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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

LES INDES

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§ 3- Un développement plutôt lent, mais assez continu

 

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  • Le cousinage des Etats

    Des peuples très divers, des Etats bien distincts et un fond civilisationnel commun : cette image des Indes ne suffit pas pour bien juger de leur fonctionnement et de leur devenir. Sous la diversité des langues et des cultures propres à chaque peuple, on a déjà aperçu une commune propension à identifier les diverses couches de population en termes de castes. On va apercevoir ci-après d'autres apparentements masqués par la diversité des "vies politiques" d'un Etat à l'autre. Les identités collectives* des peuples peuvent s'étaler en un large éventail, les identités différentielles* des classes sociales peuvent se réfracter dans le halo des castes, il n'en reste pas moins qu'au stade élémentaire des classes-statut* les parentés sont grandes, comme elles le sont au niveau des appareils d'Etat*, sinon des dominations* établies.1

    Au Pakistan, le pouvoir a changé de titulaire et, parfois, d'orientation à grand renfort d'assassinats (1951,1988) et de coups d'Etat (1958, 19772 , 1997, 1999). Le rôle de l'armée a été décisif dans chacun de ces épisodes : elle est le plus puissant des appareils d'Etat, même si son centre de gravité s'est déplacé des troupes combatantes valorisées par les guerres avec l'Inde, vers les services spéciaux promus par les guerres afghanes auxquelles les Etats-Unis se sont mêlés clandestinement après 1979, puis ouvertement depuis 2002. Néanmoins, la filière militaire n'est pas le seul fournisseur du personnel politique. Ayant résisté aux poussées de réforme agraire, la propriété latifondiaire a fourni maints dirigeants au pays quand l'élection a retrouvé quelques droits. Elle a été illustrée notamment par le clan Bhutto auquel on doit, par surcroît, la plupart des nationalisations industrielles et bancaires qui ont enflé le secteur public, sans le rendre prépondérant. En 1967, la Commission du Plan soulignait que 22 familles contrôlaient 66 % de la richesse industrielle et 87 % des banques et assurances. Depuis lors, ce secteur privé non-agricole, rogné par les nationalisations, a derechef pris du poids. Au total, la propriété latifondiaire, le capitalisme privé et un capitalisme d'Etat encore substantiel forment, avec un appareil d'Etat à dominante militaire, le substrat d'un Pakistan où la paysannerie libre, l'artisanat et la boutique comptent pour beaucoup dans l'emploi, mais peu dans la richesse. Les vastes interstices de cette formation économique* sont remplis par la masse des paysans sans terre, des jeunes sans emploi et des vieux abandonnés à l'entraide familiale ou à l'aumône "islamique". Ainsi, avec de fortes connotations islamiques, plus souvent encouragées que combattues par le pouvoir politique, le Pakistan se présente comme un Etat militaire-nationalitaire*, un Etat où la très lente gestation d'une nation mal intégrable requiert un emploi multifome de la force militaire et policière pour canaliser ses désordres publics depuis Islamabad (où c'est presque facile) jusqu'à Karachi (où c'est presque impossible)3 et au Baloutchistan et autres régions tribales (où l'Etat central est un mirage lointain).

    Malgré plusieurs assassinats de dirigeants politique, de Gandhi (1948) au petit-fils de Nehru, Rajiv Gandhi (1991), l'Inde n'a pas connu une vie politique aussi tumultueuse que celle du Pakistan. Les coups d'Etat militaires lui sont étrangers. L'emploi de la force armée sur le territoire de l'Union s'est raréfié aprés que les rajahs du Hyderabad et de Mysore ou les colonisateurs de Pondichery et de Goa eussent été évincés. Seul le Cachemire-Jammu, théatre du conflit avec le Pakistan en fait encore usage, hormis les assez rares circonstances où l'armée a dû se porter en renfort de la police pour maîtriser quelques émeutes ou guerillas locales. Au reste, les catastrophes naturelles ont occupé l'appareil militaire plus que ne l'ont fait les tumultes publics. Qui plus est, cet appareil pèse nettement moins lourd, dans les budgets de l'Union et des Etats fédérés que dans ceux de leurs homologues pakistanais.

