LA SOCIETE

TOME 2

(suite)

***

LES STRUCTURES ECONOMIQUES

OUTILS - PROPRIETE - PRODUCTION


CHAPITRE 3

 LES MOYENS DE TRAVAIL

 

 

 l8. Comme les travailleurs et les propriétaires se rangent en types distincts selon les rapports qu'ils entretiennent avec les moyens de production et comme, en outre, les relations de propriété, à étudier au prochain chapitre, s'appliqueront, bien évidemment. à ces mêmes moyens de production, on pourrait s'étonner que le troisième élément de tout mode de production soit placé, ici, sous la rubrique des moyens de travail - et non de production. S'agit-il d'expressions équivalentes ou, sinon, y a-t-il quelque bonne raison de prendre l'une pour l'autre?

Les moyens de production souffrent d'une évidence trompeuse. Nul ne doute que les usines, les machines et les matières premières soient des moyens de production. Pourtant, ce n'est pas tout à fait exact : ce sont des moyens de production, s'ils sont inscrits dans un environnement productif convenable. Leurs qualités physiques sont décisives, si leurs conditions sociales d'utilisation productive sont, par ailleurs, remplies.

Dès lors, faut-il considérer comme moyens de production l'ensemble du système productif, formé par les travailleurs, les équipements nécessaires à leur travail et les matériaux auxquels ce travail s'applique ? Cette formule séduit beaucoup d'économistes qui la transposent en théorie des trois facteurs de production : le travail, le capital ( = les équipements) et la terre ou la nature (source ultime de toutes les matières premières). Toute la critique de l'économie politique que Marx expose dans le Capital, s'emploie précisément à démolir les théories superficielles de ce genre.

Les rapports de production ne se réduisent pas à la propriété. Les forces productives ne désignent pas une addition quelconque de facteurs de production. L'une et l'autre de ces relations deviennent intelligibles seulement lorsque l'on connait la structure complète d'un mode de production, la combinaison particulière des cinq éléments dont il se compose.

Dans un mode de production donné, les rapports de production désignent l'ensemble de la combinaison, vue sous l'angle de l'un de ses éléments, la relation de propriété. Dans ce même mode, les forces productives désignent l'ensemble de la même combinaison, vue sous l'angle d'un autre élément, la relation de production. Toute analyse qui voudrait distinguer les rapports de production et les forces productives, comme deux sous-ensembles séparables, comme deux collections de choses distinctes, est condamnée à l'errance.

Pour établir une typologie propre aux moyens de production, on ne peut se complaire dans l'examen de leurs seules qualités physiques : ce serait entreprendre une recherche purement technologique. Quant au glissement, des moyens de production aux moyens de travail, voici ce qui le justifie. Sous l'angle de la production qui s'opère, du travail qui s'accomplit, les moyens de production peuvent être décomposés en deux catégories : les moyens de travail et les objets de travail. Ces derniers vont de la matière première à la gamme infinie des produits en cours de transformation. Les moyens de travail, pour leur part, sont toujours d'anciens objets de travail. En privilégiant ceux des objets de travail qui, une fois produits, restent dans le procès de production comme moyens de travail, on met l'accent sur ce qui constitue la part décisive des moyens de production : sur les outils grâce auxquels le travail acquiert une efficacité supérieure à celle du travail à main nue. On sélectionne "les moyens de travail (qui) sont les gradimètres du développement du travailleur et les exposants des rapports sociaux dans lesquels il travaille", comme dit Marx1.

 19. Réduire le développement des moyens de travail à l'histoire continue et progressive d'un facteur simple est une tentation toujours renaissante. Certains auteurs notent, par exemple, que la consommation d'électricité par tête est cent fois plus grande aux États-Unis qu'en Inde, ou cinquante fois plus grande dans les pays industrialisés que dans le reste du monde. Aussi suggestives soient-elles, ces démarches, en toutes leurs variantes, ne permettent cependant pas de repérer le développement des moyens de travail, lequel n'est jamais une performance isolée, ni un processus mesurable par un indice simple ou composite. C'est un processus complexe et contradictoire qui, d'un stade à l'autre, révolutionne les conditions de la production. On peut repérer les zones de l'économie où cette révolution s'amorce, on peut en suivre les progrès inégaux, d'une région ou d'une branche à l'autre, mais on ne peut concevoir un stade donné du développement des moyens de production, que si l'on se représente clairement le système complet des effets produits par la révolution qui lui donne naissance. Telle est, du moins, l'hypothèse que je vais soutenir. Elle aura pour effet d'établir une typologie des moyens de travail, symbolisés par MT, qui distinguera quatre types fondamentaux scandés par trois coupures.

 20. Première coupure : la révolution agricole. Avant celle-ci, les quelques millions d'années que les bandes d'animaux humains emploient à conquérir la station debout, à spécialiser leur main, à enrichir leur cerveau d'un cortex, à articuler un langage symbolique et à se convertir en communautés déjà complexes, ne doivent pas être conçus comme une préhistoire où les MT mis en oeuvre se réduiraient aux outils de pierre et d'os, au feu conquis par accident et religieusement entretenu, et à quelques autres outils tout aussi rudimentaires. Si l'on assigne à cet immense premier âge de l'humanité, le type : MT 1moyens de travail primitifs où les MT sont dits primitifs, au sens originaire du terme, c'est parce que ceux-ci commencent à se spécifier. Dans la lente sélection des animaux, des plantes et des sites les mieux utilisables, dans la lente découverte de leurs modes d'emploi, s'élaborent de premières techniques et de premiers outils aptes à démultiplier ou à affiner les puissances de l'espèce qui, dans ce travail, devient humaine-sociale. La tradition archéologique nous a accoutumés à rapporter aux formes, de plus en plus élaborées, des outils de pierre, puis de métal, les étapes discernables dans cet àge initial, mais ce n'est là qu'un indice, parmi d'autres, d'un développement qui a su notamment, faire un usage déjà diversifié des eaux et des forêts, par cueillette, chasse, pêche et flottaison. La découverte de l'agriculture et l'ensemble des transformations qu'elle induit, font entrer l'humanité dans un nouvel âge technique que l'on repérera par : MT 2 moyens de travail consécutifs à la révolution agricole.

