ACCUEIL  

 

UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

LES INDES

**

 

 

Conclusion : Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?

 

  • Dans l'histoire des systèmes mondiaux capitalistes, les Indes occupent une place tout à fait originale. Leur colonisation a donné à l'Empire britannique une consistance que ses exploits mercantiles et navals n'auraient pas suffi à lui procurer. Après avoir ainsi assuré la prééminence anglaise durant le premier monde capitaliste, elles disparurent de la grande scène de l'histoire, y compris des années 1910 aux années 1940, époque où le deuxiéme monde capitaliste ruminait ses guerres et ses révolutions. Mais leur révolte, faite de manifestations, d'émeutes et des actions plus pacifiques prônées par Gandhi, a fait de leur réémergence, l'un des générateurs du troisème monde capitaliste, celui de la décolonisation généralisée. Cependant, la "guerre froide" où volens nolens le Pakistan et l'Union Indienne ont dû jouer leur partie a continué d'inhiber les Indes, car la cacophonie mondiale a surdéterminé leurs clivages propres. C'est seulement après 1990, tandis que s'esquissait un quatrième monde capitaliste soumis à l'absolue prééminence des Etats-Unis que l'Inde - c'est-à-dire l'Union Indienne et non plus l'ensemble des Indes - a commencé de s'affirmer de plus en plus nettement. En près d'un demi-siècle, elle a surmonté, vaille que vaille, les blessures de la Partition et les risques de la famine - sinon tous ceux d'une croissance démographique peu à peu ralentie - et elle a commencé d'accomplir - point trop mal - la modernisation économique et idéologique qui fait d'elle une grande puissance émergente.

    Maintenant, tandis que ce quatrième système mondial capitaliste s'ajuste à l'imperium américain - tels pays en s'y soumettant, d'autres en le combattant frontalement et d'autres encore en rusant prudemment avec lui - l'Inde qui procède évidemment de cette troisième tendance, bien qu'elle soit un ensemble miséreux et riche de divisions potentielles, se comporte comme une économie qui a pris son élan et comme un Etat sûr de soi, mais assez peu enclin à étaler sa domination. Par ses "ruses", elle élude les exigences américaines, elle utilise au mieux les ressources de l'ONU, elle conforte prudemment ses relations avec les autres puissances peu douées pour la soumission et elle poursuit autant qu'il se peut son cheminement essentiel, vers une démographie maîtrisée, une économie plus développée et une politique stabilisatrice de ses peuples divers et de son remuant voisin. Elle ne semble pas prête à contribuer fortement à la floraison des firmes multinationales qui trament le capitalisme mondial,1 mais elle ne se montre pas non plus très disposée à s'ouvrir béante aux multinationales de tout acabit. Elle ne semble pas tentée par les alliances militaires, mais elle veille à posséder une armée proportionnée à ses besoins internes et frontaliers, armée qu'elle équipe peu à peu d'une capacité dissuasive point négligeable à l'échelle asiatique.

    Son appareillage politique semble assez souple pour réduire sans répressions excessives les tensions qui ne peuvent manquer de se produire dans un ensemble en marche vers le milliard et demi d'habitants, répartis entre 28 Etats et sept "territoires" aussi autonomes les uns que les autres. La Chine qui fait de la "stabilité" le premier de ses principes politiques - et parfois aussi de ses alibis politiques - est confrontée à un problème de même taille que celui de l'Inde, mais rendu plus complexe par les raideurs de son système politique et, à l'inverse, allégé par une diversité interne2 nettement inférieure à celle de l'Inde.Elle s'offre ainsi comme terme de comparaison entre deux Etats miséreux et puissants où se joue pour une bonne part l'avenir du système mondial. De comparaison beaucoup plus utile que les aperçus ponctuels dont trop de medias et de politiciens font leur pâture coutumière, d'autant que ces puissances sont aussi les héritiers de deux des aires de civilisation les plus fécondes.

