Sommaire

PROBLEMES

 

 

multinationales - souverainetés inégales

langues vivantes

civilisations confrontées - classes sociales

Etats débordés par les peuples ?

 

 

 

Le quatrième système mondial capitaliste qui est en construction à l'échelle planétaire rend la macrosociologie plus nécessaire que jamais pour aborder dans leur plénitude les objets sociaux de taille mondiale qui se multiplient sous nos yeux. A son tour, cet élargissement de la visée scientifique révèle que les sciences sociales des 19è et 20è siècles ont souvent taillés trop courts les objets dont elles visaient à rendre compte. Dès lors, le repérage des grands chantiers auxquels la macrosociologie devrait désormais consacrer le meilleur de ses efforts peut également inciter les sciences sociales plus anciennes à réviser les découpages, les méthodes et les résultats de leurs investigations antérieures pour en "mondialiser" la visée, c'est-à-dire pour les ajuster aux dimensions spatio-temporelles effectives de ce qu'elles étudièrent jadis ou naguère et pour donner réponse aux interrogations rétrospectives que les investigations sur le monde présent et sur son devenir font nécessairement apparaître. A ce dernier titre, il convient notamment de prêter une attention très vigilante aux banques de données qui commencent à proliférer sur l'internet. En bien des cas, un recadrage méthodologique inspiré par la macrosociologie guiderait utilement leur confection et leur alimentation par de nouvelles recherches sur le passé social, fussent-elles relatives à des systèmes mondiaux antiques et exigus.

 

 

L'élan de la production économique mondiale a de fortes chances de s'accélérer au cours des prochaines décennies, non sans aggraver les contradictions dont cette croissance s'accompagne. L'avenir du socialisme a rappelé que les gains de production par tête,1 à l'échelle mondiale, ont été, au 19è siècle, de 0,4 % en moyenne annuelle, et de 1,6 % au 20è siècle. Ce quadruplement résulte de l'extension du capitalisme industriel à une fraction croissante de la population mondiale et des progrès dans l'efficacicité de la production, progrès auxquels la compétition actuelle ou virtuelle du socialisme étatique, les innovations du capitalisme d'Etat et la solvabilisation de la demande (par les générosités du Welfare State et par certaines des aides au développement) ont apporté de puissantes contributions, d'abord dérangeantes pour les classes propriétaires et dominantes, mais finalement exploitées par celles-ci. Encore faut-il souligner que la contribution imputable à chacun de ces facteurs ou à leurs combinaisons historiques principales n'a pas été étudiée avec toute l'attention macrosociologique qu'elle mériterait, si bien que les succès du 20è siècle (au regard des performances du 19è siècle) n'éclairent pas autant qu'il le faudrait les choix politiques futurs.

Qui plus est, les pertes en ligne et les manques à produire qui ont amoindri les résultats du 20è siècle n'ont pas encore été examinés d'assez près. Certes, les destructions de capital fixe et les déficits de production dûs aux années de crises économiques et de guerres ont bien été envisagés, mais rarement calculés avec précision. En outre, les "consommations" militaires au cours des périodes de réarmement ou de guerre ouverte ont rarement été traitées comme il conviendrait, c'est-à-dire comme des pertes en ligne, comme des productions n'enrichissant pas la consommation des populations concernées. D'autres pertes en ligne commencent toutefois à être étudiées, notamment sous la pression des écologistes attentifs aux dégâts environnementaux de l'industrie, aux rythmes d'utilisation des ressources naturelles non reproductibles et parfois aussi aux dérapages de la production, dûs à l'obsolescence programmée des produits, à l'inutile somptuosité de leur conditionnement, etc.

Les risques que ces divers égarements continueront de faire peser sur la production au cours du 21è siècle, m'ont incité à ne retenir, dans l'Avenir du socialisme, qu'une hypothèse de croissance moyenne du P.I.B. mondial, de l'ordre de 3,3 % par an, soit un simple doublement du taux observé au 20è siècle, ce qui est nettement inférieur aux potentialités d'ores et déjà ouvertes par la révolution informatique des moyens de travail. En effet, on doit craindre qu'à défaut de correctifs politiques d'orientation et d'ampleur convenables, les égarements déjà notés soient renforcés au cours des prochaines décennies par d'autres ravages que le 20è siècle finissant a commencé de mettre en lumière : les spasmes de l'inégal développement en contexte libre-échangiste et les effets débilitants des inégalités internes en phase de croissance économique.

Depuis l'effondrement, en 1971-75, du système monétaire international dit de Bretton-Woods, le libre-échange monétaire, bancaire et boursier a adjoint aux dégâts des crises cycliques et des guerres mondiales, de nouveaux ravages dont souffrent particulièrement les économies "émergentes" les plus dynamiques. La "décennie perdue" des années 1980 en Amérique latine, la "rechute" mexicaine de 1994, la "crise asiatique" ouverte en 1997, sa "contagion" brésilienne de 1998 ont été les principales manifesttations de ces spasmes qui se renouvelleront tant que le système financier international n'aura pas été restabilisé.2 Autrement dit, les dégâts guerriers et les désordres de la demande sont désormais renforcés par les paniques des spéculateurs promenant, de par le monde, leurs milliards de dollars, d'euros et de yens. Cette hot money provient des riches économies centrales dont les capitaux s'exportent plus volontiers vers les spéculations boursières que vers les investissements industriels.

L'autre perturbateur, d'origine plus ancienne, prend de la vigueur à mesure que les tentatives de rattrapage se multiplient à la périphérie du système mondial. En effet, les pays où le mode de production capitaliste gagne du terrain, mais où survivent d'anciennes classes riches (latifondiaires ou commerciales), présentent partout une distribution du revenu national plus inégalitaire que celle des sociétés capitalistes développées. Nouvelles ou anciennes, ces classes riches s'efforcent d'obtenir au plus vite un niveau de vie équivalent à celui des classes fortunées du centre. Autrement dit, elles résistent aux pressions visant à accroître les bas revenus et à bâtir un premier welfare - c'est-à-dire à accroître la demande intérieure - de même qu'elles privilégient leur propre consommation plus que leur épargne - ce qui réduit la formation locale de capitaux investissables. En outre, ces classes riches, effrayées par les dévaluations de la monnaie locale ou apeurées par les révoltes populaires, manifestent une fréquente préférence pour la liquidité en dollars et autres monnaies supposées plus solides que la devise locale. Toutes tendances qu'il faut détailler par pays - ou par zones de civilisation commune, car elles s'épanouissent de façon inégale d'une région à l'autre - et qui se mêlent.aux ravages de la hot money pour rationner les capitaux disponibles en périphérie, hors les brèves périodes où leur surabondance devient spéculative.

Ces remarques devraient orienter les recherches macroéconomiques vers l'étude de la croissance économique mondiale et régionale,3 plutôt que de maintenir la prédominance des travaux d'échelle nationale. En effet, dans un système où les crises économiques et les spasmes financiers sont d'échelle mondiale ou régionale, l'examen d'économies singulières et les comparaisons entre elles laissent échapper l'essentiel, c'est-à-dire les contradictions d'ordre purement international. A l'échelle mondiale ou régionale, la question principale devrait être l'examen des causes exactes de la pénurie de capitaux investissables dans les zones sous-développées et l'étude des techniques politiques et financières qui permettraient de réduire durablement leur rareté, sans provoquer d'inondations spéculatives.

