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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

LES INDES

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§ 4 - Les Indes entre elles

 

 

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  • Toujours le Cachemire ?

    Les historiens indiens, pakistanais et britanniques sont encore loin de présenter des conclusions semblables sur la Partition de 1947 et sur ses tenants et aboutissants y compris la question du Cachemire-Jammu. La Partition est, comme sa contemporaine la division de la Palestine mandataire opérée par l'ONU en 1948, une blessure toujours vive qui s'envenime par crises. Aux Indes, en ce début de 21è siècle, les éruptions éclatent au sein et autour du Cachemire, alors que le travail du deuil semble avoir bien progressé dans les autres zones où se produisirent d'épouvantables massacres..

    En 1947, tandis que l'Inde et le Pakistan occidental se démêlaient au prix de ces massacres et d'une guerre où s'affrontaient deux armées naissantes, souvent héritières des troupes formées par les Britanniques, le maharajah du Jammu et Cachemire, soumis à l'offensive des tribus pachtounes1 demanda l'aide de l'Inde qui accepta le rattachement de cette principauté à son Union. Le Pakistan intervint dans le conflit en revendiquant l'inclusion du Cachemire en son sein. La guerre s'acheva par un traité de cessez-le-feu signé en juillet 1949, qui consacrait une ligne de partage laissant au Pakistan le tiers environ du territoire contesté, sans qu'il ait été fait droit à une résolution prise par l'ONU en 1948, qui demandait une consultation des populations locales par referendum. Une constitution établie peu après fit du Cachemire un Etat adaptable aux normes de l'Union Indienne, cependant que le dynaste local devint le premier Président élu du nouvel Etat fédéré, poste dans lequel son fils lui succéda.

    Hormis les arguments circonstanciels et les passions nées du conflit, les deux parties à la première guerre indo-pakistanaise soutenaient des positions parfaitement contradictoires dont elles ne se sont jamais écartées jusqu'à présent. Le Pakisan considère que le Cachemire est un Etat à majorité musulmane qu'il doit intégrer conformément aux principes de la Partition et il souligne, en outre qu'un tel rattachement correspondrait aux prescriptions référendaires de l'ONU. L'Inde qui s'est résignée à la Partition parce qu'elle n'avait pas la force d'en dissuader les Britanniques, a néanmoins affiché - des délibérartions du Parti du Congrés aux clauses consacrées par les décisions de son Assemblée transitoire et formalisées dans la Constitution de l'Union Indienne - sa volonté d'être un Etat fédéral ouvert à tous les Etats du Raj et respectueux des particularismes langagiers, religieux et autres des populations assemblées dans ces Etats. Le Cachemire musulman est pakistanais de plein droit dit l'un. Il est parfaitement à sa place dans une Inde séculariste et fédérée réplique l'autre.

    La guerre finie, Nehru et son homologue pakistanais - qui était Ali Khan, adjoint de feu Jinnah - signèrent un pacte de Delhi (avril 1950) par lequel ils s'engageaient à protéger les minorités de leurs pays respectifs, mais Ali Khan fut assassiné dès l'année suivante. Dix ans plus tard, le traité indo-pakistanais réglant le partage des eaux de l'Indus attesta que la détente s'était poursuivie, mais elle ne dura guère.

     

  • Carte des régions disputées depuis 1947 entre le Pakistan, l'Inde et la Chine établie par Philippe Rekacewicz Le Monde diplomatique (janvier 2000).

    Entraînées par une évolution internationale que l'on examinera ci-après, les relations des deux pays furent envenimées par un mélange de terrorisme et de guerilla dû aux autonomistes cachemiris, aux soutiens plus ou moins discrets que leur procura l'armée pakistanaise et aux répliques parfois brutales d'une armée indienne qui subit toutefois une défaite dans le conflit qui l'opposa à la Chine, en 1962-63. Trois ans après cette "guerre des glaciers himalayens", la seconde guerre indo-pakistanaise éclata au sein du Cachemire et à la frontière du Goudjerat et du Sind. Elle se traduisit par une sorte de potlatch où l'Inde et le Pakistan épuisèrent leurs armements les plus modernes, après quoi le statu quo ante fut rétabli par une médiation soviétique qui déboucha sur la paix de Tachkent en 1966.

