LA SOCIETE

TOME 2

(suite)

***

LES STRUCTURES ECONOMIQUES

 

MODES DE PRODUCTION - LOGIQUES ECONOMIQUES


CHAPITRE 5

 

 LE DROIT DE COMBINER

 

 

33.Peut-on combiner les typologies qui viennent d'être établies, pour chacun des cinq éléments de tout mode de production et tirer de cette combinatoire une représentation correcte des divers modes de production?

Partons de l'abstraction qui caractérise chacune des séries précédentes, de façon souvent paradoxale. A vrai dire, cette abstraction est inévitable, mieux elle est nécessaire. Marx y insiste, c'est le seul microscope dont la science sociale puisse faire usage.1 Chacun des cinq éléments de tout mode de production désigne un aspect du tissu des rapports sociaux. D'où l'entremêlement apparent des définitions. On veut repérer les types de travailleurs et l'on est obligé de considérer la façon dont ils peuvent accéder aux moyens de travail. On veut spécifier les types de propriétaires et, derechef, on aperçoit leur capacité à disposer des moyens de travail, et ainsi de suite.

Les éléments que l'on a étudiés et les typologies que l'on a proposées, doivent beaucoup à Marx. Si l'on s'en tient au critère des références justificatives. on peut dire que 22 des 24 types qui composent, au total les cinq séries sont directement importés de Marx. Seuls A 5 (propriété des moyens de développement) et MT 4 (moyens de travail consécutifs à la révolution informatique) ne peuvent être fondés sur de pieuses citations. Mais on ne comprendrait rien à la recherche que je poursuis, si l'on s'en tenait à cette comptabilité pour épigones. Marx n'a pas établi une théorie générale des modes de production (MP), mais bien une théorie du MP capitaliste. Toutes les indications qu'il fournit sur d'autres modes de production sont subordonnées à son objectif théorique central, elles mettent en relief tel ou tel aspect du MP capitaliste, elles spécifient ses caractères propres, elles éclairent la genèse ou la généalogie de tel de ses éléments, elles font ressortir, par contraste, les particularités du MP capitaliste, elles rendent intelligibles ses contradictions propres. On ne peut, donc, se flatter de l'aval de Marx, quand on détourne de telles indications de leur sens premier : elles étaient tournées vers l'élucidation du capitalisme; on les tourne, ici, vers l'établissement d'une théorie des modes de production à laquelle elles peuvent contribuer, mais à laquelle elles n'étaient pas spécialement destinées.

 34. [Ce n° réfute les objections que Balibar et Althusser opposaient à la combinatoire des modes de production, par tactique politique et par sensibilité à la mode structuraliste des années 1960 et 1970.]

 35. La combinatoire qui va être mise en oeuvre a pour objectif l'établissement d'un tableau des MP, à partir des éléments définis par les chapitres précédents. Les formes à combiner semblent peu nombreuses. Si l'on s'en tient aux types fondamentaux, les séries P (propriétaire), T (travailleur), A (relation de propriété) et B (relation de production) comptent chacune cinq formes et la série MT (moyens de travail) quatre seulement. Cependant, à supposer qu'aucune incompatibilité n'intervienne, l'ensemble des combinaisons s'établirait à 2 500. Deux mille cinq cents modes de production ! Si, en outre, les divers mixtes, variantes et surcharges qui ont été parfois évoqués par les chapitres précédents, entraient à leur tour, sans aucune exclusive, dans la combinatoire, celle-ci "produirait" finalement quelques centaines de millions de modes de production. Voilà qui doit assurément choquer ceux à qui la vulgate stalinienne a appris à compter les MP sur les doigts d'une seule main, ou ceux qui en sont restés à la préface de la Critique de l'économie politique où Marx annonce : « A grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'étapes progressives de la formation sociale économique ».2

Le problème, on le voit, est d'opérer un tri méthodique dans cet énorme potentiel, pour en éliminer toutes les combinaisons impossibles. A cette fin, on commencera par négliger les mixtes et autres variantes, pour s'en tenir aux seuls types fondamentaux, dans chacune des cinq séries d'éléments. Par définition, les mixtes, surcharges, etc, sont des nuances, que l'on sait affinables plus encore et qui viennent assouplir et enrichir la capacité représentative des types fondamentaux. On ne perd rien à les négliger, en un premier temps : on dégagera, du stock potentiel des 2 500 combinaisons, toutes celles qui sont possibles, après quoi l'on pourra affiner les résultats ainsi acquis, à l'aide des nuances pertinentes.

[La suite du texte original définit la méthodologie d'une combinatoire dont quelques éléments sont présentés en annexe du présent chapitre.]

Chacune des combinaisons donne la formule d'un mode de production. Chacune, en effet, inscrit un type de travailleur aux côtés d'un type compatible de propriétaire et d'une forme de MT convenable pour ces deux éléments, le tout en regard des formes de propriété et de production qui, tout en étant compatibles entre elles, le sont également avec chacun des trois éléments précités.

Par convention d'écriture, la formule de chaque MP organise ces éléments dans l'ordre A – B – P – T – MT mais il est évident que ce qui importe, ce sont les valeurs singulières que prennent, cas par cas, chacun de ces éléments. Ainsi, par exemple, on recnnnaîtra dans la formule A 4 - B 5 – P 3 – T 5 – MT 3 un MP capitaliste, c'est-à-dire un mode de production où des propriétaires privés capitalistes (P 3) emploient des travailleurs salariés (T 5), à mettre en oeuvre des moyens de travail (MT 3) qui sont issus de la révolution industrielle. Cette activité se traduit par une production industrielle (B 5) et elle s'analyse finalement comme une forme spécifique d'exploitation, celle que caractérise la propriété des moyens de production et d'échange (A 4). Chaque formule rassemble toute les déterminations propres à un mode de production, sous une forme aussi concentrée que possible.

 

36. A la sortie de la combinatoire, tous recoupements dûment opérés, quarante-deux combinaisons seulement ont survécu. Est-ce à dire qu'il existe ou qu'il a existé 42 modes de production, pas un de plus, pas un de moins ? En fait, leur nombre réel est plus grand, mais on est en droit d'en raccourcir sensiblement la liste. Si l'on prenait en considération, dès à présent, les formes mixtes, les surcharges et autres variantes, les 42 formules issues de la combinatoire se multiplieraient considérablement. C'est aux historiens et aux sociologues étudiant une société donnée, qu'il appartient d'élaborer les typologies détaillées qui leur sont nécessaires. Ils tomberaient dans un pur empirisme s'ils improvisaient leurs classements, s'ils fabriquaient des types et des formes, au gré de leur matière ou de leur caprice. Mais s'ils prennent la précaution de lier les concepts qu'ils proposent à ceux que la théorie générale de la société leur offre et s'ils rendent, de la sorte, leurs recherches aptes à communiquer avec cette théorie, ils ne peuvent que l'enrichir et s'en enrichir. Donc, les 42 modes de production sortis de la combinatoire peuvent voir leur liste s'allonger considérablement, par l'effet des nuances que l'on a déjà reconnues ou par celui d'autres nuances que des recherches plus fines justifieront. Pourtant, ceci ne va pas nous empêcher d'en réduire la liste. Pourquoi ? Comment ?