    Par contre, le poids des classes paysannes est, ici, plus élevé, y compris celle des latifondiaires. En effet, cette classe existe bel et bien, malgré des réformes agraires moins rarement appliquées et des seuils nettement plus bas qu'au Pakistan, pour limiter les lots restant aux familles ou acquérables par elles. Quelques hectares aptes à porter trois récoltes annuelles donnent à leur propriétaire un poids substantiel, au milieu d'exploitations plus menues et d'une masse de paysans sans terre, poids que les institutions communales ou régionales démultiplient souvent. En fait, toutes les classes rurales, même celles des dalits ou des paysans sans terre disposent, actuellement ou potentiellement, d'une force réelle dans la formation politique* indienne, ne serait-ce qu'en constituant les masses de manoeuvre que les partis locaux, les associations audibles au village et les sectes militantes s'efforcent de mobiliser.

    Ceci donne un peu de corps à une société civile* qui trouve toutefois ses forces principales dans les villes, les ports, les zones usinières, etc. A doses variables selon les Etats membres de l'Union, la floraison des partis, des syndicats et des associations de toute sorte, y compris celles qui tirent leur ressort des religions en vigueur localement, n'est jamais négligeable et parfois substantielle. D'autant qu'en ces mêmes zones les entreprises de toute sorte sont dotées d'organisations qui défendent leurs intérêts dans et contre les Etats. L'Union Indienne n'est pas qu'une fédération d'Etats, c'est aussi une pyramide de sociétés civiles rarement négligeables, parce qu'aucune dictature militaire n'est venue leur imposer le silence et que les prises temporaires de contrôle par l'Union dans certains Etats membres ont généralement été bénignes..

    L'Inde associe donc un capitalisme d'Etat encore substantiel à un capitalisme privé expansif, mais assez peu pénétré par le capital étranger : le temps n'est plus où ce dernier était écarté à grand renfort de réglementations administratives, bancaires et autres, mais il reste que la libéralisme économique encouragé à partir de 1971 n'a pas pu déferler sauvagement. Depuis l'éclipse du parti du Congrés (1977-80) et surtout depuis l'assassinat de Rajiv Gandhi en 1991, les huit gouvernements à majorité politiquement hétéroclite qui se disent "hindouistes" ont mérité cette épithète plus par leurs propensions religieuses que par leur nationalisme. Ils ont lentement dérivé sur les eaux du libéralisme international, sans pour autant bénéficier d'une ruée d'investissements directs étrangers, comparable à celles dont la Corée et la Chine ont pu tirer parti. Les portes de l'Inde ne sont pas plus ouvertes que celles de la Chine, mais les hésitations ou les prudences étrangères - américaines notamment - demeurent grandes. Cela tient peut être au fait que les salariés des entreprises et des administrations, mais aussi les classes moyennes de la boutique, des services et de l'artisanat mêlent à un nationalisme naissant, nourri de méfiances archaïques vis-à-vis des "envahisseurs étrangers" un souvenir encore vif du mépris où les tenaient naguère les colonisateurs britanniques.

