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MARX : SES MODES D'EMPLOI

(1883 - 2000)

 

[Ce texte est adapté d'une conférence donnée en février 1997, à l'Université Libre de Bruxelles, sur invitation de la Fondation Liebman]

 

 

L'accent sera mis ici tout autant sur les pro- que sur les anti-marxismes, car il ne s'agit pas de restaurer (ou d'instaurer) un vrai marxisme, un évangile selon St Marx. L'important est de bien comprendre Marx, afin de mieux comprendre la société en s'inspirant de Marx autant que de besoin. Pour cela, comprendre ce que Marx donne à penser, mais aussi, comprendre en quoi il donne prise à des réactions négatives parfois fécondes.

 

1 - L'expansion intiale du marxisme (c. 1883 - 1914)

 

Avant les années 1880, Marx n'est connu que de quelques cercles militants, il a peu de lecteurs "savants". Sa diffusion s'opère parallèlement à celle des partis socialistes, à partir de la grande poussée des années 1880. Le Manifeste est enfin connu, tout comme certains de ses textes simplificateurs, voire simplistes (Misère de la Philosophie; Salaires, prix et profits, etc.). Une rare élite de lecteurs, notamment allemands et russes, prend connaissance du Capital dont le Livre I est seul publié du vivant de Marx. Ses Livres II et III, le sont ensuite grâce à Engels et les Théories sur la plus-value grâce à Kautsky.

Ce premier marxisme est contemporain d'un positivisme post-comtien, tel celui de Durkheim dont le cours de Bordeaux sur le socialisme est interrompu avant d'en arriver à Marx ou celui de juristes comme Pasukanis. Dans le même temps, l'évolutionnisme à la Spencer substitue un darwinisme social à la philosophie de l'histoire, héritée deVico, Condorcet, Hegel, etc. En outre, les diverses mixtures de kantisme, d'empirisme et de syncrétisme, vaguement teintées de marxisme produites par Labriola, Sorel, etc. passent pour "du" marxisme.

 

La première crispation anti-marxiste est due à Pareto qui enrichit quelque peu le modèle d'équilibre économique élaboré par Walras1 puis élabore une sociologie qui prétend rendre compte de tout le non-économique de l'activité sociale.Pour lui la distinction économie / sociologie renvoie à celle de l'activité rationnelle versus l'activité irrationnelle. Son exécration de Marx est détaillée dans Les systèmes socialistes (1901).

L'acclimation du marxisme dans l'Empire allemand, après le Kulturkampf et la poussée anti-socialiste de Bismarck; s'opère après le (relatif) échec de Lassalle, grâce au parti socialiste de Bebel et Kautsky.. L'Allemagne est à la fois la serre des sciences sociales de ce temps et le principal champ d'expansion social-démocrate.

Max Weber donne alors un puissant élan à la sociologie via et au delà des écoles juridiques et historiques allemandes (que Marx avait perdues de vue après Niebuhr et Mommsen); au delà, également, des essais de Simmel, Barth, Gumplowicz, Oppenheim; au delà de Tönnies dont il apprécie beaucoup le Gemeinschaft und Gesellschaft (1887). Max Weber développe ainsi une sociologie du droit, de la religion, de l'économie. Sa sociologie générale s'exprime dans le Wirtschaft und Gesellschaft publié après sa mort, en 1920.

Chez Max Weber, l'anti-marxisme n'est pas une thèse principielle, comme chez Pareto, ni l'effet d'une croyance libérale, comme chez Croce (même si les convictions politiques de Weber l'inclinent de ce dernier côté). Pour l'essentiel, son anti-marxisme résulte d'une réflexion sociologique générale qui le conduit à opposer au matérialisme historique une défense de la "pluralité des interprétations", une exploration de "l'esprit du protestantisme" et diverses autres thèses moins célèbres.

Dès 1903, Max Weber fait alliance avec l'historien Werner Sombart (héritier de Schmoller, etc.) pour promouvoir la revue : Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik qui acquiert une réputation universitaire comparable à celle que les Annales de Bloch et Febvre conquerront par la suite. L' Archiv se lance dans la première contre-offensive savante de grande ampleur à l'encontre du marxisme.

Il est vrai qu'en ce début de 20è siècle, la première génération de marxistes créateurs. s'épanouit dans l'univers culturel allemand, du fait de Kautsky, un peu (La question agraire...) mais surtout de Rudolf Hilferding, (Le capital financier) et d'Otto Bauer (La question des nationalités et la social-démocratie).