La révolution agricole n'est ni une mutation brusque, ni une pure novation technique. C'est une transformation sans doute très lente, par laquelle les hommes ont appris à sélectionner certaines plantes et à discipliner leur croît naturel, jusqu'à en faire l'objet d'une activité régulièrement efficace. Souvent l'agriculture s'est accompagnée d'un progrès analogue de l'élevage, mais ce ne fut pas toujours le cas, notamment en Amérique où la domestication des animaux fut presque totalement ignorée jusqu'à l'irruption espagnole. Souvent, la terre a été exploitée de plus en plus systématiquement : elle est devenue champ et carrière, forêt et mine, rivière et mer flottables, puis navigables. Une nouvelle étape, toujours inscrite dans l'aire d'un État puissant, a été parcourue par celles des sociétés qui ont appris à domestiquer les eaux, c'est-à-dire à s'imposer la coopération disciplinée que requièrent les grands équipements hydrauliques. Les sociétés où cet effort a pu être accompli durablement, ont accru massivement leurs récoltes et, donc, leur population et leur capacité de produire un surplus. La coopération qu'elles ont expérimentée a trouvé d'autres emplois, au service des États qui drainaient leur surplus. Dans ce travail immense, de nouvelles énergies et de premières machines ont vu le jour. L'agriculture est demeurée utilisatrice d'énergie humaine et de traction animale. Tout en employant l'une et l'autre, les grands travaux ont aussi fait bon usage des énergies naturelles du vent, de l'eau ou de la pesanteur, captés par des machines plus ou moins simples : plan incliné, roue, treuil, poulie, levier, échelle, chariot, soufflet, navire, voile, etc.

Rien ne serait pourtant plus inexact, que de transposer dans l'âge MT 2, les vues que nous inspire notre univers technique : il n'y a eu ni progression régulière, ni diffusion rapide, ni exploitation méthodique des nouveaux moyens de travail. Bien au contraire, les reculs, les oublis, les abandons ont été la règle. Le moulin à eau, connu des Romains2 et des Chinois3 dès le 1er siècle ap. J.-C. est demeuré presque inemployé pendant quinze siècles et ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres. Les techniques n'ont aucun dynamisme intrinsèque : leur emploi ou leur négligence est l'indice de rapports sociaux ancrés ailleurs, dans le jeu combiné de tous les éléments des MP en vigueur.

Le seul domaine où la maturation et la diffusion des techniques ont ressemblé quelque peu à ce que nous en voyons aujourd'hui, a été celui des métiers artisanaux et marchands. Partout où la spécialisation de l'échange marchand s'est accompagnée d'une autonomisation de l'artisanat, la transmission régulière des techniques est, elle-même, devenue un art initiatique, lentement dérivé de la magie à l'apprentissage. Le commerce lointain a fait découvrir des produits et des techniques inventés ailleurs et a parfois suscité des novations. Par exemple, la grosse nef génoise s'est imposée sur les mers4 et a accéléré le progrès, déjà continu, de la marine marchande et guerrière, progrès qui répondait à l'ouverture de nouveaux mondes et à la conquête des mers, désormais engagée. Sur terre, le progrès a suivi, cahin caha, de l'imprimerie à la manufacture.

[La suite du texte original montre que le règne de MT 2 est de durèe très variable d'un système mondial à l'autre et insiste, par ailleurs sur certaines variantes de MT 2 requérant un travail coopératif (irrigation, navigation, etc) ou une habileté de métier.].

 21. Il en ira tout autrement des sociétés où s'opère la révolution industrielle. Celle-ci ouvre un nouvel âge technique auquel on attache le type MT 3moyens de travail consécutifs à la révolution industrielle, âge technique qui s'affirme, à mesure que la machine supplée l'outil. La révolution industrielle est l'aspect le plus apparent d'un bouleversement général de la structure économique. Vue sous l'angle des moyens de travail, elle se manifeste de façon éclatante, mais son éclat ne doit pas aveugler : l'élément MT 3 participe à une novation, déjà préparée par la transformation des formations économiques, laquelle a libéré les deux autres élements indispensables à la cristallisation capitaliste, les formes T 5 et P 3, c'est-à-dire le travail salariable et la propriété privée du capital requis à cette fin. Mieux, MT 3 ne mûrit qu'à partir du moment où les deux autres éléments ont déjà commencé à cristalliser, en un mode de production capitaliste qui n'est pas encore industriel. Alors, le stock des techniques, déjà connues et mal utilisées, se voit offrir de nouvelles chances d'emploi, cependant que les « bricoleurs de génie » – comme dit Landes, pour caractériser les Watt, les Arkwright, les Cartwright et autres5 – sont inspirés et aspirés par le nouveau tourbillon.