    Cependant, on ne peut dire de l'Inde qu'elle est travaillée par une politique nationalitaire à tout crin, comparable à celle des militaires pakistanais. L'Inde est trop objectivement diverse et trop politiquement prudente pour s'engager dans cette voie quelles que soient ses tentations "post-Ayodhya". Ainsi, à la différence du Pakistan, l'Inde n'est pas un Etat militaire-nationalitaire*. Ce n'est pas non plus un Etat démocratique-bourgeois* commençant à mûrir. Son élan depuis 1947 la porte dans cette dernière direction, mais elle est encore loin de compte, malgré une société civile* prometteuse et une domination* politique attentive aux intérêts des peuples qu'elle chapeaute et des Etats variés qui les assemblent. Au vrai, ce qui lui fait défaut, c'est qu'elle tarde à accomplir la révolution démocratique-bourgeoise qui élargirait le soubassement politique de l'Etat. Ce retard est évidemment dû à l'énorme cul de plomb résultant du système des castes, de la prolifération des paysans sans terre et des autres sans emploi, comme de la position d'infériorité manifeste où sont tenues les femmes. Tout ce qu'elle a de déjà "démocratique-bourgeois" provient de l'élan que les Britanniques lui donnèrent et que le Congrés a su prolonger. Il lui reste à accomplir, par elle-même et sur elle-même, tout le travail de subversion et de novation idéologiques que requiert la maturation d'un Etat démocratique-bourgeois.

    Paradoxalement, cette Inde en retard d'une révolution idéologique* présente pourtant déjà des traits de modernisation économique, tant par ses incrustations capitalistes d'Etat que par le modernisme actuel ou potentiel de ses entreprises élitiques et des hommes qu'elles emploient.4

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  • L'écart des économies

    Malgré les vices ruraux déjà notés, l'agriculture indienne réussit à nourrir sans famines une population énorme et encore croissante. Les importations, suivies de près par l'Etat central, ne fournissent qu'un appoint, car l'Inde est proche de l'auto-suffisance. Les performances de l'industrie sont plus brillantes encore, même si elle est loin de produire tout ce qu'elle met en oeuvre. L'Inde a hérité d'un réseau ferroviaire important, qu'elle a étendu - en fonction des besoins industriels plus que des nécessités urbaines - mais qu'elle n'a pu moderniser autant que de besoin, tant les collectes de capitaux qui font concurrence au rail sont multiples. Ainsi, l'équipement routier a été renforcé, notamment en établissant un réseau de routes à péage assorti de ponts et de tunnels, lequel équivaut à 50 % du kilométrage ferroviaire. Pour sa part, l'aviation est dotée de près de 100 aéroports, dont huit sont de classe internationale. C'est peu à l'échelle d'un pays trois fois plus petit que les Etats-Unis et trois fois plus peuplé qu'eux, mais c'est énorme pour une immense contrée pauvre où l'attelage de boeufs est encore la principale "machine agricole".

    Il faut le répéter, le principal déficit indien concerne le pétrole. La privatisation des compagnies pétrolières, visée par certains gouvernants "hindouïstes" n'y changera rien, quoiqu'elle multiplie les prospections et le charbon, plus abondant, ne pourra cependant pas accompagner la croissance. L'Inde est contrainte au nucléaire pour alléger sa dépendance énergétique. En revanche, elle dispose d'une vaste gamme d'industries, souvent développées depuis l'indépendance (textiles, engrais, ciments, construction, sucre, etc) hormis la sidérurgie qui reste insuffisante. Dans les industries plus sophistiquées, les apports étrangers sont souvent importants, mais l'Inde s'emploie assez systématiquement à élargir sa contribution propre. La production de véhicules s'est accrue de moitié entre 1995 et 2000 et dépasse les 600.000 unités, mais dans ce total les usines à capitaux indiens majoritaires comptent pour un tiers, encore que leur proportion soit nettement plus grande pour les camions et autobus. Il en va de même dans l'industrie aéronautique où l'Inde n'hésite pas à coopérer avec la Russie et commence à développer sa propre production d'avions légers, à des fins civiles ou militaires. Sa volonté d'autonomie est plus nette encore, en matière de centrales et d'armements nucléaires, comme en ce qui concerne les fusées et les satellites. Elle affiche même l'objectif d'un vol habité pour 2005. Dans ce mélange de joint ventures et d'efforts propres, une mention particulière doit être accordée aux industries informatiques de tous niveaux dont l'Inde a d'ores et déjà développé un large éventail, notamment autour de Bangalore - parce qu'en ce domaine sa richesse est humaine : les informaticiens bien formés et diversement expérimentés sont en pleine expansion. Il en résulte un courant d'importation d'usines (de construction ou d'assemblage) et d'ateliers prestataires de services 5, mais aussi un fort courant de migrations temporaires vers les Etats-Unis et d'autres pays.6 Fait notoire, le retour de ces émigrants est fréquent et se traduit par un renforcement ou une création de firmes en Inde même. Ainsi, l'industrie indienne est en pleine transition vers un modernisme certain.

