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Mai-Juillet 2004 - Révisé mars 2005


TABLE DES MATIERES

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(1) - Aperçu de l'Amérique latine

(2) - L'Amérique latine dans les systèmes mondiaux d'avant 1990

- Sur la population

- Sur les Etats

- Sur le Zeitgeist

- Sur l'économie

 

(3) - L'Amérique latine subordonnée aux Etats-Unis

- Sur les emprises et interventions "américaines"

- Sur les réticences et révoltes politiques en Amérique latine

- Sur les liens politiques entre les classes possédantes et les Etats-Unis

 

(4) - L'Amérique latine dans le système mondial actuel : aspects économiques

- Sur les emprises bancaires

- Sur l'économie actuelle

- Errements ou contre-offensives ?

 

(5) - La vibrante civilisation de l'Amérique latine

- Des appareils idéologiques très inégalement développés ?

- Sur l'hégémonie en vigueur

- Les nouvelles Indes occidentales

 

(7) - Un Nouveau Monde, enfin ?

- Sur la violence légitime

- Sur la coopération économique et politique

 

 

Annexes

1 - Les systèmes mondiaux capitalistes

2 - Civilisation, culture, idéologie

3 - Rentes, marchés et Etats

4 - Le FMI, matrice de la dette ?

5 - Sur la logique propre des régions du SM

 


 
A la recherche de

L'AMERIQUE LATINE

 

 

Après avoir étudié trois des principales régions du système mondial actuel - le monde sinisé, les Indes, le Proche et Moyen-Orient1- j'ai entrepris une recherche de même nature sur l'Amérique latine, mais je me heurte à des difficultés qui sont l'effet conjugué de ma sous-information et de la rareté des efforts de synthèse dans les sciences sociales qui ont à connaître de cette partie du monde présent.

 

(1) -Aperçu de l'Amérique latine

La macrosociologie oblige à questionner les évidences du sens commun, tout comme celles des disciplines spécialisées2. Elle impose un repérage précis de l'espace-temps où l'Amérique latine se situe. Ici, c'est l'Amérique latine du présent système mondial (en abrégé SM) que j'entends rechercher, sauf à revenir sur ce point quand j'aurai à m'éloigner du temps présent (voir annexe 1). Ce SM a commencé de prendre forme au cours des années 1989-91, lors de l'implosion de l'URSS. Comme son prédécesseur immédiat, il s'étend sur l'ensemble de la planète3. Sa durée est imprévisible, comme tout résultat à venir, même si le repérage des signes annonciateurs d'une nouvelle discontinuité mondiale est pertinent. Son immense espace n'est pas homogène, mais, en bonne méthode macrosociologique, il ne peut être découpé que selon des critères objectifs propres au dit SM. Cinq critères permettent de distinguer les divers sous-ensembles du SM actuel. A trois d'entre eux, je donne le nom de climat, dans un sens voisin de celui que Montesquieu assignait à ce terme, à savoir le climat démographique qui s'apprécie notamment par la vitesse de doublement de la population, le climat économique qui tient compte des performances et des tendances mesurées par les indices ad hoc et le climat politique qui, dans l'état présent des sciences politiques, ne peut être apprécié que de façon qualitative, mais présente des contrastes suffisants pour distinguer des régions très variées à son égard. A quoi s'ajoute - quatrième critère - la séparation géographique des peuples par les océans et les montagnes, dès lors que ces obstacles empêchent les peuples ainsi séparés de se mêler à ceux d'autres sous-ensembles par trop distants. Enfin, cinquième et dernier critère, un facteur que je pourrais nommer le climat idéologique, si ce terme recevait souvent la signification que je lui assigne (avec Gramsci et d'autres), mais que je rebaptise par référence aux "grandes civilisations" actuelles, terme banal assez souple pour ce que j'attends de lui.(voir annexe 2).

Les cinq critères qui viennent d'être évoqués pointent les différences majeures entre les "régions mondiales" considérées dans leur ensemble. Ils n'excluent pas le repérage d'autres critères distinctifs qui pourraient s'appliquer à plusieurs des "régions mondiales", mais non à toutes. Ainsi, dans le cas de l'Amérique latine, il est évident que cette Amérique-là présente des traits communs avec l'autre Amérique, celle du nord, cependant que par sa caractéristique "latine" elle s'apparente à une partie de la "région"5 dite Europe.

Je dois souligner que l'étude d'une région dûment découpée dans le système mondial actuel et légitimement enrichie par le repérage de ses qualités propres (exclusives ou partagées avec une ou plusieurs autres régions) ne doit pas viser à l'exhaustivité. En effet, il ne s'agît pas de repérer toutes les particularités d'une région donnée, mais de s'en tenir à celles qui aident à spécifier cette région dans le fonctionnement du système mondial. De ce point de vue, le volcanisme mexicain et andin ou l'existence de multiples micro-Etats insulaires dans le Golfe du Mexique sont des exemples négligeables. Aussi dramatiques que soient ses effets occasionnels, le premier n'est pas d'importance mondiale; le second ne l'est pas non plus, car les havres qu'offrent aujourd'hui les Caraïbes aux "droguistes" et aux "banquiers paradisiaques" n'ont rien d'exclusif pour le fonctionnement normal du SM actuel, tant les "Suisse" et les "triangles d'or" prolifèrent dans celui-ci. Autre exemple : quand, après l'assassinat d'Allende et de son régime politique6, le Chili de Pinochet et des Chicago Boys s'est écarté pour quelques années de la tendance économique, alors dépressive, de presque toute l'Amérique latine, il n'a dessiné qu'une caractéristique très minoritaire au sein de la région et ce nonobstant l'écho mondial durable du coup d'Etat militaro-étasunien. L'effet idéologique de ce coup de Santiago a été d'échelle mondiale immédiate, alors que le libéralisme économique des disciples de Milton Friedmann n'a acquis un retentissement mondial qu'en contaminant maintes régions, soit une dizaine d'années plus tard et pas principalement à partir de son micro-foyer chilien de 1973, mais plutôt à partir de l'énorme retentissement du méso-foyer britannique où le thatcherisme s'est affirmé au cours des années 1980.

Une dernière caractéristique à rechercher pour une région donnée - telle l'Amérique latine - est de comprendre si, dans le SM actuel, elle réussit ou non à manifester une dynamique qui lui soit propre, que ce soit une dynamique de déclin ou d'essor, une poussée de récupération ou de perte d'autonomie, un générateur de conservation durable ou d'émergence(s) novatrice(s), etc.

En résumé ma recherche sur l'Amérique latine devrait répondre à quatre questions principales :

- (1) les critères généraux de découpage du SM C4 permettent-ils d'identifier cette région ?

- (2) quelles particularités additionnelles, cette région présente-t-elle, que celles-ci soient ou non partagées avec une ou plusieurs autres régions dudit SM ?

- (3) en considérant l'ensemble des caractéristiques de la région, peut-on discerner une "logique propre" à celle-ci, qui infléchirait la dynamique que le SM lui imprime ?

- (4) quels effets en retour cette région exerce--t-elle sur le SM et de quelle portée sont-ils ?

Comme ces quatre questions sont souvent enchevétrées, il ne s'agira pas de leur chercher réponse une à une, mais à l'heure des conclusions les plus synthétiques, il conviendra de leur donner des réponses explicites.

***

L'Amérique s'étale entre l"Atlantique et le Pacifique. Les transports modernes ne permettent pas aux peuples qui l'occupent de mêler aisément leur vie quotidienne à celle des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Europe. L'automobile n'y peut rien, le navire et l'avion, aussi vastes et bon marché soient-ils, demeurent des transports sélectifs. Les télécommunications sont d'une puissance illimitée, mais leur portée multimédiatique est désormais mondiale, c'est-à-dire non-sélective : les diverses régions du SM actuel ne se différencient plus, à cet égard, que par des retards temporaires. L'Amérique est le vaste continent logé entre les deux océans, mais quelle est la part de l'Amérique latine dans cet ensemble ?

Les limites intra-américaines ne sont pas physiques : Incas, Mayas, Aztèques, tribus amerindiennes ou conquérants espagnols et autres n'ont pas été séparés par l'arrête montagneuse qui court du Grand Nord à l'Extrême Sud. Le Golfe du Mexique n'a nullement interdit les contacts entre peuples, dans la limite des transports et communications utilisables en chaque époque. Bref, l'Amérique latine est un morceau de l'ensemble américain, déterminé par des critères non-physiques.