Du bouleversement rapide et contagieux qui s'opère, dès lors, deux interprétations ont fait fortune : l'une privilégie les nouvelles sources d'énergie et fait de la houille et de la machine à vapeur les leviers de l'industrialisation; l'autre valorise les moyens de transport et chante l'épopée du rail. Sans négliger ces ressorts, Marx raisonne de toute autre façon. Lorsqu'il considère le mouvement propre des moyens de travail, c'est à la machine-outil et, plus généralement, à la transformation de chaque entreprise en un vaste machinisme fonctionnellement agencé, qu'il accorde la priorité. De là vient, en effet, toute une chaîne de transformations : la rupture du métier qui unissait le travailleur artisanal à son outil, la subordination du travail au machinisme, la constitution des travailleurs collectifs et, finalement, la possibilité désormais ouverte d'une application directe de la science à la production.

La révolution industrielle est un mouvement continu et foisonnant. Il est arbitraire de la circonscrire, comme Ashton,6 aux années 1760-1830 ou, comme Rioux7, aux années l780-I880. Si l'on suit la logique de l'analyse proposée ici, selon Marx, la révolution industrielle peut apparaître comme un processus cumulatif, mais scandé. Sa première phase a pour caractéristique essentielle la diffusion du machinisme industriel. Elle ne s'achève pas quand l'électricité relaie la machine à vapeur ou quand le moteur à explosion entre en scène, quoi qu'en pense Friedmann.8 Une transformation majeure se dessine, en revanche, lorsque, de façon discontinue et inégale selon les branches de l'économie – et, là-dessous, selon 1es modes de production – la phase "mécanique" de la révolution industrielle cède progressivement la place à une seconde phase où un nouveau machinisme vient bouleverser derechef les conditions du travail, tandis que sa mise en oeuvre requiert une accumulation de capitaux à une échelle supérieure (c'est-à-dire une dérive de P3 vers (P3)2 ou (P3)3autrement dit du capitaliste individuel à la société anonyme, puis au capital "financier"). Cette nouvelle phase de la révolution industrielle parfois dénommée fordisme associe la production de masse, le travail standardisé et les techniques tayloriennes d'organisation du travail. Le système des machines s'intègre en "chaînes" ou en lignes continues qui tendent à en faire une seule machine globale, et à rigidifier le travailleur collectif qui les met en ceuvre par un travail posté, tandis que ce travailleur collectif devient, lui-même, un objet de travail. On s'emploie à en sélectionner attentivement les composantes individuelles, à en analyser les postes, à en chronométrer l'efficacité, etc.

[La suite du texte original montre comment les deux phases de MT 3 qui viennent d'être distinguées se répercutent en MT 2 par des ricochets de la révolution industrielle, générateurs de multiples mini-machines non associées à un machinisme complet.]

22. La révolution industrielle rend-elle compte de tous les développements advenus à l'élément MT, depuis les débuts de l'industrialisation capitaliste ? Autrement dit, faut-il ranger aussi en MT 3 la radio, la télévision, le télétravail, l'automation, l'informatique etc, fût-ce en définissant une nouvelle phase ? Ou bien faut-il admettre qu'une nouvelle révolution technique est commencée et concevoir un type MT 4 pour la représenter ? La révolution industrielle n'a pas seulement provoqué la rupture des métiers anciens et la constitution de travailleurs collectifs. Elle a également fait naitre une forme nouvelle du travail : le travail qui prépare le travail. Celui-ci comprend l'ensemble des activités où la force de travail n'est pas directement appliquée à la transformation effective de l'objet de travail, mais est employée à préparer et à rendre plus efficace, cette application productive.

Dans le travailleur collectif qu'est chaque firme, la préparation du travail est devenue l'affaire de multiples agents : bureaux d'études et de méthodes, encadrement technique, chronométreurs, etc. Le passage à la deuxième phase de MT 3 marque, à cet égard, une nette discontinuité : la préparation du travail s'y est matérialisée en divers affluents de la chaine où s'élabore l'objet du travail. Or, les développements techniques nouveaux que l'on examine, sont porteurs d'une énorme novation : ils tendent à faire refluer tout le travail vers ce qui constituait, naguère, la préparation du travail. La production matérielle de tout produit tend à devenir une opération totalement effectuée par des machines. Naturellement, il serait naïf de croire que cette novation est déjà chose faite, mais plus naïf encore d'ignorer les signes annonciateurs qui s'accumulent : usines effectivement automatisées, multiplication des machines-outils et des chaînes de machines-outils qui incorporent leurs programmes régulateurs, dissociation de tout contact et de toute proximité entre les travailleurs et leur objet de travail. La rupture de l'unité de lieu entre le travailleur et l'objet de travail, qui est éclatante dans les techniques spatiales ou nucléaires, est déjà réalisée dans bien des opérations plus banales : elle caractérise toutes les opérations automatisées, même si celles-ci s'accomplissent sous une surveillance humaine. Dès lors, on discerne mieux l'ingrédient nouveau qui s'est révélé dans le procès de travail : l'information. En MT 3, la machine, mue par une énergie convenable, opère sous la conduite d'un travailleur. C'est la machine qui met en forme l'objet de travail, mais c'est le travaileur qui informe la machine, qui la règle et l'entretient. Désormais, dans les nouveaux processus que l'on examine, l'information de la machine n'est plus attendue d'un travailleur présent et actif aux côtés de celle-ci. L'information a été dissociée de ce processus et matérialisée distinctement. Elle se programme, elle se contrôle à l'aide d'un machinisme spécial dont l'électronique fournit les composants et que l'informatique assemble en ordinateurs de toutes formes, dûment programmés. Sous cet angle, également, la novation est immense. Elle tend à annuler les fonctions anciennes de l'homme comme source d'énergie et de savoir-faire et à le convertir, tout entier, en agent d'un savoir-faire-faire. L'homme machine musculaire, l'homme outil de précision perdent virtuellement leur place, au bénéfice de l'homme programmeur, organisateur de choses productives d'effets utiles. L'agencement des rapports de propriété et de production ne laisse passer, de la tendance nouvelle, que ce dont il peut s'accommoder. Le poids massif du machinisme ancien, encore en activité (c'est-à-dire du capital fixe à valoriser) est le plus immédiat des freins. Les potentialités nouvelles se déploieront dans la mesure où, de proche en proche, tous les rapports sociaux s'ajusteront, pour leur faire place. Bref, on assiste au début d'un nouvel âge technique, de type :

MT 4moyens de travail consécutifs à la révolution informatique.