    On ne peut en dire autant des services financiers. En effet, les banques indiennes, souvent archaïques, sont entourées de changeurs et autres auxiliaires, alors que les banques internationales ne détiennent qu'une position mineure, malgré les privatisations déjà entreprises : près de 90 % des actifs financiers sont détenus par les Etats (central ou fédérés) et par diverses institutions publiques. Ainsi, jusqu'en 2000, deux compagnies publiques ont dominé le secteur des assurances; depuis lors, l'afflux étranger a été abondant, sinon très conquérant. En fait, la libéralisation décidée en 1991, s'applique mal dans le secteur financier, d'autant que les particuliers et les chefs d'entreprises sont accoutumés à d'anciennes traditions, quand du moins ils sont assez fortunés pour s'approcher de prêteurs autres que les usuriers. Le crédit moderne concerne les entreprises privées importantes et une fraction des classes fortunées, lesquelles sont très minoritaires dans le pays. En revanche, l'apport d'investissements étrangers commence à s'enfler, bien que, dans les débats de Cancun en 2003, l'Inde ait confirmé son refus de négocier une révision des normes OMC régissant ces mouvements de capitaux. Ceci n'a pas empêché le FMI de souligner la bonne tenue de la roupie indienne et de la balance des paiements de l'Union, en rangeant l'Inde, en 2003, parmi les pays de son financial transaction plan.7

    Financiers ou d'autre nature, les services procurent déjà une petite moitié du PIB indien, contre 40 % en 1990-91. Les statistiques officielles évaluent leur contribution à l'emploi à 2,81 crore8 (1999), presque autant que l'emploi industriel. Encore s'agît-il là du "secteur organisé", c'est-à-dire des services (marchands ou publics) explicitement agencés, auxquels s'ajoutent à peu près autant d'emplois dans le secteur "non organisé", celui que l'on dit "informel" ou "au noir" en Occident. Au reste, il ne faut pas pousser trop loin la comparaison entre deux mondes encore très distincts. Le fait est que la population active recensée ne représente que 27 % environ de la population totale, ce qui, par delà les difficultés intrinséques des recensements décennaux dans un aussi vaste pays, éclaire sous un nouvel angle le poids énorme des populations miséreuses et illettrées des campagnes et de beaucoup de villes. Néanmoins, les 50 centres commerciaux (malls) de style occidental qui sont installés à New Delhi, Bombay et autres villes riches annoncent fièrement qu'ils seront plus de 250 d'ici deux ans.

    Corruption et novation; retards des équipements urbains et de maints services publics mais dynamisme d'industries et de services de pointe; élan d'une économie dont le PIB croît près de deux fois plus vite aujourd'hui qu'au cours des années 1950,9 alors que la croissance démographique s'est nettement ralentie; misère de masses illettrées et disposition d'une abondante main-d'oeuvre qualifiée; on pourrait ainsi multiplier les contrastes pour une Inde qui n'a pas cessé de progresser depuis l'indépendance, nonobstant ses handicaps structurels.