En termes un peu plus techniques, cela signifie qu'il conviendrait d'adjoindre aux actuelles comptabilités économiques nationales - dont l'utilité demeure entière pour l'orientation des politiques étatiques - de nouveaux comptes économiques, agrégés à l'échelle du système mondial et de chacun de ses sous-systèmes, comptes où seraient privilégiées les opérations financières internationales et où apparaitraient de nouvelles catégories d'agents (groupements d'Etats, entreprises multinationales, intermédiaires financiers internationaux). Naturellement la mise en lumière des multinationales et, plus généralement, le cadrage statistique des opérations dans de nouvelles nomenclatures requerraient un débat théorique de grande ampleur, suivi d'initiatives politiques internationales conduisant, par exemple, le F.M.I. et la B.R.I.4 à rationaliser leurs statistiques, comme les banques centrales l'ont fait naguère pour les besoins des comptes économiques nationaux. Sans allonger cette discussion où bien d'autres aspects seraient à considérer, j"en souligne la conclusion principale : la tâche essentielle de la macroéconomie, à l'orée du 21è siècle, devrait être d'éclairer toujours mieux l'activité économique internationale, spécialement celle des firmes multinationales.

Dans cette perspective, l'aide au développement, fréquemment évoquée durant la seconde moitié du 20è siècle, appelle une critique détaillée. De fait, cette aide n'a guère nourri l'investissement périphérique. Les subsides néo-coloniaux de l'Europe et les subventions stratégiques des Etats-Unis5 ont procuré peu d'aide effective, car leurs apports se sont souvent dissipés en achats d'armes et en dépenses de consommation, somptuaires ou non. Pour l'avenir, la difficulté n'est pas tant de définir les priorités d'investissement et les modalités de financement qui pourraient accroître l'efficacité des transferts internationaux de capitaux, que d'explorer les voies et moyens des politiques - centrales ou périphériques, locales ou concertées, régionales ou mondiales - qui pourraient contribuer à de tels transferts, en minorant la déperdition de capitaux et en évitant, par ailleurs, de heurter frontalement les intérêts des classes populaires des sociétés centrales. Au 20è siècle, les syndicats de ces sociétés se sont souvent élevés contre l'immigration de travailleurs supplémentaires ou contre les délocalisations industrielles. Il n'est pas douteux qu'une politique effective d'aide au développement pourrait multiplier les réactions négatives de cette sorte, dans les sociétés aujourd'hui centrales comme dans celles qui rattraperaient leur position relative. Néanmoins, il en ira de l'aide effective au développement, comme des précédentes solvabilisations "keynésiennes"6 de la demande : l'hostilité initiale fera finalement place à une franche acceptation, à mesure que le gain de croissance ainsi provoqué deviendra évident pour toutes les classes, dans tous les pays concernés. Mais une telle évidence ne se construit qu'à l'échelle des décennies, pour des politiques dont l'efficacité requiert, d'année en année, une persévérance obstinée. Donc, la production de flux croissants de capitaux investissables et leur emploi effectif dans les zones où leur contribution à la croissance économique mondiale sera la plus prometteuse ne deviendra l'axe principal de la politique économique qu'au prix de rudes tensions sociales au centre comme en périphérie. J'y insiste : les politiques jouant de ces tensions pour accélérer la formation de capitaux investissables et leurs transferts judicieux mériteraient une forte priorité pendant une bonne partie du prochain siècle, pour réduire les risques de crise et de guerre.

La vitesse à laquelle la révolution informatique déploiera ses effets économiques dépendra de ce flux d'investissements et, plus encore, de sa bonne orientation vers les industries productives, certes, mais aussi vers la formation des masses de techniciens, d'opérateurs et d'initiés à l'informatique qui seront les ouvriers de cette révolution, dans l'industrie comme dans toutes les autres activités sociales. En quoi l'on retrouve sous une forme modernisée une contradiction que Marx a mise en lumière: les forces productives virtuellement élargies par l'informatique se déploieront dans l'exacte mesure où les rapports de production pourront leur faire place, en produisant en temps et lieux voulus les masses requises de capitaux investissables et de travailleurs qualifiés.

Cet objectif ne sera pas atteint spontanément par les firmes multinationales, bien que l'échelle potentiellement mondiale de leurs opérations leur permette d'apercevoir de mieux en mieux les sites géopolitiques et les branches d'activité où les nouveaux investissements peuvent être les plus rentables pour elles, sinon les plus efficaces en termes de croissance mondiale. En effet, l'accumulation capitaliste dont ces firmes sont désormais le moteur principal, a été et demeure la source première des crises économiques, le puissant générateur de l'inégal développement, le provocateur ou l'aggravateur de la plupart des guerres et - de plus fraiche date - la cause premère des spasmes spéculatifs qui ruinent les monnaies. Les initiatives politiques nécessaires pour élargir la disponiblité de capitaux et pour mieux finaliser leur investissement devront prendre les multinationales pour cibles, moins pour les détruire que pour les canaliser vers des activités plus utiles, dans le cadre de normes internationales moins libre-échangistes. Autrement dit, ces novations politiques devront être conçues et appliquées par des pouvoirs d'échelle égale ou supérieure à celle des multinationales, échelle à laquelle les Etats vastes et riches peuvent encore agir aujourd'hui, sans que leur capacité soit durablement garantie : il est probable qu'à l'avenir, les politiques pertinentes ne pourront être mises en oeuvre que par les agences internationales (O.M.C., F.M.I., etc.) ou les unions économiques existantes ou nouvelles, elles-mêmes élargies et rénovées à cette fin. Autrement dit, les multinationales affirmeront de plus en plus leur puissance politique, mais jusqu'à quel point ?

 

 

En cette fin de 20è siècle, l'émancipation des multinationales est fort imparfaite. Toutes sont nées par enflure de groupes industriels ou financiers qui demeurent attachés à leurs Etats d'origine, même si les alliances et, plus rarement, les fusions entre groupes d'origines diverses se multiplent depuis les années 1990. Encore faut-il évaluer précisément les liens entre ces entreprises et leurs pays d'origine, comme les novations dûes aux concentrations internationales. Le plus souvent ces dernières se présentent comme une absorption au sein d'un groupe qui garde sa nationalité et ses attaches d'origine et pour qui la multinationale absorbée devient, en somme, une filiale banale ou un faisceau de telles filiales. Ainsi, les concentrations internationales opérées dans le transport aérien, la construction automobile, l'industrie chimique et d'autres branches encore se traduisent concrètement par le renforcement des groupes absorbants et par une accélération de leur dispersion mondiale, mais non par une diversification radicale de leurs rapports aux Etats. Le nombre de leurs Etats d'accueil s'accroît, et il faut les traiter précautionneusement, mais leurs liens spéciaux avec leur Etat d'origine demeurent inchangés. C'est seulement lorsque les concentrations internationales s'appliquent à des industries "de défense" (production d'avions, de missiles et d'autres armements) ou à d'autres branches jugées politiquement sensibles; comme les télécommunications ou les medias, que les vigilances étatiques s'exacerbent. On peut en juger par la difficile conversion d'Airbus ou d'Ariane en groupes internationaux homogènes ou par l'extrême difficulté des fusions intra-européennes ou transatlantiques en matière d'armements.