Parmi les traits qui s'offrent, pour caractériser cette révolution, on choisit, en effet, l'informatique parce que là est la substance même du nouvel âge technique qui s'ouvre. La dissociation et la matérialisation des signaux (ou informations), par lesquels sont réglées toutes les procédures mécaniques du travail, voilà ce qui permet de rompre toute unité de lieu et de temps entre l'objet de travail et le travailleur et de constituer le machinisme en écran entre le producteur et le produit. Qui plus est, on doit s'attendre à ce que la maturation de MT 4 exerce, par ricochet, des effets transformateurs sur les secteurs qui, de par les limites étroites où les rapports de propriété et de production les tiennent enserrés, demeurent rivés à MT 2 ou à MT 3. Mais il serait hasardeux de décrire a priori ces effets, d'autant que la subversion des vieux modes de production où s'exerce le travail agricole ou artisanal se poursuivra et que, dans certaines de ses formes, elle pourra se télescoper avec un tout autre mouvement : MT 3 poussait au gigantisme des entreprises; MT 4 permet de collectiviser le travail sans le concentrer géographiquement et si, par ailleurs, des rapports sociaux convenables sont établis, MT 4 autorisera une miniaturisation délibérée des entreprises.

[Le texte du n° 21 est de 1977. Il est à comparer avec son cadet de vingt ans (Manuel Castells : The Rise of the Network society, 1996) pour vérifier qu'au niveau de l'élément MT, ce qu'il avait d'hypothétique a été validé par l'expérience]

23.[Ce n° qui discute des machines répandues dans l'armée, l'administration, les arts et les sciences ou la vie domestique, n'est pas repris dans la présente édition.Il permettait d'apercevoir l'horizon immense ouvert par MT4]

 24. "Ce qui distingue une époque économique d'une autre, c'est moins ce que l'on fabrique, que la manière de fabriquer, les moyens de travail par lesquels on fabrique" répète volontiers Marx9. Le repérage des grandes ères, scandées par les révolutions agricole, industrielle et informatique, est la plus élémentaire – et la plus fondamentale – des distinctions à établir en ce sens, mais il est tout à fait possible d'affiner la recherche. Toutefois, si l'on excepte les âges préhistoriques connus sous les noms d'âge de pierre, du bronze et du fer, qui semblent être les grandes étapes de MT l et de la transition vers MT 2, on peut dire qu'avant la révolution industrielle, les âges techniques que l'on pourrait définir par des critères plus fins auraient un caractère qualificatif et non pas cumulatif. Par exemple, Duby note que "dès le début de notre ère, les Latins avaient découvert avec surprise que les "barbares" employaient un outillage agricole moins rudimentaire que le leur",10 ce qui souligne qu'aucun lien nécessaire n'existe, alors, entre le niveau de richesse ou de puissance d'une société et les moyens de travail dont elle fait usage. Mais Duby ajoute aussitôt que les Romains n'avaient nullement cherché à s'approprier les techniques plus élaborées qu'ils venaient de découvrir : c'est dire, à la fois, que leur agencement social, à dominante esclavagiste, n'en avait guère l'emploi et que, plus généralement, leur société n'était pas orientée vers le progrès technique. Une telle orientation, aujourd'hui évidente, l'est devenue par l'effet du capitalisme et de son corollaire, la révolution industrielle. Ensuite, les âges techniques sont devenus cumulatifs ; de MT 3 à MT 4, rien ne se perd, toutes les possibilités connues dans une phase sont conservées par la suivante, sauf dans l'exacte mesure où elles sont relayées par de nouvelles possibilités plus efficaces. L'utilisation d'une typologie de MT, trop finement décomposée, introduirait donc, dans la conception des modes de production, un facteur d'hétérogénéité : les subdivisions de MT 2 n'auraient pas le même sens que celles de MT 3 [ou de MT4]. C'est pourquoi l'on s'en tiendra, en l'espèce, à la seule série


MOYENS DE TRAVAIL

MT 1 - moyens de travail primitifs

MT 2 - moyens de travail consécutifs à la révolution agricole

MT 3 - moyens de travail consécutifs à la révolution industrielle

MT 4 - moyens de travail consécutifs à la révolution informatique


 CHAPITRE 4

 

LA PROPRIETE ET LA PRODUCTION

 