Au nord du Rio Grande del Norte, malgré une forte immigration, la population double en 70 ans ou plus. Au sud du Rio Bravo, le doublement est deux fois plus rapide, puisque sa durée moyenne est d'environ 35 ans, avec des écarts sensibles d'un pays à l'autre. Ainsi, une frontière très nette sépare les climats démographiques du Nord et du Sud américain. Cette frontière correspond pratiquement au fleuve bivalent qui coule entre les Etats-Unis et le Mexique sur près de 3000 km. Après l'annexion d'environ la moitié du territoire mexicain par les Etats-Unis (1845-48), le fleuve devenu frontalier a été abrégé, au nord, en Rio Grande, cependant qu'au sud, il a été valorisé sous le nom de Rio Bravo. Autant dire que la frontière démographique est aussi une frontière idéologique (ou "culturelle").

En effet, elle sépare deux grandes traditions culturelles qui se sont affirmées à mesure que des colons européens ont conquis, pour le compte de diverses puissances, l'ensemble des Amériques. Au nord, une variante anglo-saxonne de la civilisation européenne s'est épanouie, puis réinventée, en écrasant les tribus indiennes tandis que des flux de colons et d'esclaves étoffaient les Etats-Unis. Au sud, une variante, plus hispanique que portugaise, de la même civilisation européenne, s'est imposée en force à de vastes peuples amérindiens bientôt mêlés, eux aussi, de colons et d'esclaves. Ainsi l'Europe a conquis un "Nouveau Monde" où ses deux surjets se sont différenciés. Les métissages et les importations effectuées au sud, puis au nord, ont été de composition différente, j'y reviendrai. En outre, la maturation de la nouvelle variante civilisationnelle a été nettement plus tardive au nord qu'au sud, même si les jeunes Etats-Unis lui ont donné un élan supérieur. Enfin, on doit se souvenir qu'entre l'époque où la "deuxième Europe" façonnée au sud s'est étalée et celle où une autre variante européenne a pris forme au nord, une "troisème Europe" a mûri, d'autre façon, dans et autour de l'espace où les peuples slaves, devenus russes, se sont installés. Ainsi, les fiers Etats-Unis ne sont jamais qu'une "quatrième Europe", laquelle ignore souvent son cousinage civilisationnel.

Les différences ne sont pas moindres pour ce qui est du climat économique. Au nord, tous les mécanismes locaux et mondiaux du capitalistme favorisent une croissance soutenue, nonobstant ses aléas conjoncturels. Au sud, ces aléas sont plus graves et des retards durables s'observent en beaucoup de pays. Au nord, le climat économique est tempéré, tout comme en Europe. Au sud, il est nettement plus variable, même s'il se révèle plus bénéfique que celui du Proche et Moyen-Orient ou de la miséreuse Afrique.

Le climat politique est, lui aussi, des plus contrastés entre le nord et le sud. Certes, aucun indice synthétique - comme ceux qui mesurent les productions, les revenus et les échanges - ne vient en donner une mesure significative. Les Etats-Unis et le Canada chantent volontiers les mérites de leurs "démocraties parlementaires", alors que les formations politiques*7 étalées du Mexique à l'Argentinesont rarement dotées de régimes* semblables à ceux du nord et sont secouées de spasmes divers et souvent très violents. Quels que soient les désirs ou les illusions des uns et des autres, il existe deux Amériques politiques, aux performances nettement contrastées.

Séparée physiquement du reste du monde et voisine d'une Amérique septentrionale dont les climats démographique, culturel, économique et politique contrastent fortement avec les siens propres, l'Amérique latine se laisse ainsi circonscrire : c'est l'ensemble du continent américain, îles incluses, qui est situé au sud du Rio Grande / Bravo.

Et c'est tout ? Est-ce là tout ce que la macrosociologie trouve à dire sur cette région du monde actuel ? Certes non ! Mais c'est ainsi qu'il faut délimiter le champ à explorer, pour juger des effets que "la machinerie du SM" y produit8, des transformations qu'elle y opère, des effets en retour qu'elle en reçoit et des potentialités nouvelles qu'elle y fait apparaître. Tel est l'objet de la recherche sur l'Amérique latine que je souhaite entreprendre. Mais il suffit de poser le problème en ces termes pour apercevoir, d'entrée de jeu, d'immenses problèmes que la synthèse macrosociologique régionale ne peut ignorer : comment la suprématie militaire des Etats-Unis se concrétise-t-elle (alliances, bases, interventions, etc.) et quels liens structurels établit-elle entre les état-majors, les polices ou les armées latino-américaines et leurs homologues des Etats-Unis ? comment la supériorité économique et financière des Etas-Unis s'exprime-t-elle, notamment en termes d'implantations et de concentrations industrielles et commerciales, comme de réseaux bancaires et financiers, et quelles marges de manœuvre laisse-t-elle aux entreprises régionales et aux concurrents étrangers des Etats-Unis, à commencer par les Japonais et les Européens en attendanr les Chinois et les Indiens ? comment l'influence culturelle des Etats-Unis se diffuse-t-elle, dans l'ordre religieux comme dans l'ordre scolaire, artistique, médiatique, etc. et quels butoirs ou quels rivaux l'endiguent plus ou moins ?

J'arrête là cette liste de questions centrales qui pourrait être longuement enrichie, pour souligner derechef ceci : l'intelligibilité macrosociologique d'une région comme l'Amérique latine se construit à partir de telles questions qui explorent les effets régionaux du SM en vigueur, mais tout autant en repérant les structures et les mouvements par lesquels la région considérée résiste ou réagit à ces pressions venues du SM ambiant.

 

(2) - L'Amérique latine dans les systèmes mondiaux d'avant 1990

 

Sur la population

La recherche doit être centrée sur le SM actuel, mais non s'enfermer dans son horizon spatio-temporel, car en Amérique latine comme ailleurs maints traits actuels ont une signification que l'histoire éclaire mieux que l'actualité. Ceci vaut évidemment pour sa population où trois siècles de traite africaine ont fait suite aux massacres et aux épidémies de la Conquista, pour garnir les plantations caraïbes (4 millions) et les mines et plantations péruviennes, brésiliennes et autres (3,5 millions). Après quoi, une immigration européenne, massive jusque vers les années 1950, a relayé l'esclavage lentement banni. Cet ensemble composite, inégalement métissé, a produit au 20è siècle une croissance démographique exubérante qui se prolongera très avant dans le 21è siécle, tant que l'abondance des femmes nubiles surcompensera, dans chaque génération, une limitation des naissances déjà sensible et partout croissante. En 1950, un siècle de croissance avait déjà porté l'Amérique latine de 2 à 6 % de la population mondiale. En 2000, les 8 % ont été atteints et les 10 % pourraient l'être vers 2050, avant qu'une relative stabilisation s'établisse.

Cette démographie originale a imprimé deux marques sur l'Amérique latine. L'une est la jeunesse de cette région mondiale, non seulement par l'âge moyen de sa population actuelle, mais surtout par sa tardive prise de poids démographique : c'est seulement au 20è siècle que cette région a acquis une ampleur suffisante pour que certains au moins de ses Etats deviennent des acteurs mondiaux de plein exercice, au lieu de n'être que des terrains de chasse coloniale-marchande. L'autre est que la longue faiblesse de son peuplement européen prédominant a fait de cette région la plus métissée du monde actuel. Non que ses autochtones indiens, ses esclaves africains, ses rares colons européens9 se soient souvent amalgamés dans un ensemble ethniquement et culturellement cohérent, mais bien parce que ce double métissage10 a favorisé la formation d'identités nationales dans ceux des Etats qui ont travaillé à cette fin, plutôt que de survaloriser les diversités d'origine et les inégalités sociales.

Les deux hypothèses que je viens d'avancer sont de portée générale, mais inégale. L'une revient à décrire l'histoire démographique latino-américaine comme l'effet d'une pompe aspirante de portée internationale et oblige à vérifier si cette pompe "aspire" encore des immigrants du lointain, si elle n'a pas cédé la place à une pompe étatsunienne qui aspire des masses de latinos et en refoule une partie (refusée ou enrichie, etc.) et si, de façon plus limitée, certains pays de la région ont un rôle local analogue à celui des Etats-Unis. Le tout concourant - mais dans quelles proportions ? - à un brassage qui donnerait plus de corps à la région.

