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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

LES INDES

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§ 5 - Les Indes vues de loin

 

 

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  • Les Etats-Unis presque discrets

    Si les liens entre les Indes et le reste du monde sont examinés tardivement, c'est sans doute parce que cette région constitue quasiment un monde en soi, mais aussi parce que les Etats-Unis si présents et si pesants dans tous les autres quartiers du monde sont ici d'une grande discrétion : pas de bases militaires permanentes, hormis, depuis 2002, Bagram en Afghanistan; pas d'aéroports réservés, en aucune des Indes; pas de bases navales et presque pas de "facilités portuaires"; mais, bien sûr, autant de survols aériens et satellitaires qu'ailleurs, sans rien toutefois qui ressemble au contrôle serré des côtes de la Chine et de tout le nord-est asiatique. Cela ne signifie pas que les Etats-Unis se désintéressent des Indes, mais qu'ils s'en tiennent à une certaine circonspection, hors l'Afghanistan conquis et le Pakistan acheté. L'Inde se méfie des ingérences américaines et ses voisins - qui sont souvent aussi ses protégés - partagent cette prudence.

    Le Pakistan et les Etats-Unis se sont rapprochés d'un commun accord, dès qu'il est apparu que l'Inde nouait des relations cordiales avec l'URSS et, un temps, avec la Chine. Le Pakistan avait certes reconnu dès 1950, la Chine qui venait d'expulser les nationalistes soutenus par les Etats-Unis, mais il adhéra ensuite au Pacte de Bagdad (1954) assemblé par les Etats-Unis. Puis, quand la révolution de 1958, à Bagdad, mit fin à cette alliance, il rejoignit aussitôt le Cento1 qui était censé le remplacer. A partir de 1981, l'utilisation du Pakistan à des fins américaines prit un tour beaucoup plus pratique, quand l'aide aux forces qui combattaient depuis 1979 l'invasion russe de l'Afghanistan prit de l'ampleur. Les services pakistanais furent l'intermédiaire qui équipa ces forces en matériel et en ressources et qui aida à la formation des combattants, y compris les volontaires venus de divers pays, principalement arabes. Sur ce terreau fertile, divers trafics, dont ceux de l'opium afghan et des armes fleurirent, tout comme les medressas productrices de talibans et les camps où prolifèrèrent des bandes, comme celles d'Al Quaïda. Quelques années après le retrait des Soviétiques (1989), l'installation à Kaboul d'un régime taliban, a fait perdre de son utilité au Pakistan, mais la guerre "anti-terroriste" lancée par les Etats-Unis en 2002 réactiva son rôle en l'arrosant de prêts et de subsides. Toutefois les virevoltes américaines compliquèrent l'action du gouvernement pakistanais : il fallut un nouveau coup d'Etat (celui de Musharaf, en 1999) pour que le soutien aux talibans se convertisse en réserve, avant de devenir, en 2002, une hostilité déclarée.

    Déclarée, mais de mise en oeuvre délicate, pour un pays où l'opinion publique qui s'exprime dans la presse et dans les mosquées demeure majoritairement favorable aux combattants islamistes de toute venue. En fait, depuis cette date, le gouvernement pakistanais dose son zèle sur ses deux frontières difficiles à contrôler : à l'ouest, il pourchasse, tolère ou utilise les talibans survivants et leurs alliés; à l'est, il calme ou attise le zèle des autonomistes cachemiris et de leurs soutiens pakistanais; le tout en dosant ces jeux de balancier de façon à pacifier - ou distraire - son opinion et de façon à satisfaire - ou distraire - les Etats-Unis. Si bien qu'en 2003, quand ces derniers entreprirent de collecter des contingents militaires, en pays musulmans, pour étoffer leurs troupes d'occupation en Irak, le gouvernement pakistanais se mit à tergiverser.