25. La relation de propriété est le quatrième élément de tout mode de production. Elle ne doit pas être confondue avec son éventuelle image juridique : en amont de toute formalisation juridique, c'est la relation réelle de propriété qui nous intéresse, c'est-à-dire la relation qui précise de quoi se composent les moyens de production et quels effets entraîne leur disposition. Les typologies déjà établies nous permettent de reconnaître les propriétaires et les travailleurs, ainsi que les moyens de travail qui constituent la part décisive des moyens de production. La relation de propriété met ces trois éléments en perspective; elle explicite un aspect fondamental de leur liaison. Pour simplifier l'énoncé et pour éviter toute confusion entre la propriété et les propriétaires, ou encore entre la propriété réelle et les concepts juridiques de la propriété, on symbolisera souvent la relation de propriété par A. La relation A se définit par le jeu relatif de trois termes : la propriété, la production et l'exploitation. Elle est propriété des moyens de production, mais une "propriété qui se réalise à travers la production"11 et qui règle l'appropriation du surtravail. C'est une propriété dans laquelle la production doit se mouler et qui régit l'exploitation des travailleurs. Elle va prendre plusieurs formes distinctes dont chacune fera jouer ces trois termes, en modifiant la substance même des moyens de production, d'une forme à l'autre. Une telle modification substantielle des moyens de production ne fait aucunement double emploi avec la variation des types de moyens de travail que l'on a étudiée, au chapitre précédent. Là, on a observé ce que la transformation technique des instruments de production pouvait révéler, quant à l'insertion des travailleurs dans les divers modes de production. Ici, on va examiner une autre question : les moyens de production qui sont la chose des propriétaires et la condition d'activité des travailleurs, ont ils le même sens, les mêmes effets, dans tous les agencements sociaux ? ou bien, peut-on repérer des modifications substantielles de l'efficacité sociale attachée à la propriété des moyens de production ?
[La suite du texte original invite à distinguer la notion générale de "moyens de production", de la notion de "moyens de production et d'échange" qui est spécifique du capitalisme.]

 26. Les modifications substantielles des moyens de production, à quoi l'on va reconnaître les diverses formes de la relation A, ne doivent pas être conçues comme des modifications de l'objet matériel auquel s'applique la propriété. Ainsi, par exemple, on verra la propriété du sol se ranger successivement dans plusieurs formes de A. La substance que l'on vise est sociale et non pas naturelle; c'est un système de rapports sociaux et non pas une certaine qualité d'objets matériels. C'est ainsi que, dans la première forme de la relation A, que l'on dira : A 1propriété primitive, cette propriété se définit. essentiellement par le fait qu'elle se forme et s'exerce duns une communauté réelle, de façon collective ou individuelle, selon les traditions propres à la communauté concernée. "Toutes les formes de cette propriété supposent une commune dont les membres, en dépit de toutes les différences formelles, sont propriétaires à titre de membres de la commune" souligne Marx12. Par son objet matériel le plus fréquent, A 1 a toutes les apparences d'une propriété foncière, même si, chez les peuples de chasseurs et d'éleveurs, c'est encore une propriété foncière mobile, celle des terrains de parcours. La sédentarisation agricole fixe son assiette et étend son objet : "les instruments secondaires et les fruits de la terre, créés par le travail, font partie eux aussi de la propriété foncière dans ses formes primitives".13 Par instruments secondaires, Marx entend ici les outillages adaptés à l'agriculture et les outils des travaux que l'on dira artisanaux quand l'artisanat sera devenu une branche autonome de la division sociale du travail.

Cette dernière transformation, qui met très longtemps à s'accomplir, aboutit à une nouvelle forme de propriété, à savoir A 2propriété (devenue autonome) de l'instrument.

La relation A 2 "est celle d'un mode particulier de travail... la maîtrise dans le travail donnant la propriété des conditions de production".14 Ce "donnant" peut sembler mystérieux, mais Marx s'en explique. "La propriété de l'instrument" est une "forme dans laquelle le travailleur est propriétaire (ou bien le propriétaire travaille)" et qui "s'est rendue autonome, à côté ou en dehors de la propriété foncière : elle n'est plus annexée à la propriété foncière, ni soumise à elle comme dans le... cas (précédent). Cette seconde forme correspond au travail artisanal et urbain".15 L'autonomie est acquise, lorsque l'activité artisanale spécialisée déborde des communautés où elle est née (ou des domaines esclavagistes et des palais et temples tributaires où elle pourra être enclose derechef, on le verra) et se tourne vers l'échange. L'activité artisanale, indépendante des aléas naturels, est fondée sur la soudure d'un travailleur-propriétaire à ses moyens de production : les instruments nécessaires à l'exercice de son habileté laborieuse, constituent l'essence de sa propriété. L'artisanat se développe alors "en opposition, ou si l'on veut, à titre de complément du cas ... A 1) ainsi modifié".16 A titre de complément, c'est-à-dire dans des formations économiques encore dominées par des modes de production fondés en A 1 : c'est le cas le plus fréquent dans les sociétés précapitalistes. En opposition, c'est-à-dire dans des formations économiques dominées par un mode de production fondé sur A 2 : ce sera le cas dans les cités médiévales.

Les deux premières formes de la relation A "sont profondément modifiées lorsque le travail lui-même est rangé parmi les conditions objectives de la production",14 c'est-à-dire lorsque l'esclavage ou le servage s'établissent, par différenciation interne des communautés primitives ou, plus souvent encore, par l'effet de guerres et de conquêtes. Quand l'inclusion des travailleurs dans les objets appropriables cesse d'être exceptionnelle ou temporaire, la propriété prend une troisième forme que l'on nommera A 3propriété des moyens de subsistance.

Les moyens de production prenaient en A 2 le caractère de l'instrument, leur substance était faite des outils nécessaires à l'exercice d'un métier artisanal. En A 3, ils prennent la forme de moyens de subsistance, parce que leur mise en oeuvre est, pour le travailleur dépendant, la seule façon possible d'assurer sa subsistance. L'esclave est contraint de travailler pour le maître dont sa survie dépend. Le serf n'a d'autre ressource que de mettre en valeur la terre où il est attaché et de se contenter du produit que le maitre lui laisse17. La grande novation, en A 3, c'est que le propriétaire peut désormais se dispenser de travailler lui-même, ce qui rend la propriété plus abstraite et plus mobile.