Ailleurs,  Lénine explore Le Développement du capitalisme en Russie et manifeste son impatience révolutionnaire par de nombreux pamphlets dont le plus célèbre est L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, mélange syncrétiste de thèses empruntées à Hilferding, de données factuelles souvent tirées de l'Anglais Hobson et d'intuitions que le proche avenir validera assez souvent.

 

2 - "L'ère des guerres et des révolutions" (c. 1914 - 1945-50)

 

Les années 1920 enregistrent l'éphémère triomphe du léninisme en Russie, sa rapide transposition stalinienne, la soi-disant dictature du prolétariat et le bâti d'un "socialisme en un seul pays" qui sera ultérieurement érigé en modèle de validité prétendument générale. Les années 1930 où cette déviation soviétique s'accuse dramatiquement sont également marquées par deux poussées majeures qui rendent au marxisme un peu d'élan créateur : l'antifascisme politique qui répond à la contagion du fascisme italien et, plus encore, aux conquêtes du nazisme allemand; et la crise économique qui déferle depuis les Etats-Unis tout au long de cette décennie.

La plupart des variantes vives du marxisme sont rejetées aux marges de cette époque : tel est le cas de l'austro-marxisme, des IIè et IVè Internationales (ainsi que de la brève IInternationale II 1/2); le cas également du maoïsme qui prend forme dans la Chine lointaine et ignorée.

Par ricochet, hors la sphère politique, il faut souligner l'orientation des historiens vers l'économique et le social, de Bloch à Febvre et de Simiand à Labrousse, sans oublier Pirenne.

 Toutes les autres réactions pro- ou anti-marxisme ne mûriront pleinement qu'après la crise et la deuxième guerre mondiale, souvent à la faveur de la reconstruction économique, politique et culturelle (ou "morale") de l'Europe ruînée et ameublie. Le § 3 va en traiter, mais il faut savoir situer les origines de ces réactions :

- la réaction de Gramsci : les Quaderni di Carcere (d'après 1926) et leur question centrale : pourquoi le fascisme l'a-t-il emporté sur nous ? D'où sa théorie de la société civile dans ses rapports avec l'Etat; sa théorie, également, de l'idéologie et de l'hégémonie (où l'on retrouve quelque chose de Weber); sa critique de l'économisme simpliste (par exemple celui de L'ABC du communisme de Boukharine et Préobrajensky); son attention au fordisme; enfin sa critique - confidentielle, mais formelle - de la dérive stalinienne.

- la réaction de Parsons : le cercle Pareto de Harvard, 1932-34 (Homans :voit en Pareto "le Marx de la bourgeoisie"). Parsons et lui y sont rejoints par Merton, Kluckhorn et divers autres jeunes universitaires. Leur théorie édulcore Weber, subordonne l'action sociale à de supposées "common shared values", réduit l'histoire à de miraculeux "evolutionary universals". Parsons assemble le tout dans son modèle AGIL en gigogne. Shils résume cette démarche en décrivant la "consensual society". Au total un anti-marxisme qui ignore tout de Marx, sauf sa visée globale.

- l'école de Francfort dont, par la suite, l'écho se fera entendre dans l'oeuvre de Jürgen Habermas.

- enfin, dans l'ordre des réflexions théoriques, vite prolongées par de riches travaux pratiques : la réaction de Keynes et de Beveridge : la politique économique active, le Welfare State. Autrement dit l'enrichissement théorique de la macro-économie déjà présente dans la théorie globale de Marx, la valorisation du couple Etat-marché et, plus tard, les "bénéfices du communisme"2.

 

 3 - Un monde ou trois mondes ? (c.1945-50 - 1975)

 

Cette époque voit se former un "camp socialiste" qui assemble plusieurs "socialismes en un seul pays" de facture analogue, exportés de force par l'URSS.à quoi s'ajoutent bientôt les variantes que Moscou juge aventurées et impute à l'impatience révolutionnaire : Mao, Che, etc. : de grands bonds, mais vers quoi ? Un internationalisme sans pluralité; beaucoup de nations mûrissantes, des révoltes. Dans ce monde "socialiste", les marxismes se flétrissent le plus souvent.