On ne construit pas les modes de production pour eux-mêmes. L'objectif est d'aboutir à une représentation théorique des structures économiques des sociétés, à une théorie des formations économiques (FE). L'hypothèse générale qui conduit la présente recherche est que chaque FE est un système de plusieurs modes de production (MP). De ce point de vue, il convient de réfléchir à l'extension des concepts de MP et de FE, ce qui pose de redoutables problèmes d'aire et d'échelle. Problèmes d'aire, car chaque MP a une certaine capacité d'extension spatiale qui est définissable avec précision. De son côté, chaque FE a, potentiellement, une capacité d'extension qui est celle de son MP le plus extensif, à condition que celui-ci soit en position dominante dans la FE, ou, à tout le moins, qu'il ne soit pas inhibé. Mais c'est là, pour chaque FE, une simple potentialité qui devient réalité dans la mesure où l'État assis sur cette FE en conforte la réalisation, dans un système mondial donné; si bien que, négligeant maints aspects plus complexes que l'on retrouvera ultérieurement, on peut dire en première approximation, que chaque FE tend à se modeler dans l'aire contrôlée par l'État qu'elle supporte. Cette approximation suffit aux besoins présents de la recherche, mais elle conduit aussitôt à des problèmes d'échelle. Selon que l'on veut représenter de façon claire, l'ensemble de la structure économique, ou que l'on assigne à la représentation des objectifs plus spécialisés (par sous-périodes, par régions, par secteurs, etc., jusqu'à la monographie villageoise), on devra régler différemment le microscope social, c'est-à-dire faire un usage différent de l'abstraction.

[La suite du texte original explicite les changements d'échelle ainsi requis et montre que les 42 modes de production élémentaires repérés en annexe peuvent être considérés comme la matière première des agrégats que les formations économiques représentent.]

Dans la formule d'un MP donné, les rapports de production désignent l'ensemble des éléments de cette formule, considérés sous l'angle de la relation de propriété (A); les forces productives dénotent ce même ensemble, considéré sous l'angle de la relation de production (B). Ceci posé, il n'en reste pas moins que la variation des forces productives dans les limites de rapports de production donnés se traduira par l'apparition de nouvelles formes de B et, parfois, de nouveaux types de moyens de travail (MT), tandis que les autres éléments (A, P et T) n'auront pas changé de forme. Soit, par exemple, les trois formules suivantes, extraites de la liste des quarante deux MP :

A 4 – [B 3] – P 3 – T 5 - [MT 2] (mode de production capitaliste proto-manufacturier)

A 4 – [B 4] – P 3 – T 5 –[MT 3] (mode de production capitaliste manufacturier)t

A 4 – [B 5] – P3 – T5 –[MT 3] (mode de production capitaliste industriel)

On reconnaîtra, successivement, le MP capitaliste dans sa forme proto-manufacturière (avec B 3 et MT 2), le MP capitaliste manufacturier des débuts de la révolution industrielle (avec B 4 et, déjà, MT 3) et le MP capitaliste industriel (avec B 5 et MT 3 que, d'ailleurs, MT4 peut relayer). Dans ces 3 MP élémentaires, les types de propriété, de propriétaire et de travailleur demeurent essentiellement inchangés. Une analyse plus fine montrerait assurément que, d'une formule à l'autre, la forme P 3 suit la ligne de son propre développement interne, par émergence des sociétés anonymes et des groupes financiers, c'est-à-dire par la dérive Une analyse détaillée de l'efficace de chaque formule ferait, certes, apparaître les transformations des classes bourgeoises, ouvrières et "moyennes ", inscrites en P 3 (propriétaire privé capitaliste)et en T 5 (travailleur libre, séparé des moyens de production), en liaison avec la mutation progressive de B 3 - MT 2 en B 5 - MT 3 ou MT 4. Néanmoins, dans ces trois formules, le système A 4 - P 3 - T 5 demeure la matrice de rapports sociaux spécifiques, fondamentalement distincts de ceux que déterminent les assemblages d'autres formes de A, P et T, rapports spécifiques dont l'exploitation de la force de travail, devenue marchandise, et l'accumulation du capital sont les effets les plus manifestes. Si donc, on rassemble en une même unité ces trois formules qui ont un radical commun, que fera-t-on ? On substituera à trois MP élémentaires distincts un concept nouveau : celui d'une grappe de MP intimement apparentés. Pratiquement, cette substitution nous assurera deux bénéfices conjoints : d'une part, elle permettra d'identifier un ensemble de MP élémentaires qui, dans le développement historique, se sont succédé sans discontinuité, par des emboitements, glissements et progrès qui les ont réellement associés en un flux continu; d'autre part, elle permettra d'opérer plus facilement à petite échelle.

[Dans l'édition originale, l'annexe du tome 1 présente et justifie les divers agrégats repérables à partir de radicaux communs, eux-mêmes détaillés.]

37. [Outre les agrégats envisagés au n° précédent, l'annexe examine également les variantes et nuances qui démultiplient certains des MP élémentaires. Le présent n° détaille notamment deux cas que l'on retrouvera plus loin : celui de la soumission formelle de l'artisanat à un propriétaire capitaliste et celui du servage et des autres formes transitoires entre l'esclavage et la paysannerie libre.]

 38. Au bénéfice des remarques précédentes, l'annexe dégage des 42 modes de production élémentaires (et des enrichissements qu'ils reçoivent, au titre du servage et du capital marchand) quatorze radicaux seulement, à quoi il faut ajouter un fourre-tout. J'emploie à dessein ce terme pour mettre en garde ceux qui croient que la théorie est toujours faite de concepts cristallins. Ceux-là n'ont jamais lu les cahiers où Marx ahane pendant des dizaines de pages pour cerner une idée qui, parfois, lui demeurera irrémédiablement rebelle. Un fourre-tout, donc, où je me débarasse de ce sur quoi je ne puis voir clair: les modes de production primitifs. Faute d'aliments plus riches, j'ai dû nourir la combinatoire avec des formes P 1 (propriétaire des moyens de production) et T 1 (type de travailleur) sur le contenu concret desquelles je ne sais rien dire qui soit significatif; les formes A 1 (relation de propriété), B 1 (relation de production) et MT 1 (moyens de travail) me paraissent avoir une substance un peu plus claire, mais je n'en jurerais pas. Ainsi, j'en suis encore à considérer les formes qui inaugurent chacune des typologies élémentaires non comme des solutions, mais comme l'indice de problèmes à résoudre.

