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LA SOCIETE


PRESENTATION

 


 

L'auteur

En 1950, tandis que l'économie demeure prisonnière du Droit, la sociologie captive des Lettres, la statistique ignorée des Sciences et la démographie omise par toutes les Facultés, y compris celle de Médecine, l'auteur quitte l'Université, bardé de diplômes et d'ignorances. Il ne sait rien de Weber, ni de Keynes et de bien d'autres. Après quoi, il pourra commencer de véritables études supérieures, en travaillant au S.E.E.F., en militant au P.C. et en tâtant ensuite de l'édition.

Au Ministère des Finances, le S.E.E.F. (ou Service des Etudes économiques et financières) est une excroissance de la Direction du Trésor, une sorte de laboratoire dirigé par Gruson qui a naguère traduit Keynes en équations. A l'instar des équipes pilotées par Kuznets, Meade, Tinbergen et d'autres, le S.E.E.F. bâtit une comptabilité économique nationale tout en prodiguant ses conseils de politique économique aux éphémères ministres de l'époque et à leurs directions pérennes. Recherche théorique mêlée de travaux pratiques : la formule est d'une grande efficacité pédagogique, mais elle s'étend mal de Keynes à Marx.

En effet, la Section économique du Comité central du Parti communiste français à laquelle l'auteur participe, par ailleurs, a pour mission d'illustrer les décisions prises par la direction du Parti et non de les éclairer. Comme cette direction prête au prolétariat une paupérisation absolue purement imaginaire, refuse l'intégration européenne qui s'esquisse et ignore les tâtonnements économiques de l' U.R.S.S. que le XXè Congrés du P.C. soviétique arrache à son hébétude stalinienne, la Section économique du P.C. français devient le théatre d'ardents débats. Les illustrateurs supposés, de décisions souvent aberrantes, se convertissent en opposants, pour qui Le Capital  devient intelligible dans ses ressorts essentiels comme dans ses limitations, tandis que les simplismes de Lénine, théoricien de l'impérialisme, se révèlent sous la rude lumière de la guerre froide européenne, du sous-développement africain et asiatique et des ruades latino-américaines, de Peron à Guevara.

Weber, Gramsci, Braudel et d'autres rejoignent ensuite Marx et Keynes au rang des auteurs étudiés en situation. L'occasion en est offerte par les Editions du Seuil, vibrant foyer de recherches au cours des années 1960 et 1970. Dans cette maison où, de Morin à Touraine et de Rodinson à Lacan, les créateurs abondent, l'auteur introduit plusieurs collections d'économie et de politique économique. Les débats du Comité de lecture (et des bistros annexes) sont des plus vifs, si bien que l'inculture s'y convertit aisément en curiosités et en savoirs. De proche en proche, tout ce qu'avait ignoré l'Université anémique d'après-guerre devient accessible - ou négligeable en connaissance de cause. Durant cette époque où Braudel mûrit ses projets d'interconnexion des sciences sociales, l'alchimie parisienne s'emploie de vingt autres façons à synthétiser de semblables pierres philosophales. L'édition est l'un de ses creusets.

 

Le projet

La Société procède de cette turbulence, non sans quelques particularités. D'une part, elle naît hors le champ universitaire, en faisant miel de toutes les sciences sociales sans que son in-discipline ait à se plier aux politesses de l'inter-disciplinarité, ni aux tics de l'érudition magistrale. D'autre part, elle est motivée par un constant souci de comprendre pour agir, plus qu'il ne convient aux prudences de l'école, mais moins qu'il ne plaît aux orthodoxies partisanes.

Indisciplinée au regard des normes universitaires ou partisanes, la démarche suivie permet de valoriser Marx, non comme prophète, mais comme fondateur d'une théorie sociale qui est, à vrai dire, une macrosociologie historique et matérialiste. Théorie ébauchée par Marx, non sans tâtonnements ni errements; théorie dont le développement ultérieur doit plus à Hilferding qu'à Lénine et à Gramsci qu'à Kautsky; théorie nécessairement ouverte aux révisions et enrichissements qu'autorisent les multiples avancées des diverses sciences sociales; théorie qui, comme toute démarche scientifique, ne peut jamais être convertie en dogme, en vérité achevée, en savoir irréfragable, car ses progrès reculent les limites de l'ignorance, sans jamais la résorber.

Au reste, les sciences sociales de facture universitaire sont rarement "anti-marxistes", même chez les Pareto et les Parsons qui croient bon de s'afficher tels. Il faut imaginer qu'il puisse exister quelque part un "vrai marxisme" pour donner créance à leurs prétentions, alors que leur démarche procède simplement de quelque "anti-socialisme" aussi contingent que le "socialisme" qui suscite leur ire. Les errements des divers "socialismes" du 20è siècle et les cacophonies marxophones de ce même siècle ne l'ont que trop montré : la confusion d'une recherche théorique exigeante mais à jamais perfectible, avec un quelconque "socialisme scientifique" est une immense sottise.

