ACCUEIL 

 

Cinq critères pour découper le système mondial actuel

 

***

 

 

 

 A son origine, en 1989-91, ce système mondial comptait 5,2 à 5,4 milliards d'habitants et après avoir atteint les 6 milliards en 2000, il se gonflera encore de quelques milliards à un rythme certes décroissant, mais d'effet inégal. Malgré les commodités offertes par les transports et les télécommunications d'aujourd'hui, ces masses d'humains ne " vivent pas ensemble " . Les classes les mieux informées partagent un peu de l'actualité mondiale, les plus fortunées naviguent par avion ou par internet, mais toutes vivent séparées sur leurs terroirs et territoires respectifs. Je m'en tiens ici aux cloisonnements repérables à l'échelle la plus globale, simplement pour indiquer que des recherches plus fines pourront aisément multiplier les compartiments où les hommes mènent des vies pratiquement séparées. A très grands traits, donc, la carte 1 marque les barrières géographiques les plus manifestes, celles par lesquelles les océans Atlantique, Indien et Pacifique, ainsi que le Sahara et l'Himalaya séparent les milliards d'humains.

 Carte 1 - Peuplement et cloisonnement

 Le deuxième critère à considérer est celui du climat démographique - en donnant au mot climat, ici comme par la suite, une signification inspirée de Montesquieu. Il s'agît, en effet, de repérer non pas les taux bruts ou nets de croissance de la population, mais de mettre ces taux en perspective. Ainsi, la carte 2 marque d'un bleu très pale les zones où, sur la lancée du 20è siècle finissant, la population

 Carte 2 - Les climats démographiques

doublerait en 70 ans environ, cependant que les bleus de plus en plus foncés marquent la gradation jusqu'aux zones où, finalement, ce doublement ne requerrait plus que 17 à 18 ans. La baisse du croît démographique qui est attendue allongera plus ou moins ces durées de doublement, mais elle tardera à déformer la gamme des climats démographiques régionaux. Le changement sera sans doute plus manifeste dans la zone marquée en rouge, c'est-à-dire dans les pays de l'ex-URSS (hormis ceux d'Asie centrale) dont la population stagne ou décline depuis le début des années 1990, mais ne poursuivra pas sur cette lancée pendant de nouvelles décennies.

Les climats économiques qui sont l'indispensable troisième critère ne peuvent pas être évalués par recours à des comparaisons internationales des PIB, comme la Banque Mondiale et bien d'autres organismes aiment à le faire, car la qualité inégale de ces statistiques, d'un pays à l'autre, et les fréquentes perturbations des changes qui compliquent leur réduction à un commun dénominateur,

Carte 3 - Les climats économiques

se hérissent de difficultés supplémentaires lorsqu'il s'agit d'étaler ces comparaisons sur une période décennale - comme celle qui s'est écoulée depuis l'origine de l'actuel système mondial - tout en s'efforçant de percevoir leur portée potentielle à moyen terme. Plutôt que d'édifier un assemblage de filtres statistiques pour essayer d'éliminer tous ces biais, il paraît préférable de centrer l'analyse sur les principales sociétés de chaque région, tout en jugeant qualitativement des influences des Etats plus petits, moins peuplés ou moins riches de statistiques solides qui sont ainsi délaissés1 . Vue par le reste du monde, la zone verte est enviée. Son climat économique tempéré ne l'abrite pas des fluctuations conjoncturelles, mais il faudrait une crise majeure pour dérégler son économie. Malgré sa quasi stagnation depuis dix ans, le Japon y est inclus (durablement ?) en raison de sa richesse acquise. Les Amériques, soumises aux impulsions contradictroires que leur impriment les Etats-Unis et, à un degré moindre, le reste du marché mondial, forment une zone - en rouge orangé - où les fluctuations sont fortes et fréquentes et les retards multiples (Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie et plusieurs des micro-pays centraux et des îles caraïbes). Pour quelque temps encore, le climat est presque aussi variable dans l'Europe orientale et balkanique en profonde transformation.

En revanche, la zone marquée en jaune clair jouit en toutes ses parties d'un climat tropical, tant dans les petits pays où la croissance est très forte que dans les immenses contrées où elle semble presque aussi puissante (Inde et surtout Chine). Même dans les vastes pays d'une démarche moins assurée (Indonésie, Philippines, Pakistan), un climat tropical semble s'annoncer.