    L'Inde refusa de même, mais pour des raisons plus claires : elle s'est rangée dans la majorité onusienne qui a désapprouvé la guerre "préventive" contre l'Irak et a subordonné sa coopération éventuelle au rétablissement de l'ordre dans ce pays et son aide à la reconstruction à une série de conditions dont la première est d'agir sur mandat explicite de l'ONU et sous son contrôle. Au reste, les relations entre l'Inde et les Etats-Unis n'ont jamais été confiantes, depuis l'indépendance, pour des raisons où la Russie et la Chine ont pesé d'un poids déjà évoqué, mais plus encore à cause de la démarche délibérément autonome de l'Inde. Un pays qui s'est doté d'armes nucléaires dès 1974, sans les sournoiseries dont Israel puis le Pakistan ont entouré leurs préparatifs, sous le regard délibérément inattentif des Etats-Unis. Un pays qui a longtemps différé son ouverture aux marchandises et aux firmes américaines, qui s'entrouvre aux fabricants d'automobiles mais rechigne aux concours des firmes hollywoodiennes. Un pays qui, aujourd'hui encore, essaie de bloquer les investissements étrangers dans ses réseaux médiatiques et qui soumet des marques aussi respectables que Pepsi- ou Coca-Cola, Yahoo et d'autres à des contrôles insultants, assortis de sanctions menaçantes. Un pays qui coopère avec l'URSS pour s'équiper de sous-marins, d'avions ou de fusées2 et qui enveloppe toute sa politique économique dans les replis d'un plan pluriannuel, fût-il "indicatif". Un pays, enfin, qui sous des étiquettes diverses participe aux majorités désagréables qui se forment souvent à l'ONU et parfois à l'OMC, comme à Cancun en 2003. Un tel pays ne peut-être tenu pour l'ami des Etats-Unis, mais qu'y faire ? sinon aider son voisin plus compréhensif et prendre des précautions autant que la géographie le permet.

    Depuis les années 1970, l'île de Diego Garcia, dans l'arcipel des Chagos a été vidée de toute sa maigre population, transplantée à l'île Maurice par son colonisateur britannique; après quoi ce dernier l'a louée aux Etats-Unis qui y ont installé l'une de leurs grandes bases aériennes, à 1600 kilomètrtres environ du Sri Lanka et de l'Inde. Base lointaine, assurément, mais d'une extrême dicrétion et d'où se sont envolés, à diverses occasions les B 52 assurant les bombardements massifsde l' Afghanistan, puis de l'Irak, en 2002-03. Si besoin était cette base, renforcée par les moyens installés un peu plus loin, autour du Golfe Persique et par des moyens peut-être durables, installés sur les nouvelles bases moins lointaines, provisoirement accordées aux Etats-Unis par le Tadjikistan, permettrait de soumettre l'Inde aux pressions que les Etats-Unis jugeraient nécessaires. Ceci explique probablement les efforts déployés par l'Inde pour éviter que ses voisins immédiats accueillent des bases américaines et pour s'assurer une certaine capacité dissuasive. D'autant que les aléas passés des relations avec la Chine et les éventuels aléas futurs des relations avec la Russie - deux puissances, elles aussi équipées d'armes nucléaires et de fusées à longue portée - donnent une hypothétique raison supplémentaire de disposer d'une dose raisonnable d'équipements miltaires modernes. Telle est, en tout cas, la logique apparente qui préside à l'entretien de forces indiennes qui n'ont jamais été utilisée hors des Indes, du moins depuis la fin du Raj britannique.

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  • La Chine et la Russie de nouveau liées ?

    Avant que des puissances eutopéennes s'installent en Chine puis en Inde, ces deux pays n'eurent pas l'occasion de rivaliser sérieusement, car ils n'étaient pas agencés comme aujourd'hui. Durant des siècles, leurs influences, successives plus que concurrentes, s'exercèrent dans l'Asie du sud-est.3 Par ailleurs, l'installation du boudhisme, du Tibet au Japon, contourna l'empire chinois, plus qu'elle ne le pénètra et les autres relations directes entre ces deux régions furent rares et discontinues. C'est seulement au 19è siècle que les lettrés chinois conscients du grignotage des Indes opéré aux 17è et 18è siècles par le Raj britannique s'inquiétèrent du mouvement analogue que les puissances entraînées par la Grande-Bretagne esquissaient en imposant l'ouverture des ports chinois, l'importation de l'opium indien et de maints autres produits et l'installation de diverses enclavec échappant à la souveraineté de l'Empire. Puis, au 20è siècle, les élites indiennes prêtèrent attention à la montée en puissance du Japon et aux tentatives chinoises de s'en inspirer, avant que l'influence américaine et l'exemple russe viennent enrichir leur palette.

    L'Indépendance de l'Inde et le triomphe du communisme en Chine, donnèrent naissance, presque simultanément, à deux Etats nouveaux et pauvres qui conjuguèrent leurs premiers efforts internationaux. En 1955, la conférence de Bandoung consacra leur rapprochement, mais l'idylle fut brève, malgré la visite de Chou Enlai à Pékin, en 1956. Trois ans plus tard, la Chine qui venait d'écraser une révolte autonomiste du Tibet, s'irrita de l' asile accordé par l'Inde aux réfugiés de cette province et de l'installation de plusieurs milliers d'entre eux à Dharamsala, dans l'Himachal Pradesh, proche du Cachemire. Peu après, les séquelles de cette querelle, mêlées aux troubles du Cachemire et aux accrochages frontaliers des armées chinoise et indienne conduisirent à une guerre ouverte qui s'acheva en 1963 par une défaite indienne. Depuis lors de vastes glaciers frontaliers occupés par l'un ou l'autre des deux belligérants sont demeurés aussi litigieux que vides d'activités - sinon de troupes.