    Son voisinage écart est grand avec les petits pays peu dynamiques des confins himalayens, comme avec le Sri Lanka, déjà plus riche, mais dont l'élan est plus modeste. C'est pourtant avec le Pakistan que la comparaison est la plus riche de paradoxes - ce qui n'est pas le cas pour l'ex-Pakistan oriental, devenu Bangladesh, pays où toutes les lourdeurs de l'Inde se font sentir sans grande contrepartie modernisante.10

    Dans quelques provinces densément peuplées et bien irriguées depuis l'Indus, le Pakistan possède une riche agriculture où, sans être rare, la misère est moindre que dans le Baloutchistan aride et les confins afghans. Il est même vraisemblable qu'en moyenne, l'agriculture pakistanaise est plus riche que l'indienne, du fait notamment d'une révolution verte plus marquée. Mais, dans les Etats riverains de l'Indus qui ont longtemps été dominés par les sultans puis les moghols, un clivage plus marqué qu'en Inde sépare la propriété latifondiaire peu rabotée par les réformes agraires et souvent tenue par des familles chiites, des exploitants et des paysans sans terre généralement sunnites.

    En termes industriels, par contre, le Pakistan est moins développé que l'Inde. Il a certes tendu toutes ses ressources vers un équipement militaire et naval puissant, jusqu'à rejoindre l'Inde dans la dispostion d'armes nucléaires, expérimentées en 2002 mais achevées quelques années plus tôt. Toutefois, ces performances ne couronnent pas un système industriel aussi détaillé que celui de l'Inde. En particulier, le Pakistan ne dispose pas d'une industrie automobile et il est loin de pouvoir produire des avions ou des fusées. Aussi pauvre que l'Inde en ressources énergétiques, il est plus qu'elle dépendant des emplois et des fonds rapatriés par sa forte émigration de main-d'oeuvre, principalement vers les Etats du Golfe Persique. Ses finances publiques et sa balance des paiements doivent beaucoup aux aides et prêts, officiels ou occultes, que les Etatrs-Unis lui ont procurés, non sans aléas occasionnels quand le soutien des guerres afghanes et les autres visées américaines connaissaient des éclipses ou des reculs. En outre, ses budgetrs sont fragilisés par une fraude fiscale et une contrebande plus marquées qu'en Inde. Auteur et bénéficiaire du dernier coup d'Etat en date (1999), Musharaf a menacé d'arrestation les débiteurs refusant de rembourser à bonne date leurs importants crédits bancaires. Il a fait publier leur liste - où les anciens ministres et les officiers en retraite ne sont pas rares - pour créer chez eux "une culture du remboursement". De fait, la statistique des défaillants a commencé de s'alléger.

    A la différence de l'Inde où le capitalisme d'Etat, renforcé d'un plan quinquennal à l'autre11 , n'a commencé de se réduire vraiment qu'à partir des années 1990, mais par un recul prudent et modéré, le Pakistan a été secoué d'aléas et d'aller-retour qui ont nui au dynamisme de son économie. Néanmoins, depuis l'indépendance, ses taux annuels de progression du PIB ont été légèrement supérieurs à ceux de l'Inde, par l'effet conjugué d'une aide américaine presque toujours substantielle, d'une masse miséreuse proportionnellement moins lourde que celle de l'Inde et d'une libéralisation des échanges internationaux plus rapide. Le tout s'appliquant à des performances assises sur une base de départ inférieure à celle de l'Inde, car elle fut desservie par la Partition qui surchargea le Pakistan de quelques millions de mohajirs. Au total, l'Inde actuelle est huit fois plus riche que le Pakistan (et dix fois plus que le Bangladesh), mais l'écart est moindre en termes de PIB par tête, lequel est, au Pakistan, d'environ 10 % inférieur à celui de l'Inde, alors que l'écart est supérieur à 25 % pour le Bangladesh.