En tout état de cause, l'étude des liens entre Etats et multinationales est un chantier de recherches macrosociologiques à exploiter intensément. Il s'agît de comprendre, cas par cas, la nature exacte des protections et des soutiens que les Etats accordent à "leurs" multinationales, sur leur territoire comme au loin; d'évaluer les contrôles dont ces liens font l'objet et les complicités occultes dont ils offrent l'occasion; de mesurer les inflexions que le pouvoir d'Etat en subit et, plus profondément, d'apprécier les déformations qui en résultent dans la configuration d'ensemble des classes dominantes, en prêtant attention, notamment, aux filières communes aux dirigeants des multinationales et aux régnants dans l'Etat7. Bref, il s'agit de jauger le degré de maturation des multinationales (isolées ou coordonnées de quelque façon) en tant que puissances actives dans l'ordre international et de mesurer la capacité d'encadrer ces multinationales conservée, perdue ou reconstruite par leurs Etats d'origine ou d'accueil. Pour cette immense et difficile enquête permanente, les moyens à dégager ne peuvent être purement nationaux et ils doivent sortir des sentiers battus, afin d'explorer autant qu'il se peut les trésors d'information dont disposent les banquiers, les analystes financiers, les agences de notation des firmes cotées, les chambres de commerce internationales, etc. Toutes sources où le "secret des affaires" doit être percé pour cause d'utilité publique.

De telles recherches devront s'étendre à l'organisation du pouvoir dans les multinationales et aux effets politiques de ce pouvoir dans les Etats d'origine et d'accueil. Il ne suffira pas d'explorer les modalités de l'auto-contrôle capitalistique8 exercé par ce que Galbraith a défini comme la technostructure9,ni d'examiner les protections statutaires que les multinationales opposent, avec plus ou moins de succès aux O.P.A.10 , et les rémunérations extravagantes que la technostructure s'octroie, souvent à l'insu des actionnaires banals11, car l'organisation des directions internes, le degré d'autonomie des filiales, la politique des prix et des changes entre filiales du groupe et les rapports avec les organisations syndicales sont des éléments tout aussi importants. A quoi doit évidemment s'ajouter l'examen, détaillé par pays, des rapports de coopération et de dissimulation, établis avec les autorités locales et centrales de chaque Etat, que ces raports soient corrupteurs ou loyaux, stables ou conflictuels. Aussi difficile que soit cette entreprise, il importe de la mener à bien, groupe par groupe, pays par pays et période par période, tant il est vrai que les multinationales ont une histoire aussi variée et tumultueuse que celle des Etats et qu'elles pèsent d'un poids croissant dans la géopolitique du système mondial.

Au reste, les multinationales financières, c'est-à-dire les groupes incluant des banques, des compagnies d'assurance, des sociétés de bourse et d'autres intermédiaires financiers méritent une attention particulière, parce que leur raison d'être - qui est de collecter et de gérer les épargnes de toute sorte - les conduit à diversifier leurs placements et à entretenir la fébrilité des marchés financiers qu'ils interconnectent à grand renfort d'opérations interbancaires et de produits dérivés. En cherchant sans cesse à maximiser la rentabilité à court terme de leurs placements, ces firmes sont les générateurs des crises boursières, bancaires et monétaires qui se multiplient depuis le milieu des années 1980. Leur inventivité déborde les autorités monétaires et boursières, leurs ruées et leurs paniques surprennent les contrôleurs nationaux et les prévisionnistes internationaux, si bien que les banques centrales des Etats-Unis, d'Europe et du Japon et les concours (tardifs et maladroits) du F.M.I. sont les seules lignes de défense contre la mondialisation des crises qu'ils provoquent. Savoir si cet ultime rempart sera toujours renforcé en temps utile ou s'il cédera sous la pression d'une spéculation particulièrement intense est l'une des grandes inconnues du premier 21è siècle. La réponse sera soit une crise économico-financière mondiale majeure, soit une restabilisation du système monétaire et financier international selon des formules (non ou peu libérales) qui restent à inventer.

 

 

Tant que les Etats - ou, mieux, les unions d'Etats et les institutions internationales - ne réussiront pas à canaliser et à encadrer les multinationales, les souverainetés étatiques continueront d'être amoindries par leurs activités, que l'Etat soit pauvre et faible au regard des firmes qu'il "accueille" ou que, riche et puissant, il lui faille néanmoins courtiser "ses" multinationales pour qu'elles ne délocalisent pas inconsidérément leurs activités. Pourtant, la débilitation des souverainetés étatiques n'est pas dûe principalement à ces mammouths économiques. Pour bien en juger, il faut se souvenir que la pleine souveraineté, c'est-à-dire la capacité des classes dominant un pays, de se servir à leur guise de tous les moyens de l'appareil d'Etat, sur l'ensemble de leur territoire, n'a jamais été un absolu. En toute société, le type de domination politique impose des limites à l'exercice du pouvoir, limites dont la transgression crée une situation périlleuse qui peut provoquer, par reculade ou par novation, une transformation du pouvoir politique et de son appareillage. En outre, tout Etat est contraint, par son voisinage, à respecter des frontières qui ne sont pas seulement territoriales : les bons usages du commerce, le respect des traités et les normes implicites de chaque civilisation s'imposent aux dirigeants de chaque Etat, sauf à risquer le casus belli.

Qui plus est, ces limites internes et internationales ne s'appliquent qu'aux Etats souverains, lesquels ont été raréfiés, du 15è au 19è siècles, par la multiplication des colonies, protectorats et autres zones d'influence, puis ont été multipliés derechef par la décolonisation et ses suites du second 20è siècle. On ne le sait que trop, ces Etats nombreux ne jouissent pas d'une égale souveraineté : certains sont soumis à la tutelle bancaire, pétrolière ou militaire des Etats-Unis ou d'une autre puissance, le plus souvent européenne; d'autres - ou les mêmes - sont enserrés dans les réseaux de zones économiques, d'alliances militaires ou d'associations internationales de caractère culturel ou cultuel, etc., si bien que les limitations externes de la souveraineté se multiplient et s'étendent plus que jamais. L'O.N.U. et son cortège d'institutions spécialisées couronne ce dispositif mondial et produit un énorme flux de normes et de recommandations dont la mise en oeuvre, il est vrai, dépend très souvent du bon vouloir des puissances prépondérantes12 . C'est sur cette toile de fond que s'inscrivent les restrictions récentes des souverainetés étatiques : celles, d'ordre principalement économique, qui résultent de la prolifération des multinationales; celles d'ordre idéologico-politique que font sentir, de façon tumultueuse mais largement médiatisée, les O.N.G. auxquelles l'O.N.U. sert de porte-voix; celles, enfin, d'ordre directement politique qui foisonnent depuis que l'implosion de l'U.R.S.S. a ouvert la voie au quatrième système mondial capitaliste.