 L'émergence du Tiers Monde : la décolonisation, ses occasionnelles guerres, parfois dites de "libération nationale". Le temps des identités collectives, l'actualité de Bauer et de Gramsci, même si l'on tarde à les connaître et à les prolonger. Le glissement qui conduit de ce "Tiers Monde" à la notion, tout aussi vague, de "Sud ", glissement que l'on doit aux effets conjoints, mais incoordonnées, du maoisme, de l'écologisme et du "développementalisme". Là dedans, quelques enrichissements des théories de l'impérialisme : S. Amin montre que "le mode de production asiatique" parfois évoqué par Marx est, en fait, une organisation tributaire mêlée à un commerce administratif ou marchand; par ailleurs, dans le sillage de Bettelheim, Pierre Philippe Rey clarifie la conception de la rente en aidant à distinguer ce type spécifique d'exploitation de l'articulation entre plusieurs modes de production, soit deux notions que ce concept subsume; Immanuel Wallerstein, enfin, extrapole la conception de "l'économie-monde" selon Braudel en une représentation schématique du système mondial centré par la puissance impérialiste prépondérante.

Dans l'Europe heureuse, celle de l'Ouest, le parti communiste français qui dénonce à grands cris la paupérisation absolue du prolétariat (1952 sq) est pris à contrepied par l'expansion économique; il combat insuffisamment les retards de la décolonisation, spécialement dans le cas de l'Algérie.

La macro-économie qui se concrétise en comptabilité économique nationale inspire des politiques économiques favorables au développement, mais n'enrichit guère les études marxistes, spécialement celles de Mandel qui travaille sur les "équations" de la reproduction élargie, selon le Livre II du Capital. Dans divers cercles marxistes, les manques de Marx sont mieux aperçus, en ce qui concerne le travail productif et le rôle des "services", l'action de l'Etat qui peut soutenir la reproduction élargie ou la nature et le fonctionnement des circuits Impôt / Dépense et Monnaie / Crédit. Dans d'autres cercles marxistes principalement français, diverses doses d'anti-stalinisme ou d'anti-maoisme se manifestent, non sans regains occasionnels de "l'orthodoxie" stalinienne et poussée puissante, sinon durable, du maoisme de style "révolution culturelle". D'autres cercles découvrent les écrits du "jeune Marx", font réémerger les travaux de Riazanov (30 ans après sa mort), tandis que le "socialisme de la chaire" s'intéresse à Marx, Lukacs et (principalement en Italie) Gramsci.

- avec Henri Lefebvre : des Introductions, plus que des Critiques (façon jeune Marx);

- avec Louis Althusser et Balibar : forte opposition au "jeune Marx" et à Gramsci; séductions de la psychanalyse revue par Lacan et du structuralisme à la Levi-Strauss; apports originaux sur les Appareils (malgré leur rangement trop général dans la catégorie des "appareils idéologiques d'Etat"; sur les effets de surdétermination; en outre, par une ironie involontaire, Marx est présenté comme le découvreur du "continent histoire" mais se trouve entraîné par Althusser dans le statisme structuraliste.

 

4 - Effondrement du socialime étatique et libération des marxismes (post 1990)

 

Les retours à Marx amorcés dès les années 1970 s'épanouissent; la principale avancée est opérée par Habermas. En arrière-plan de sa démarche, il y a l'école de Francfort, spécialement Horkheimer et Adorno, tous deux exilés à l'époque du nazisme. Egalement Max Weber et Tacott Parsons, mais Habermas n'est pas syncrétiste, si bien qu'en digérant/combattant et en réhabilitant Weber déformé par Parsons, il retrouve l'élan donné par Marx, mais sous un angle plus sociologique qu'économique ou politique. Il abuse des hypothèses de Marx sur l'aliénation et sur la "réification". Son "coutumier de la vie quotidienne" est un concept admirable qui permet d'enrichir la théorie gramscienne de l'idéologie; on y retrouve également certaines des intuitions d'Henri Lefebvre dans sa Critique de la vie quotidienne.

 Quelques progrès majeurs sont accomplis, par ailleurs, dans les sciences sociales : la macro-économie, l'histoire globale, la géopolitique, la démographie à bonne échelle, la civilisation comme processus et pas seulement comme résultante (Elias), etc.

 Malgré la tentation récurrente du "retour à Lénine" (ou à quelque autre "refondateur" supposé) les marxistes du 20è siècle finissant ont peu à dire sur les problèmes immenses que le monde étale sous leurs yeux:

- les continents inégalement "sous-développés"; les élans nouveaux et les "retards" persistants; le désarroi des orthodoxies soviétiques, chinoises et autres d'hier.