    Le conflit suivant s'écarta de l'épicentre cachemiri, car il se développa à partir de la crise qui divisa le Pakistan en 1970-71. La prééminence politique de l'Ouest pakistanais, l'insuffisante attention aux besoins d'un Bengale plus miséreux encore que les Etats de l'Indus et le retard à officialiser l'emploi de la langue bengalaise conduisirent finalement l'armée pakistanaise à tenter une offensive pour soumettre Dacca. Le gouvernement bengalais en exil demanda et reçut l'aide de l'Inde qui triompha aisément. Le Bangladesh se détacha définitivement du Pakistan et proclama une indépendance que l'Inde reconnut aussitôt.. La période de calme qui s'ensuivit fut plus durable, mais traversée de tensions qui firent plusieurs fois craindre une nouvelle guerre, car les attentats se poursuivirent au Cachemire, souvent encouragés par des services pakistanais pas encore polarisés par leurs interventions dans les guerres afghanes. Cependant, les propagandes islamistes se nourrirent des débordements "hindouistes" de l'Inde - comme la destruction, en 1992, de la mosquée d'Ayodhia - si bien que les attentats "autonomistes" finirent par déborder du Cachemire jusqu'en Inde, par des actions spectaculaires - telle l'attaque du Parlement de New Delhi par un commando, en 2001, ou l'attentat à la voiture piégée qui fit d'importants dégârs humains et matériels à Bombay en 2002.

    Une nouvelle guerre semblaalors très proche. Tout se passait comme si le gouvernement Musharaf, issu du coup d'Etat de 1999, peinait à s'affermir alors qu'une forte pression américaine l'obligeait à pourchasser plus ou moins les islamites, locaux ou non, qui s'attaquaient aux positions conquises par les Etats-Unis, faciles vainqueurs d'une guerre d'Afghanistan qu'ils ne saventpas faire suivre d'une paix effective. Comme si, pour apaiser son opinion publique, ce gouvernement à demi bloqué à l'ouest laissait libre cours à l'agitation islamiste sur son flanc nord-est, c'est-à-dire au Cachemire, nonobstant le freinage américain et les contre-mesures indiennes. Et même comme si l'officialisation de son armement nucléaire,2 en 2001, lui semblait compenser la surpuissance indienne.3

    Finalement, l'Inde, forte d'une armée de 1,2 million d'hommes (soit un tiers de plus que le Pakistan) en rassembla une large partie aux frontières du Pakistan, mais les risques nés de l'équipement nucléaire testé de part et d'autre incitèrent diverses puissances à joindre leurs efforts à ceux des Etats-Unis pour calmer le jeu. En 2003, le statu quo a été une nouvelle fois rétabli. Mais les échanges entre les deux pays demeurent circonspects, malgré la reprise partielle des liaisons par bus et des délivrances de visas. En septembre 2003, les propos tenus à l'Assemblée Générale de l'ONU par les deux chefs de gouvernement ont été diplomatiquement virulents. L'Inde refuse les discussions sur le statut du Cachemire que le Pakistan réclame, mais elle a proposé d'ouvrir des discussions avec la Confédération des partis et associations autonomistes du Cachemire, sans doute dans l'espoir d'isoler ses éléments les plus radicaux.

    Discussions, incidents, nouvelles poussées plus graves ? la blessure continuera probablement de saigner.

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  • L'Inde, impératrice des Indes ?

    A regarder de plus près l'histoire des années 1947-49, on est conduit à penser que les torts sont à partager entre les divers leaders du Congrès de Nehru et de la Ligue Musulmane de Jinnah, car les tensions qui avaient traversé ces deux organisations pendant les années d'avant la Partition se traduisirent en massacres quand le partage devint effectif. On devrait considérer, en outre, les crises adventices dont la Partition offrit l'occasion, notamment au Pendjab où se déroula une véritable guerre civile qui aboutit au partage de cette province entre les deux Etats en formation. Cette vision plus détaillée atténue les responsabilités du Pakistan dans les crises et guerres indo-pakistanaise qui n'ont pas cessé depuis lors. Elle conduit également à s'interroger sur le rôle de l'Inde dans les diverses crises qui ont marqué l'histoire des Indes sans que le Pakistan y soit mêlé.

    Le traité signé en 1949 entre le Bhoutan et l'Inde confie à cette dernière la responsabilité de la défense et des affaires étrangères pour ce petit Etat himalayen. Toutefois, l'Inde ne s'est guère immiscée dans la vie propre de ce quasi-protectorat qui a attendu 1972, pour créer une assemblée représentative des diverses provinces et 1998 pour démocratiser quelque peu cette institution. L'utilisation du Bhoutan boudhiste comme base arrière par divers groupes insurgés des Etats indiens voisins a irrité l'Inde sans l'inciter à modifier le statut de ce royaume, il est vrai frontalier d'une Chine vétilleuse.