Déjà, les traités d'après 1918 avaient multiplié les villes libres, les zones affectables à tel pays après un referendum sous contrôle international et les mandats délivrés par la Société des Nations, mais la plupart de ces formules participaient encore des méthodes coloniales, y compris les condominiums et autres partages d'influence. Les novations récentes ressemblent parfois à ces formules, mais elles sont néanmoins d'une autre nature. Elles violent la souveraineté d'Etats internationalement reconnus, par suite de décisions internationales en bonne et dûe forme13, visant à mettre un terme à des situations jugées scandaleuses par les opinions publiques (O.N.G. et medias compris). Si l'intervention américaine en Somalie (1993) demeurait encore douteuse à cet égard, il n'en va plus de même des contraintes imposées à l'Irak après 1991, ou des pressions pacifiantes ou démocratisantes exercées par l'O.S.C.E.14 de la Géorgie à la Lettonie ou des conditions posées par le Conseil de l'Europe pour l'admission de nouveaux membres, telle la Slovaquie. Au delà des hésitations et des tâtonnements qui ont marqué la constitution d'une force armée pour l'intervention en Bosnie et l'acceptation d'une intervention de l'O.T.A.N. contre la Serbie, force est de noter, par surcroît, que l'établissement de tribunaux pénaux internationaux, inaugurée à Nuremberg et à Tokyo pour sanctionner les vaincus de la deuxième guerre mondiale, et renouvelée pour punir certains des responsables du génocide rwandais de 1994, débouche sur la pérennisation d'un tribunal pénal international pour sanctionner les "crimes contre l'humanité", c'est-à-dire les faits de guerre, naguère couverts par l'infrangible souveraineté nationale. Le point essentiel est sans doute que ces développements belliqueux, guère plus scandaleux que les autres guerres du 20è siècle, ont été jugés inacceptables et ont provoqué en moins d'une décennie les interventions qui viennent d'être évoquées. L'une des interrogations géopolitiques du 21è siècle sera d'observer l'extension - ou le reflux - de ces ingérences militaires et judiciaires faisant fi des souverainetés étatiques, d'en évaluer les conditions permissives, d'en repérer les obstacles ou les contre-indications et, dans ce contexte dûment analysé, de spécifier les axes d'action qui pourraient faire de la menace d'ingérence l'un des moyens d'enrichir le trésor commun à toutes les civilisations.

 

 

Toutefois l'espoir de voir les comportements étatiques progresser de la sorte ne doit pas devenir naïf. Il ne doit pas sous-estimer les trésors d'égoisme collectif que les Etats nationalisateurs de leurs populations respectives peuvent continuer d'enrichir, ni les troubles multiformes que la sur-souveraineté des Etats-Unis peut entraîner. Cette sur-souveraineté désigne la propension des autorités législatives et exécutives nord-américaines à imposer urbi et orbi 15 leurs volontés propres, par voie de sanctions douanières, d'embargos et d'autres punitions décidées unilatéralement. Le tracé d'une frontière pertinente entre l'ingérence unilatérale des Etats-Unis - et, demain, d'autres puissances prééminentes dans leur région du monde - et l'ingérence internationale légitime sera, tout autant que l'orientation pertinente de cette dernière, l'un des enjeux du prochain siècle. D'où l'importance des recherches visant à évaluer les actions de ce type qui ont déjà été engagées, pour définir les modalités de leur généralisation utile et, plus encore, pour explorer préventivement les régions et sous-régions où de telles ingérences deviendront probablement nécessaires.. J'appelle régions les sous-systèmes nettement discernables dans le quatrième monde capitaliste et je désigne comme sous-régions les ensembles géopolitiques plus limités qui peuvent être spécifiés dans chaque région, non point à partir des péripéties événementielles, mais bien au moyen d'une analyse macrosociologique des tensions les plus explosives. C'est dire combien l'étude théorique des découpeurs du système mondial devient essentielle, alors que les Etats cessent d'être les découpeurs uniques ou principaux, dans un monde où les institutions internationales, les zones de coopération économique ou politique, les alliances militaires pérennes, les églises "universelles" parfois ravivées et les O.N.G. proliférantes sont désormais rejointes par la diffusion des multinationales. Autrement dit, le repérage des frontières de toute sorte et l'évaluation de leur efficacité relative deviennent des tâches théoriques lourdes d'implications politiques.

En effet, cette hypothèse de travail revient à se demander si, dans l'éventualité où la souveraineté étatique limitée deviendrait la norme du prochain siècle, les conflits principaux du futur ne vont pas se déplacer des actuelles frontières politiques, internationalement reconnues, vers d'autres frontières moins nettement explicitées sur le terrain, mais souvent enracinées de longue date entre les classes, les peuples ou les civilisations, ou bien incrustées beaucoup plus récemment par l'action des medias et d'autres vecteurs. En d'autres termes, la question est de savoir si le quatrième monde capitaliste, aujourd'hui en formation, pourrait par quelques côtés ressembler au second système mondial de cette série (circa 1914-1945) qui fut, je le rappelle, une ère de guerres et de révolutions, nonobstant les utopiques espérances de la Société des nations...

 

 

A l'occasion de chacune des recherches à dominante économique ou politique qui viennent d'être évoquées, on se gardera d'omettre les profondes transformations culturelles qui sont en cours dans toutes les sociétés centrales et dans la grande majorité des sociétés périphériques. Encore faudra-t-il veiller à ce que le regard ne soit pas trop exclusivement attiré par les mouvements de surface qui affectent les biens de "consommation culturelle" ou l'accès à l'informatique, au détriment des changements plus substantiels qui touchent les formations idéologiques elles-mêmes et pas seulement leurs contenus culturels. A titre d'exemples des investigations qui seraient à poursuivre à cet égard, on peut s'interroger notamment sur l'évolution des langages et de la lecture, laquelle intéresse directement les coutumiers de la vie quotidienne.

Le nombre des langages effectivement usités est-il en diminution sensible ? dans tous les pays ou seulement dans certains d'entre eux ? en folklorisant les idiomes qui deviennent désuets ou en les cantonnant dans certains domaines, telle la vie domestique ? par l'effet de quelles actions : la scolarisation nationalitaire et technicienne, la diffusion multimedias ou quoi d'autre ? La question vaut d'être explorée pour de multiples raisons, qu'il s'agisse de bien organiser la coexistence de peuples divers sous une même autorité étatique, d'orienter les politiques de rayonnement culturel des sociétés qui s'estiment bien dotées à cette fin,16 ou de canaliser les flux de novations terminologiques que la technique, le marché et la médiatisation sous-tendent. Plus profondément, il convient aussi de comprendre les effets intimes du multilinguisme, développé ou rudimentaire, qui s'établit parmi les générations en transit vers un langage victorieux à partir de diverses langues maternelles : où se trouve, en telle période et région, leur centre de gravité langagier, c'est-à-dire la langue qui véhicule les représentations du monde alors prévalentes ? est-elle identique au langage dans lequel la majeure partie de la population concernée a bâti ses structures psychologiques ? si décalage il y a entre le social et l'intime quelles tensions cela produit-il ? avec quelles conséquences potentielles ?

Le second exemple recoupe le précédent tout en le spécialisant. A l"échelle mondiale, la scolarisation est une poussée retardée par l'exubérance démographique de maints pays, y compris ceux où les campagnes d'alphabétisation - c'est-à-dire de rattrapage de déficits scolaires antérieurs - sont durablement soutenues par une volonté politique assortie de bénévolats et surtout de budgets non aléatoires. Peut-on considérer qu'à la fin du 20è siècle l'analphabétisme est en régression dans la plupart des sous-systèmes mondiaux ? Ou bien croît-il encore dans les plus peuplés d'entre eux ? Et continuera-til de croître dans certaines régions au moins pendant les premières décennies du 21è siècle ? La réponse ne peut prendre une signification claire que si l'on distingue nettement les niveaux de performance durable que l'alphabétisation rend accessibles. Ainsi, par exemple, la France qui a accompli tout au long du 20è siècle des efforts de scolarisation d'une persévérance et d'une qualité remarquables, au point qu'elle a pu caresser quelque temps l'idée qu'elle avait éradiqué l'analphabétisme, doit néanmoins constater, depuis quelques décennies qu'une alphabétisation parfois mal enracinée se prolonge vite par un illettrisme caractérisé. Autrement dit, des scolarisés qui surent déchiffrer un texte rudimentaire perdent ensuite cette médiocre maîtrise du langage écrit. Or des phénomènes de même nature s'observent dans la plupart des sociétés développées et doivent, à plus forte raison être fréquents dans les sociétés périphériques. D'où ces questions fort importantes : qu'en est-il des chances de progrès économique, politique et culturel des populations analphabètes ? quels risques additionnels le reflux éventuel vers l'illettrisme leur fait-il courir ? la télévision et l'informatique offrent-elles des substituts ou des raccourcis pour pallier aux défaillances de la lecture, comme les signalétiques urbaines ou marchandes tentent déjà de le faire ? ou bien cette acquisition médiatique de connaissances et d'informations est-elle porteuse d'effets propres et lesquels ?