[Ce texte de 1977 est (très partiellement) complété par ma recherche de 1999 sur Les Peuples]

 39. Au total, le regroupement des 42 modes de production élémentaires selon les 14 radicaux identifiés par l'annexe, et l'adjonction du fourre-tout des communautés primitives conduisent à 15 catégories nouvelles. A l'exception du fourre-tout, chacune de ces catégories désigne une grappe homogène de MP élémentaires, grappe qui est enrichissable par la prise en considération des divers mixtes, variantes et nuances, afférents à chacune d'elles. Ces grappes de MP ne sont pas des commodités d'écriture, ni des agrégats empiriques. On pourrait, en comparant les MP élémentaires à des molécules, dire qu'ils constituent de véritables macromolécules, des macro-MP. Mais, il est plus expédient de désigner sous le nom de mode de production et par le symbole MP, chacune de ces grappes de MP élémentaires.

Pour désigner chacun des l5 MP, au sens qui vient d'être fixé, je les ai classés selon un ordre qui permet de les numéroter. Le classement repose sur deux critères : en principe, il respecte l'ordre des éléments A (relation de propriété) inscrits dans le radical de chaque MP; mais, par exception, le MP que l'on dira "colonial" a été rangé en 13è et non pas en l0è position comme l'eût voulu le principe précédent. Ce déplacement permet de loger le MP "colonial" après les MP capitalistes qui lui ont donné naissance – au forceps – et non pas avant. Mais la vraie raison de son déplacement est autre : la série des MP l à 15 ainsi ordonnée offrira, par son ordre même, quelques commodités pratiques pour la suite de l'exposé.

Un numéro ne suffit pas à baptiser un MP, bien qu'il ait l'avantage théorique évident d'éliminer toute connotation indue et de renvoyer à l'analyse qui l'a produit, ce qui permet de retrouver l'ensemble des déterminations qu'il inclut. Néanmoins, il faut bien donner un nom à chaque MP et ce ne peut être une opération innocente. Dans toutes les circonstances où l'usage est bien fixé et ne comporte pas d'effets pervers, j'ai suivi cet usage. Je m'en suis écarté, plus ou moins, pour le MP 2 que la tradition dirait asiatique et qu'il convient d'appeler tributaire parce que telle est son essence même. Pour le MP 8, également, qui est désigné, depuis Marx, comme MP féodal et que je crois indispensable d'appeler servagiste, comme on en jugera plus loin. Enfin, les MP 9 et 12 à 15 ont reçu des dénominations à justifier ultérieurement.ableau 3


LES MODES DE PRODUCTION

MP 1 – Modes de production communautaires

MP 2 – Mode de production tributaire

MP 3 – Mode de production antique

MP 4 – Mode de productian paysan

MP 5 – Mode de production artisanal

MP 6 – Mode de production capitaliste marchand

MP 7 – Mode de production esclavagiste

MP 8 – Mode de production servagiste

MP 9 – Mode de production latifondiaire

MP 10 – Mode de production capitaliste

MP 11 – Mode de production coopératif

MP 12 – Mode de production étatique capitaliste

MP 13 – Mode de production "colonial"

MP 14 – Mode de production esclavagiste:concentrationnaire

MP 15 – Mode de production étatique socialiste


[N.B. - Les numéros 40 à 56 de l'édition originale, illustrant les 15 modes de production qui viennent d'être définis, seront partiellement repris, lors de la présentation des formations économiques que ces modes de production dominent.]

 

 ***

 CHAPITRE 6
 

 LES LOGIQUES DE LA PRODUCTION

 

57. Les quinze modes de production sont de bons outils que l'on pourra employer à la construction des FE (formations économiques) si on respecte le mode d'emploi que leur nature commande. Autrement dit, il importe de garder présentes à l'esprit leurs caractéristiques propres dans toutes les utilisations ultérieures qui peuvent en être faites. Par ailleurs, l'étude détaillée de diverses sociétés, passées ou contemporaines, peut fort bien enrichir de variantes nouvelles le repérage des types fondamentaux et la suite du développement social ne manquera pas d'en produire d'autres.

58. Présenter les modes de production comme des outils qui vont servir à la construction des FE est une métaphore point inexacte, mais inapte à caractériser les analyses à venir. Rares sont les sociétés dont la structure économique se réduit à un seul mode de production (MP). En règle générale, chaque FE est un système de plusieurs MP placés sous la domination de l'un d'entre eux, système où chacun de ces MP, le dominant comme les dominés, est plus ou moins transformé de par leurs interactions. Pour définir une FE, il faut certes comprendre ce que sont les divers MP qui la composent, mais il faut aussi comprendre de quelle façon ces MP sont liés entre eux et rendre compte des déformations qu'ils subissent par l'effet de la domination de l'un d'entre eux. Les modes de production que l'analyse distingue dans une FE, y sont en fait entremêlés, de façon d'ailleurs très variable d'une FE à l'autre. Chaque formation économique est un système complexe de relations sociales. On peut décomposer ce système de deux manières différentes : ou bien, on cherche à y retrouver, plus ou moins déformés, les sous-systèmes que l'on a déjà identifiés comme étant des modes de production; ou bien, on cherche à y déceler d'autres sous-systèmes de relations sociales, ceux qui font tenir ensemble les divers MP, tout en les déformant. Dans le second cas, le produit de l'analyse constitue précisément les "articulations” des MP, les réseaux de relations sociales qui, comme le marché, la banque ou le budget, et comme bien d'autres systèmes encore, tendent à lier les modes de production en une structure économique intégrée.

 59. Plusieurs articulations résultent de la projection par un MP donné, mais hors ses limites propres et à destination d'autres MP, de la forme d'exploitation qui le caractérise. Ainsi, le marché qui est la forme d'existence du MP capitaliste déborde toujours sur l'ensemble de la société et il donne une forme marchande à l'activité des autres MP qui l'entourent, même si ces derniers n'ont pas une vocation marchande : ils se trouvent articulés au MP capitaliste par le marché et déformés par cette articulation. Plusieurs autres articulations mettent en jeu l'État, comme c'est évidemment le cas pour le budget.

