncière, incitée à la dépense marchande de par le premier essor du marché, tend à accroître la rente foncière, qu'elle perçoit désormais en argent et, en cela, elle sert le capitalisme, car elle concourt à l'évacuation de la main-d'ceuvre paysanne surnuméraire : la croissance de la rente participe ainsi, indirectement, à l'accumulation primitive du capital qui est, on le sait, formation d'une main-d'oeuvre salariable (T 5) autant qu'accumulation de capital-argent. Le capital, pour sa part, s'accommode bien de ce flux de main-d'oeuvre et il a tout autant besoin du flux des produits agricoles offerts sur le marché par les paysans contraints de se procurer les recettes requises pour payer la rente et l'impôt, car ces marchandises sont nécessaires à l'entretien de la population manufacturière – puis industrielle – dont l'effectif va croissant

C'est seulement à partir du moment où la pompe capitaliste est bien amorcée que la situation pourrait se renverser. Il vient, en effet, un stade où le MP capitaliste et le marché qu'il anime sont assez puissants pour attirer tous les travailleurs requis par l'industrie et pour stimuler ou réaliser toutes les productions souhaitables. Dès lors, la question du libre-échange ou de la fiscalisation de la rente est virtuellement ouverte. Mais dans l'histoire des diverses sociétés où le capitalisme s'épanouit, la question se pose en termes plus concrets et plus politiques. D'où un jeu très subtil d'alliances de classes dont la configuration varie d'un pays et d'une époque à l'autre : la bourgeoisie ne peut se passer, soit d'un compromis avec la propriété foncière, soit d'une alliance avec la petite paysannerie, pour frayer son chemin. A des taux et sous des formes variables, la rente foncière absolue est le prix de cette alliance. La rente foncière capitaliste, quoi qu'en dise Marx, n'est pas un rapport interne au MP capitaliste. Elle est une articulation entre celui-ci et le MP latifondiaire ou / et le MP paysan. Elle est un rapport de distribution de la plus-value28, forme économique d'une alliance dont les racines sont politiques. La rente devient une articulation économique qui transfère une certaine dose de la plus-value au détriment du capital. Tout se passe comme s'il payait de la sorte une prime d'assurance pour défendre l'ordre social où il se complait.

[Note de 2000 - Dans l'ordre international, la rente se complique de surdéterminations importantes : soit parce qu'elle articule des firmes puissantes (pétrolières ou autres) avec des Etats "souverains" mais faibles; soit parce que dans l'aire d'action d'Etats plus substantiels, elle déforme massivement le circuit I / D desdits Etats. Le réexamen du système mondial permettra de revenir sur ce point.]

Le marché n'habille pas que la rente, il enveloppe également sous la forme de l'échange marchand, une autre articulation qui naît de la concentration capitaliste : le capital financier et son corollaire, la nouvelle soumission formelle. On sait que dans la structure du mode de production capitaliste, la dérive s'accompagne d'une déformation de la concurrence, c'est-à-dire d'une déformation de la péréquation de la plus-value. Les firmes et les groupes les plus puissants se constituent, durablement ou non, des "rentes" monopolistiques : autrement dit, ils prélèvent sur la masse totale de la plus-value une part de profit supérieure à celle que la péréquation concurrentielle leur donnerait. Ce transfert intéresse avant tout les rapports des capitalistes entre eux, mais il déborde des limites du MP capitaliste, lorsque les firmes ou les groupes auxquels il bénéficie sont en mesure d'assujetir durablement des producteurs paysans ou artisans et des circuits commerciaux, à leur contrôle. Alors, le "monopole" se prolonge par une soumission formelle du petit capitalisme et de la petite production marchande à la tutelle du capital financier. Dans le développement de cette articulation nouvelle, l'établissement et le foisonnement du circuit M / C 4 jouent souvent un rôle important.

Le marché, la rente et le capital financier sont les trois principales articulations économiques observables dans les sociétés où règne la valeur d'échange. A leurs côtés s'inscrit également l'articulation coloniale

[qui sera ultérieurement détaillée dans Le monde au 21è siècle. La suite du texte original examine la signification du circuit I / D au regard des différentes articulations projetées par le MP capitaliste.]