Toutes ces questions renvoient aux coutumiers de la vie quotidienne, c'est-à-dire au tuf culturel propre à chaque peuple, sur lequelse dépose le terreau où les appareils idéologiques spécialisés font pousser leurs plantations souvent concurrentes. Si bien qu'en prêtant attention aux rénovations par lesquelles leurs idéologies s'adaptent, vaille que vaille, à un monde en rapide transformation, il importe de toujours s'inquiéter des mouvements qui affectent les coutumiers populaires. Quand une révolution islamique secoue l'Iran, ce n'est pas une Perse éternelle qu'elle travaille, mais bien un pays ensauvagé par une énorme croissance de la population, une croissance plus énorme encore de l'inactivité et un très net recul de la fraction alphabétisée de ladite population.: une pseudo-renaissance religieuse décore un approfondissement de la misère populaire et s'efforce de la détourner vers des cibles extérieures17

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A l'échelle des grandes civilisations qui se partagent le système mondial actuel, la prééminence de l'anglais ne peut être tenue pour durable, tant le chinois, le javanais, les deux ou trois principales langues hindoues, l'espagnol et le portugais sont portés par des populations expansives. De ce fait, le japonais, l'allemand et l'italien sont menacés, eux aussi, de régression relative. Le sort du russe et du français est plus incertain. Si la communauté des Etats de l'ex-U.R.S.S. prend tournure au cours des prochaines décennies et si la Russie se ressaisi, la première de ces langues retrouvera quelque élan; si, dans le même temps, le français continue de s'enraciner en Afrique, comme langue de scolarisation supérieure, secondaire et, partiellement, primaire, son poids relatif dans le discours mondial demeurera substantiel. Mais au cours du prochain siècle, le sort des langues se jouera, comme par le passé, dans l'articulation entre, d'une part, les peuples à administrer et à scolariser et, d'autre part, les Etats qui les régissent et qui, contrairement au passé, sont nombreux et se multiplieront peut être encore. A quoi s'ajoute l'effet perturbateur des medias transfrontières dont les sources géopolitiques ont d'ailleurs de grandes chances de se diversifier au fil des décennies. Repérer les tendances de ce système évolutif - qui pourrait servir de base à des choix politiques bien réfléchis - est une tâche dont la macrosociologie doit se saisir, car on est ici dans un domaine où les interactions principales sont d'échelle continentale ou mondiale.

L'attention ainsi portée au devenir langagier du système mondial est l'aspect finalement le plus simple d'une confrontation des civilisations qu'il convient d'examiner de fort près, non pour prôner la supériorité de l'une ou de l'autre, ni pour évaluer les chances et les risques des conflits entre elles, que les esprits simplistes et portés à la croisade ou au racisme18 s'empressent de pronostiquer dès que survient un événement extra-économique de quelque retentissement mondial, mais bien pour prêter à chacune de ces civilisations l'attention curieuse et bienveillante qu'elle mérite, afin de la mieux comprendre et d'éclairer ainsi les multiples choix à longue portée que le système mondial actuel impose aux Etats, aux multinationales, aux églises, aux O.N.G. et aux autres institutions plus ou moins internationales.

Cette attention bienveillante ne signifie pas qu'il faille substituer aux prétentions d'universalisme ou de supériorité dont l'Europe fit preuve pendant les derniers siècles, une sorte de prudente indifférence devant les aspects scandaleux que les diverses civilisations peuvent présenter.19 Mais elle tend à enrichir le trésor commun à toutes les civilisations, par l'élaboration précautionneuse d'une méthodologie scientifique et politique à laquelle la macrosociologie pourrait apporter une contribution décisive. Soit, par exemple, la question de la démocratie politique : plutôt que de classer artificieusement les Etats en démocratiques ou non, avec de rares nuances où l'opportunité prévaut presque toujours, ne conviendrait-il pas de détailler une échelle des pratiques démocratiques permettant de calibrer, à cet égard, toutes les formations politiques. Une telle échelle, appliquée à la France qui est loin d'être un pays non-démocratique, soulignerait néanmoins la singularité de son système présidentiel déséquilibré, la modestie des pouvoirs parlementaires, l'extraordinaire volatilité des lois électorales et divers autres traits tout aussi importants qui tempèreraient les admonestations démocratisantes que les régnants français formulent volontiers. L'exemple est généralisable à tous les aspects principaux du régime politique, de l'organisation économique et de la vie culturelle, pour tous pays, sans oublier les immensités rurales trop souvent ignorées, ni les statuts féminins et enfantin, enfouis dans l'obscurité domestique. A l'horizon de telles évaluations, sans cesse actualisées et contradictoirement appréciées par les institutions internationales, les O.N.G., les Etats eux mêmes et les associations libres qui s'activent en leur sein, une double promesse pourrait poindre : celle d'une atténuation des propagandes insanes qui entretiennent, à toutes fins utiles, le mépris de l'autre; et celle, plus substantielle, d'un repérage mieux éclairé des transformations et réformes dont la contagion internationale contribuerait à l'enrichissement du trésor commun déjà évoqué

 

 

La macrosociologie s'ancre dans la réalité sociale en rapportant ses représentations à une propriété que toutes les sociétés possèdent. Non point une propriété naturelle, telle la différence des sexes et des âges,20 mais bien une propriété purement sociale, à savoir : les différences de statut, cristallisées en structures sociales et génératrices de tensions et de luttes potentiellement déstabilisatrices. Ou, dans le vocabulaire d'époque romantique dont Marx fait usage : la lutte des classes, comme moteur de l'histoire. Toutes les sociétés connues sont inégalitaires. Mais cela se traduit-il, en toutes circonstances, par l'existence de classes sociales pérennes ? et peut-on voir, dans les luttes effectives ou latentes de ces classes le déterminant ultime du devenir social, le moteur de l'histoire ? les conflits sans cesse renouvelés entre pays, peuples, races, civilisations, confessions et autres masses sociales dûment repérables ne démentent-ils pas l'hypothèse de Marx ?

Cette discussion principielle, abordée sous plusieurs angles dans La Société et dans mes ouvrages ultérieurs, doit être évoquée derechef, car le rythme des transformations intervenues au cours du 20è siècle oblige à rouvrir le chantier macrosociologique des classes sociales, afin d'affermir les démarches du même ordre qui seront nécessaires aux recherches du 21è siècle. A cette fin, il n'est sans doute pas nécessaire de reprendre le débat sur la nature et la portée structurelle des inégalités dans les sociétés préhistoriques et dans les micro-sociétés tribales qui peuvent encore survivre aux marges du système mondial actuel. En effet, il est clair que les interrogations fondées sur l'observation historique des sociétés plus évoluées peuvent légitimement s'appliquer rétrospectivement aux peuples et peuplades où la division des classes n'est pas apparente, car ces interrogations y révèlent les germes d'une division du travail social qui mûrit en classes bien différenciées, dès que commence l'empilement des confédérations tribales.