Les principes tirés de Marx dont La Société s'inspire sont étrangers aux dogmatismes partisans ou théoriciens qui ont fleuri en ce siècle. A toutes les épistémologies anthropocentristes ou miniaturisantes, ils opposent la prise en considération principielle de la totalité sociale, autrement dit du système mondial, d'étendue historiquement variable, qu'emplissent les hommes en interaction effective. Totalité où l'on peut discerner des peuples, des Etats, des sociétés singulières, des cultures distinctes, des économies isolées ou enchevêtrées, pour autant que l'on sache fixer, entre ces divers termes, des rapports explicites, cohérents et pragmatiquement vérifiables, non sans se donner les moyens d'étendre cette clarification théorique aux autres groupements humains, saisis dans leur interaction synchronique comme dans leur devenir historique.

A cette fin, la ressource principale est de soumettre la totalité sociale aux analyses spécialisées que les sciences économiques, politiques et culturelles permettent de mener à bien séparément, sans caresser, pour autant, l'illusion qu'il existerait des objets réellement distincts dont ces sciences auraient à connaître, chacune pour sa part. Toutes s'attaquent au même objet social réel, à la même totalité, mais chacune l'éclaire sous un angle qui lui est propre. Si, en outre, les sciences sociales particulières se défendent des contagions qui survalorisent, le temps d'une mode, certains termes polysémiques - tels le capitalisme, l'impérialisme, la modernité, la mondialisation, etc. - leurs chances de concourir utilement à l'enrichissement des connaissances sur la totalité sociale s'accroissent d'autant. Pour toute époque, à toute échelle et à tout degré de spécialisation analytique, ces sciences gagnent en efficacité, en délaissant les métaphores, les importations éclectiques et la "pluralité des interprétations" dont les scolastiques universitaires et les modes philosophiques les surchargent trop souvent.

Dûment enrichi par tout ce que les sciences sociales ont à offrir, le marxisme principiel dont La Société se réclame tient à ceci : tout part de la production par les hommes-en-société des subsistances nécessaires à la survie de leur espèce et à l'entretien de leurs institutions, y compris celles qui cadrent leurs idées sur le monde où ils vivent et qui encadrent leurs activités de tous ordres. Tout part de cette production, mais tout y revient par un jeu d'effets en retour qui ne cesse de se compliquer à mesure que s'appesantissent les millénaires d'histoire et les milliards d'hommes en activité.

 

L'ouvrage

Les six volumes de La Société ont été publiés de 1977 à 1983. Leur résumé sera d'inégale ampleur, d'un volume à l'autre. Ainsi, le tome 1 qui était essentiellement une table des matières annonçant, avec quelque détail, les volumes à venir, n'a plus sa raison d'être ici. Seuls sont repris les textes introductifs dans lesquels le projet d'ensemble et le recours à Marx étaient présentés, en fonction du climat intellectuel et politique des années 1970. Pour ce tome, comme pour les suivants, les textes retenus reproduisent la version originale, sans correction aucune, et situent selon les repères de l'original les passages non reproduits. Si, de place en place, de brefs commentaires sont ajoutés, ils sont toujours datés et différenciés par une typographie particulière.

Le tome 2 entre dans le vif du sujet en analysant Les structures économiques sans les réduire aux rares modes de production que Marx évoque dans la célèbre préface de sa Contribution à la critique de l'économie politique, où il résume "à très grands traits" l'histoire de l'humanité productive, ni les détailler, à l'instar des nombreux modes de production que le même Marx présente peu après, dans les Fondements de la Critique de l'Economie politique (les Formen logés dans les Grundrisse ) pour décrire les activités des Germains et d'autres peuples avant la conquête romaine. En effet, il n'y a pas lieu de choisir entre le microscope des Formen et la lunette astronomique de la Critique, car l'objectif doit être de développer une théorie générale des modes de production ( et des structures plus complexes qui les juxtaposent ou les assemblent), en se donnant les moyens de déployer ou de contracter cette analyse, à toutes les échelles dont les sciences sociales peuvent avoir besoin, selon leurs visées particulières d'époque et d'espace. D'où de multiples incursions dans les sentiers battus par Marx comme dans les voies où il s'est parfois égaré (monnaie et crédit, rente, impôt et dépense publique, etc.) et dans les tracés nouveaux que l'histoire a ouverts après sa mort, le tout devant former une série justifiée en chacun de ses termes par sa cohérence théorique comme par les validations historiquement attestées.