En réexaminant la théorie marxiste de la valeur et en l'enrichissant de quelques développements nouveaux, je vais montrer que la série des quinze MP se subdivise en quelques catégories, foncièrement distinctes, parce qu'elles ressortissent à des logiques différentes. Ces logiques s'imposent à toute la vie sociale. Nées des particularités de l'agencement productif du travail social dans les MP, elles qualifient les articulations que ceux-ci peuvent projeter les uns vers les autres, elles qualifient les types d'État dont les sociétés peuvent se doter et, donc, les articulations émanées des États qui jouent un rôle actif dans les FE, elles qualifient, enfin, de façon tout à fait générale, l'ensemble des possibilités ouvertes à toutes les structures sociales, à toute la vie sociale.

 60. On ne sait pas encore définir la production. Dans le n' 29 où cette définition a été esquissée, elle apparaît comme une transformation du donné naturel qui l'approprie aux besoins humains, rapport toujours inscrit dans une forme sociale qui le spécifie. Maintenant que les divers modes de production ont été identifiés, l'enquête peut être poussée plus avant. La production, c'est ce qui s'opère dans les divers modes de production : alors, que signifie produire en chacun d'eux ?

Selon une tradition à laquelle Marx s'est plié, les économistes répondent à cette question en termes de valeur, mais c'est une appellation qui fait difficulté. Les moralistes, les ethnologues, les sociologues usent eux aussi de valeurs, conçues de facon très variable.

[La suite du texte original souligne que les dires de Marx sur la valeur ne peuvent être le dernier mot de la théorie, tant les conditions sociales de la production se sont transformées depuis son temps.]

Toutefois, chez Marx la théorie de la valeur ouvre de tout autres perspectives : elle désigne l'effet social de la production et elle met en cause toute la structure économique de la société. C'est par ce dernier côté qu'elle va retenir notre attention. Sa discussion va permettre d'apercevoir distinctement les diverses logiques sociales qui peuvent régir la production. Ces logiques sont peu nombreuses et chacune d'elles émane de plusieurs des quinze MP que nous connaissons et leur demeure associée, tant que ces MP ne sont pas soumis, dans une FE donnée, à la domination d'un autre MP, porteur d'une autre logique, plus forte que la leur.

 61. Pour concevoir distinctement les logiques de la production, il faut d'abord reconnaitre les diverses formes de la valeur qui sont à leur principe. La plus simple et la plus primitive de ces formes est la valeur d'usage que l'on symbolisera désormais par VU. Cette forme apparaît, dans toute sa pureté, dans les sociétés où l'échange marchand fait défaut. Là, les produits du travail humain se présentent directement comme des biens destinés à la satisfaction des besoins. Chaque produit a une valeur singulière, fonction des propriétés particulières qui constituent son utilité, chaque produit se présente comme une valeur d'usage. Les valeurs d'usage circulent selon des modalités qui varient d'un MP à l'autre. Parfois, de véritables systèmes d'échanges réguliers peuvenr perdurer sous le règne de VU, lequel n'est cependant pas propice à l'épuration des échanges et à l'accroissement de la productivité du travail : le lent et hasardeux perfectionnement des façons culturales, l'éventuelle extension des habiletés de métier, l'occasionnelle innovation, hydraulique ou autre, imposée ou diffusée par un État, sont les maigres sources d'un tel accroissement.

 62. La valeur d'échange – qui sera désignée par le symbole VE – est une forme plus complexe que VU. Sous cette forme, chaque produit garde ses caractéristiques apparentes. Le blé demeure du blé et, comme tel, il constitue toujours une valeur d'usage. La nouveauté n'est pas visible à l'oeil nu : c'est que tous les produits, quelle que soit leur valeur d'usage, acquièrent une nouvelle qualité qui leur est commune. Ils deviennent des marchandises, ils sont porteurs d'une certaine valeur d'échange. La quantité de VE incorporée dans les marchandises varie de l'une à l'autre, mais les qualifie toutes,

Chaque produit devenu marchandise prend une valeur qui exprime le temps de travail socialement nécessaire à sa production, valeur riche de multiples relations nouvelles : un rapport au marché où sa valeur se réalisera; un rapport au travail qui l'a produite et qui est devenu salarié (T 5), un rapport au capital (A 4 et P 3) qui a mis ce travail en oeuvre et à la plus-value qu'il en a tirée et qui se concrétisera en profit, grâce à l'échange marchand.

Désormais, la production en tant que forme sociale l'emporte sur la production en tant que processus matériel. L'organisation sociale de la production n'est plus directement tournée vers cette dernière fin; elle l'attaque de biais : très exactement par le biais de la production de plus-value et de profit. Telle est la novation qu'il faut bien saisir. Le mode de production capitaliste (MP 10) ne produit pas des marchandises pour elles-mêmes, il produit des marchandises, en raison directe des profits qu'elles procurent. Et, derrière ces profits, le moteur ultime est l'accumulation du capital, qui se gonfle de la plus-value tirée de l'exploitation de la force de travail. La richesse matérielle est un sous-produit de la valorisation du capital.

La production d'objets utiles, la production de profits et la production de plus-value sont comme trois cercles excentriques qui tourneraient indéfiniment sans jamais pouvoir coïncider. La production de plus-value est au coeur du système : tout capital qui emploie du travail salarié à la production de marchandises, assure une telle production. Mais, la plus-value n'est convertie en profits effectifs qu'à partir du moment où les marchandises sont vendues. Or, une division du travail, en partie héritée des MP précapitalistes, préside à l'accomplissement des tâches, depuis l'extraction du donné naturel (mines, agriculture, pêche, etc.) jusqu'à la commercialisation ultime des marchandises qui les transfère à leurs utilisateurs finals et qui achève le cycle de la valeur (et de la plus-value). Tous les capitaux engagés dans cette division du travail réclament et obtiennent leur part de profits, faute de quoi ils se retirent. C'est dire que les capitaux engagés dans la circulation des marchandises (commerce) et les capitaux engagés dans la centralisation des capitaux (banque) participent au partage de la plus-value, au même titre que les capitaux engagés dans la production où cette plus-value se crée. Donc, voici déjà deux des cercles excentriques : celui de la production de plus-value et celui, nettement plus vaste, de la production de profit. Le troisième cercle, enfin, c'est-à-dire celui de la production réelle (de la production des choses, des VU) se confondrait parfaitement avec le premier, si le MP capitaliste assurait seul toute la production matérielle dans une société donnée : toute production serait à la fois créatrice de VU et de plus-value enrobées dans VE; mais l'intervention d'autres MP (comme le paysan ou l'artisanal) dans la production matérielle excentre le troisième cercle.