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  • La divergence des cultures

    L'avantage de l'Inde est plus net encore, pour ce qui est des activités culturelles. Il est vrai que celles-ci sont soutenues par une population plutôt bien scolarisée, du moins pour ce qui est des hommes : aujourd'hui, 68 % des hommes de 15 ans et plus échappent à l'illettrisme, contre 45 % seulement des femmes, alors que les taux correspondants sont de 60 % et 21 % au Pakistan - et plus bas encore au Bangladesh. Des écarts analogues, par sexes et par pays, s'observent si l'on détaille les niveaux d'enseignement et divers autres indicateurs, jusqu'aux taux d'emploi des contraceptifs ou à l'espérance de vie. L'Inde se détacherait donc nettement du reste de la région, n'était le cas, déjà noté, du Sri Lanka dont les performances lui sont supérieures; sa primauté est manifeste aussi bien dans la formation de la main-d'oeuvre qualifiée, que dans les diverses branches de l'enseignement supérieur. Le gouvernement indien est pleinement conscient du rôle décisif de l'éducation pour développer le pays, comme ne cesse de le répéter le Président de l'Union Indienne.

    Parmi les activités culturelles, le déploiement des arts, lettres et spectacles occupe une place importante, tout comme la valorisation du patrimoine. Un scandale politique non encore dénoué oppose ainsi le gouvernement central à l'ancien Chief Minister de l'Uttar Pradesh et à ses adjoints qui ont autorisé des constructions qui dégraderaient le site du Taj Mahal. Mais l'exemple le plus démonstratif est sans doute celui du cinéma et de la télévision. Les studios de Mumbaï (Bombay), talonnés par ceux de Kolkata (Calcutta) produisent plus de 90 % des films et autres programmes spectaculaires diffusés dans l'ensemble des Indes, y compris au Pakistan. A l'apogée des tensions militaires de 2002-2003, le gouvernement Musharaf a bien essayé de bannir l'utilisation de films hindous sur les réseaux pakistanais de télévision, mais il a pratiquement échoué. Certes, les réalisateurs aussi célèbres, en Occident, que le Bengalais Satyajat Ray ne sont pas nombreux, mais il reste que les films de Bollywood12 , s'exportent dans une grande partie de l'Asie, comme dans les régions où les émigrés des Indes sont nombreux. Autrement dit, l'Inde rejoint Hong Kong et Tokyo sur le marché mondial du cinéma et de la télévision..

    L'écart entre le Pakistan et l'Inde peut se mesurer en considérant le risque idéologique* le plus grave que courent chacun de ces deux pays. "Sans l'islam, le Pakistan n'existe pas, plus rien ne justifie son existence distincte de l'Inde, et plus grand chose n'unit les peuples qui le composent." Le péril majeur ainsi pointé par Giles Kepel13 se manifeste par les effets néfastes de l'instrumentalisation politique de l'un ou l'autre des courants islamiques. Au temps des guerres russo-afghanes, le foisonnement des medressas, c'est-à-dire des écoles coraniques rudimentaires, permit de convertir beaucoup de jeunes réfugiés afghans en "étudiants en religion" (talibans), lesquels devinrent le bras séculier d'un régime post-soviétique télécommandé par un Pakistan, lui-même aidé par les Etats-Unis. Puis quand les "terroristes d'El Qaida" accueillis et entraînés par ces taliban qu'ils avaient naguère assistés devinrent lle principal ennemi poursuivi par les Etats-Unis, il fallut un coup d'Etat militaire au Pakistan pour inverser son action, au prix d'une répression des taliban d'hier, de leurs maîtres trop obstinés et de leurs divers alliés, moyennant la promotion d'autres docteurs de l'islam. Et ainsi de suite : le Pakistan est prisonnier du choix politique qui a scindé le parti du Congrés, donné prise à la Partition et qui a finalement transformé la population pakistanaise en une minorité islamique des Indes, à peine supérieure à l'autre minorité assemblée dans le Bangkadesh et du même ordre de grandeur que la minorité islamique restée dans plusieurs Etats de l'Union Indienne.