Le tome 3 est tout entier consacré aux Appareils, c'est-à-dire aux groupements formés par la division sociale du travail à des fins principalement non-économiques. Marx n'a guère détaillé l'analyse de ces églises, armées, administrations et autres écoles, mais Gramsci, rendu vigilant par les crises socialistes et fascistes de son temps, leur a accordé toute son attention, en quoi il rejoint les préoccupations des sciences politiques et culturelles du premier 20è siècle qui ont pris un nouvel élan grâce à Weber. En somme, les Appareils désigneraient l'ensemble des groupements laborieux à loger aux côtés des entreprises, n'était le fait que leurs activités à dominante politique ou idéologique prennent parfois la forme d'entreprises marchandes. D'où l'utilité de distinctions théoriques très précises, non pour dissocier ces éléments, mais pour rendre leur dialectique intelligible et leurs nomenclatures utilisables.

Le tome 4 destiné à une première analyse des Classes tire parti des investigations précedentes, parce qu'en toute société, la population active dans les entreprises et les appareils constitue, avec ses dépendants directs ou indirects, l'exact équivalent de la population sociale totale. Autrement dit, les ensembles Appareils plus Entreprises (celles-ci étant agencées selon les divers modes de production) forment, cas par cas, la base première des classes sociales, l'infrastructure matérielle imposant à toute la population sa gamme propre de classements objectifs. Certes, cette première approche des classes sociales est loin d'en épuiser la substance ou même d'en délimiter les contours, cas par cas, mais comme les places objectives qu'elle repère ne peuvent pas ne pas être toutes occupées dans (et pour) l'activité sociale, chacun de ces ensembles dessine, de fait, un potentiel objectif de luttes de classes, un système de tensions sociales à contenir pour que la société perdure, à moins que lesdites tensions ne fassent dériver la société vers de nouvelles structures économiques, politiques et culturelles.

Le tome 5 examine, cas par cas, la façon dont les Etats s'équipent et agissent pour contenir ce potentiel, par force et de bien d'autres façons où se trouvent impliquées les activités économiques et idéologiques qu'ils promeuvent ou supportent. A cette domination politique qui est rarement une pure contrainte, les Structures idéologiques que le tome 6 détaille apportent une contribution généralement décisive, car elles endiguent ou dévient le potentiel objectif de tensions sociales, en un ensemble de performances culturelles banales ou spécialisées; ensemble routinier d'où émergent inventions et "renaissances"; ensemble qui constitue la culture propre à la société considérée.

Ainsi, les tomes 5 et 6, pris conjointement, explicitent la dialectique de la contrainte et du consentement que Gramsci a mise en lumière, en donnant corps à ce que, dans sa superbe de philosophe, Marx désignait comme la superstructure sociale associée à la base économique de la société. Ce qui n'était qu'une thèse politico-philosophique se transforme, de la sorte, en un vaste chantier d'investigations macrosociologiques auquel toutes les sciences sociales peuvent apporter leurs contributions.

Toutefois les six tomes de La Société, pris dans leur ensemnble, ne donnent pas encore une vue schématiquement complète (et théoriquement rigoureuse) de la totalité sociale, car ils demeurent tributaires d'une équivalence axiomatique entre société et Etat. Que ce même axiome soit implicite dans la plupart des sociologies ne le valorise aucunement. En fait, le véritable objet social à rendre intelligible, c'est le système mondial toujours formé d'une pluralité fluctuante de sociétés (ou, en d'autres termes, d'une pluralité de peuples encadrés par un système d'Etats, etc.). Sous cet angle, les six tomes de La Société constituent une exploration préliminaire procurant des matériaux qui, dûment libérés des liaisons implicites entre société et Etat, permettent d'aborder en termes précis l'exploration théorique des systèmes mondiaux.

Celle-ci a été entreprise dans un volume qui aurait dû former un tome 7, mais que l'implosion du socialisme étatique pendant la période de préparation de cet ouvrage a fait déborder vers une réflexion sur Le Monde au 21è siècle (Fayard, Paris, 1991). De même, le tome 8 initialement prévu comme un ressaisissement théorique de l'ensemble social, en tant que des mouvements sociaux à visées plus ou moins socialistes le travaillent, s'est trouvé déporté par les immenses novations du 20è siècle finissant, vers une réflexion aussi rigoureuse que possible sur L'Avenir du Socialisme (Stock, Paris, 1996).

Comme ces deux derniers volumes ne sont pas encore libres de copyright, leur texte ne peut être abrégé ici. Mais il leur sera fait référence dans les commentaires adjoints aux résumés de La Société, pour évoquer leurs résultats théoriques principaux.


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