63. Les simplifications qui ont allégé le schéma esquissé ci-dessus rejettent sur ses marges les MP non capitalistes; or, le MP capitaliste ne peut jamais occuper seul tout l'espace économique, toujours il coexiste avec d'autres MP que, le plus souvent, il domine. Il en résulte deux complications : (1) Les trois concepts de production applicables au MP capitaliste valent pour lui, mais ne valent pas automatiquement pour las autres MP, lesquels sont toujours producteurs de valeurs d'usage, mais pas nécessairement de valeurs d'échange, chargées de plus-value et de profit. (2) Les modes de production qui coexistent avec le MP capitaliste dans une FE donnée peuvent transférer vers celui-ci des valeurs d'usage ou des valeurs d'échange produites en leur sein, ce qui modifie les conditions de formation de la plus-value et du profit dans le MP capitaliste, généralement en sa faveur.

Vient alors une véritable difficulté, c'est-à-dire un problème auquel la théorie marxiste de la valeur donne une réponse imparfaite. Est-ce que les services constituent des valeurs d'usage et des valeurs d'échange ? Pour Marx, la réponse n'est pas douteuse ; chaque fois qu'il identifie distinctement des services, c'est-à-dire des “travaux qui ne peuvent être utilisés que comme services, du fait que leurs produits sont inséparables de leur prestataire, de sorte qu'ils ne peuvent devenir des marchandises autonomes ”3, il les traite comme des travaux inaptes à constituer une valeur d'échange et à procurer une plus-value.

Cette conception marxiste des services ne fait pratiquement aucune difficulté, si on la replace dans son contexte réel. En effet, dans les sociétés capitalistes que Marx a pu connaître, la valeur d'échange et la plus-value qu'elle recèle étaient créées par la production de marchandises matérielles. Mais il suffit de substituer à ce contexte ancien le nouveau contexte réel que nous offrent les sociétés capitalistes actuelles, pour comprendre que Marx s'est bloqué à tort sur une position intenable. Aujourd'hui comme naguère, le commerce et la banque, c'est-à-dire la circulation des marchandises et la centralisation du capital, demeurent des fonctions non créatrices de valeur ni de plus-value, quels que soient les profits qu'elles procurent. Le Capital a pris des rides, en revanche, pour ce qui est de la matérialité de la marchandise. Deux grandes catégories de services qui sont de pures et simples marchandises - unité d'une valeur d'échange et d'une valeur d'usage - ont fait leur apparition, pour l'essentiel après la mort de Marx, et jouent désormais un rôle majeur dans l'activité du MP capitaliste et de bien d'autres MP.

Première catégorie : les services productif destinés aux entreprises productives. Dans toutes les analyses de Marx, l'application de la science à la production est l'un des traits dominants du capitalisme. En fait, cette application est devenue l'affaire de scientifiques, d'ingénieurs et de techniciens qui, incorporés dans le travailleur collectif qu'est telle firme ou constitués en firmes distinctes (bureaux d'études, etc.) concourent directement et pleinement à la production.

[Les services de cette première catégorie prennent évidemment une très grande ampleur, du fait de la révolution informatique (MT 4)]

Seconde catégorie : les services produits pour la consommation finale. Au temps de Marx, on consommait des marchandises matérielles, et seule - en gros - la bourgeoisie adjoignait à sa consommation les services domestiques qu'il discute. Aujourd'hui, on consomme, certes, infiniment plus de marchandises matérielles, mais on consomme aussi - et pas seulement dans la bourgeoisie - bien d'autres marchandises immatérielles : du voyage, des vacances, des sports d'hiver ou d'été, des consultations sanitaires ou juridiques, etc. Beaucoup de ces prestations de services sont d'ores et déjà devenues des éléments qui entrent dans la valeur de la force de travail.

 64. [Non reprise dans la présente édition en raison de sa longueur, l'analyse poursuivie par les numéros 64 et 65 détaille les conditions qui déterminent l'efficacité productive du travail, aux diverses échelles d'organisation des travailleurs, à savoir :


ECHELLES D'ORGANISATION DES TRAVAILLEURS

W 1 - le travailleur isolé

W 2 - le travailleur collectif concret ou "atelier"

W 3 - le système des W 2 organiquement liés dans une même entreprise ou dans un même groupe

W 4 - le système des W 2 et des W 3 soumis à l'emprise d'un même Etat ou "économie nationale"

W 5 - le système W 4 enrichi par une politique de formation, de développement scientifique et de régulation.


La conclusion principale de cette recherche est que l'intensification du travail et l'allongement de sa durée qui sont les recours premiers de l'efficacité capitaliste, finissent par être bloqués par consécration législative des résistances ouvrières, si bien que l'organisation du travail dans les entreprises, la formation des travailleurs, la recherche scientifique et technologique et l'éventuelle régulation des activités productives, à l'échelle de l'Etat, deviennent les ressorts principaux d'une efficacité croissante.]

[Note de 2000 : la mise en réseau d'entreprises W 2 relevant d'"économies nationales" différentes constitue un type nouveau, un W 3 bis, c'est-à-dire "une firme multinationale", non ou mal intégrable dans un W 4 quelconque (du moins tant qu'aucune novation nationale ou internationale ne revigorera l'action économique des Etats, isolés ou coopérants). De ce fait le système qui peut être enrichi "par une politique de formation, de développement scientifique et de régulation" (comme il est dit ci-avant) est principalement - ou exclusivement ? - formé de W 3 bis, ce qui limite sa portée. Autrement dit, la valeur de développement, envisagée plus loin, mûrit moins bien, à l'échelle des "firmes multinationales"]

 

66.Les développements que l'on a étudiés par référence à la série W 1 - W 5 échappent pour une bonne part à la logique de VU. Tant que règne cette logique, l'organisation du travail productif demeure principalement fixée au stade W 1. Rares sont les formes W 2 qui réussissent à se développer pleinement, car la coopération des travailleurs suppose alors une contrainte esclavagiste ou tributaire. L'artisanat ressortit, lui aussi, à W l et les rares manufactures pré-capitalistes durent tant que la contrainte étatique (ou autre) les fait tenir. Les navires les plus vastes, qui requièrent un équipage important et spécialisé, sont peut-être les seuls véritables W 2 pré-capitalistes. Cela revient à dire que, dans la logique de VU, l'efficacité du travail est avant tout un résultat de sa durée et de son intensité. L'outil et le savoir-faire ne prennent une importance distinctive que dans le travail artisanal. La logique de VU est donc celle d'une production où la productivité du travail varie peu.