La réflexion doit plutôt partir des effets de surbrillance que le capitalisme industriel a appliqué aux classes principales des sociétés centrales du 19è siècle. En effet, la révolution industrielle a accentué leurs particularits et accélèré l'extension ou le déclin de certaines d'entre elles : l'agglomération urbaine d'une classe ouvrière massive et rapidement croissante, la montée en puissance d'une bourgeoisie élargie et différenciée, la perte de poids et de prestige des classes latifondiaires, etc. sont des traits si évidents qu'en ce siècle, tout le monde a découvert les classes sociales, à commencer par les romanciers comme Balzac. Marx le souligne volontiers en rendant hommage à ses contemporains, spécialement aux historiens Thierry et Guizot. Autrement dit, la découverte des classes sociales, au 19è siècle, est presque un lieu commun. Les idées traditionnelles sur les hiérarchies sociales sont bousculées par la formation de nouvelles hiérarchies et les conceptions de l'histoire, déjà secouées par les novations d'après 1789, deviennent sensibles au mouvement social accéléré qui se substitue au long fleuve plus tranquille de l'histoire antérieure. Ainsi les classes révélées par le 19è siècle sont un événement idéologique, un changement dans la représentation du monde, un déplacement des identifications sociales. Il faut toute la persévérance de Marx pour déceler la nature des transformations économiques et politiques sous-jacentes à ce changement culturel et pour en donner une analyse détaillée. La difficulté présente est que le rythme des transformations sociales de toute sorte n'a cessé de s'accélérer tout au long du 20è siècle et de s'appliquer à des aires géographiques de plus en plus vastes où les novations que les 19è et 20è siècles européens, puis nord-américains, avaient échelonnées se sont produites de façon parfois fragmentaire et selon d'autres séquences. D'où un désordre des idées, aggravé par les contre-offensives idéologiques que la "dangereuse" théorie des classes a pu susciter après son succès initial.

La Société a détaillé l'analyse en quatre temps qui est nécessaire pour maîtriser, en tous ses aspects, ladite théorie : (1) repérer le systéme complet des classes-statut imprimé par chaque formation sociale à sa population tout entière, y compris aux éléments "déclassés", c'est-à-dire en transit; (2) évaluer les potentiels de luttes que ce dispositif entretient et la forme de domination politique qui est requise pour le contenir; (3) analyser le coutumier de la vie quotidienne et les pressions qu'exercent sur lui les appareils idéologiques spécialisés pour expliciter les identités collectives (= les peuples, etc.) et différentielles (= les classes-identité, etc.) où les déterminations précédentes se réfractent et se diffractent; (4) mettre spécialement en lumière la dialectique ainsi établie entre le système des classes-statut et l'éventail des classes-identité, quelques formes que prennent ces identités.

L'exploration des sociétés actuelles, du système mondial qui les assemble et des sous-systèmes où se joue une bonne part de leur histoire immédiate, afin de substituer aux analyses idéalistes, trop communément répandues dans les sciences sociales, une représentation claire des classes et de leurs luttes et combattre, au passage, les simplismes marxophones de ceux qui font l'économie de cette analyse et usent de schémas étriqués : tel est l'immense chantier macrosociologique qui devrait être exploité assidûment pour mieux asseoir les sciences sociales qui ont à connaître, fût-ce de biais, des sociétés saisies dans leur totalité et dans leurs interactions.

Au bénéfice d'un tel travail, l'articulation entre peuples et classes pourra être précisée de mieux en mieux. Elle permettra d'apprécier l'intuition d'Augustin Thierry selon qui, à l'exemple des Normands occupant l'Angleterre et se soumettant les Saxons, l'empilement des peuples conquérants et conquis est l'un des modes de stratification des classes, aux côtés de l'émergence de propriétaires fonciers de diverses espèces surplombant diverses classes de paysans, ou de l'embauche industrielle de paysans évincés des campagnes et de vingt autres filières historiques d'aussi vaste portée.21 De comprendre également comment les identifications collectives et différentielles coexistent, s'affrontent, s'interpénètrent ou s'ordonnent, en figures où le passé des stratifications anciennes survit longuement dans le coutumier des peuples, où le présent communément reconnu d'identités collectives et différentielles (comme nations et classes) s'organise conflictuellement et où le futur des identités encore immatures (telles les classes internationalistes ou les nations rêvées par des groupements politiques en mal d'Etat propre) interfère avec ces actualités et ces récurrences, pour autant que des appareils idéologiques aient la force de les activer.

Aussi complexes soient-elles, ces orientations de recherche n'en sont pas moins de nature à simplifier la compréhension du monde où nous vivons, en en faisant ressortir les tensions majeures, les luttes significatives, les devenirs les plus prégnants. Celles des forces politiques qui s'emploient à "transformer la société", non seulement au moyen de discours électoraux et d'autres manifestations intentionnelles (de qualité variable), mais aussi par une action persévérante aux objectifs plus ou moins vastes, ne sortiront de leurs vaines querelles sur la réforme ou la révolution, le gradualisme possibiliste ou la lutte frontale, la priorité aux orientations principielles ou l'accommodement aux moyens disponibles et aux forces mobilisables qu'en acquérant la possibilité d'éclairer leurs activités par une réduction de l'ignorance où l'insuffisant développement des sciences sociales les tient. Dûment activé, le très vaste chantier macrosociologique qui vient d'être évoqué aiderait, de façon significative, à réduire l'incertitude de l'action politique.

 

 

En démographie, comme en géologie, les volcans actifs finissent par s'éteindre. La Chine, les Indes et l'Amérique latine ont déjà accompli de grands progrès vers la modération de leur natalité, alors que le Proche et Moyen Orient et l'Afrique demeurent, presque en tous pays, des géniteurs prodigues. Le contrôle des naissances finira par triompher également dans ces zones, qui rejoindront alors (mais quand ?) la longue liste des volcans démographiques en voie d'extinction. En effet, l'arrêt de la croissance démographique n'est aujourd'hui acquis qu'en Europe, en Amérique du nord et en quelques rares autres pays - étant bien entendu que ce tarissement du croît naturel n'exclut pas que la croissance se poursuive par immigration, ce qui est fréquemment le cas, hormis l'Europe. L'extinction des volcans démographiques est lente, car leur phase active ne produit pas seulement des enfants en très grand nombre, mais aussi, à la génération suivante, des femmes nubiles beaucoup plus nombreuses qu'auparavant, si bien que l'extinction desdits volcans s'étale sur plusieurs générations. Le 21è siècle n'y suffira peut être pas, à l'échelle mondiale, notamment dans les régions où le contrôle des naissances tarde à se généraliser. De ce fait, il est parfaitement possible que le gros 6 milliards d'habitants de la planète en 2000 (contre 1,7 milliards environ, en 1900) soit remplacé, en 2100, par 12 à 14 milliards d'habitants, sauf ralentissement démographique très marqué, qui pourrait faire plafonner la population mondiale autour de 10 à 11 milliards. Ainsi, après le fort triplement du 20è siècle, la population mondiale a de sérieuses chances de doubler encore au 21è siècle.