    Dans cette dernière, le risque idéologique principal est tout autre. Il n'est pas d'ordre religieux quels que soient les efforts des partis de droite pour se draper dans un hindouisme qui rassemblerait la majeure partie des croyants qui se réclament de l'une des branches de cet arbre antique et foisonnant. Nonobstant les attaques scandaleuses comme celle d'Ayodhya et les agitations diversement stimulées (à Bombay plus qu'ailleurs) la coalition hétéroclite qui a chassé le Congrés du pouvoir à New Delhi et dans beaucoup d'Etats fédérés n'est pas unie par des croyances, rites et valeurs de nature religieuse, mais bien par des ambitions politiques dont les entrechocs ont déjà fait éclater six gouvernements depuis 1977. Le septième, dirigé par Atal Bihari Vajpayee depuis 1998 n'a pu se prolonger qu'en tempérant les ardeurs "religieuses" de ses exaltés et en maintenant, pour l'essentiel, l'équilibre séculariste dont les fondateurs de l'Union Indienne ont fait un principe constitutionnel. Ce sécularisme impose à l'Etat - central ou local - de protéger toutes les religions, fussent-elles ultra-minoritaires et d'origine coloniale, comme les divers courants du christianisme, sans privilégier aucune d'elles. Autrement dit ce sécularisme fait partie d'un ensemble de précautions visant à empêcher la division des Indes assemblées dans l'Union Indienne. Précautions qui ont inspiré le fractionnement de certains des Etats fédérés, afin d'éviter que des clivages ethniques, langagiers ou autres soient envenimés par des rivalités religieuses. Ou qui écartent les législations qui blesseraient certains des peuples indiens en unifiant rigidement un Code civil imposé à toute l'Union ou en généralisant les lois qui prohibent l'abattage des vaches - jugées "sacrées" par 21 des 28 Etats indiens, etc.

    Dans cette perspective l'exaltation politique de l'hindouisme doit être comprise comme une poussée ultra-nationaliste des "purs Indiens" opposée au nationalisme des "purs Pakistanais". Il ouvre le piège de la fragmentation dans une Union Indienne dont l'extrême diversité a déjà été soulignée sous divers angles. La cristallisation d'une nation pan-indienne qui se draperait dans un nationalisme hindouiste conduirait nécessairement à l'éclatement de l'Union en Etats distincts et potentiellement rivaux, faute d'institutions communes, aptes à régler leurs différends par arbitrage, compromis ou spécialisation de certaines lois à l'échelle locale. Gandhi, Nehru et les autres fondateurs de l'Inde moderne ont voulu faire de celle-ci une Union de tous les héritiers du brassage ethnique et culturel multi-millénaire dont les Indes actuelles sont le produit. Ils y ont réussi, hormis quelques fractions issues d'Etats musulmans qui servirent pendant quelques siècles les intérêts de dynasties, de propriétaires latifondiaires et de hiérarchies religieuses de ce fait attachées à leur pleine autonomie. En un quart de siècle, cette option a été démentie par la scission d'un Pakistan où les peuples, les cultures et les dominations de l'est et de l'ouest étaient par trop différentes.

    Les options contraires de Gandhi - une seule Inde pour tous, mais adaptée aux souhaits des divers peuples indiens - et de Jinnah14 - un Etat propre aux "purs" musulmans - n'ont pas fini de s'opposer, car elles empêchent les deux principaux Etats des Indes de coexister pacifiquement, comme on en jugera ci-après.

    En 1970, durant une période où les militaires pakistanais se retiraient dans les coulisses dui pouvoir et où les relations indo-pakistanaisesperdaient de leur aigreur, deux représentants éminents de ces pays faux frères conjuguèrent leurs efforts, à l'ONU, pour y faire adopter un Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). L'un était un économiste pakistanais, Makhbub al Haf, qui fut un temps ministre des Finances et l'autre un universitaire indien, Amartya Sen, futur prix Nobel d'Economie, grâce à qui le PNUD devint le producteur des Indices du Développement Humain (IDH) qui vinrent bientôt. compléter, voire concurrencer les indices du Produit Intérieur Brut (PIB) généralement pris comme repères du développement de chaque pays.15 Le détail de ces indices régulièrement publiés sur le site du PNUD est des plus éclairants pour qui veut comparer, entre elles, les performances de l'Inde et du Pakistan, comme de tous autres Etats, sous de multiples angles 16. J'en retiens les indications les plus globales pour les principaux Etats des Indes.. Elles sont exprimées par un indice général du développement humain - compris entre 0 et 1 - qui permet de classer les pays considérés à l'échelle mondiale.