La zone teintée d'un rouge rose est, pour sa part, d'un climat tempétueux, parce que la rente pétrolière assez fréquente et la mobilisation religieuse, omniprésente comme la pression militaire, endiguent difficilement une population partout expansive, mais peu irriguée par des flux de capitaux extérieurs. De lourds nuages assombrissent la zone grise où l'ex-URSS et les Balkans vivent depuis dix ans sous le climat glacial d'une transition mal conduite vers des avenirs incertains - et variables. L'Afghanistan et la Corée du nord pourraient être adjoints à cette zone. Enfin, la zone jaune ocre rassemble une Afrique mal décolonisée où - hormis quelques régions de la République sud-africaine - la misère et la maladie aggravent une stagnation que les richesses pétroliéres et minières enveniment plus qu'elles ne l'allègent. Dans ce climat aride, le ciel est plombé et la météorologie demeure pessimiste.

 

A la différence des précédents, le quatrième critère - qui est celui des climats politiques - ne peut être cartographié à l'échelle mondiale, parce que les sciences politiques sont insuffisamment attentives aux Etats dont l'appareil est evanescent, à ceux dont l'assise n'est nullement " nationale ", ni même à ceux dont la souveraineté est gravement réduite.2

Seule une recherche détaillée pays par pays permettrait de repérer les Etats incapables d'exercer " le monopole de la violence légitime "(Weber), de gouverner pour le compte d'une alliance de classes stable (Marx), d'équilibrer la contrainte qu'ils exercent par un suffisant consentement de leur population à l'ordre ainsi établi (Gramsci) ou d'amorcer la conversion nationalitaire d'ethnies, voire de tribus, hétérogènes et hostiles les unes aux autres, toutes formules - théoriquement convergentes - indispensables pour diagnostiquer les Etats malades ou moribonds.

En 2000, il existait 192 territoires politiquement indépendants et 57 autres territoires distincts mais politiquement dépendants, chiffres qui continuent de se modifier d'année en année. Sur les 249 morceaux entre lesquels notre planète était ainsi fractionnée, une centaine peut être délaissée ici, soit qu'un Etat exerce à leur égard une tutelle que l'on ne dit plus coloniale, soit qu'une faible population ou un territoire minuscule les rende négligeables à l'échelle mondiale ou régionale. Quant au reste, faute de pouvoir appliquer un classement de portée générale, on doit à tout le moins observer que :

- certains des Etats reconnus par l'ONU sont, depuis quelques années et pour quelque temps encore, morts, moribonds ou sous perfusion permanente : tel est notamment le cas du Liberia, de la Sierra Leone, de la République Centrafricaine, du Congo et de la Somalie ou, pour passer de l'Afrique à l'Europe, le cas également de l'Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, de la Serbie-Yougoslavie et même de la Croatie ;

- partout dans le monde actuel, des Etats gravement déchirés titubent au bord de la catégorie précédente : la Colombie et Haïti en Amérique; le Nigeria, le Zaïre et le Soudan en Afrique où de très nombreux autres Etats ne tiennent apparemment debout qu'à l'aide de tuteurs militaires et/ou financiers; l'Afghanistan, le Tadjikistan et le Kirghyzstan en Asie ; divers autres Etats de l'ex-URSS allant de la Bielorussie à la Georgie ;

- que de nombreux Etats, moins " malades " ou " fragiles " que les précédents, sont néanmoins sujets à des crises chroniques ou répétées qui détériorent gravement leur climat politique; tel est le cas, en Amérique, de maintes républiques centrales ou caraïbes et de plusieurs pays de la zone andine; le cas également, autour de la Méditerranée, de l'Algérie et de la Turquie, comme de Chypre et de plusieurs contrées du Proche et Moyen Orient ; ou encore, en Asie, le cas de la Birmanie, de l'Indonésie et des Philippines ; et enfin, en ex-URSS, le cas de toutes ses parties non évoquées jusqu'ici, hormis les Etats baltes.

Certes, le climat politique de ces contrées peut évoluer en peu d'années, à la manière de l'Ouganda naguère ruîné sous Amin Dada, de la République sud-africaine longtemps rongée par l'apartheid ou du Liban de 1975-90 englué dans une guerre civile inter-communautaire. Mais, à l'inverse, de nouvelles dégradations peuvent apparaître dans les mêmes zones, si bien qu'en étudiant les divers cantons du système mondial actuel, il faut prêter une grande attention à tous les facteurs qui contribuent à la débilitation des Etats : les séquelles coloniales et les périls economico-financiers, certes; mais aussi l'ampleur de la propriété latifondiaire, propice à l'exode vers les mégalopoles et à la formation de milices ; ou bien le volume et la nature des rentes minières et pétrolières, souvent corruptrices des classes dirigeantes et génératrices de mégalomanies étatiques ; et enfin la trop faible ancienneté de la coexistence pacifique établie entre les ethnies et les tribus assemblées sous l'autorité théorique d'un même Etat.