    Dix ans plus tard, en 1970-72, alors que la diplomatie de Kissinger assouplissait les relations sino-américaines, pour préparer un repli américain hors du Vietnam, les rapports entre la Chine et l'Inde furent doublement affectés. D'une part le Pakistan, toujours soutenu par les Etats-Unis, reçut par surcroît un soutien chinois plus net qu'au temps des premières tensions entre Moscou et Pékin. D'autre part, l'Inde qui assura sa frontière himalayenne, notamment par l'annexion du Sikkim en 1974-5, s'exposa, du même coup à une vive réaction chinoise qui, pourtant, ne conduisit pas à une seconde "guerre des glaciers": la Chine, épuisée par les crises maoïstes, allait bientôt affermir son cours nouveau, par la promotion de Deng Xiaoping (1976). Sans péripéties graves, au cours du dernier quart du 20è siècle, les relations entre les deux géants de l'Asie s'apaisèrent peu à peu, si bien qu'en 1993 Li Peng, premier ministre chinois, suivi par son homologue Zhu Rongji, en 2002, rendirent visite à l'Inde4 . Le premier ministre indien, Atal Bihari Vajpayee, rendit, en 2003, une visite à Shanghaï. où les deux parties affirmèrent leur intention de régler leurs différends frontaliers 5. Sans plus attendre, la Chine cessa de présenter sur son site officiel, le Sikkim comme un Etat distinct de l'Inde. Qui plus est, les deux partenaires manifestèrent l'intention de participer aux travaux de l'Asean, pour aider à l'intensufication des relations économiques inter-asiatiques, tandis qu'ils se retrouvèrent, à Cancun, dans le camp des opposants aux nouvelles réformes libérales réclamées par les Etats-Unis et l'Europe, sans concessions significatives aux pays "en voie de développement". L'une des propositions les plus intéressantes fut avancée à Shanghaï, par Vajpayee : conforter les unes par les autres les avancées chinoises en matière de produits informatiques et les avancées indiennes dans le domaine des services informatiques, ceci pour concrétiser la coopération scientifique et technique que les deux pays se sont promise. Si l'embellie sino-indienne devait durer et si elle entraînait l'ASEAN, l'année 2003 marquerait un tournant dans l'histoire de l'Asie et, donc, dans l'histoire mondiale. Mais, dans la meilleure des hypothèses, une décennie au moins sera nécessaire pour qu'on puisse en juger.

    Les représentations propagées par les Etats-Unis et, en miroir inversé, par la Russie soviétique, pendant la "guerre froide" présentaient l'Inde comme un fidèle allié de l'URSS, ce qu'elle n'était pas. Les sympathies conçues par certains dirigeants du Congrés, comme Nehru, ne débouchèrent jamais sur un philo-communisme pratique, mais mûrirent en convergences diplomatiques prudentes, dans un monde devenu bi-polaire, où l'Inde fut en permanence l'un des piliers du groupe onusien des "pays non-alignés". A quoi s'ajoutèrent un courant d'échanges économiques avec une Russie souvent boycotée par ailleurs et un recours, par l'Inde, aux achats d'équipements stratégiques que la rivalité avec le Pakistan et la volonté de s'équiper en nucléaire et en missiles rendaient souhaitables. Le tout couronné par des traités d'amitié et d'assistance mutuellen comme l'URSS aimait les notarier.

    Le dernier de ces traités, signé en 1971, pour vingt ans, arriva à expiration au moment où l'URSS implosait. Il fut reconduit, en 1991, quand Gorbatchev accepta de le débarasser de sa dimension "d'assistance mutuelle". Une visite d'Eltsine en Inde, dès 1993, eut pour effet principal - en dehors de sa signification symbolique - de maintenir les échanges économiques, y compris dans l'ordre militaire. De visite en visite, Primakov en 1998 et Poutine en 2002 entretinrent cette lancée. Ainsi, l'Inde dont 70 % des équipements militaires seraient d'origine soviétique, continua de trouver en Russie les pièces de rechange et les modernisations qu'elle souhaitait acquérir. En 2001, par exemple, la Russie accorda à des entreprises aéronautiques indiennes, les licences leur permettant de coopérer à la fabrication de 140 avions Sukhoi de conception tout à fait moderne. Quelques années de négociations aboutirent ainsi à la plus importante vente d'armes effectuée par la Russie, en même temps qu'à un important transfert de technologie au bénéfice de l'Inde, le tout sans appel à une concurrence internationale où les firmes américaines eussent aimé emporter le marché.