 82. A l'instar du capital marchand, le capitalisme d'Etat est d'abord une nouvelle articulation économique, avant de trouver un point d'appui dans un mode de production original. C'est, en effet, la première articulation caractéristique de la phase VE-VD et, de même que le capîtal marchand fut, dans la transition de VU à VE, l'agent d'une poussée vers la valeur d'échange (VE), de même le capitalisme d'Etat est l'instrument d'une poussée vers la valeur de développement, laquelle poussée est souvent contenue, voire retournée au service de VE.

[La suite du texte original illustre cette définition par l'exemple français des années 1960-70.]

Le MP étatique capitaliste apparaît comme un point d'appui parmi d'autres, pour l'articulation économique générale qu'est le capitalisme d'Etat. Le dosage de ses investissements, le réglage de ses prix et, plus généralement, la définition des divers paramètres de l'activité économique pour les entreprises ressortissant à ce mode de production, s'inscrivent dans la panoplie générale du capitalisme d'Etat comme articulation. C'est pourquoi la comparaison directe des performances de ce MP avec celles du MP capitaliste n'a pas grande signifïcation : leurs conditions d'activité et leurs logiques propres sont différentes, sauf si l'État permet aux firmes nationalisées de jouer le jeu du marché.

En effet, l'habit ne fait pas le moine. Des firmes nationalisées, un appareil statistique, des circuits I / D 4 et M / C 4 plus quelques autres éléments encore, sont les indices d'une articulation capitaliste d'État qui marque nécessairement la structure économique. Mais la nature même de cette articulation en fait un transmetteur d'impulsions exprimant les orientations politiques de l'État, lesquelles peuvent varier, conjoncturellement et stratégiquement, dans de larges limites, selon les tendances des luttes de classes internes et internationales.

[La suite du texte original pose une question centrale : du marché ou du capitalisme d'Etat, quelle est, de fait, l'articulation la plus enveloppante ? Les fluctuations de l'Europe occidentale depuis les années 1950 illustrent la sensibilité de la réponse aux aléas des luttes de classes]

Dans la phase VE-VD, la deuxième articulation économique générale est le socialisme d'État qui, jusqu'à présent, a toujours été associé à l'existence d'un mode de production étatique socialiste prédominant, mais dont il n'est pas interdit de penser qu'il puisse fonctionner également avec l'appui éventuel d'autres modes de production socialistes – quand ceux-ci auront vu le jour.

Force est pourtant de s'en tenir à ce qu'est, de fait, le mode de production étatique socialiste. C'est le système des institutions et des interventions qui mettent l'État en mesure d'exercer un contrôle général de toute l'activité économique et de régler, dans tous ses aspects, la distribution et l'emploi de la valeur créée dans la société tout entière. Ceci n'exclut pas que des marges de jeu soient laissées à certains secteurs : des marchés kolkhoziens ou ruraux peuvent subsister; des relations marchandes de plus vaste ampleur peuvent même se maintenir ou être rétablies entre les firmes. Le socialisme d'État n'en existera pas moins, si l'orientation générale de la production, des revenus et de l'investissement demeure fermement soumise au contrôle étatique. A cette fin, l'État met en oeuvre des moyens qui peuvent être variés : extension relative du MP étatique socialiste; disposition d'un circuit I / D 4 et, jusqu'à un certain point, budgétarisation de l'épargne, de l'investissement et des prix; disposition d'un circuit M / C 5 et, éventuellement, transfert vers cet appareil de crédit du rôle principal dans le contrôle d'exécution du plan; explicitation des objectifs et des résultats, par une planification détaillée; établissement d'écluses bien contrôlées pour assurer la jonction avec les économies étrangères (monnaie inconvertible, commerce international étatisé, préférence pour les accords bilatéraux pluri-annuels, etc.).