La seconde hypothèse - qui aborde le problème de l'intégration nationale des populations latino-américaines sous son angle démographique - doit également être saisie dans sa généralité multiforme, pour une région où le nombre et la cohérence effective des Etats-nations, leur plasticité potentielle au regard d'intégrations plus ambitieuses et leur robustesse face à l'influence culturelle multiforme des Etats-Unis sont autant de problèmes aigus.

 Sur les Etats

L'Amérique latine pèse 540 millions d'habitants, soit 67 % de plus que l'Amérique du nord, mais cette population demeure lacunaire. Vers la fin du 21è siècle, il se pourrait qu'elle atteigne le double de sa voisine et que les latinos forment 20 % environ de la population au nord du Rio Grande L'immense Brésil qui contient 33 % du total régional est quasiment "vide", hormis son sud et son flanc nord-ouest. Avec le Mexique, aussi "vide" que lui, on atteint les 52 % de ce même total et il suffit de leur adjoindre quatre autres Etats (Colombie, Argentine, Pérou et Vénézuela) pour dépasser les 77 %, ce qui laisse environ un cinquième du total pour la trentaine d'autres Etats ou de possesssions encore coloniales11. Six Etats substantiels, dix autres de quelque poids démographique et une poussière de micro-territoires (étatiques ou non) montagneux ou insulaires. Donc, on est ici dans une région où les Etats sont très différents de leurs homonymes européens et surtout asiatiques. A l'exception du Mexique et du Pérou, ce sont des Etats très jeunes, héritiers des circonscriptions de l'empire hispanique12, dans lesquelles ils sont demeurés blottis, ce qui a épargné aux héritiers de cet empire d'ancien style, le long cortège de guerres qui a accompagné le dépeçage des empires austro-hongrois, ottoman ou russe. Longtemps après les guerres d'Indépendance (1810-40) qui ont débarassé les aristocraties locales de la tutelle espagnole, les Etats n'ont pu stabiliser leur pouvoir central qu'en fédérant divers clans de latifondiaires, sauf à être exposés aux coups d'Etat des clans rivaux, le tout se déployant sous des étiquettes politiques importées d'Europe, mais sans grand contenu régional. L'immense "république des fazendeiros" que fut le Brésil jusqu'aux années 1930 illustre cette situation sans en détenir l'exclusivité. Souvent, l'essentiel du pouvoir a été détenu par des "triangles" provinciaux, associant propriétaires, évêques et colonels, éventuellement complétés par les caciques des pueblos indigènes. Une hypothèse à vérifier est que l'Amérique latine est dépourvue d'un fin maillage villageois, sauf en de rares régions d'échelle infra-étatique. De ce fait, l'esclavage et le servage ont longuement perduré, nonobstant les lois édictées par des capitales lointaines. La fuite loin des domaines ou la révolte massive et sauvage ont trop souvent été la seule issue.

Riche d'immenses domaines et pauvre en terroirs, la région s'est couverte de formations politiques* prématurées, convertissant lentement des principautés* quasiment souveraines en Etats aristocratiques* qui n'ont acquis une dimension aristocratique-bourgeoise* que dans les régions où les ports et l'industrie se sont étoffés, dans le prolongement de l'élevage ou des agricultures à grand débouché marchand (silos, frigorifiques, conditionnement, etc.). Au début du 20è siècle des villes diversifiées par les immigrants (métiers, industries, etc.) ont enrichi l'assise des Etats d'associations politiques plus variées que les cercles de propriétaires ou de bourgeois, cependant que certains appareils d'Etat se sont étoffés de missions nouvelles où l'urbanisme, l'administration locale, divers services publics et de premières poussées d'éducation "nationale"ont trouvé place. Cest seulement autour des principaux pôles de développement (Sao Paulo, Medellin, Monterrey) et des grands ports (Buenos Aires, Rio de Janeiro, Vera Cruz, etc.) que la république démocratique-bourgeoise* a fait ses débuts, stimulée parfois par des élans révolutionnaires, comme ceux du Mexique des années 1910-30. Les péripéties économico-politiques majeures du SM C3 ont enrichi l'expérience des principaux Etats qui ont nationalisé certaines de leurs richesses naturelles pour accroître leur part de rente et ont subi les pressions de syndicats plus substantiels et de révoltes variées, castristes notamment. Plusieurs ont alors pris la forme d'Etats militaires-nationalitaires.*

Sans réduire leur image à une caricature, on peut dire des Etats latino-américains que le 19è siècle leur a légué une fréquente difficulté à soumettre les classes latifondiaires et rentières à leur loi commune, cest-à-dire à garantir leur "monopole de la violence légitime" contre les bandes et milices locales que ces classes promeuvent, non sans interférences avec des formes archaïques de révolte populaire ou modernes de banditisme transnational. A quoi s'ajoutent les déformations dûes à "la misère rentière" dont le 20è siècle a multiplié les occasions, avec les conséquences populistes et clientélistes explicitées par l'annexe 3.

Bien avant d'acquérir assez de substance pour influencer quelque peu les formes modernes du marché international, les Etats alors en formation ont été exposés pendant la majeure partie du 19è siècle au magistère commercial et bancaire exercé par l'Angleterre. Le vague panaméricanisme consacré par l'Union latine fondée en 1890 (à Washington...) n'a guère allégé cette dépendance. Après les guerres mondiales européennes, les visées stratégiques des Etats-Unis l'ont emporté sur les priorités mercantiles du siècle précédent. Alors les Etats latino-américains ont été sagement rangés par le traité de Bogota (1948) dans une Organisation des Etats Américains (OEA) où ils ont fait, le plus souvent, de la figuration impuissante. L'Amérique latine s'est approchée du SM actuel en disposant de peu d'Etats bien assis, conscients de leurs .droits et devoirs et disposant d'une marge d'autonomie internationale. Le tout modelé par une situation politico-économique internationale dont il faudrait, certes, détailler les formes et les moments, mais que l'on peut à bon droit schématiser ainsi : le 19è siècle a été celui de la prééminence anglaise sur le commerce, la banque et la plupart des Etats, prééminence nappée pour les classes fortunées, dans une envieuse imitation des modes de vie européens - et surtout britanniques. Au 20è siècle, le relais affirmé par les Etats-Unis s'est sans cesse renforcé, notamment à la faveur des campagnes anti-castristes, puis "anti-drogue" jusqu'à la plénitude actuelle de la prépondérance américaine, économique et financière, certes, mais aussi militaire et interventionniste. Ainsi, l'Amérique latine est passée d'une dépendance coloniale et ibérique à une dépendance anglo-saxonne finalement américanisée.

Par son schématisme excessif - mais point inexact - cette proposition éclaire les vains efforts pour se libérer de cette dépendance qui n'ont pourtant pas manqué au cours des 19è et 20è siècle. C'est sous la faible tutelle portugaise (Brésil) ou dans les zones de colonisation non anglo-saxonne (Cône Sud), ou, enfin, dans les écarts de peuplement tardif (une partie des Andes et des Caraïbes) que les Etats les plus rebelles à cette soumission post-coloniale se sont parfois manifestés. A quoi, il faut évidemment ajouter le cas du Mexique, blessé par le bâti territorial des Etats-Unis et tôt engagé dans une chaîne de révoltes qui - de la Reforma à la révolution maderist, puis à son relatif épanouissement sous Cardenas - ont accéléré son métissage ethnique et culturel et diversifié sa quête d'autonomie.