Le tableau change du tout au tout avec la maturation du capitalisme. Dès son origine, la production capitaliste s'organise en W 2 et, bientôt, la concentration du capital s'épanouit en W 3 de plus en plus puissants, cependant que le niveau W 4 prend forme et devient peu à peu un objet auquel les Etats doivent prêter attention. La logique que cette production impose, c'est-à-dire la logique de VE, affecte aussi bien la durée et l'intensité du travail que sa productivité. Néanmoins, ces poussées finissent par s'épuiser et même, par se renverser partiellement. La montée du mouvement ouvrier finit par imposer le plafonnement de la durée du travail et par contenir plus ou moins l'intensification du travail. Dès lors, la productivité du travail qui, dès l'origine, entre en progrès rapide, finit par devenir le principal, sinon le seul facteur d'accroissement de la production. Ainsi, la logique de VE pousse à l'accroissement incessant de la productivité du travail. Elle subordonne la production et la productivité à la valorisation du capital; par conséquent, les facteurs de la production et de la productivité sont intelligibles en VE, dans l'exacte mesure où ils affectent la valorisation du capita1. (innovation par les produits et réduction des coûts de production). Les prix du marché informent sur la combinaison optimale des divers facteurs de productivité perceptibles au niveau W 3.

Le capitaliste peut donc jouer de ces facteurs, d'une façon qui est finalement pertinente : la valorisation du capital et l'optimisation des facteurs de productivité repérables au niveau W 3 marchent généralement de concert. En revanche, la formation, la science et la régulation n'ont pas de prix repérable par le capitaliste. Ce sont des dons gratuits dont il bénéficie indirectement, en acquérant de la force de travail bien qualifiée ou des moyens de travail tout à fait modernes. Marx répète cela sans cesse4. Il n'y a aucun rapport entre les impôts que le capitaliste paie et les gains de productivité qu'il tire des activités sociales étrangères à la production que l'impôt finance. L'art d'esquiver l'impôt qui concourt puissamment à la valorisation du capital au profit de la firme atteste que, jamais, l'impôt ne peut être perçu comme le prix de services utiles au capitaliste. Ainsi, la logique de VE rend aveugle à ce qui stimule la force productive du travail social.

La substance même de VE - c'est-à-dire le temps de travail socialement nécessaire qui détermine la valeur d'échange - marie deux éléments : un travail vivant effectivement dépensé dans la production actuelle et un travail rnort, déjà incorporé dans la valeur des objets et des moyens de travail que le travail vivant met en oeuvre et qu'il réactualise de ce fait. Dans l'hypothèse simplificatrice d'une société autarcique où un MP capitaliste assurerait seul toute la production, le temps de travail socialement nécessaire, qui fixe la valeur d'échange d'un produit quelconque, se définira comme le temps de travail vivant, de qualité et d'intensité moyennes, qui est mis en ceuvre, selon une organisation du travail d'efficacité moyenne, et qui s'applique à des objets et à des moyens de travail qui sont eux-mêmes de qualité moyenne, par exemple, à des machines dont l'âge, le coût restant à amortir et les performances peuvent être tenus pour moyens dans la production considérée.

Naturellement, chacune des entreprises capitalistes s'écarte plus ou moins des conditions moyennes qui qualifient le travail socialement nécessaire. Celles qui se situent au-dessus de la moyenne sociale emploient mieux le travail vivant; dans un même temps de travail, elles créent plus de valeur. A l'inverse, celles qui se situent au-dessous de la moyenne sociale emploient mal le travail vivant : elles consomment plus de travail qu'il n'est socialement nécessaire. Mais les plus et les moins ne modifient pas la quantité totale de valeur qui est produite dans la société considérée. Cette quantité de valeur est fonction du temps de travail qui est dépensé dans la production, tandis que les facteurs qui qualifient le travail, comme plus ou moins proche de ce qui est socialement nécessaire, ont seulement pour effet d'assigner à chaque entreprise sa part relative dans la production sociale de valeur d'échange. Toutes les variations qui, par le biais des moyens de travail, de l'organisation du travail ou de la qualification du travail viennent modifier les normes qualitatives par lesquelles se repère le travail socialement nécessaire, ont seulement pour effet de déplacer la position relative des firmes les unes par rapport aux autres, en termes d'efficacité et de rentabilité.

67.L'évolution et l'orientation de la recherche et de la formation échappent à l'emprise de chacun des capitalistes. La régulation des échanges leur échappe plus encore. Le temps de travail socialement nécessaire qu'ils incorporent en valeur d'échange est celui de leurs propres ouvriers (et, par ce canal, celui de leur propre capital fixe). Le temps de travail qui se dépense au-delà de W 3 peut être de plus en plus décisif, mais la logique de VE l'ignore.

A l'époque où Marx écrivait, cette infirmité congénitale de VE n'avait aucune limite. La régulation des échanges ne se pratiquait nulle part. La science réclamait peu de moyens. L'enseignement qui requérait déjà plus d'efforts avait mille raisons d'être généralisé.Un siècle plus tard, une nouvelle forme de la valeur qui surclassera VE, comme VE a surclassé VU, est en train de se développer. Les manifestations déjà observables au niveau W 5 permettent d'entrevoir ce que pourra devenir cette forme nouvelle, que j'appellerai valeur de développement ou VD.

[L'analyse de VD qui est ensuite détaillée peut être résumée ainsi : (1) VD incorpore le temps de travail dépensé dans l'ensemble de la société et non dans les seules entreprises; (2) VD se concrétise par l'ensemble du produit social et non dans les seules marchandises; (3) la poussée vers VD s'observe dans les sociétés où le mode de production étatique socialiste est dominant, ainsi que dans les sociétés où W 4 existe réellement; (5) VD en est à ses tout premiers balbutiements.]

[Comme suggéré au n°65 ci-avant, une forme rabougrie de VD peut se dessiner à l'échelle des firmes multinationales (W 3 bis), dès lors qu'elles prêtent une certaine attention à la formation de leurs personnels et à la recherche scientifique, ainsi qu'à la régulation de leurs débouchés. Cette dernière ne s'obtient, en leur cas, qu'au bénéfice d'une "concurrence monopolistique" dûment agencée, par exemple, par une cartellisation effective.]

 

68. L'objectif principal de notre recherche est de rendre intelligibles les diverses logiques de la production, dans l'espoir qu'elles permettront, ensuite, d'identifier la nature et les effets des articulations par lesquelles les modes de production sont assemblés en diverses formations économiques.