La propriété A 3, qui est "contenue en puissance" dans les communautés primitives, "constitue le ferment nécessaire à la décadence de tous les rapports primitifs de la propriété et de la production" 14. Dans une société donnée, cette subversion peut être inhibée par les institutions politiques. Ainsi, les cités antiques sont le théâtre de longs combats contre l'esclavage pour dettes ou contre l'aliénabilité du sol. Mais, partout où s'opère la maturation de A 3, les sociétés entrent en de très profondes transformations : par un chemin historique plus ou moins long, elles donnent finalement naissance à une classe de paysans libres, ex-possesseurs dépendants dont la possession s'est peu à peu durcie en propriété; elles se révèlent poreuses à l'artisanat et au commerce marchands. Ainsi, le règne de A 3 s'accompagne de l'éradication des modes de production en A l et d'une certaine poussée des modes de production en A 2.

Le mariage de la propriété rentière et du marché finit par donner naissance à une propriété radicalement nouvelle.A 4propriété des moyens de production et d'échange. La modification substantielle est, ici, la conversion des instruments ou des moyens de subsistance, en moyens de production et d'échange. Qu'est-ce à dire ? En A 2, les moyens de production se qualifient comme instruments, parce que leur utilisation effective dépend de l'habileté du travailleur qui en est propriétaire. En A 3, les moyens de production se qualifient comme moyens de subsistance, car leur propriété permet de tenir en dépendance, des travailleurs désormais bien distincts des propriétaires. En A 4, cette dernière distinction demeure : les travailleurs sont plus que jamais séparés des moyens de production; mais, en outre, ils cessent tout à fait d'être dépendants des propriétaires, ils deviennent libres de s'employer où bon leur semble, c'est-à-dire où le marché du travail les conduit. Dès lors, la relation A change de sens, son objet se qualifie autrement. Le travail devient salarié et les moyens auxquels il s'applique deviennent capital : moyens de production désormais destinés uniquement à produire des marchandises pour le marché; donc, moyens de production et d'échange. A 4 est une propriété capitaliste, tout entière tournée vers la valorisation et l'accumulation du capital.

 27. [Ce n° commence par distinguer les propriétés dont l'objet est toujours concret (les types A 1 et A 2) de celles dont les objets deviennent abstraits (A 3 et A 4), tout en soulignant par ailleurs que A 1 et A 3 s'accompagnent d'une dépendance vis-à-vis du donné naturel qui s'allège avec A 2 et surtout A 4.]

Faut-il s'en tenir là ou peut-on considérer qu'après Marx, le développement social a produit quelque nouvelle forme de propriété, c'est-à-dire une nouvelle relations A, née de nouvelles modifications substantielles de l'objet social de la propriété ? Pour en juger, reprenons élan chez Marx. Celui-ci souligne lui-même que "le rapport général – fondamental – entre le capital et le travail est celui de chacun des capitalistes avec ses ouvriers" .18 Autrement dit, la relation A 4 met en rapport chaque capitaliste avec ses propres salariés. Naturellement, il faut bien entendre ce que "chacun des capitalistes" peut désigner : ce peut être un entrepreneur isolé ou une association de plusieurs capitalistes, groupés pour exploiter une même entreprise; ce peut être, même, un État (un P 4 de type convenable) qui exploite, sur un mode capitaliste, telle ou telle entreprise. Jusque-là, on ne sort pas des limites de A 4.

J'avancerai l'hypothèse qu'on en sort à partir du moment où sont rassemblés dans une même propriété, des moyens qui débordent de ce qui est nécessaire à la production et à l'échange et qui incluent ce qui, en amont de la production, conditionne son efficacité physique et financière : la recherche, la régulation et la formation. Quand les moyens matériels et humains, requis pour ces activités, sont réunis dans la même main que les moyens de production et d'échange et quand la mise en ceuvre des uns et des autres est effectivementt coordonnée par leur commun propriétaire, la propriété change substantiellement d'objet, elle prend la forme : A 5propriété des moyens de développement

A vrai dire, la relation A 5 est loin d'être arrivée à maturité, dans les sociétés contemporaines. Elle en est au point où se trouvait la propriété A 4 quand, vers 1850, Marx s'est investi dans la critique de l'économie politique. Mais son existence n'est pas douteuse. Déjà le lourd et médiocre système de planification bureaucratique centralisée de l'URSS en donne une image nette; déjà, la stratégie coordonnée et diversifiée des (P3)3 , c'est-à-dire des groupes capitalistes les plus puissants, commence aussi d'en dessiner l'image. En effet, la frontière entre A 4 et A 5 ne passe pas d'abord entre l'appropriation privée et l'appropriation publique ou sociale. A 5 commence à se former lorsque la production et l'échange cessent d'être le fait de "travailleurs collectifs" isolés, c'est-à-dire d'entreprises distinctes,séparées les unes des autres par l'intermédiaire anarchique du marché, et deviennent le fait de travailleurs collectifs interconnectés par des liaisons non aléatoires.

[La suite du texte original souligne que A 5 est d'une abstraction supérieure à celle de A 4, parce qu'elle requiert une politisation directe de la propriété.]

[L'implosion de l'URSS et de ses émules, ainsi que les fréquentes "privatisations" opérées en d'autres sociétés ont provoqué un net recul de A 5, mais non sa disparition. On aura l'occasion de revenir sur ce point.]

28. La relation de propriété exclut les formes mixtes : les nuances s'expriment toujours par des variations des types de propriétaires de moyens de production (P) ou des types de travailleurs (T).

[La suite du texte original illustre les variations de A 1 à A 5 par l'exemple de l'agriculture.]

En définitive, la relation A entrera donc dans la représentation des modes de production sous les cinq formes distinctes que l'on a étudiées :


RELATION DE PROPRIETE

A 1 - propriété primitive

A 2 - propriété (devenue autonome) de l'instrument

A 3 - propriété des moyens de subsistance.