  • IDH 2001

    IDH 1975

    RANG 2001

    INDE

    0.590

    0.416

    127

    PAKISTAN

    0.499

    0.344

    144

    BANGLADESH

    0.502

    0.336

    139

    SRI LANKA

    0.730

    0.609

    99

    NEPAL

    0.499

    0.287

    143

  • On le voit, hormis le Sri Lanka, l'Inde est le pays le plus développé de la région, mais sa progression depuis 1975 - date de parution des premiers IDH - est la plus lente, tandis que la position exceptionnelle du Sri Lanka souligne ce qui vaut pour tous les pays : plus ils s'élèvent dans l'échelle du développement humain17 et plus leur progression ultérieure devient difficile. Ceci noté, il reste que l'ensemble des Indes est situé dans la seconde moitié de l'humanité, celle des pays où règne encore uine extrême pauvreté.

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  • Notes

    1 - Les termes marqués d'un astérisque (*) sont explicités dans La Société, ouvrage consultable sur le présent site.

    2 - Encore que l'arrestation du premier ministre Bhutto, en 1977, conduise à son éxécution après "jugement".

    3 - D'autant que les autochtones Sindhis s'y opposent souvent aux mohajirs, ces réfugiés venus de l'Inde.

    4 - Exemples récents de délocalisation vers l'Inde : Reuters, Yahoo, Intel, etc..

    5 - Ainsi, il se pourrait qu'elle mûrisse en tant que République bourgeoise* non point sous une forme libérale*, mais bien sous une forme interventionniste*, à moins que son complexe de peuples débouche sur une variante originale d'Etat multinational.

    6 - Les informaticiens indiens détenteurs d'un visa de séjour pour six ans seraient plus de 400.000 aux Etats-Unis, selon l'American Immigration Lawyers Association.

    7 - Lequel assouplit l'usage des droits de tirage spéciaux entre Etats..

    8 - Aux unités favorisées par les pays occidentaux (miliers et millions), l'Inde préfère des unités dix fois supérieures : le lakh et le crore. Le premier vaut dix milliers, le second vaut dix millions. Ainsi, les employés du tertiaire "organisé" étaient un peu plus de 28 millions en 1999.

    9 - Il croissait en moyenne de 3,5 % par an entre 1950 et 1960 et de 5,5 % entre 1980 et 1990, pour atteindre 7 % en 2003-08, selon le National Council for Applied Economic Research.

    10 - Transparency international classe toujours le Bangladesh en tête des pays les plus corrompus.

    11 - Le 10è de ces plans, aujourd'hui en vigueur, aide encore à orienter et à cadrer la poltique économique d'l'Union Indienne.

    12 - Surnom usuel des studios de Mumbaï.

    13 - Giles Kepel - Jihad - Expansion et déclin de l'islamisme (p.103) - ed. Gallimard, 2003.

    14 - Qui fut l'un des leaders du Parti du Congrés dont il se sépara tardivement pour prôner l'indépendance d'un Pakistan.

    15 - Ces indices sont analysés dans les annexes 6 et 7 de Civiliser les Etats-Unis, ouvrage publié sur le présent site.

    16 - Notamment : longévité, santé, éducation, échanges, aides internationales, priorités budgétaires, dépenses d'armement, inégalités entre sexes, etc.

    17 - Cest-à-dire plus ils se rapprochent de la valeur 1.


  • Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

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  • Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : Les Indes
  • Introduction / §1 - Les handicaps réels des Indes / §2 - Des Etats assez stables et parfoid souples / §3 - Un développement plutôt lent, mais assez continu / §4 - Les Indes entre elles / §5 - Les Indes vues de loin / §6 - Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?

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