    Au cours des années 1950, l'Inde intervint - je le rappelle - pour soutenir les partis et associations qui réclamaient la décolonisation de Goa et de Pondichery. Elle négocia avec la France un accord qui avalisa, en 1956, une récupération des comptoirs français, accomplie de fait dès 1954, peu après la défaite de Dien Bien Phu. Avec le Portugal salazariste, la négociation fut plus difficile. De 1953 à 1961, manifestations, grèves et combats locaux détachèrent pourtant Goa et ses dépendances de l'empire portugais, mais il fallut attendre la "révolution des oeillets" (1974) pour que le Portugal s'efface officiellement. Entre temps, l'Inde s'était également chargée d'apaiser une crise politico-militaire qui menaçait en 1958 de renverser le gouvernement musulman des îles Maldives.

    Plus complexes furent ses interventions, à partir de 1957, au Sri Lanka où une révolte des Tamouls (souvent importés au temps du Raj pour servir dans les plantations) éclata quand la citoyenneté qui leur avait été refusée en 1947 fut suivie, en 1956, par l'imposition du seul cinghalais comme langue officielle. L'Inde retira ses troupes dès l'année suivante, mais la révolte autonomiste se prolongea, notamment au nord, où la péninsule de Jaffna souvent attaquée par l'armée cinghalaise n'a jamais été totalement reconquise jusqu'à présent. En 1987, une nouvelle expédition indienne ne suffit pas pour ragaillardir cette armée, si bien que le gouvernement srilankais demanda et obtint le retrait des troupes indiennes. Au nord, le "sanctuaire" des "Tigres" tamouls survit aujourd'hui encore, grâce à des concours divers,4 cependant que les aléas de la politique indienne et les tergiversations du gouvernement de Colombo retardent l'adoption par le Sri Lanka d'une solution fédérale laborieusement négociée. Depuis la base navale que le Sri Lanka lui a concédée, l'Inde continue de veiller sur cette île, de religion boudhiste où le trotskysme et d'autres partis de gauche jouent un rôle important, mais penètrent peu les provinces tamouls (et hindouistes) de l'est et du nord. L'Inde et le gouvernement de Colombo envisagent même de conclure un pacte de protection, mais celui-ci ne sera pacifiant que si la solution fédéraliste à demi offerte aux rebelles tamouls du nord et de l'est est sagement discutée et loyalement mise en oeuvre. En fin 2003, cette possibilité s'esquisse, mais elle est loin d'être acquise.

    Pour mémoire, il faut ensuite rappeler la façon dont l'Inde aida l'ex-Pakistan oriental à se rendre indépendant, en 1971, sous le nom de Bangladesh et l'annexion du Sikkim qu'elle opèra en 1975, au grand dam de la Chine voisine. Le Nepal voisin ayant manifesté, en 1989, des orientations que l'Inde jugeait dangereuses, de la part d'un Etat frontalier de la Chine, un blocus économique d'un an a ramené ce pays à sa raison, à la suite de quoi une vie politique de plus en plus agitée lui a offert d'autres occasions plus discrètes d'intervenir.5

    Au cours des années 1980, tandis que les tensions avec le Pakistan semblaient se calmer, plusieurs crises s'envenimèrent au sein même de l'Union Indienne. Leur ampleur dépassa celle des guerillas occasionnelles du Nagaland et d'autres Etats du nord-est et les agitations de l'Orissa, quand l'Assam en devint le théatre principal. Cet Etat, le plus vaste d'un nord-est relié au reste de l'Union Indienne par l'étroit passage entre Sikkim et Bangladesh est traversé par un long segment du Brahmapoutre, avant que ce fleuve aille rejoindre le Gange au Bangladesh. Le Raj avait commencé de peupler cette riche et vaste vallée en y transplantant des Bengalais. Le courant s'est maintenu depuis lors, en provenance principalement du Bengladesh. De ce fai, les populations originelles, souvent agencées en tribus, se sont trouvées peu à peu surclassées. A l'occasion des élections de 1983, des émeutes très meurtrières ont éclaté et le gouvernement central a dû substituer son pouvoir à celeui de l'Etat local, dépassé par les événements. Le calme, rétabli de force, puis le pouvoir rendu au gouvernement de l'Assam n'ont pas vraiment apaisé la situation, car une rebellion, basée à la frontière du Bhoutan, s'y fait sentir par une guerilla endémique.C'est dans ce contexte que l'Inde a consenti, en décembre 1996, à signer avec le Bangladesh un traité de partage des eaux du Gange, qui fait pendant à celui qu'elle avait signé dès 1960 avec le Pakistan au sujet des eaux de l'Indus.