A 4 - propriété des moyens de production et d'échange

A 5 - propriété des moyens de développement


29. Il a déjà beaucoup été question de la production, mais celle-ci demeure, jusqu'ici, un concept indéterminé. Pour en prendre une vue tout à fait claire, il faudrait disposer, dès à présent, d'une représentation convenahle de l'ensemble de la structure économique, de l'ensemble des rapports entre la nature et la société et d'une bonne partie de la structure idéologique. La production, au sens strict, a un premier point d'ancrage : elle est tournée vers l'appropriation du donné naturel. Non pas l'appropriation, au sens de la relation A, c'est-à-dire le rangement sous quelque forme de propriété, mais bien l'appropriation comme transformation, en vue de répondre aux besoins des hommes, en vue de rendre le donné naturel propre à satisfaire ces besoins. "Toute production est appropriation de la nature par l'individu dans le cadre et par l'intermédiaire d'une forme de société déterminée"19.

Mais la production ne peut se réduire à son ancrage naturel. En toute société, elle est à la jointure de deux systèmes de rapports. D'un côté : le système des rapports entre la société et la nature, pour approprier celle-ci aux besoins de celle-là : la production matérielle, en somme. D'un autre côté : le système des rapports, internes à la société, selon lesquels s'organisent la production matérielle et ses corollaires que sont la distribution, l'échange et la consommation. Une production matérielle inscrite dans une forme sociale. Telle est bien l'idée que Marx soutient sans cesse "car l'ensemble des rapports des agents de la production entre eux et avec la nature , leurs conditions de production, constituent précisément la société, sous l'aspect de sa structure économique".20

[La suite du texte original précise que les besoins à satisfaire par la production deviendront intelligibles dans l'instance idéologique et souligne, par ailleurs, que la production matérielle des produits et la production sociale du surplus sont des ensembles liés entre eux, mais non identiques ni coïncidents : la suite de l'instance économique spécifiera leurs rapports.]

 30. Il s'agit maintenant d'étudier la relation qui s'établit sous des formes diverses entre propriétaires, travailleurs et moyens de travail, pour accomplir la production. Souvent, on désignera cette relation de production par le symbole B. Au premier abord, on s'en souvient, la relation A (ou : relation de propriété) semblait n'intéresser que les propriétaires de moyens de production (P) et les moyens de travail (MT). Par une illusion symétrique, on pourrait penser que la relation B intéresse seulement les travailleurs (T) et les moyens de travail (MT). La relation de production apparaîtrait, alors, comme une réponse à la question : comment les travailleurs utilisent-ils les moyens de travail, par quelles méthodes et avec quelle efficacité ? Mais les propriétaires ne se laissent pas oublier : ils contrôlent l'accès aux moyens de travail, ils en commandent l'emploi, ils organisent les travailleurs qui les utilisent; bref, ils sont partie prenante à la relation B. Celle-ci apparaît, dès lors, comme la réponse à une question dérivée de celle que l'on posait à l'instant : comment les travailleurs utilisent-ils les moyens de travail que contrôlent les propriétaires?

La première réponse que reçoit cette question, caractérise la situation des communautés les plus primitives, au sein desquelles les hommes demeurent dans une très grande dépendance mutuelle. Quelles que soient les modalités pratiques de la production, il s'agit là de sociétés faibles et courtes où les hommes, encore soumis presque sans remède aux forces de la nature, ne peuvent assurer leur survie que par la stricte observance des usages que l'expérience a avérés. On désignera cette première forme de la relation de production par : B 1 production primitive.

Aucune frontière bien tranchée ne sépare cette forme de la suivante que l'on désignera par : B 2 production isolée, car B 2 est le lent produit d'une autonomisation du travail que le succès des sociétés autorise. Toutes les sociétés demeurent exposées à des accidents : de puissants voisins peuvent les détruire ou les asservir, des épidémies ou des désordres climatiques peuvent les mettre en péril ou les ruîner. Néammoins, la production devient un processus efficace, connu comme tel et dont les limites sont elles-mêmes reconnues. De cette accoutumance sort, plus ou moins vite, selon les formes d'organisation des diverses communautés, un certain relâchement de la dépendance mutuelle. Le travail productif s'autonomise, chaque famille se conduit à sa manière, c'est-à-dire en brodant ses propres variations sur la tradition commune. On a choisi de caractériser cette forme nouvelle de la relation B, comme une production isolée, non pour marquer son originalité, mais pour souligner son inorganisation.