Le cinquième critère, enfin, résulte de la sédimentation de traits culturels (communs ou proches) qui a pu s'opérer sur une très longue durée, c'est-à-dire dans l'aire d'une civilisation aujourd'hui vivante, sans oublier les éléments de civilisations plus anciennes qui survivent via cette dernière. Les simplifications qu'autorise l'échelle très globale où se poursuit mon enquête permettent de s'en tenir aux principales civilisations d'aujourd'hui. En outre, l'Afrique sud-saharienne a été laissée de côté, faute de voir clair quant à sa diversité civilisationnelle (ou à son unité profonde ?). Enfin, les grands nords asiatiqe et américain ont été, eux aussi, ignorés.

Fort anciennes et donc riches d'affluents qu'il serait oiseux de détailler, mais qu'il est indispensable de prendre en compte à plus petite échelle qu'ici, les civilisations sinisées et hindouisées (zones 1 et 2 sur la carte n° 4) règnent sur une très grande parttie de l'Asie. Leurs influences respectives se voisinent, se chevauchent ou se compénètrent dans les péninsules et les archipels du sud-est asiatique (zone 4) où, la civilisation islamique plus tard venue a également imprimé sa marque, avant que la colonisation européenne vienne s'installer pour peu de siècles. Toutefois, le gros de l'aire islamisée s'étale du Pakistan à l'Ouest africain (zone 3), non sans être diversifiée par des héritages, parfois très anciens, (comme en Irak ou en Iran).

La diversité des aires où la civilisation occidentale est aujourd'hui prépondérante est grande également et elle vaut d'être détaillée, en raison de son rayonnement dans le système mondial actuel. Partie d'Europe (zone 5) où elle a capitalisé de multiples sédiments moins antiques que ceux de la Chine, de l'Inde, de la Mésopotamie et de l'Egypte, elle s'est étendue par voie coloniale à l'Amérique que l'on dit latine où plusieurs civilisations amérindiennes. l'ont métissée (zone 6). Par contagion moins contrainte,

Carte 4 - Grandes civilisations actuelles

elle a gagné également la zone 7 où la Russie, héritière partielle de Byzance, a étendu son emprise. Née coloniale et peu marquée par des cultures indiennes moins développées qu'au sud, la civilisation occidentale a ensuite pris sa forme nord-américaine (zone 8), de facture très récente, ce qui ne l'empêche pas d'être aujourd'hui très pesante, et australienne (zone 9). N'oublions pas l'Afrique tropicale (zone 10).

 

 Neuf à onze sous-systèmes dans le monde actuel

 

 Les compartiments physiques que dessinent la carte n° 1 doivent être subdivisés en raison des contrastes accusés par les quatre autres critères. Ainsi les différences plusieurs fois soulignées entre l'Amérique septentrionale et l'ensemble latino-américain (y compris la " Méditerranée caraïbe ") séparent évidemment deux cantons du système mondial actuel, tout comme la Méditerranée proprement dite marque une frontière systémique entre l'Europe et le sous-système sud-méditerranéen. Dans ces deux cas, les limites sont perméables, mais les interactions qu'elles autorisent ne peuvent faire oublier les écarts démographiques, économiques, politiques et culturels entre leur nord et leur sud. Les écarts sont moins nets entre l'Europe et l'Amérique du nord, mais les deux variantes de la civilisation occidentale dont ces régions sont porteuses se traduisent néanmoins par des orientations politiques et culturelles, voire économiques, souvent distinctes.