D'où la coexistence durable de deux problèmes inverses, mais peu complémentaires : la surcharge et l'immigration. Le fréquent refus européen de l''immigration est d'ores et déjà un problème brûlant. Un apport additionnel de peuplement aurait des bénéfices certains pour une région naguère conquérante et exportatrice d'hommes, mais dont le poids, déjà réduit à un petit 10 % de la population mondiale, va sans doute décliner plus encore. Il enrichirait son patrimoine génétique en le diversifiant, il dynamiserait son économie et il tirerait un meilleur parti de son énorme stock d'équipements urbains, administratifs et autres, tout en confortant son rayonnement culturel : chacun de ces points est majoritairement admis par les sciences sociales spécialisées, au prix de quelques bémols qui n'en atténuent pas la portée, dès lors que les rythmes d'immigration sont à peu prés maîtrisables. Mais l'Union européenne tarde à mettre en oeuvre les accords de Schengen (1989) garantissant le libre établissement de tous ses citoyens au sein de celle-ci. Simultanément, elle ne réussit pas à maîtriser le chômage élevé qui a succédé à l'expansion soutenue d'avant 1975, si bien qu'elle mêle indûment les problèmes du chômage et ceux de l'immigration, comme si cette dernière devait nécessairement aggraver le premier. A quoi s'ajoutent les souvenirs colonialistes et les réactions racistes de pays naguère accoutumés à l'émigration, mais non à l'inverse, qui se trouvent désormais exposés à des pressions migratoires dont les canaux résultent souvent des liaisons coloniales antérieures. Bref, l'Europe tarde à rejoindre les Etats-Unis, le Canada, l'Australie et les quelques autres pays qui sont d'habiles importateurs d'immigrés. La macrosociologie peut souligner l'importance de ce problème dont le traitement - pertinent ou non - pèsera lourdement sur le rôle de l'Europe dans le monde au cours des prochains siècles, mais elle ne peut ouvrir, à ce propos, de nouvelles pistes de recherche, tant il est vrai que les sciences sociales explorent correctement cette problématique, du moins quant elles résistent aux sirènes traditionalistes et réactionnaires dont l'historien Chaunu, jadis mieux avisé, est le triste prototype.

En revanche, les effets actuels et potentiels de la surcharge démographique dont souffrent les "volcans" encore actifs ou en voie d'extinction pourraient faire l'objet d'investigations macrosociologiques de grande portée. Il ne s'agiraitt certes pas de rajeunir les considérations malthusiennes sur un supposé surpeuplement, mais d'inventorier, par régions et sous-régions, les tensions créées par leur dynamisme démographique présent et prochain, en matière de ressources alimentaires et d'approvisionnement en eau, de disponibilités en personnels enseignants et sanitaires, de créations d'emplois et de logements et ainsi de suite. D'examiner, également, les effets directs ou indirects du rajeunissement ou du vieillissement des populations et de toutes les autres modifications des rapports quantitatifs entre les générations, dans les multiples cas de figure offerts par la démographie mondiale. D'évaluer, enfin, les délais requis pour la résorption locale de ces déficits, en fonction des coopérations et concours, régionaux ou internationaux, qui pourraient intervenir. Bref, il s'agirait de fonder sur une étude dynamique des besoins une réforme des aides au développement, mais aussi et du même coup, une évaluation des coopérations régionales les plus profitables. Ainsi, les voies et moyens d'une détente des potentiels locaux de conflits, pourraient s'enrichir par le repérage des contraintes pertinentes dont les donateurs internationaux - gouvernementaux ou non - pourraient assortir leurs aides conditionnelles. En d'autres termes, il s'agirait de faire de la démographie la référence première de toutes les théories et politiques de développement22

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Parmi les contributions à attendre de telles recherches, certains aspects des politiques de migration devraient trouver place, qu'il s'agisse de l'inventaire des effets des transferts forcés de population, de l'étude comparative des diverses politiques de régularisation des migrations internationales par les pays de départ ou de destination, des orientations pertinentes pour les politiques migratoires supportées coopérativement par les pays de départ et d'arrivée ou même des défauts et qualités des politiques de transmigration pilotées par les vastes Etats qui, comme l'Indonésie, tentent de réduire les écarts de pression démographique en leur sein, non sans se heurter aux obstacles de toute sorte que ces mouvements, encouragés ou imposés, peuvent susciter. Plusieurs de ces orientations touchent d'ailleurs à ce qui va encombrer la scène internationale au 21è siècle, à savoir : l'ajustement de milliers de peuples, de taille et de croissance inégales, dans un cadre planétaire aujourd'hui formé de 200 Etats environ où les Etats-nations sont minoritaires et souvent contestés, mais moins que les Etats nationalisateurs de leur population, au sein desquels les réticences et les révoltes des peuples minoritaires se multiplient, on le sait, depuis le tout début de l'actuel système mondial.

A cet égard, la démographie ne peut progresser que si elle se marie avec une ethnologie elle-même rénovée. Cette dernière devrait fixer une nomenclature des peuples,23 selon leur état tribal, ethnique ou national ou selon le degré de leur transition de l'un de ces stades à l'autre.24 Cette nomenclature ne se substituerait pas aux infinies variations descriptives où l'ethnographie se complait, mais elle dégagerait de ces travaux descriptifs une courte gamme de critères objectifs spécifiant chacune des catégories globales, afin de permettre à la statistique démographique - et, donc, aux recensements, enquêtes et autres collectes de données qui la nourrissent - de quantifier les peuples qui coexistent, se mêlent, se jouxtent ou se dispersent par émigration, à l'échelle des pays, des sous-régions et des régions de l'actuel système mondial.

Ces recherches devraient être prolongées dans deux directions. D'une part, une investigation rétrospective, portant seulement sur deux ou trois siècles pourrait mettre en lumière, autant que possible, les confluences et les diffractions dont sont issus les peuples actuels, étant bien entendu qu'une telle étude portant sur une dizaine de générations successives permettrait de dissocier les recherches concernant, respectivement, le métissage génétique et le métissage culturel. A cette fin, la démographie aurait à s'allier avec les disciplines biologiques ou anthropologiques, en aidant les premières à éviter l'épouvantable piège socio-biologique que les investigations historiques sur le génome humain ne manqueront pas de susciter avant longtemps, et en aidant les secondes à mieux intégrer les données biologiques dans leurs recherches.

D'autre part, les progrès dans le dénombrement spécifique des peuples logés derrière le grillage planétaire des Etats pourrait offrir à la géopolitique et à la diplomatie de nouvelles bases de réflexion sur les zones "balkaniques" potentiellement explosives dont le système mondial actuel est chargé, d'autant plus dangeureusement que la disparition des empires anciens ou coloniaux a éliminé les gendarmes régionaux, cependant que la prolifération des Etats indépendants a donné et donnera à maints peuples le sentiment erroné que la disposition d'un Etat propre est nécessaire à leur développement. Si bien que le faisceau des recherches déployées à partir d'une démographie déplaçant son centre de gravité des populations étatiques vers le peuplement historique des Etats et vers la situation actuelle des peuples offrirait finalement aux historiens, aux juristes et aux diplomates le moyen de déceler les risques futurs et de prospecter les solutions, déjà expérimentées ou à inventer,- qui pourraient les contenir. Le belliqueux "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" légué par le 19è siècle européen pourrait être avantageusement remplacé par le bâti pacifiant d'un droit des peuples à vivre dans des Etats toujours attentifs à leurs spécificités25.