    Quand la CNUCED3 a mesuré la "transnationalité" de chaque pays pour apprécier sa participation à la "mondialisation", elle a bâti cette comparaison sur la moyenne d'indicateurs jaugeant, pour une année donnée, la part des capitaux venus de l'étranger dans l'investissement, la part de la valeur ajoutée par les filiales de firmes étrangères dans le PIB national et la part de l'emploi chez ces filiales dans l'emploi total. Les plus récents de ces indices présentent l'Inde comme "transnationalisée" à 2,5 %, alors que la Chine le serait à 12 %4 . On peut lire dans de tels chiffres l'effet du rush des capitaux vers une Chine qu'ils transforment en "atelier du monde", ou accorder la palme à l'Inde qui modère l'afflux de tels capitaux pour ne pas s'exposer trop largement aux crises économiques et financières qui sont le lot du capitalisme. Mais on doit surtout comprendre qu'un pays plus que "milliardaire" en hommes, n'est pas une économie, ni un Etat (et une politique), ni une culture particulière : il est tout cela à la fois et de façon si intimement mêlée que sa "transnationalité" économique n'éclaire pas son destin. Malgré leurs approximations, les Indices du développement humain (IDH) produits par le PNUD5 éclairent mieux les chances de stabilité et de développement des pays considérés. Quant à l'analyse macrosociologique qui vient d'être esquissée, elle met en lumière une évaluation des politiques indiennes très différente de celle à laquelle conduisent les pronostications néo-libérales. A savoir : que, pour se déployer vite et pleinement, l'Inde a besoin d'une révolution idéologique, doublée - ou, en tout cas, suivie par - une politique économique avisée, le tout enrobé dans les habiles souplesses que l'organisation politique de l'Union Indienne autorise et dans une politique internationale dont la vigilance pacifiante renforcerait et clarifierait les orientations du pays.

    Autrement dit, en termes diplomatico-stratégiques, il s'agirait de continuer sur la lancée présente en l'ébarbant autant qu'il se peut des éventuelles tensions avec la Chine, mais sans baisser la garde militaire. En termes de politique intérieure, il s'agirait de jouer toujours mieux d'institutions dont le 20è soècle a montré quelles étaient à la fois dynamisantes et stabilisantes. Mais qu''en est-il, au juste, de la révolution idéologique (ou culturelle) qui serait requise ? Ses enjeux devraient être l'émancipation des femmes, la suppression des paysans sans terre et une "décastification" méthodiquement accélérée, afin de libérer les énormes potentiels de travail, de savoir et de savoir-faire qui sont encore emprisonnés dans le "cul de plomb" de la société indienne. Son accomplissement entraînerait d'énormes accélérations de la productivité économique, d'immenses élasticités du marché intérieur6 et de multiples floraisons culturelles. Savoir si une telle révolution des esprits peut être gagnée par un prudent travail politique ou si elle naîtra des soubresauts de la société est hors la portée des sciences sociales, mais, en revanche, celles-ci peuvent éclairer l'action poltique - gestionnaire ou contestataire - en détaillant les leviers dont il pourrait être joué et les soudures à faire sauter pour morceler le "cul de plomb" de la société. Tel devrait être, en tout cas, leur priorité centrale, si le mieux-être de l'Inde - et, par ricochet, du système mondial - figure au premier rang de leurs préoccupations.

    Encore faut-il se souvenir que la stabilité d'un pays se joue dans l'opinion des "stabilisés" eux-mêmes, c'est-à-dire dans leur consentement à l'ordre établi, plus que dans leur soumission à la contrainte exercée sur eux par l'Etat. De ce point de vue, l'Inde a une longueur d'avance sur la Chine, mais insuffisante pour garantir un développement sans heurts. Ainsi l'évolution des Etats chinois et indien et la maturation des sociétés civiles dans ces deux pays sont et resteront le terrain où se jouera, avec leurs avenirs respectifs, l'orientation du système mondial lui-même.


  •  
  • Notes

    1 - Sauf, peut-être, en matière informatique et médiatique.

    2 - En termes ethniques, langagiers, religieux et autres.

    3 - Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement

    4 - Et Taïwan à 10 % contre 2 % pour la Corée du sud.

    5 - Le PNUD est le Programme des Nations Unies pour le Développement, rival de la très libérale CNUCED. Sur les IDH, voir.les annexes 6 et 7 de Civiliser les Etats-Unis, texte dispopnible sur le présent site.

    6 - Qui peut seul assurer une croissance soutenue de très longue durée, l'exportation n'étant qu'une source temporaire d'emballement économique, même si ce temporaire peut encore se prolonger, pour l'Inde, pendant une ou deux décennies, avant que les freinages dûs à la montée (ou remontée) en puissance d'autres pays vienne freiner ses exportations.


  • Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

  •  
  • Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : Les Indes
  • Introduction / §1 - Les handicaps réels des Indes / §2 - Des Etats assez stables et parfoid souples / §3 - Un développement plutôt lent, mais assez continu / §4 - Les Indes entre elles / §5 - Les Indes vues de loin / §6 - Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?

  •