A l'est de l'Europe, les délimitations sont rendues imprécises par les zones (marquées en rouge brique) où les dégâts des implosions soviétique et yougoslave sont loin d'être réparés. Ce tampon entre les sous-systèmes européen et russe est sans doute appelé à évoluer considablement au cours des prochaines décennies, sans que l'on puisse en préjuger.Mutatis mutandis, l'Afghanistan et la Birmanie bordurières des Indes forment elles aussi des tampons au devenir à peine moins incertain. Au bénéfice de ces limites nouvelles et transitoires, les sous-systèmes russe, chinois et hindou se dessinent nettement. Ce ne sont pas des sous-ensembles moins homogènes que l'Europe ou l'Amérique du nord, mais la conflictualité dont la Fédération russe est tissée, les tensions indo-pakistanaises ou le nœud de problèmes que la Chine, Taïwan, le Japon et la Corée3 ont à trancher ou à dénouer spécifient, cas par cas, des zones où les tensions communes à tout le système mondial s'enchevêtrent avec les tensions régionales.

Carte 5 - Les grands " sous-systèmes " du monde actuel

 

Au sud de la Chine, l'ensemble formé par les Indochines et l'Insulinde n'est pas séparé de ses voisins par des contrastes aussi tranchés que dans les cas précédents, mais c'est précisément le complexe d'influences chinoises et indiennes, mêlées aux dynamismes propres des peuples malais (et autres) et chargées de diaprures religieuses plus variées qu'ailleurs, qui fonde l'originalité d'une région dont le dynamisme économique, décalé vis-à-vis de la Chine ou de l'Inde, se manifeste plus fortement dans les petits Etats bien gérés que dans les vastes archipels où une solide propriété latifondiaire aggrave les conséquences d'une démographie encore exubérante. Bref, le sous-sytème symbolisé par l'Asean4 est un élément bien distinct du monde actuel.

Il est possible qu'une Australasie prenne forme sous la houlette de l'Australie, quand celle-ci aura porté sa population au niveau qu'autorise son immense espace5. En attendant et malgré son activisme régional, l'Australie est, comme la Nouvelle-Zélande6, semblable à la Grande-Bretagne autant qu'on peut l'être aux antipodes et dans un monde où les Etats-Unis ont besoin de relais régionaux.

A l'autre extrémité de l'océan Indien, le Proche et Moyen Orient forme un sous-système riche de populations, de rentes pétrolières et de conflits omniprésents, parfois nappés d'intransigeance religieuse. Au delà de l'Egypte qui, tout comme la Turquie et l'Iran, est partie prenante de cette région tumultueuse, le Maghreb s'y rattacherait pleinement, n'était l'attraction multiforme exercée par l'Europe. Savoir s'il basculera vers cette dernière ou vers le Proche-Orient, à moins qu'il ne pérennise sa situation actuelle qui est celle d'un sous-système à demi spécifié, est une question importante que le 21è siècle tranchera.

Reste l'Afrique où le Sahel deviendra peut être une zone tampon entre plusieurs des sous-systèmes qui prendront forme au cours de ce même siècle, sans que l'on puisse d'ores et déjà formuler des hypothèses bien assurées sur la découpe de ces régions futures et sur les puissances qui les piloteront coopérativement ou conflictuellement. Malgré les clivages - souvent hérités du passé colonial - qui se dessinent aujourd'hui et malgré le contraste qui s'accuse entre l'écharpe centrale étalant de l'Angola au Soudan une longue suite d'Etats malades ou moribonds, les zones de moindre désordre ne préfigurent pas nécessairement la formation de réels sous-systèmes en Afrique australe ou occidentale. Ce continent n'intéresse l'accumulation capitaliste que par ses ressources minières. Il tardera à prendre forme tant que des Etats - ou des " coopératives " d'Etats - n'auront pas acquis la dimension, l'appareillage et l'expérience nécessaires à une coexistence régionale autonome, sinon pacifique. Tant il est vrai que, dans le monde actuel, les Etats perdent peut être de leur importance, mais non de leur raison d'ëtre.


Notes

1 -La méthode est empirique, mais ne pourrait être radicalement améliorée que par un effort semblable à celui que Sen et toutes les équipes de la CNUCED ont déployé pour élaborer les " indices du développement humain ".

2 -Une intéressante échelle de la souveraineté a été esquissée par Chibli Mallat dans The Middle East into the 21st Century, ed. Ithaca, Reading, 1997

3 -Dont le nord forme une autre zone tampon

4 -L'Anase, acronyme français pour l'Asean (Associarion of South-East Nations) n'est guère usité.

5 - Au prix d'un afflux asiatique aujourd'hui encore restreint

6 -Et comme l'aurait été une République sud-africaine figée dans son apartheid


Cinq critères pour découper le monde actuel - Le monde sinisé - Les Indes - Le Proche et Moyen-Orient