    De façon plus générale, la position maintenue par l'Inde en faveur du multilatéralisme dans les relations internationales et de la vigilance dans la libération progressive dans les échanges internationaux convient tout à fait à la Russie d'aujourd'hui et tout autant à la Chine. D'où leur accord - dit "de Shanghaï" - signé en 2001 où quatre républiques ex-soviétiques se sont jointes à la Russie, à la Chine et là 'Inde qui leur sont frontalières. Accord qui, pour le moment, n'est qu'une déclaration d'intention mais que le développement ultérieur du système mondial pourrait charger d'une signification profonde : structurer l'Asie du 21è siècle.

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  • Le reste du monde vu des Indes

    L'Inde entretient des rapports modestes et lacunaires avec le reste du monde, hormis, ses échanges commerciaux ordinaires, ses représentations diplomatiques et ses vigilances dans les activités onusiennes. Une présence évidente en Grande-Bretagne, terre d'émigration, mais foyer d'universités et de laboratoires désormais moins courus que ceux d'Amérique. Une fréquentation du Commonwealth extra-indien qui semble n'avoir pris un peu de consistance qu'au Canada, autre terre d'émigration et fournisseur de réacteurs nucléaires, mais qui a tardé à se faire à l'idée que, dans le monde tel qu'il devient, l'Inde se devait d'acquérir un armement nucléaire. Une fréquentation plus récente avec la République sud-africaine et l'Australie. Une présence assez fantomatique dans une Europe qui lui rend bien la pareille. Une absence plus nette encore dans presque toute l'Afrique et en Amérique latine - malgré une fréquente complicité avec le Brésil, dans les instances onusiennes. Des contacts récents et peu significatifs avec le Proche et Moyen-Orient, malgré quelques achats d'armes à Israël et quelques échanges de vues avec le gouvernement iranien, mais peu, car l'intégrisme des ayatollahs empêche de rêver à un rapprochement qui encadrerait le Pakistan et l'Afghanistan.

    C'est seulement en Asie du sud-est que l'Inde intervient de plus en plus activement chez les voisins orientaux de l'Union Indienne, maintenant que l'Asean les inclut tous jusqu'au Myanmar tout proche et que la Chine multiplie les attentions à l'égard de cette Association peut être prometteuse. Lorsqu'on examinera le sous-système mondial dont l'Asean fait partie, on détaillera ses efforts pour empêcher la maturation de l'immense zone de libre-échange que les Etats-Unis tentent d'instaurer tout autour du Pacifique (hormis l'Amérique latine) et pour la remplacer par une union douanière - et peut-être politique - aux progrés sagement mesurés. En commençant d'apporter son appui à cette Asean, l'Inde rejoint, en effet, des orientations déjà prises par la Chine et le Japon, lesquels ne déclarent pas leur (inégale ?) volonté de contenir l'omnipotence américaine, mais affichent clairement leur intention de développer leurs échanges économiques avec toute l'Asie du sud-est.


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  • Notes

    1 - Central Treay Organization mise sur pieds par les Etats-Unis en 1958, mais qui dura peu dans un Moyen Orient tumultueux et une Asie australe rétive. Cette Organisation n'eût jamais de commandement militaire propre et tomba vite en désuétude.

    2 - La production autonome de missiles balistiques est un objectif auquel se consacre l'Indian Space Organization, malgré la suppression des exportations américaines vers cette agence.

    3 - Une étude sera prochainement consacrée à ce "sous-système" mondial.

    4 - Du 11 au 22 mai 2001, Zhu Rongji avait déjà rendu visite au Pakistan, au Nepal, aux Maldives et au Sri Lanka, avant d'achever son périple par la Thaïlande.

    5 - Simultanément, la Chine et le Népal s'apprêtent à rouvrir leurs voies de communications, tandis que la Chine fait de même à la frontière du Sikkim.

    6 - L'Asean ou Association of South-East Asia Nations est une aire de coopération économique déjà ancienne, mais encore peu intégrée. Elle a, en outre, commencé d'aborder sérieusement les problèmes qu'elle aurait à traiter si elle devenait, par surcroît, une aire de coopération politique.


  • Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

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  • Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : Les Indes
  • Introduction / §1 - Les handicaps réels des Indes / §2 - Des Etats assez stables et parfoid souples / §3 - Un développement plutôt lent, mais assez continu / §4 - Les Indes entre elles / §5 - Les Indes vues de loin / §6 - Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?

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