Au-delà de B 2, commence une étape décisive de l'aventure sociale, celle du travail organisé, rendu coopératif par une force qui lui est extérieure et qui en moditie les capacités. La force productive sociale prend forme, tout d'abord, par la simple juxtaposition de travailleurs qui additionnent leur travail et sont, de ce fait, en mesure d'accomplir des tâches immenses, de construire des pyramides. Cette juxtaposition est souvent le résultat d'une contrainte étatique. Ainsi se marque la supériorité des États aptes à mobiliser d'immenses armées de travailleurs, serviles ou non, pour maîtriser les fleuves ou bâtir des murailles de Chine. Mais à plus modeste échelle, la coopération par juxtaposition peut naître d'autres contraintes. Elle caractérise certaines entreprises du capital marchand ou du capitalisme proto-manufacturier : exploitation de navires, entreprises rassemblant quelques dizaines d'artisans, etc. Elle peut parfois être obtenue sur les grands domaines esclavagistes ou servagistes, quand des bataillons d'esclaves ou de serfs corvéables sont contraints à l'exploitation de mines ou à la construction de routes, de villes, de châteaux, etc. Elle peut enfin être obtenue par l'utilisation d'une main-d'oeuvre déjà salariée, comme ce fut le cas, par exemple, pour la construction de la plupart des cathédrales. Dans tous les cas, cette forme : B 3production organisée (coopération par juxtaposition) présente deux particularités; elle se distingue de B 2, parce qu'elle associe des travailleurs et qu'elle tire, de leur coopération, des effets qui seraient demeurés inaccessibles aux efforts isolés; elle se distingue des formes ultérieures, parce que l'association demeure essentiellement une addition qui juxtapose des forces et des habiletés préexistantes. Dans les rares occasions où B 3 va jusqu'à favoriser la naissance de nouvelles catégories de travailleurs, de nouvelles spécialités, c'est presque par hasard : jamais la décomposition systématique du processus de production en tâches élémentaires, assurées répétitivement, ne devient, de façon permanente et durable, l'objectif de cette organisation du travail, jamais la spécialisation pour la spécialisation ne devient sa caractéristique essentielle.

Il y a, là, une limite qui est franchie seulement avec la forme :B 4 production manufacturière (coopération par spécialisation). Elle est franchie, lorsque le travail est soumis – non pas formellement, mais réellement – au capital. Alors, la coopération devient organique, "le véritable agent du procès de travail n'est plus le travailleur individuel, mais une force de travail se combinant toujours plus socialement".21 Dans la manufacture, cet immense progrès se manifeste par une fragmentation systématique du processus de fabrication. Du côté de la main-d'oeuvre employée, on assiste, de même, à une spécialisation croissante des travailleurs individuels appelés à réaliser, chacun, l'un des fragments du processus total de production. On entre désormais dans cette division technique du travail dont Adam Smith a chanté les louanges. Avant B 4, la division sociale du travail était la résultante aveugle de tout le fonctionnement social. A partir de B 4, une partie de ce mouvement s'opère, de façon délibérée, à l'intérieur des manufactures et, bientôt, des usines : c'est la division technique du travail.

On entre progressivement dans le stade : B 5production industrielle (coopération par intrication) où l'activité de chaque travailleur individuel tend à perdre toute signification propre. Comme l'artisanat, la manufacture reposait encore sur l'habileté technique d'une partie au moins des travailleurs qu'elle spécialisait. L'industrie s'émancipe de cette contrainte, elle transfère la spécialisation, du travailleur à la machine, et permet de réaliser une production de plus en plus complexe, avec des travailleurs dont l'habileté technique importe de moins en moins. Le travail hautement qualifié ne disparaît pas, mais il est rejeté aux marges du machinisme, dans la conception, le réglage et l'entretien des machines, non dans leur emploi usuel. Simultanément, les machines devenant des systèmes de machines enchaînées tout au long du processus de production, les travailleurs individuels vont se retrouver asservis à la même chaîne de production. Leur coopération est commandée par le machinisme qu'ils desservent.

 31.[Ce n° discute des subdivisions éventuelles de B 5 et des embryons de nouvelles relations B, pour conclure que l'automatisation généralisée de la production matérielle ou la soumission de la production industrielle à des contraintes écologiques et internationales bien mesurées dessinent un horizon probable, mais ne peuvent être inscrits a priori dans la typologie des relations avérées.]

[Le travail, hautement qualifié ou non, qui est rejeté aux marges du machinisme - selon les termes du n° 30 ci-avant - devient de plus en plus abondant, de par l'effet de la révolution informatique (MT 4). Ceci a pour conséquences : d'une part, de favoriser les formes décentralisées de B 5, car la coopération par intrication peut s'opérer sur des distances longues et variées (c'est-à-dire "en réseau"); d'autre part, de ramifier plus encore la division sociale du travail, par création de nouvelles branches industrielles, voire artisanales, lesdites branches nouvelles étant généralement classées dans la catégorie statistique des "services". La "production en réseaux" qui enveloppe parfois ces diverses transformations en une seule expression, risque alors de masquer des différences structurelles essentielles.]

32. Au total, on fera donc apport à l'étude des modes de production, d'une typologie de la relation B qui n'innove en rien sur les analyses de Marx, à savoir :


RELATION DE PRODUCTION

B 1 – production primitive

B 2 – production isolée (autonome, « traditionnelle »)

B 3 – production organisée (coopération par juxtaposition)

B 4 – production manufacturière (coopération par spécialisation)

B 5 – production industrielle (coopération par intrication).


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 Notes

1- Le Capital, Ed. Sociales, 1948-60, tome 1, p. 183.

2 - Moses I; Finley, L'économie antique, p.196

3 - Joseph Needham, La science chinoise er l'Occident, p. 80

4 - Jacques Heers, Gênes au 15è siècle, p. 210

5 - L'Europe technicienne, 1975

6 - La Révolution industrielle, 1760-1830, 1974

7 - La Révolution industrielle,1780-1880, 1971.

8 - Problèmes humains du machinisme industriel, 1946.

9 - cf note 1, p.182.

10 - Guerriers et paysans, p.24.

11 - Fondements de la critique de l'économie politique, tome 1, p.156

12 - cf note 11, p. 460.

13 -cf note 11, p. 462.

14 - cf note 11, p. 464

15 - cf note 11, p. 462-3.

16 - cf note 11, p. 463.

17 - cf note 11, p. 463-4.

18 - cf note 11, p. 367.

19 - Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, Ed; Sociales, 1959, p.153

20 - Le Capital, Ed. Sociales, 1948-60, tome 8, p. 197.

21 - Un Chapitre inédit du Capital, UGE 10/18, 1971, p.226.

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