 

Sur le Zeitgeist13

Elle éclaire également le goût, jamais démenti, des élites intellectuelles et, peu à peu, des peuples d'Amérique latine eux-mêmes, pour les courants de pensée européens prolongeant l'ère des Lumières (notamment à l'encontre d'une Eglise longtemps oppressante) et pour les révolutions venues de là-bas, qu'elles soient du modèle 1789, 1848 ou 1917. Dépendante, mais rebelle, telle a été l'Amérique latine - et telle, elle demeure. Mais cette réactivité a de puissants ennemis. A trop prêter attention aux courants d'idées, on pourrait croire, par exemple que la reprise en mains, par la papauté de JP II, d'une Eglise catholique qui se désolidarisait des classes latifondiaires qu'elle avait longtemps servies et qui alliait sa théologie de la libération aux élans sociaux stimulés par les populismes "de gauche" (parfois Peron ou Vargas, toujours Velasco, encore Chavez, etc.) ou par les castrismes et autres courants révolutionnaires, aurait joué un rôle décisif dans le "grand virage à droite" que l'Amérique latine a amorcé durant les années 1970. Mais ce serait prendre l'auxiliaire pour l'essentiel. Dans l'Amérique latine du 20è siècle, comme dans celle des deux siècles précédents, les classes sociales, très minoritaires, qui ont accaparé le meilleur de la rente, le plus gros des profits et l'essentiel des prébendes publiques n'ont pas cessé de défendre leur "niveau de vie "14 en se servant des leviers politiques dont elles n'ont presque jamais perdu le contrôle et en jouant de tous les leviers idéologiques à leur portée. Pour pousser cette hypothèse jusqu'à la caricature, j'avancerais que l'Amérique latine est tenue en laisse par des classes dominantes qui admirent et servent les Etats-Unis, tout en se servant d'eux. Aussi faut-il descendre dans les bas fonds de l'économie pour juger de la plausibilité de cette hypothèse extrême (extrémiste ?).

 

Sur l'économie

Pour compléter une des questions déjà évoquées, il serait souhaitable de clarifier la problématique "paysans sans terre / réforme agraire" en liaison avec celle des grands domaines et des lacunes du maillage villageois, le tout sans descendre à l'échelle de micro-régions, quelle qu'en soit la définition. Comment prendre une telle vue d'ensemble, pour un continent où, de l'Indépendance à nos jours, les poussées latifondiaires semblent avoir gagné, en termes d'espace et de richesse, nonobstant les poussées de réforme agraire qui ont intéressé, ici ou là, une fraction des paysanneries miséreuses15 ?

Plus aisément, il faut compléter la question des rentes en essayant de d'évaluer le poids respectifs du minier (hors hydrocarbures), de l'agricole et du pétrolier. A ce dernier titre, en se souvenant que l'Amérique latine fournit environ 14 % de la production mondiale de pétrole (moins pour le gaz) et semble détenir une part équivalente des réserves mondiales, il faudrait expliciter ce dernier point, car s'il était établi que le Mexique et surtout le Vénézuela sont riches de "pétrole non conventionnel" à extraire de sables bitumineux et autres, cela signifierait qu'au delà des hausses du prix du pétrole classique qui seront fréquentes et croissantes d'ici les années 2050-60, ils jouiront d'une rente nettement renforcée et sans doute prolongée, à mesure qu'il deviendra rentable d'extraire et de raffiner ces hydrocarbures non-conventionnels. Etant bien entendu que Mexique et Venezuela détiennent aujourd'hui près des deux tiers des gisements latino-américains. Etant bien compris, en outre, que la volonté des Etats-Unis de contrôler les gisements de ces pays ira croissant, comme croîtront les chances de résistance des Chavez ou de "confiscation" par extension du libre-échange16. De son côté, le poids de l'industrie devrait être apprécié en veillant à mesurer l'emprise des multinationales d'origine nord-américaine, bien distinguées des multinationales européennes et japonaises, en guettant la venue des multinationales russes, chinoises ou indiennes et en surveillant de près l'essor effectif de multinationales d'origine latino-américaine, notamment brésiliennes et mexicaines17. La géographie de ces emprises pourrait prendre une forte signification politique, si elle se mêlait à l'essor des mégalopoles existantes ou en formation, tant il est vrai qu'en Amérique latine comme en maintes autres régions, la surdensification urbaine mêlée à un cetain essor industriel crée des "barrils de poudre" politiques qui ont des chances d'exploser au 21è siècle. Parmi les multinationales, une attention particulière doit être portée aux réseaux bancaires nord-américains ou européens. Ont-ils partout empiété sur les banques publiques ou conquis de fortes parts de marché au détriment des réseaux bancaires d'origine locale ? Certains de ces derniers débordent-ils des frontières nationales - autrement dit existe-t-il des multinationales bancaires d'origine brésilienne ou - sait-on jamais - argentine ?

A la différence des multinationales qui sont choses concrètes, il faut regarder d'un œil très critique les "pactes andins" et autres "zones de libre-échange", y compris le Mercosur, pour bien dissocier ce qui est de l'ordre du discours, de l'intentionnel (ou du bavardage) d'avec ce qui a effectivement commencé de produire des effets économiques : quid de l'abaissement déjà réalisé des barrières douanières et autres, quid de l'accroissement effectif du commerce intra-zone dans le commerce international total des pays concernés ? Du côté des zones qui n'ont pris jusqu'à présent qu'une valeur discursive, la seule question importante concerne leur éventuelle utilité politique pour refuser la grande zone de libre-échange panaméricain dont les Etats-Unis ne cessent de rêver et dont ils construisent des bribes par des voies détournées, par exemple en entraînant le Chili vers le Nafta où ils "tiennent" déjà le Mexique; mais le tiennent-ils solidement ?

Ce n'est point risquer une hypothèse très aventurée que de considérer l'Amérique latine, dans son ensemble, comme une zone subordonnée aux Etats-Unis par des liens économiques très forts (multinationales, réseaux bancaires, etc.) et par des liens politiques manifestes (OEA, "aides" militaires et policières diverses, etc.) eux-mêmes confortés par la soumission-admiration des classes dominantes régionales à l'égard de leurs "grandes sœurs" nord-américaines. On peut en mesurer les conséquences économiques globales en observant l'évolution du PIB par tête de chacun des principaux pays latino-américains en pourcentage du PIB par tête aux Etats-Unis, car cette comparaison couvre à la fois les effets du différentiel de croissance économique et ceux du différentiel de croissance démographique qui freinent l'amélioration des niveaux de vie latino-américains18. De 1950 à 1990 - c'est-à-dire à l'orée du SM C4 - seul le Brésil a gagné un peu de terrain - qu'il perdra d'ailleurs dès la crise monétaire suivante. Partout ailleurs, le recul est net, même s'il est précédé de ressauts diversement liés aux crises économiques et politico-culturelles évoquées en marge des années sélectionnées. Le triste record est détenu par l'Argentine qui n'a d'ailleurs pas encore atteint, en 1990, le fond de l'abime vers lequel elle dévale depuis l'échec du peronisme. Au reste, une étude détaillée serait nécessaire pour discriminer les divers facteurs dont l'influence se conjugue dans les résultats en discussion : effet de la conjoncture économique internationale, notamment de sa variante étatsunienne; effet des spasmes tels les "chocs pétroliers" dont le Mexique et le Vénézuela ont bénéficié à l'inverse de leurs voisins latino-américains; effet des autres fluctuations conjoncturelles propres aux Etats considérés, notamment celles qui ont été dûes à des crises de change "traitées" par le

 

FMI et la Banque Mondiale; effets, enfin, des crises politiques à fort retentissement régional, y compris celles qui ont été accompagnées ou suivies d'interventions militaires des Etats-Unis. Toutefois les quelques repères notés en marge du tableau permettent d'ores et déjà de percevoir l'extrême sensibilité des économies latino-américaines à leur environnement international. Les pays mineurs,négligés par ce tableau, n'en modifient pas la signification globale19.

Cette dépendance dont le moteur principal est, depuis 1945, l'activité économique et politique des Etats-Unis a relayé la dépendance longtemps plus variée qui l'a précédée d'au moins un siècle. En effet, les "booms rentiers" de l'époque coloniale ont tous été suscités par l'appel du marché international20, tandis que les premiers élans industriels, d'abord associés aux trafics marchands bien établis (sucre, café, hévéa, guano, viande, etc.), ont pris quelque ampleur supplémentaire à la faveur des deux guerres mondiales du 20è siècle qui ont détourné les industries européennes et américaines des marchés latino-américains. Après 1945, le péronisme a prolongé cette pause bénéfique pour l'industrie argentine par des moyens relevant du capitalisme d'Etat* que la CEPAL 21 a tenté, avec quelque succés, de généraliser. Ainsi, l'histoire économique de l'Amérique semble avoir été scandée, depuis sa décolonisation, par des spasmes dûs pour l'essentiel aux puissances européennes, puis nord-américaines, spasmes dont l'intensité s'est accrue à mesure que les Etats-Unis ont affirmé leur primauté sur le compartiment latino-américain du marché mondial, parallèlement à leur montée en puissance politico-militaire.