En somme, un examen macrosociologique des perspectives ouvertes par l'exubérance démographique du 20è siècle devrait conduire la démographie à changer, elle aussi, d'échelle, en devenant une science sociale de synthèse, stimulant les recherches de toutes les autres disciplines. Science de synthèse comme l'histoire, qui tire cette potentialité du fait que toute activité sociale est inscrite dans un temps historique donné. Comme la géographie dont la puissance tient au fait que tout le social s'inscrit dans des espaces définis qu'il transforme tout en en subissant les contraintes. Comme la macrosociologie dont la portée totalisante est garantie par l'omniprésence de structures - analysables comme telles - qui sous-tendent les sociétés et leurs systèmes mondiaux; Ainsi, la démographie peut et doit voir dans l'évolution des populations - et, donc, des peuples - la résultante de toutes les activités sociales, ce qui lui imposerait le devoir scientifique d'user de toutes les sciences sociales pour comprendre les mouvements démographiques en tous leurs aspects

 

 

Toutes les pistes de recherche qui viennent d'être présentées attestent que la macrosociologie peut justifier sa prétention de concourir à l'établissement d'une problématique commune à toutes les sciences sociales que Braudel appelait de ses voeux dès 1958. En effet, elle ne se contente pas de juxtaposer des résultats empruntés à ces diverses sciences, mais elle s'emploie à les combiner en une mosaïque qui transcende leurs significations partielles pour en tirer des vues valables à l'échelle de quelque totalité sociale, vues qu'elle assemble au prix d'une méthodologie rigoureuse. Cette démarche lui permet d'ignorer sereinement l'individualisme méthodologique et les autres épistémologies miniaturisantes qui bénéficient parfois d'un effet de mode, pour se consacrer tout entière à la grande aventure des milliards d'hommes qui peuplent notre planète.
 



1- C'est-à-dire la croissance du P.I.B. mondial rapportée à la population mondiale, toutes précautions statistiques étant prises pour rendre additifs les P.I.B. nationaux, nonobstant les différences d'un pays à l'autre et les fluctuations des taux de change.

2- Sclérosée par le déclin de son socialisme étatique, puis secouée par une ouverture brutale au capitalisme, la Russie subit, elle aussi, des crises financières à répétition qui ressemblent par certains traits à celles de l'Amérique latine et de l'Asie du sud-est.

3- Régionale, c'est-à-dire par sous-système mondial, au sens que la macrosociologie donne à ces termes.

4- F.M.I. = Fonds monétaire international; B.R.I. = Banque des réglements internationaux

5- Par exemple pour soutenir Israël ou pour récompensar l'Egypte et la Jordanie, signataires de traités de paix avec ce pays.

6- La solvabilisation de la demande interne des économies centrales peut être dite "fordiste" par ceux qui mettent l'accent sur les hauts salaires américains des années 1930 et suivantes, ou "welfariste" par ceux qui valorisent les expériences européennes "à la Beveridge". Ces mêmes expériences peuvent être considérées comme des "bénéfices du communisme" par ceux - dont je suis - qui soulignent l'heureux assouplissement imposé aux classes dirigeantes d'Europe occidentale, après 1945, par les craintes que leur inspirèrent les pressions directes et indirectes du communisme. L'adjectif "keynésien" rassemble ces diverses variantes, en mettant l'accent sur l'apport essentiel de la Théorie générale de Keynes, à savoir, la stimulation de la demande.

7- Filière des polytechniciens et énarques en France, des Oxbridge en Grande-Bretagne, des Ivy League universities aux Etats-Unis, des banques et de certaines écoles d'ingénieurs en Suisse et en Allemagne, etc. L'objectif est, à la fois, d'apprécier la portée politique de ces filières et d'évaluer leur poids relatif, d'un pays à l'autre.

8- Il y a auto-contrôle, lorsque la majorité du capital de la maison-mère d'un groupe est contrôlée par des filiales et sous-filiales de ce groupe, auquel cas la sélection des dirigeants du groupe dépend exclusivement de la hiérarchie en place. Naturellement, ce schéma simpliste est à compliquer autant qu'il convient pour tenir compte de l'héritage historique du groupe, de ses alliances industrielles ou financières et de ses visées stratégiques.

9- La technostructure, au sens de Galbraith, est la hiérarchie qui s'auto-reproduit dans un groupe auto-contrôlé.

10- Les Offres Publiques d'Achat (O.P.A.)sont faites en bourse, en vue d'acquérir suffisamment d'actions dans un groupe ou dans l'une de ses filiales stratégiques pour amener sa technostructure à négocier ou pour la remplacer par celle du groupe acquéreur.

11- D'où les investigations des fonds de placement et d'autres actionnaires en vue de lever ce secret et d'imposer une certaine retenue dans la fixation des salaires et des gratifications que les dirigeants s'octroient.

12- Qu'elles soient détentrices d'un droit de veto au Conseil de sécurité, qu'elles en aient été écartées, en 1945, pour fait de guerre (Allemagne, Japon) ou qu'elles aient affirmé leur prépondérance régionale au cours des dernières décennies (Brésil et Inde notamment).

13- Encore que les empiètements de l'O.T.A.N. sur le domaine de compétence du Conseil de sécurité aient créé une zone douteuse, mise en lumière par la crise du Kosovo (1999) et qui persistera tant que les Etats-Unis prétendront exercer une sorte de sur-souveraineté internationale.

14- O.S.C.E. = Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe

15- Désignant les bénédictions papales destinées à la ville de Rome (urbi) et au monde qui l'entoure (orbi), cette formule s'applique parfaitement aux décisions impérialistes des Etats-Unis.

16- Et qui ne sont pas toutes d'ex-métropoles coloniales ou d'actuelles puissances prédomionantes, car il est bien d'autres pays, de l'Egypte à la Chine et de l'Inde au Mexique qui peuvent prétendre à un tel rayonnement, comme leur forte activité cinématographique en donne déjà la preuve.

17- Bien au delà de l'exemple iranien, une réflexion est à mener tant sur les renaissances que sur les régressions massives et durables dont une culture peut faire preuve sous des conditions à élucider dans leur généralité comme dans leur particularité. De ce point de vue, l'inventaire des pratiques transportées par les métropoles dans leurs colonies ou de la re-barbarisation de l'Europe elle-même, au 20è siècle, reste à détailler en beaucoup de ses aspects.

18- Voir : Samuel R. Huntington The clash of Civilizations and the remaking of World order (1997) et l'effet de mode dont la bénédiction de Kissinger a fait bénéficier ce livre médiocre.

19- A plus modeste échelle, la culture propre à chaque peuple singulier relève évidemment du même traitement.

20- Même si, les premières surtout, se font sentir en de nombreux domaines, par les réinvestissements sociaux qui les surdéterminent.

21- Il faut, à cet égard, admirer le travail des historiens et d'autres spécialistes qui s'emploient à préciser toujours mieux la nature et la portée des rangs, états, ordres, castes et autres identifications différentielles, mais il faut aussi savoir adjoindre à ces classes-identtité, extraites du discours social de leur époque, un repérage des classes-statut sous-jacentes et des médiations politico-idéologiques qui rendent intelligible la conversion des statuts objectifs en identités subjectives, c'est-à-dire communément comprises.

  22- En y incluant notamment un raffinement progressif des méthodes d'évaluation des données démographiques, à diverses échelles, pour les pays encore incapables de réaliser de façon fiable un recensement général ou de tenir un état-civil.

23- Suggérée dans mon texte sur Les peuples.

24- Fût-ce en substituant à la notion d'ethnie une courte gamme de concepts différenciant les stades principaux des ethnogénèses.

25- On souhaite en somme que l'Angleterre ou l'Indonésie, assagies par un tiers de siècle de révoltes, qui consentent enfin à accorder une large autonomie à l'Irlande du nord ou à l'est de Timor (1999), deviennent exemplaires par leurs décisions finales sinon par leurs délais et par les répressions que ceux-ci ont occasionnées.

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