Logiques de la valeur, logiques de la production, n'est-ce pas la même chose?5 Les trois logiques de la valeur qui ont été repérées ne vont pas suffire pour caractériser l'efficace de chacun des modes de production et, par suite, celle des formations économiques qui les assemblent en constellations diverses. En effet, la série des modes de production – et plus encore celle des formations économiques – désigne un ensemble de structures économiques qui se sont succédé dans l'histoire des sociétés réelles selon maints détours lesquels interdisent de la concevoir comme l'application inéluctable d'une loi nécessaire. En outre, cette série identifie trois formes pures qui n'ont pas pu se succéder comme telles dans l'histoire des sociétés réelles. En fait, les quatre grandes étapes par lesquelles la production est passée et dont il faut comprendre la logique se définissent en termes de valeur : (1) par le règne de VU; (2) par la longue transition de VU à VE, soit, en abrégé, la phase VU-VE; (3) par le règne de VE; (4) par la transition (à peine esquissée) de VE à VD, elle aussi resserrée en VE-VD.

(1) - Logique de VU

Le long règne de la valeur d'usage s'exerce dans une multitude de sociétés très diverses où la production est organisée de façon variable. La seule loi commune que cette logique impose, c'est l'étroite limite des capacités productives et, donc, la forte dépendance de ces sociétés à l'égard des aléas naturels. Néanmoins elles ne stagnent pas toutes au même niveau de productivité, parce que la fertilité naturelle des sols, le croît démographique, les modes de production, les structures étatiques et les idéologies localement dominantes se traduisent par des résultantes variables.

(2) - Logique de VU-VE

Il faudra des sièclcs pour que les sociétés diversement agencées sous la logique de VU soient pénétrées, puis subverties, par la logique uniformisatrice de VE. Engels n'hésite pas à voir dans l'Égypte et la Mésopotamie antiques des sociétés où commence déjà la lente percée de VE 6. En effet, l'échange marchand qui va désorganiser les mécanismes variés de VU, commence par se nouer “dans les pores de la société antique”, mais il demeure vulnérable tant que sa pression s'exerce de l'extérieur, sur des modes de production qui demeurent assujettis à la forme traditionnelle que prend localement la logique de VU.

La transition VU-VE apparaît comme un mouvement discontinu. Dans la filière où s'inscrit notre histoire, elle s'amorce, puis reflue à plusieurs reprises, de l'aventure phénicienne au déclin de l'Empire romain. Quand les courants d'échange se raniment dans l'Europe médiévale, tout est presque à réinventer. Venise ou la Hanse sont encore du côté du capital marchand, cette articulation extérieure de divers modes de production; Florence, la Hollande et l'Angleterre passent de l'autre côté, leur production s'organise prioritairement en vue de l'échange.

Fondamentalement, la transition VU-VE est le chemin du divers à l'unifié, mais son principe unificateur s'attaque, dans les situations historiques les plus dissemblables, aux pratiques disparates dont les sociétés fondées sur VU sont les héritières et les gardiennes. Dans cette transition multiforme, la logique qui gouverne la production est celle d'un combat de retardement livré sur plusieurs fronts : prohiber l'échange marchand; à défaut, l'exiler aux marges de la production normale; à défaut, contenir les modes de production mineurs où l'échange s'enracine; à défaut, dévaloriser politiquement et “moralement ” les hommes et les activités par qui l'échange s'étend; à défaut transiger avec l'envahisseur : mais cette dernière sagesse est rare et tardive.

(3) - Logique de VE

“L'époque déterminée dans le développement historique de la société, qui transforme généralement le produit du travail en marchandise”7 ne commence pas dès l'apparition des premières formes du mode de production (MP) capitaliste.L'existence des premières manufactures ne suffit pas à garantir le triomphe de VE. La logique de VE s'empare de la production, non par décret, mais par la subversion et la soumission des MP pré-capitalistes, laquelle est un processus lent. Dans toutes les sociétés où la production est soumise à cette logique, une énorme poussée unificatrice se fait sentir. Les usages, les consommations, les échanges, les formes du surplus, jadis si diverses, tendent à s'identifier. Les mêmes formes d'intérêt et de profit, les mêmes codes de commerce, les mêmes sociétés anonymes, les mêmes banques, les mêmes chèques, les mêmes syndicats, les mêmes associations patronales, les mêmes marchandises, les mêmes genres de vie, font leur apparition un peu partout, par imitation d'exemples importés des pays les plus avancés.

(4) - Logique de VE- VD

[N.B.Le texte ci-après date de 1977.]

La production est soumise à une logique caractéristique de la phase VE-VD, quand elle est contrôlée et coordonnée, à l'échelle de la société tout entière, par un centre convenablement agencé. L'émergence de VD, dans un environnement où VE demeure dominant ou très actif, est, comme l'émergence de VE dans les sociétés où régnait VU, un mouvement qui ne s'accomplit pas une fois pour toutes et sans retour.

La poussée vers VD, dans les sociétés où la socialisation des moyens de production demeure partielle et courte, est particulièrement vulnérable. Elle l'est moins, dans les sociétés où cette socialisation est très étendue, voire générale, mais là encore la conquête n'est ni entière, ni irréversible. L'environnement international de ces sociétés peut les soumettre aux pressions de VE, tant que celle-ci demeure prépondérante sur le marché mondial. Qui plus est, la socialisation des moyens de production ne garantit pas contre les retours de flamme de VE : il n'est pas exclu que le MP étatique socialiste puisse, sous quelque forme originale, se “reprivatiser”, comme le MP tributaire s'est parfois “féodalisé”.

Dans tous les cas où la percée de VD se réalise et où, de ce fait, la production est soumise à la logique dite VE-VD, le système productif est soumis à des impulsions contradictoires. Les savoir-faire et les mentalités des travailleurs, les traditions et souvent aussi les intérêts des unités économiques (W2 et W3) et, pour une bonne part, les habitudes et l'expérience des appareils étatiques demeurent marqués par des méthodes, des orientations et des besoins nés sous le règne de VE. C'est dans ce contexte objectivement hostile, quelles que soient les intentions et les motivations des acteurs, que VD qui n'est pas portée par une logique unificatrire, doit s'expérimenter.

69. Une logique de la production exprime une propriété commune à plusieurs modes de production (MP). Elle traduit, en termes de valeur, la capacité productive qui peut se déployer dans les modes de production où elle s'enracine. La logique associée à un MP est une potentialité qui lui est propre. Dans les diverses formations économiques (FE) où ce mode de production peut figurer, cette potentialité se réalise ou non. Chaque FE brasse les capacités des divers MP qui la composent et affirme une logique propre, selon des modalités que l'on examinera ultérieurement, lesquelles justifieront la liste ci-après :

Logique de VU : MP 1 à 4 et MP 7 et 8

Transition VU-VE : MP 5 et 6 MP 9 et MP 11

Logique de VE : MP 10 et 11 MP 14

Transition VE-VD : MP 12 MP 15

[Les divers MP ont été présentés ci-avant]


 

ANNEXE

 

COMBINATOIRE DES MODES DE PRODUCTION

(Extraits)

 

***

 § 1. DONNEES
[Ce § récapitule les résultats des chapitres 2 à 4 du tome 2 (version abrégée)]
 § 2. RÈGI.ES

[L'édition originale rapproche deux à deux les cinq éléments de tout MP pour repérer les combinaisons validées par l'observation historique. Quelques exemples sont résumés ci-après, par référence à des éléments qui ont été analysés et symbolisés par les pages précédentes]

A 1 – B 2 est le premier effet de la révolution agricole.