Bien évidemment, la recension des traits structurels que l'Amérique latine a hérité des siècles passés pourrait se poursuivre au delà des rubriques qui viennent d'être passées en revue, ne serait-ce qu'en raison d'omissions aussi manifestes que celles des armées et des guerres, des appareils fiscaux et judiciaires, des maillages administratifs, des appareillages idéologiques (ecclésiaux notamment), des poussées associatives, des performances éducatives et culturelles, etc. Je n'exclus nullement qu'à ce titre des orientations pertinentes puissent s'adjoindre au présent programme de recherche pour mieux saisir la substance essentielle de l'Amérique latine en devenir.

 

(3) - L'Amérique latine subordonnée aux Etats-Unis

 

Sur les emprises et interventions des Etats-Unis

Aucune "alliance" façon OTAN n'englobe l'Amérique latine, aucune alliance à la japonaise ne lie aux Etats-Unis un quelconque pays de la région, sauf peut-être la Colombie. Néanmoins, les prises dont disposent les autorités américaines dans et sur toute la région sont si nombreuses (et parfois sournoises) qu'il faut en dresser un inventaire sans cesse mis à jour. Dans l'ordre militaire et policier, cet inventaire devrait lister toutes les bases (permanentes ou non), toutes les "facilités" portuaires, aéroprtuaires ou "spatiales", toutes les "manoeuvres combinées" - qu'elles soient périodiques ou occasionnelles et qu'elles associent aux forces américaines des éléments d'un ou plusieurs pays - , toutes les "stations" d'écoute, de radar ou d'autre genre, bref tout le quadrillage militaire et policier de l'Amérique latine qui enserre présentement la région. Celle-ci comporte-t-elle des "zones blanches" où l'inventaire n'aurait rien à noter, le Mexique, peut-être ?

Quels qu'aient été ses changements de nom et de fonctions depuis la création, en 1946, de l'US Army's Academy for Latin America Soldiers et les déplacements de son siège et de ses camps et campus aux Etats-Unis mêmes ou dans tels Panama ou Honduras, le repérage des actions effectives et des moyens budgétaires, techniques et humains de cette nébuleuse devrait évidemment être inclus dans l'inventaire, ainsi que l'effectif de ses stagiaires, diplômés et autres alumni, en prêtant une attention particulière à ceux de ces "anciens" qui exercent aujourd'hui les fonctions de ministres, de généraux, de députés, de magistrats, etc. dans chacun des pays de la région.

Le rôle et l'organisation du Southern Command du Pentagone - déménagé de Panama à Porto Rico, en 1999 - est évidemment à regarder de très près, puisqu'il s'agît de l'un des 5 ou 6 hauts commandements militaires entre lesquels le Gouvernement américain a réparti ses contrôles militaires sur le SM tout entier. La question n'est pas seulement de savoir pourquoi les Etats-Unis ont besoin d'un puissant état-major pour coordonner et diriger toutes leurs activités militaires au sud du Rio Grande, mais ce qu'ils en tirent pratiquement, y compris en termes de coordination des autorités américaines non ou peu dépendantes du Pentagone (CIA et plusieurs de ses "succursales", Drug Administration, Douanes, etc., réseau des ambassades et consulats du State Department). A tous ces titres, la question la plus importante, d'un point de vue macrosociologique, est de passer sous le brouillard événementiel et spasmodique des coups d'Etat réussis ou tentés, des interventions "en crise", etc. pour discerner la portée pérenne de tout ce maillage, sa capacité structurante : est-ce le harnais militaro-policier que les Etats-Unis ont perfectionné au fil des "crises" pour bien "tenir" "leur" Amérique latine ?

Au reste, les emprises étatsuniennes débordent du militaire et du diplomatique, pour foisonner de diverses façons qu'il faut étudier. Il est certainement des églises et des sectes d'origine américaine qui évangélisent sans arrière-pensées, des journalistes purement professionnels, des ONG sans tache, des équipes du Peace Corps dont le dévouement est indubitable, etc. Mais de les scruter à la loupe n'est pas inutile, car cet ensemble qui fait foisonner l'influence culturelle des Etats-Unis ne fait pas que cela. Le doute s'efface d'ailleurs quand on en vient aux grosses machines que le Gouvernement américain lance, de temps en temps, sur tout ou partie de la région (Alliance pour le Progrés de 1960, Initiative pour les Amériques de 1984, autres choses pour les Caraïbes ou les Andes, etc. Un inventaire précis des opérations de ce type serait utile : durée, portée, séquelles). Quel a été le rôle propre de l'Organisation des Etats Américains (OEA, alias OAS) dans tout cela ? Non seulement celui de son Inter American Defense Board, mais aussi celui de son autorité formelle ? Une évolution est elle perceptible depuis 1996 (entrée du Canada, éventuelles divergences internes, etc.). Les Etats-Unis ont-ils pu entraîner cette OEA et vers quoi ? y ont-ils été parfois battus ou neutralisés ? etc.

Peut-être faut-il revenir sur les interventions anticommunistes et sur leurs dérivées anticastristes, si leurs séquelles demeurent vives et ont encore une portée structurante, y compris dans leurs variantes de "défense de la démocratie", sans oublier les rebonds liés à l'agonie du castrisme à Cuba, telle l'étonnante rupture des relations diplomatiques entre le Mexique et ce pays, en 2004…Mais il importe surtout de bien analyser la campagne anti-drogue qui a pris la relève de l'anti-castrisme pour justifier la présence et l'activisme étatsuniens en Amérique latine (partout ? ou seulement du Rio Bravo à la Bolivie ?). De bien décrypter les affaires colombiennes, de la Violencia à nos jours, et les relations, entre Etats-Unis, "droguistes", guerillas, paramilitaires, armée "régulière" et autorités colombiennes. De mettre cette analyse en perspective, en tenant compte de la politique américaine qui renouvelle, autour des drogues dérivées de la coca, la vertueuse Prohibition anti-alcoolique des années 1920 - laquelle permit l'alliance de la fraude et du banditisme - mais qui traite drogués et "droguistes" de façon très différente, selon qu'ils relèvent des bas fonds ou de la bonne société, des industries chimico-pharmaceutiques ou des paysanneries andines, des producteurs de ressources clandestines pour la CIA ou pour les maquis22 , etc. Le tout, sans oublier les usages traditionnels de la coca en Bolivie et ailleurs et sans négliger l'échec des "cultures de remplacement" périodiquement évoquées, etc. Ne pas oublier, non plus, "l'aide" apportée ou imposée au Mexique et à d'autres pays pour rendre leurs douanes, leurs polices et leurs jurictions "plus efficaces dans la guerre contre la drogue", ni l'utilité des trafics "droguistes" pour justifier des installations de radars, des stations d'écoute, des opérations aériennes et autres. Vérifier dans quelle mesure est juste l'idée que "si la drogue n'existait pas, les Etats-Unis l'inventeraient". Se souvenir que le général McCaffrey, ancien coordinateur américain de la lutte contre la drogue, évalue son coût (en prévention, réhabilitation et répression) à 110 milliards de $ par an, soit près de 100 fois la contribution de Washington au Plan Colombie et qu'il souligne, à juste titre, que ce "combat" devrait être mené au moins autant aux Etats-Unis qu'en Colombie - sans être écouté, sur ce point, ni par les républicains, ni par les démocrates.

Pour élargir la perspective, il faudrait également rechercher les effets en Amérique latine de la "guerre contre le terrorisme" entreprise par les Etats-Unis depuis 2001 et observer l'extension de cette guerre à tout le "banditisme" que les porte-parole du Pentagone suggèrent désormais. Drogue ou pas, les Etats-Unis ont besoin de cibles "télévisables" pour "justifier" leur activisme dans toute l'Amérique latine. Même si la Colombie, l'Equateur et surtout le Vénézuela en offrent l'occasion, le pétrole est une cible peu évoquée par les autorités américaines, comme si les vigilances qu'ils exercent sur l'exploitation des hydrocarbures dans leur backyard23 devaient être nappées de brumes précautionneuses pour poursuivre l'offensive de charme, visant à dénationaliser complètement le pétrole mexicain ou pour vêtir d'habits démocratiques la crise vénézuelienne qui ne cesse de rebondir depuis l'accession au pouvoir de Chavez. De ce point de vue, les crises bolivienne et équatorienne de 2004-05 sont à observer de près. Les Etats-Unis ont-ils intérêt à imposer le "libre acès" du pétrole vers le Pacifique, c'est-à-dire à travers ces deux pays, d'ailleurs rivaux, plutôt que de donner la priorité aux échanges régionaux ?