Dans la plupart des sociétés étatiques-socialistes – et notamment en URSS et en Chine – l'articulation capitaliste d'État dont il a été fait grand usage pendant la période de construction du mode de production étatique socialiste a été transformée, en une ou deux décennies, en une articulation socialiste d'État. Leurs fortes différences empiriques ne résultent pas de leur nature intrinsèque, mais de la structure économique à laquelle il leur faut s'adapter. Quand le MP capitaliste demeure puissant et le marché fort actif, il faut soutenir ou contenir la logique de la valeur d'échange: cela commande le choix d'une gamme de moyens qui spécifient le capitalisme d'État. Quand ce MP est évincé et le marché contenu, la logique de la valeur de développement (VD) peut s'affirmer plus fortement (avec des bonheurs fort divers...); cela commande le choix d'une autre gamme de moyens qui spécifient le socialisme d'État. Mais on peut passer d'une gamme à l'autre, sans discontinuité. La véritable mutation n'est pas centrée dans l'appareil d'Etat, elle intéresse directement la structure économique : c'est la socialisation de l'économie qui convertit le capitalisme d'État en socialisme d'État. Ce dernier, en tant qu'articulation économique, vaudra ce que vaut la structure des MP : on peut faire du socialisme d'État, en mêlant une forte dose de MP esclavagiste concentrationnaire à un MP étatique socialiste, ailleurs omniprésent, et l'on obtiendra des résultats d'une qualité stalinienne; on peut en faire aussi, en s'appuyant sur un MP étatique socialiste plus souplement agencé et sur des MP coopératifs, comme c'est le cas aujourd'hui, de façon d'ailleurs timide, en divers pays étatiques socialistes. On pourrait en faire, enfin, en distinguant rigoureusement l'articulation socialiste d'État et le MP étatique-socialiste, comme ce devrait être l'objectif' des partisans du socialisme.

 [N.B. Ce texte date de 1980. Sa suite insiste sur l'utilité de l'articulation socialiste d'Etat pour toute nouvelle expérience de socialisatio , y compris dans l'éventualité, hautement souhaitable, où des modes de production de meilleure qualité que le MP étatique socialiste y verraient le jour.]

 83. [Ce n° non repris dans la présente édition récapitule les diverses formes des circuits I / D et M / C, les met en rapport les uns avec les autres et avec la logique économique en vigueur, le tout selon analyses présentées ci-avant .]

 

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Notes

1 - Fondements de la critique de l'économie politique, Anthropos, tome 1, p. 510.

2 - Le Capital, Ed; Sociales, 1948-60, tome 2, p.194.

3 -Jacques Gernet, Le Monde chinois, p. 340

4 - Marc Bloch, La Société féodale, p.351.

5 - L'Ancien Régime, A. Colin, 1969 & 1973, tome 2, p.135.

6 - L'Ancien Régime, A. Colin, 1969 &01973, tome 2, p.137.

7 - Victor Ehrenberg, L'Etat grec, p. 144.

8 - Léon Homo, Les institutions politiques romaines, p.105.

9 - Jacques Gernet, Le Monde chinois, p. 375.

10 - L'Ancien Régime, A. Colin, 1969 & 1973, tome 2, p.147.

11 - Jacques Heers, L'Occident aux 14è et 15è siècles : aspects économiques et sociaux, p. 163.

12 - Le Capital, Ed; Sociales, 1948-60, tome 1, p.99.

13- id., tome 1, p.101.

14- id., tome7, p.145

15- id., tome 6, p. 325

16 - Pierre Vilar, Or et monnaie dans l'histoire, p.31

17 - Moses I; Finley, L'économie antique, p. 241.

18 - Jacques Heers, Gênes au 15è siècle, p.166.

19 - Jacques Heers, L'Occident aux 14è et 15è siècles : aspects économiques et sociaux, p.231.

20 - Pierre Vilar, Or et monnaie dans l'histoire, p. 250.

21 - Le Capital, Ed. Sociales, 1948-60, tome 7, p.266.

22 - Fondements de la critique de l'économie politique, Anthropos, 1967-8, tome 1, p.199.

23 - id., tome 1, p.201.

24 - Karl Kautsky, La question agraire, p.317.

25 - cf. note 22, tome 2, p.278.

26 - Pierre-Philippe Rey, Les alliances de classes, Maspero, 1973.

27 - Rosa Luxemburg, L'accumulation du capital.

28 - cf note 26, p.60.

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