L'organisation d'une coopération de quelque ampleur et durée excède les capacités de A l; il faut l'intervention d'une contrainte étatique pour l'agencer.

A 2 - B 2 est la forme classique de l'artisanat.

 A 2 - B 3 suppose une contrainte extérieure pour inciter à Ia coopération et pour l'organiser, contrainte qui peut émaner de divers types de propriétraires étatiques (P 4) ou du capital marchand (: c'est alors une soumission formelle d'un premier type). La propriété de l'instrument et le travail personnel qui en est le corollaire ne peuvent être portés à l'échelle de la manufacture ou de l'industrie, quels que soient les adjuvants envisageables ce qui exclut A 2 - B 4 ou B 5

 A 3 - B 2 ou B 3 sont les formes classiques de l'esclavage, du servage, etc.

 A 3 - B 4 est une forme que l'on rencontre en diverses situations coloniales où, sous une forte contrainte étatique ou capitaliste, une production manufacturière est agencée avec une main-d'oeuvre servile ou quasi servile soumise à une propriété de type A 3. La forme A 3 - B 5 est à exclure : si une forme d'esclavage se combine à une forme d'industrie, ce ne peut être que par un système concentrationnaire, c'est-à-dire en référence à une propriété de type A 4 ou A 5.

A 4 - B - 4 ou B- 5 sont des formes classiques du capitalisme.A4 - B 2 peut s'observer en situation coloniale (ou, peut-être, en transition socialiste). Quant à A 4 - B 3 , c'est une forme primitive du capitalisme manufacturier où la soumission réelle au capital est déjà accomplie, mais où la coopération par spécialisation ne s'est pas encore développée : les villes "textiles" des cités italiennes, flamandes et autres des 14è - 17è siècles en offrent maints exemples..

A 5 - B 5 est une forme classique du socialisme (étatique ou non). Par l'effet d'un propriétaire étatique (P 4) convenable, des productions encore manufacturières ou même des productions principalement agricoles et résultant d'une coopération simple sont aussi observables : d'où A 5 - B 3 ou B 4. En revanche A 5 - B 2 comporte une contradiction apparemment insurmontable.

[L'annexe originale se poursuit en rapprochant successivement ; P et T, A et P, B et P, A et T, B et T et enfin MT avec chacubn des termes A, B, P et T.]

 § 3. COMBINATOIRE

 [Ce § assemble les combinaisons partielles détaillées au § précédent. Il montre qu'au niveau d'abstraction des typologies établies par les chapitres précités, quarante deux assemblages des cinq éléments, c'est-à-dire quarante deux modes de production sont théoriquement distinguables]

 §4. RADICAUX

 [Ce § étudie les radicaux communs à certains des 42 MP précédemment définis. A titre d'exemples, la présente édition reprend les analyses consacrées aux radicaux en A2, A3 et A4]

 Radicaux en A 2

La forme A 2 – B 2 – P 2 – T 4 est celle du MP artisanal pleinement développé. Elle se différencie des formes antérieures où le travail artisanal est exercé par un T 14 ou un T 24 non propriétaire de ses inetruments de travaiL

Dans les formations économiques ou le(s) MP dominant(s) ressortissent déjà au type A 4 (et parfois, peut-être, au type A 3), la dissolution de la communauté paysanne peut être poussée à un point tel que la petite paysannerie des propriétaires parcellaires est libérée des contraintes traditionnelles qui émanaient de cette communauté paysanne. Mais cette paysannerie n'accède pas pour autant à la liberté d'action caractéristique de A 4. Elle demeure étroitement dépendante des particularités de son propre instrument de travail, la terre qu'elle exploite, avec sa localisation et sa fertilité propres, génératrices de rentes différentielles qui doivent peu au travail productif local et beaucoup au jeu du marché, sans que les capacités propres d'une telle exploitation puissent permettre de réduire cette dépendance par un recours massif aux techniques les plus évoluées. Le MP paysan se déplace, de la sorte, vers une forme A 2 – B 2 - P 2 – T 3 . On doit même considérer que, dans le cas limite de l'agriculture “sans terre”, telle l'exploitation intensive en serres, l'exploitation agricole se transforme, de fait, en une modalité du MP artisanal.

[Note de 2000 - Par effet de MT 4 sur les activités artisanales, de nouvelles floraisons d'entreprises prestataires de services de toute sorte se produisent. Mais rien dans la nature du MP artisanal n'est changé pour autant, quant aux risques de soumission formelle au capital, ou d'annexion par des entreprises capitalistes des ateliers artisanaux rentables. Le fait que de nombreux "artisans informatisés" pourraient travailler "en réseau" ne donnera pas non plus à ce MP une élasticité accrue, sauf à servir, éventuellement, de pépinières pour de nouvelles formes de manufacture ou d'usine, dispersées certes, mais néanmoins capitalistes.]

§ 5 - CLASSEMENT

[Dans l'édition originale, ce dernier § examine un à un les quinze MP qui peuvent agréger les quarante-deux variantes établies par la combinatoire, en raison de la similtude des radicaux. Cas par cas, les variantes précoces, tardives ou exceptionnelles sont prises en considération.]

 ***
Notes

1 - Le Capital, Ed. Sociales, 1948-60, tome 1, p. 18.

2 - Contribution à la Critique de l'économie politique, Ed. sociales, 1957, p. 5.

3 - Un Chapitre inédit du Capital, UGE 10/18,, 1971, p.234.

4 - Par exemple : Fondements de la critique de l'économie politique, Anthropos, 1967-8, tome; 2, p. 215.

5 - Chibli Mallat a même suggéré de débaptiser la valeur de développement (VD) pour la présenter comme valeur de civilisation (Défis présidentiels, Beyrouth, 1998). Ceci ne ferait qu'ajouter à la polysémie galopante dont souffre le mot valeur et empêcherait de spécifier le concept de civilisation, y compris le "trésor commun " de valeurs qu'il finit par inclure . Voir sur ce point Les Civilisations.

6 - Le Capital, Ed. Sociales, 1948-60, préface du tome 6, p.35.

7 - Le Capital, Ed. Sociales, 1948-60, tome 1, p. 75.

 

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