 

Sur les réticences et révoltes politiques en Amérique latine

Toujours est-il que la situation politique de l'Amérique latine à cet égard doit être examinée sans préjugé libéral ou marchand, afin de bien comprendre les réticences de toute sorte d'une Amérique latine qui tente (parfois ? minoritairement ?) de déserrer le harnachement que les Etats-Unis lui imposent. Les interférences entre les enjeux territoriaux et les stratégies pétrolières méritent un examen précis pour ce qui est de la Bolivie, du Chili et de l'Equateur, mais les péripéties de la crise vénézuelienne retiennent plus encore l'attention. Que Chavez, oficier putschiste se soit fait connaître en défonçant, avec son char, la porte de la Cour Suprême du Vénézuela et qu'après quelques années d'emprisonnement, il ait été triomphalement élu Président de cette République n'a rien qui doive surprendre : un golpe et un général populiste de plus, c'est tout. Que le même ait été assailli par la bonne société électoralement vaincue et qu'un coup d'Etat ait été publiquement approuvé par l'ambassade des Etats-Unis dès son apparent succés, n'est pas plus surprenant. Mais que ce coup ait échoué en 48 heures, sous une énorme pression populaire et qu'une élection législative ait alors procuré au Président Chavez une majorité suffisante pour démocratiser les pouvoirs établis à Caracas, voilà qui est à noter, d'autant que l'assaut incessant des grandes chaïnes de télévision n'a pas encore pu l'écarter du pouvoir. En fait ce résumé événementiel masque l'originalité de la configuration politique vénézuelienne où les luttes de classes se déploient à fronts renversés sous des bannières diversement démocratiques. Un pays riche en pétrole conventionnel (c'est-à-dire immédiatement utilisable) et plus riche encore en pétrole non-conventionnel dont la valeur croîtra considérablement à mesure que s'épuiseront les réserves mondiales de pétrole conventionnel.Un pays maître de l'exploitation de son pétrole, donc promis à une rente croissante. Mais aussi un pays abîmé par le gaspillage de cette rente depuis plus d'un demi-siècle, par prébendes publiques, sucroît de dépenses budgétaires et de fonctionnaires, agents de la Compagnie pétrolière nationale traités comme des coqs en pâte, riches niveaux de vie des classes supérieures et moyennes de la capitale et de quelques zones urbaines; et, en contrepartie, mépris administratif, policier et budgétaire pour les basses classes non irriguées par l'Etat, spécialement pour les communautés indiennes et métisses des campagnes et des bidonvilles où vit la majorité de la population (voir annexe 3) Il n'est pas surprenant que, dans une telle situation, les manifestations et les grèves anti-Chavez aient alliés la Confédération patronale et les syndicats de la Compagnie pétrolière.

Savoir si l'expérience Chavez durera et mûrira est important pour toute l'Amérique latine, car les sympathies qu'elle suscite attestent d'une réticence diffuse de cette région aux pressions étatsuniennes. Les soutiens prudents, reçus notamment du Brésil, seraient de bon augure si les deux autres géants régionaux - le titubant Mexique et l'Argentine effondrée - réagissaient de même, éventuellement rejoints par la majorité d'une Amérique Latine "aux veines ouvertes".24

Une enquête générale sur l'ensemble des pays latino-américains depuis 1990 serait riche d'enseignements à cet égard, si elle détaillait les formes et nuances des réticences, réactions et révoltes qui se manifestent dans les opinions publiques et parmi les autorités établies. A cet égard, mon hypothèse provisoire est que ces manifestations, encore fragmentaires et minoritaires, se sont consolidées depuis 2001, mais avec un énorme écart entre les émotions populaires et les prudences gouvernementales. Cette hypothèse se nourrit des fréquents "virages à gauche" observés depuis le début du 21è siècle. Que Pinochet soit enfin remis à la justice règle des comptes anciens, mais que l'Uruguay élise un Président, étranger aus deux partis traditionnalistes qui se partagent le pouvoir depuis plus d'un siècle est une toute autre affaire, d'autant que le Pérou et l'Equateur enregistrent, eux aussi, des glissements politiques manifestes. D'autant que deux au moins des trois grands de l'Amérique latine sont marqués par des changements politiques plus essentiels encore.

Mais avant d'en venir à ceux-ci, il serait utile de pouvoir embrasser d'un même regard la situation politique de tous les Etats latino-américains, telle que la guerre froide l'a forgée et telle que les quinze premières années de l'actuel SM l'ont entretenue plus que corrigée. Une carte générale des Etats blessés ou blasés serait, ici, précieuse, si elle reposait sur de bonnes études synthétiques déjà disponibles et si elle pemettait de remplacer les notations qualitatives vagues qu'évoquent les Etats "blessés" (comme la Colombie) ou "blasés" (comme le Salvador ou le Honduras, repus de guerres "civiles") par des concepts précis, toujours attentifs aux classes dominantes peu enclines à la philanthropie, ni même aux lois "sociales" visant à réduire le potentiel de crises menaçantes. Une telle carte permettrait, par une typologie bien ordonnée, de distinguer les Etats abîmés par leurs révoltes inabouties ou leurs harnais étatsuniens, de relativiser la singularité du Costa Rica en Amérique centrale; de juger des "bénéfices" que les Caraïbes non ou mal dégagés des liens coloniaux tirent de cette situation, d'apprécier la situation relative de Cuba-en-fin-de-règne, de Haïti 'l'irréparable" et de toutes les autres "républiques", sans oublier aucun repaire de bandits et de fraudeurs, fussent-ils habillés en banquiers new-yorkais. De qualifier également la situation politique des Etats andins entre Colombie et Chili, comme ceux de l'écharpe miséreuse qui, par la Bolivie - derechef exposée aux massacres de la soldatesque en 2003 - et le Paraguay - privé de Stoessner, mais non de dictature - rejoint l'Uruguay apparemment délivré de la dictature qui lui fit perdre sa réputation "suisse"…

Restent les trois Grands et, d'abord le Mexique. Des transformations équivoques, ont affecté ce pays depuis 1990 ou plutôt depuis sa crise politique et financière de 1994-95. Le PRI25, héritier des spasmes révolutionnaires d'après 1910 a finalement perdu son monopole du pouvoir, à la faveur d'une élection présidentielle. Mais le nouvel élu, cadre dirigeant du groupe Coca-Cola, a été promu par un PAN qui avait déjà décroché quelques sièges de gouverneurs et qui a été puissamment soutenu par les Chambres de Commerce, l'Eglise Catholique et les Etats-Unis. Sa victoire a accentué un virage libéral amorcé, en fin de règne du PRI, par l'acceptation d'un traité de libre-échange avec les Etats-Unis (Alena ou TLC). Le Mexique y a gagné un certain élan pour ses exportations, mais non la régularisation de son émigration vers les Etats-Unis. Ces derniers ont affermi leur commerce - et leur influence politique - mais n'ont pu détruire totalement le monopole public sur le pétrole brésilien. En outre le libre échange mondial, a dévasté la maquiladora, zone franche installée au long du Rio Bravo, au bénéfice des délocalisations.nord-américaines vers l'Asie. Les forces de gauche, fédérées dans le PRD ont été défaites aux élections présidentielles, mais non aux législatives. Les séquelles des partis révolutionnaires embaumées dans le PRI et les jeunes pousses gauchistes des années 1960 et 1970 ont dépéri, dans ou hors le PRD, même si celui-ci semble commencer à se muscler derechef. L'avenir électoral est donc incerain : un retour de flamme du PRI, une triste persévérance du PAN et une percée plus ou moins rapide du PRD sont également envisageables.

Cette ambiguïté n'aurait aucun intérêt macrosociologique, si elle n'exprimait pas les tendances lourdes et lentes qui ont de fortes chances de transformer le Mexique soit en un Etat client des Etats-Unis, soit derechef en un fossé anti-gringo26, voire en un bastion anti-américain au cas où les réticences et révoltes latino-américaines prendraient de l'ampleur.