- l'illusion d'optique de la mondialisation supposée homogénéisante (en termes de développement économique, de démocratie parlementaire, etc.).

- la montée en puissance des questions globales, bien au delà de la problématique du développement; les terra incognita que sont les peuples diversement agglomérés par les Etats, les nations dont l'émergence à partir des etrhnies et des tribus est loin d'être générale alors que des identifications plus vastes se dessinent déjà, les civilisations où se fondent lentement et inégalement des cultures très diverses, etc..

 

 Conclusion

 

La potentielle convergence des sciences sociales paraît être une ambition de Marx. Son Capital vise le moteur premier du développement social qui s'accélère de son temps. Mais le rôle fondateur ou inspirateur de Marx sert de révulsif à la plupart des grandes sociologies : Durkheim et Pareto, Tönnies et Weber, Parsons, etc. encore qu'il faille détailler l'analyse, car il y a loin des antagonistes absolus comme Pareto ou Parsons aux réticences beaucoup plus modérées de Weber et surtout de Tönnies.

Peu à peu d'autres sciences sociales se montrent plus ouvertes aux inspirations marxistes : ainsi de l'économie selon Keynes (sa disciple Chamberlain a montré ce lien, que Keynes a toujours tu), Leontieff, Tinbergen, etc.ou de l'histoire à la Braudel, Labrousse, etc.

Mais en chaque domaine et pour chaque auteur - même Pareto ou Parsons - il faut tout à la fois déceler les motivations non scientifiques de leur anti-marxisme aigu ou bénin et observer attentivement la substance même de leurs objections, réfutations et contre-propositions, non pour bâtir quelque synthèse forcément syncrétiste, mais pour observer à travers le filtre qu'est chacun de ces auteurs ce qui est advenu après la mort de Marx (1883) ou même après la fin de ses années créatives (vers 1875) et qui a marqué, à son insu, le développement social. A quoi doit évidemment s'ajouter le prudent et difficile repérage des éléments contemporains de Marx ou antérieurs à sa naissance que d'ultérieurs développements sociaux ont révélé plus importants qu'il ne l'avait supputé ou porteurs d'autres dynamiques que celles qu'il avait aperçues, sans oublier les éléments purement et simplement ignorés par lui.

 Car il importe de ne jamais se représenter Marx comme uin encyclopédiste éternel, ni comme un évangéliste du socialisme. Il convient de le saisir avec sa "personal reality"3 et dans le contexte idéologique (= culturel) de son temps, contexte qu'il "critique" certes - et de façon souvent radicale - mais sans pouvoir s'en émanciper totalement .

 Marx est un fondateur, mais ses dires ne valent que s'ils sont sans cesse prolongés en réponse aux problèmes réels d'après 1883 dont il a tout ignoré et aux problèmes qu'il a négligés volens nolens, ou qu'il a parfois mal saisis de son vivant !

 


Notes

1 - Le modèle Walras-Pareto - comme disent la plupart des économistes - ouvre un carrefour dans l'histoire des sciences économiques. Il sépare un courant, vite envahi par l'économétrie, qui tend à rapporter tous les phénomènes économiques à leurs manifestations marchandes dûment formalisées, et un autre courant, issu notamment de Petty, d'Adam Smith et de Ricardo où les relations sociales dont découlent les rapports marchands sont pleinement preises en compte. Marx relève de ce second courant et il a pratiquement ignoré le premier, d'où d'innombrables malentendus dûs aux économistes "modernes" qui transposent certains dires de Marx dans leurs modèles mathématico-marchands.

2 - J'appelle "bénéfices du communisme" les gains enregistrés par le niveau de vie et par la protection sociale des pays d'Europe occidentale exposés à la menace communiste (réelle et supposée) des années 1950 et suivantes, gains qui se sont prolongés au delà de 1975. Le fait que ces gains soient imputables au "communisme" se vérifie en ceci : alors que ces pays, plus tard suivis par le Japon, ont rejoint le niveau de vie des Etats-Unis, la part des dépenses publiques et sociales - c'est-à-dire des dépenses budgétaires ou de "sécurité sociale" - dans leur PIB est considérablement supérieure aux niveaux nord-américain ou japonais. On peut imputer cet écart - qui est, chaque année, de l'ordre de 10 à 15 % du PIB, à la générosité des classes dominantes européennes, mais il est plus raisonnable de le considérer contre un contre-feu opposé au "communisme".

3 - La formule est du sociologue américain Gouldner ( The coming crisis of western sociology).


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