    A l'autre extrémité de l'Union Indienne, le riche Pendjab, souvent mêlé aux escarmouches indo-pakistanaises, a été par surcroît le théatre d'une grave révolte des Sikhs6, qui a culminé en 1984, par l'attaque du Temple d'Or où s'étaient retranchés les derniers rebelles. La même année, Indira Gandhi a été assassinée par l'un des Sikhs de sa garde7, mais l'Union s'est refusée à tailler un Etat Sikh à la mesure de cette majorité du Pendjab indien, tant le risque d'une dérive autonomiste de cet Etat était grand - et pouvait être contagieux, au voisinage du Cachemire ou du Sind pakistanais, l'un et l'autre insatisfaits de leur présent statut. L'Assam et le Pendjab sont ainsi les deux exemples principaux d'un autonomisme local qui est nourri en divers autres Etats par des poussées occasionnelles auxquelles l'Union résiste résolument, tant ses élites politiques craigne la contagion du fractionnement.

    Ainsi, quels que soient les arrière-pensées de certains état-majors politiques ou militaires, l'Inde qui est objectivement prépondérante au sein des Indes, ne s'y comporte pas en puissance annexionniste. Elle combat les risques de fractionnement de son Union, mais elle développe au sein de celle-ci une politique favorable à l'autonomie d'Etats fédérés, qui disposent de capacités fort larges, protégées par une constitution effectivement appliquée. Si elle ne coopère pas davantage avec les grands et petits Etats des Indes extérieures à l'Union Indienne, ce n'est pas faute d'essayer . En matière monétaire, elle est liée à ses voisins par une simple agence technique de clearing multilatéral entre banques centrales, tandis que l'Association sud-asiatique de coopération régionale, créée en 1987, réunit vainement les sept Chefs d'Etat des Indes, toutes les années où aucun d'eux ne s'y refuse.

    Au reste, l'Inde est attentive aux réactions d'un système mondial où elle s'est taillé une certaine réputation ethico-politique qui nimbe ses échanges économiques, politiques et culturels avec le reste du monde d'une aura non négligeable, ce qui lui crée quelques devoirs.


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  • Notes
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  • 1 - Aussi dénommées pathanes, en Inde.

    2 - Le gouvernement américain, obligé de certifier chaque année que le Pakistan ne disposait pas d'armes nucléaires, pour que le Congès maintienne les crédits d'aide à cet Etat, a menti des années durant. Puis le Pakistan a jugé bon d'offrir à son opinion, militaire ou non, la satisfaction d'officialiser son armement par les explosions de 2001.

    3 - Pour sa part, l'Inde s'était livrée à des essais nucléaires dès 1974.

    4 - Venus de Madras, capitale d'un Tamil Nadhu continental, où le nationalisme tamoul et les fraudes jouent un rôle non négligeable.

    5 - Une guerilla "maoïste" récurrente affaiblit le contrôle de Katmandou sur plusieurs vallées. Par ailleurs, presque tous les membres de la famille royale ont été assassinés en 2001 par l'un des leurs, sans que ce drame de style "shakespearien" ait été éclairci jusqu'ici.

    6 - Les Sikhs relèvent d'une ethnie bien distincte qui s'est dotée, sous le sultanat de Delhi, d'une religion particulière, sorte de syncrétisme entre islam et hindouisme. Le Temple d'Or est l'un de ses lieux "sacrés".

    7 - Les Sikhs ont une réputation guerrière bien établie. L'armée des Indes en avait incorporé bon nombre au temps du Raj.La tradition s'est maintenue depuis lors.


  • Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

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  • Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : Les Indes
  • Introduction / §1 - Les handicaps réels des Indes / §2 - Des Etats assez stables et parfoid souples / §3 - Un développement plutôt lent, mais assez continu / §4 - Les Indes entre elles / §5 - Les Indes vues de loin / §6 - Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?

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