En effet, l'attrait des Etats-Unis aux yeux du peuple mexicain est ambivalent : ce n'est pas un paradis lointain auquel on aspire, mais une terre où le travail est moins rare et moins mal payé qu'au Mexique même, une terre d'exil où l'on va gagner de l'argent pour revenir au pays; ou - de façon minoritaire ? - une terre où l'on finit par se fixer dans des communautés chicanos où sont fermement conservés les bons côtés de la culture populaire mexicaine. Si bien que le projet de l'actuel gouvernement mexicain (celui de Fox, l'élu du PAN) de donner aux émigrés mexicains le droit de participer aux élections de leur pays d'origine pourrait avoir pour effet de conforter la tendance aux flux migratoires alternés, plutôt que de consolider les communautés chicanos dans le jeu politique nord-américain, comme il est arrivé à tant d'autres groupes d'immigrés (venus de l'Europe lointaine, de l'Asie plus étrange encore, ou même de Cuba). Toujours est-il que de nouvelles cristallisations politiques sont à attendre au Mexique, en raison des convoitises américaines sur le pétrole; en raison, aussi, de la probable imputation aux seuls Etats-Unis de tous les dégâts économiques et sociaux que provoqueront, au Mexique, les prochaines décennies de mondialisation économique libérale. En outre, "l'alliance du Sud" qui s'esquisse notamment dans l'OMC (voir plus loin) pourrait souder le Mexique au Brésil et à bien d'autres pays latino-américains ou asiatiques pour endiguer l'ultra-libéralisme étatsunien.

La situation est plus nette au Brésil, malgré les vulnérabilités politiques et financières dont ce pays demeure affligé. En effet, l'élection de 2002 qui a porté à la Présidence Luiz Inacio Lula da Silva - dit Lula - parachève la longue transition qui a réparé les dégâts causés par les dictatures militaires de 1964 à 1974. La coalition qui a produit cette victoire électorale ressemble d'assez près aux "nouvelles gauches" parfois agrégées en France (avant Mitterrand) ou en Pologne (Solidarnosc)27. Elle repose sur le puissant syndicalisme de Sao Paulo et de Rio, assis sur une classe ouvrière riche de migrants venus du Nordeste misérieux, que la pauvreté ambiante convertit néanmoins en une sorte d'aristocratie ouvrière. Mêlés à ce syndicalisme, de larges apports d'intellectuels et d'associations composent le Parti des Travailleurs, lequel entretient une alliance tumultueuse avec les organisations de paysans sans terre. Le soutien de divers courants religieux - plus souvent protestants que catholiques - est acquis à cet ensemble, tout comme celui d'organismes locaux dont la variété correspond à la diversité de l'immense Brésil, autant qu'à sa structure fédérale.

Ce magma bouillonant n'est pas encadré par une hiérarchie forte, ni irrigué par une orthodoxie idéologique. Ce sera peut-être sa faiblesse, mais pour le moment ça laisse au gouvernement une latitude lui permettant de naviguer entre de gros récifs financiers, de s'embarquer dans une ambitieuse politique internationale (à retrouver plus loin) et d'amorcer quelques politiques sociales majeures (contre la faim, pour la réforme agraire, etc.) sans trop de surenchères gauchistes. Le tout dans un système fédéral à plusieurs niveaux dont la discipline fiscale et financière est à (re)construire; dans un pays ne disposant pas des rentes du cuivre ou du pétrole (comme le Chili ou le Vénézuela); et, plus encore, dans une société qui bat des records en matière d'inégale répartition des revenus et des patrimoines. Les périls sont nombreux, à commencer par ceux de la rechute inflationniste et des pressions violemment contradictoires du libéralisme étatsunien et du gauchisme local. Mais le Brésil a la chance de disposer d'une économie puissante (j'y reviendrai) et d'une population obstinément tournée vers la croissance malgré des décennies de dictatures militaires et de dérapages monétaires.

L'Argentine serait pleinement le troisième grand de l'Amérique latine si une longue série d'erreurs politiques n'avait été le fait de beaucoup de ses gouvernants, fidèlement suivis par toutes les classes possédantes et dominantes. Maints aspects de cette dégringolade ont déjà été évoqués dans les pages précédentes; elle s'est prolongée jusqu'à présent, notamment par un sot rattachement du peso au dollar (cf. infra) suivi, en 2001, par une panique bancaire attisée par les précautions et les maladresses des banques elle-mêmes. Les crispations des provinces autonomes ont pris une telle portée financière ou, parfois, mafieuse que le gouvernement central, difficilement pourvu d'un titulaire, en 2003-04, a du recourir à la force armée pour rétablir un semblant d'autorité sur les gouverneurs provinciaux. Les spécialistes de l'histoire politique sud-américaine devraient pousser très avant l'étude de la longue dégénérescence du populisme péroniste comparativement à ses modèles et émules, cependant que les (rares) spécialistes de l'histoire monétaire et bancaire mondiale devraient autopsier la politique du FMI envers l'Argentine, au moins pour les années 1980-2004. Alors, mais alors seulement l'égoîsme des classes dominantes du pays deviendrait analysable dans toute sa singularité, comme dans ses parentés essentielles avec le non-patriotisme fiscal et monétaire des classes possédantes d'Amérique latine. Dans cette perspective, la forte décote imposée par un Etat surendetté à ses créanciers privés - non-bancaires, quoique appâtés par les banques - cette défaite du FMI ett ce coup de semonce aux capitaux nomades apparaîtrait peut-être, comme un tournant de l'histoire financière mondiale, plus important que les révoltes malaises des années 1990..

 

 Sur les liens politiques entre les classes possédantes et les Etats-Unis

Sans attendre de telles recherches, certainement éclairantes, on peut risquer quelques hypothèses sur les liens politiques des classes possédantes et dirigeantes d'Amérique latine avec leurs homologues étatsuniennes et avec les autorités de l'Etat nord-américain, étant bien entendu que ces liens "politiques" doivent être recherchés non point sur la seule scène politique*, mais bien à tous les niveaux des formations politiques* concernées.

Les petites Indes occidentales que des puissances européennes se sont découpées à partir du 15è siècle et dont la banque anglaise a raflé toutes les mises, avant d'être à son tour évincée par des Etats-Unis multiformes, se présentaient, au lendemain de la seconde guerre mondiale, comme une collection d'Etats, souvent jeunes et rarement musclés, presque sagement rangés dans une OEA "à l'américaine". Tout au plus y trouvait-on une Argentine péroniste plutôt philo-germanique, un Brésil encore gétuliste qui hésita lontemps à entrer en guerre contre le IIIè Reich et un Mexique qui continuait de digérer le pétrole "volé" par Cardenas en 1938. Vu de Washington ou de Hollywood, le reste n'était que républiques d'opérette, plantations bananières et séquelles coloniales, sans compter quelques paradis exotiques dont la Havane toute proche était la perle.

Trois quarts de siècle plus tard, l'Amérique latine, vue cette fois de Miami, sa capitale financière, de Los Angeles, havre principal des migrants chicanos, et, toujours, de Washington, est un peu plus problématique. Elle semble enfin guérie de ses "mauvaises fièvres" castristes, tandis que sa contamination "droguiste" est cantonnée. Le reste va bien, malgré des négligences financières récurrentes dont la banque new-yorkaise s'occupe quand besoin est - à l'enseigne de ce brave FMI - et un déficit de "gouvernance" qui s'observe aussi bien dans les Etats locaux que dans les firmes souvent modestes qui ont poussé là-bas. Bref, le backyard paraît paisiblement soumis à la pax americana..

Quand les Etats-Unis se représentent ainsi leur arrière-cour, ils ne déraisonnent pas tout à fait. Ils sont sensibles à la paix entre Etats qui règne là-bas, à la différence des autres continents. Ils ne sont pas troublés par les désordres internes de beaucoup de ces Etats et, à l'occasion, ils ne manquent pas d'en tirer partie, ne serait ce que pour valider leurs interventions et leurs ingérences précautionneuses. Bref, ils n'ont rien à craindre de cet ensemble d'Etats mineurs que leurs réseaux bancaires, diplomatiques, militaires et policiers enveloppent soigneusement et, s'il se peut, discrètement.

Avec des nuances qui se sont plutôt réduites au cours des toutes dernières décennies, les classes possédantes et dirigeantes qui dominent chacun des Etats du backyard ne sont pas à craindre non plus. Elles ne gênent guère les firmes yankees et coopèrent le plus souvent avec les agences étatsuniennes de toute sorte qui ont à faire sur leur territoire. A l'heure du péril monétaire ou de l'émotion populaire, elles savent où trouver refuge ou secours. Bref, le pacte d'alliance entre les classes dominantes d'à peu près toute l'Amérique latine et leurs grandes sœurs des Etats-Unis a beau être tacite, il n'en est pas moins solide.

Pour juger de cette hypothèse, il faudrait évidemment examiner de près les filières de promotion sociale et de formation des élites intellectuelles qui fonctionnent ici, en les comparant avec celles de la vieille Europe et, surtout, de la jeune Asie. Un autre test opportun serait de soupeser attentivement les sociétés civiles*, encore faibles et souvent lacunaires, qui sont ici affrontées à des Etats dont le mucle est léger, hormis certaines forces militaires. Cette dernière comparaison conduirait à penser que les opinions et activités des classes dominées qui partagent (rarement ?) le philo-américanisme de qui les emploie et les dirige28 ne trouvent pas encore de riches exutoires électoraux, syndicaux, associatifs, judiciaires, etc., si bien que chaque transformation de leurs réactions anti-gringos en manifestations ouvertes, voire en révoltes déclarées, conduit très vite à "faire donner la troupe". Ici, le massacre de rue est nettement moins rare qu'aux Etats-Unis, en Europe et même dans une partie de l'Asie.

D'où un dernier test qui devrait porter sur la démocratie en Amérique latine considérée selon des critères devant plus à Marx et Weber qu'à Tocqueville : élimination des séquelles du servagisme; élimination des mini-apartheids anti-Indiens; extension effective des libertés d'association et d'expression; étendue pratique du droit de vote et du droit de candidature; extension du syndicalisme dans les entreprises et les administrations; précautions contre les canalisations tribales, populistes ou clientélistes de l'opinion et de l'électorat; et, enfin, évaluation finement détaillée de la part non-répressive des appareils d'Etat.*


Notes

 

1 Les résultats provisoires de ces recherches sont disponibles sur www.macrosociologie.com

2 Pour mémoire, je rappelle que, du point de vue de la macrosociologie, les disciplines spécialisées sont une mine d'enquêteurs et d'explorateurs, c'est-à-dire de fournisseurs de la matière première dont les synthèses tentées d'un point de vue macrosociologique font grand usage, après l'avoir dûment calibrée, selon ses propres canons théoriques. Voir sur ce point le tome 1 de La Société (1977) et l'ensemble titré Macrosociologie (1999). Pour illustrer ce point, je pourrais fournir, ici, une abondante bibliographie - dont j'extraierai seulement à titre d'exemple un ouvrage de très haute qualité : Amérique latine - Introduction à l'Extrême-Occident par Alain Rouquié (Ed. Seuil, 1987 et ses mises à jour).

3 Voir notamment : Le système mondial, vu des débuts du 21è siècle, par Robert Fossaert, Hérodote, n° 108, 1er trimestre 2003.

5 A partir d'ici, je parlerai de région - sans autre indication - pour désigner l'un ou l'autre des sous-ensembles du SM, tandis que les régions à plus grande échelle, découpables au sein d'un tel sous-ensemble, seront spécifiées par ce qui les particularise : ainsi de la région ibérique dans la région [mondiale] dite Europe

6 C'était un autre 11 septembre, celui de 1973, celui dont l'oubli aide les Etats-Unis à désorienter le SM qu'ils dominent aujourd'hui… Voir : Civiliser les Etats-Unis, sur le site www.macrosociologie.com

7 Un astéristique marquera désormais les concepts dont l'analyse détaillée figure sur le présent site, dans La Société.

8 Ladite machinerie a été étudiée dans l'ensemble de mes écrits. Son état et son fonctionnement dans le présent SM C4 ont été résumés et actualisés dans le n° 17 de Civiliser les Etats-Unis qui figure sur le présent site.

9 Quelques centaines de milliers, tout au plus, de la Conquista au début du 19è siècle.

10 Double pour qui est attentif à ses aspects ethniques autant qu'à ses aspects culturels, évidemment non synchrones. Mais d'une grande multiplicité pour qui recense les mixages effectifs, dans leur lent bâti, dans leur extrême diversité et dans leur très inégale portée. On peut dire, par exemple, que le Mexique est aujourd'hui le plus et le mieux métissé des Etats régionaux, mais on ne peut oublier, pour autant, que ses divers peuples amérindiens ne se sont jamais amalgamés en un ensemble "indien" tendant à quelque homogénéité, avant d'être entraînés dans le tourbillon des métissages avec des Européens, eux-mêmes divers, et avec des Africains point trop rares et eux aussi divers, malgré le commun rabotage imposé par leur condition d'esclaves.

11 L'adjonction du Chili et de Cuba, qui sont les suivants dans la liste des populations rangées selon leur effectif porterait les "grands" à 82 % du total. Source : Population Reference Bureau pour les données (à mi-2003) et les projections.

12 Mais non de "l'empire" portugais, car cet assembleur d'un Brésil ultra-lacunaire est venu mourir, loin de son berceau européen, dans un pays presque vide, où l'Etat tardait encore à prendre tournure.

13 Le Zeitgeist ou "esprit du temps" est une autre façon de désigner le "climat idéologique" d'une période donnée, mais je n'attache pas à ce terme les connotations diverses - et souvent idéalistes - dont la philosophie et la sociologie (alors naissante) ont surchargé ce vocable, en Allemagne, vers la fin du 19è siècle.

14 Hier "à l'anglaise", aujourd'hui "à l'américaine".

15 Mexique 1915, Guatémala et Bolivie 1952, Cuba 1959, Pérou 1969

16 De type Nafta (ou, sigle français, Alena et, sigle mexicain, TLC).

17 S'il en existe déjà en dehors des grandes pétrolières du Mexique et du Venezuela.

18 Les données utilisées sont extraites des Penn World Tables les plus récentes, série 6.1, données annuelles de 1950 à 2000.

19 Ainsi, par exemple, le Chili, déjà discuté ci-avant, descend de l'indice 30 (1951) à l'indice 28 en 1973, avant le putsch de Pinochet. Après un ressaut à 29 quand commence l'ère des Chicago Boys (1974), il stagne vers 22-24 jusqu'en 1979, et termine cette période à 23 en 1990.

20 Ceci, bien sûr, après que la "soif de l'or" des premiers colonisateurs eût été privée du "bras séculier" de l'empire espagnol ou portugais.

21 Commission Economique pour l'Amérique latine (ONU).

22 Pour mémoire, se souvenir de l'usage des ressources "droguistes" des confins chinois et vietnamiens durant la guerre froide et depuis lors. Sur toutes ces questions voir notamment Géopolitique des drogues illicites, Hérodote, n° 112, 1er trim. 2004.

23 Domaine où pourtant les tensions seront de plus en plus vives au cours des prochaines décennies, j'y reviendrai.

24 Eduardo Galeano publia, en 1971, Las veinas abiertas de America Latina (Les veines ouvertes de l'Amérique latine) diagnostic impitoyable d'une région exploitée depuis des siècles, mais diagnostic d'un mal les épouvaggravé par les épouvantables "décennies perdues" des années 1980 et 1990.

25 Le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) a pour compétiteurs le PAN (Parti d'Action Nationale) et le PRD (Parti de la Révolution Démocratique).

26 Gringo et Latino sont les désignations populaires des Américains du nord par ceux du sud et réciproquement. Aux Etats-Unis, les immigrés mexicains sont également nommés Chicanos.

27 Réflexions inspirées par un exposé d'Ignacy Sachs au Cercle Condorcet de Paris (2003).

28 Encore faudrait-il ne pas confondre les humeurs "de politique mondiale" avec les émotions sociales plus profondément enracinées. Ainsi un sondage panoramique sur l'Amérique latine réalisé en 2003, y décelait 87 % d'opinions hostiles à Bush, alors que les opinions hostiles aux Etats-Unis en général n'étaient que de 31 % (contre 14 % en 2000). Derrière ces flux mobiles, il importerait de bien départager les opinions populaires entre l'envie de migrer vers le "paradis étatsunien" et l'hostilité envers ce que les Etats-Unis font ici.


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