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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

LES INDES

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§ 2 -Des Etats assez stables et parfois souples

 

  •  Depuis Harappa, pendant trois millénaires, les dominations se sont succédées et les cultures se sont mêlées sur des fractions plus ou moins vastes des Indes actuelles, si bien qu'une longue enquête, soigneusement fractionnée dans l'espace et le temps, serait nécessaire pour supputer leurs influences présentes. De mieux en mieux ancrées dans les Indes elles-mêmes, des sciences sociales spécialisées s'y emploient et l'on peut en attendre une rénovation des savoirs sur cette partie du monde.

    Plus proches de nous, le sultanat de Delhi établi au 13è siècle, puis, après sa destruction par les hordes de Tamerlan, l'empire moghol bâti par Babur au 16è siècle, assurèrent l'unité politique d'une partie croissante de la péninsule indienne. Mais il fallut attendre le Raj britannique pour assister, un bon siècle après la mort d'Aurangzeb - dernier des Grands Moghols - au regroupement de l'ensemble des Indes sous un même pouvoir.

    Ainsi, le Pakistan actuel et les Etats indiens qui le bordent ont été pendant des siécles dominés par des souverains musulmans et leurs populations - plus souvent islamisées qu'importées par les envahisseurs - en gardent sans doute quelque nostalgie. Mais l'héritage britannique est plus prégnant encore, du moins dans les hautes sphères des Etats nés de la Partition.

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  •  Des Etats souvent solides et constitutionnels

     Cette Partition qui a détruit le rêve d'une Union Indienne englobant tout le Raj - à l'exception, sans doute de Ceylan - n'en a pas moins bouleversé la géographie politique des Indes, plus que le traité de Vienne n'avait transformé l'Europe en 1815. En effet, elle a mis un terme à la semi-indépendance des Etats assez divers que les Britanniques avaient enclavé dans leur empire aux côtés des onze provinces sous administration directe qu'ils avaient formées tout au long des 18è et 19è siècles. En outre, l'Union a rapidement mis un terme aux dynasties régissant ces enclaves, hormis le Cachemire-Jammu où le prince régnant réussit à se faire élire Chief Minister de l'Etat, fédéré dans l'Union, qu'est devenu son ex-royaume, hormis la partie annexée par le Pakistan.

    Partout, au Pakistan comme dans l'Union et au Sri Lanka, et tout autant à l'échelle fédérale qu'à celle des Etats fédérés, des Constitutions explicites ont vu le jour. L'Union Indienne a, de plus, subdivisé certains de ses 21 Etats initiaux pour apaiser ou prévenir les tensions ethnico-linguistiques qui risquaient de s'envenimer. De 1950 à 2002, c'est-à-dire du partage de son Pendjab en trois Etats (dont l'un a mordu sur l'Uttar Pradesh voisin) à la création de trois autres Etats, par redistribution partielle du Bihar et du Bengale Occidental - deux grosses opérations qui encadrent des rectifications de moindre ampleur - l'Union est ainsi passée de 21 à 28 Etats, sans annexion externe, hormis celle du petit Sikkim intégré en 1975. Aujourd'hui encore, Delhi tente d'acquérir le statut d'un Etat fédéré, au lieu d'être un "territoire de l'Union" administré par le pouvoir central. Delhi partage son présent statut avec Chandigarh et avec cinq autres zones, souvent disjointes, où sont logés les comptoirs portugais ou français que l'Inde a récupérés sans trop de tensions.

     Tout comme l'Union, les Etats fédérés disposent d'un Parlement et d'un gouvernement, issus d'élections aussi démocratiques que le permettent la misère rurale, l'encastement d'une forte majorité de la population, le niveau encore médiocre de la scolarisation, le tout mêlé à des défauts semblables à ceux des élections occidentales (argent, medias, réseaux d'influence, etc.).1 A contrario, il est vrai, le libre jeu de l'association (syndicale, politique ou autre), la diversité des medias, notamment de la presse élitique, la justice qui est de facture anglo-saxonne, sinon toujours de qualité anglaise, le sécularisme constitutionnel qui borde les extrémismes religieux et la discipline de l'armée et de la plupart des polices de l'Union et de ses Etats membres permettent de remplir le cadre légal de la démocratie d'une substance réelle, dont l'ampleur augmente peu à peu. En ce sens, mais en ce sens seulement, l'Inde est, en devenir, "la plus grande démocratie du monde".

    Il en va de même au Sri-Lanka, malgré l'inaptitude de cet Etat à diluer ses tensions ethniques par un agencement fédéral semblable à celui de l'Inde. Le Pakistan n'a pas ce dernier défaut, mais ses institutions, formellement semblables à celles de l'Inde, sont mises à rude épreuve par le poids des classes latifondiaires, la difficile intégration des mohajirs (c'est-à-dire des réfugiés dûs à la Partition), les turbulences tribales de zones relativement plus vastes que celles dont l'Inde a hérité et la fébrilité de l'immense Karachi qui brasse le tout avec beaucoup de misère et d'extrémisme. Il n'est donc pas surprenant que, de 1947 à nos jours, le Pakistan ait enregistré une longue série de coups d'Etat scandant divers régimes militaires. Toutefois; la surprise vient du fait que, malgré tout, la presse, la justice et parfois les élections et le Parlement réussissent à fonctionner point trop mal. Le Bangladesh, cet ex-Pakistan oriental, ressemblerait au précédent, n'était la relative stabilité qu'y assure l'alliance des grandes familles terriennes et de leurs clans liés par diverses intiatives commerciales, industrielles et financières. C'est seulement dans les Etats himalayens - Népal et Bhoutan - dans le Sikkim qui jouxte ces derniers et dans plusieurs des huit Etats fédérés du nord-est indien que les dominations politiques, maîtrisent mal des sociétés souvent archaïques et parfois déchirées par des révoltes paysannes ou/et tribales qui se décorent volontiers d'étiquettes maoïstes.

    Dans l'Union Indienne, le gouvernement central est nommé et contrôlé par un parlement bicaméral2 qui est également le gardien des attributions constitutionnelles des Etats menbres, lesquels fonctionnent, eux aussi, sur une base parlementaire. C'est seulement lorsque les pouvoirs publics "ne peuvent plus fonctionner" dans l'un de ces Etats que le gouvernement central peut substituer son représentant au gouvernement local (art. 356 de la Constituition de l'Union). Le Parti du Congrés a un peu trop usé de cette faculté quand son assise électorale s'est effilochée d'Etat en Etat, mais au total les gouvernements d'exception ont été rares et assez brefs. Le pouvoir central gère la diplomatie, ainsi que l'armée qui est forte de 1,2 millions d'hommes, alors qu'il existe des instances judiciaires et des polices aux divers niveaux de l'Union. Outre l'administration locale, les Etats fédérés exercent des fonctions essentielles, notamment en matière d'enseignement et de medias, comme de services publics. Il leur revient de valider les langues déclarées officielles dans leur ressort propre. Un bref échantillonage des débats en cours entre l'Union et les Etats, en 2003 est éclairant. Le centre essaie, sans grand espoir de succés, de faire établir un Common Civil Code qui deviendrait le tronc commun des lois et coutumes de chaque Etat; il a plus de chances de faire adopter les réformes souhaitées par le comité parlementaire qui dénonce l'opacité des comptes publics, tant des Etats fédérés, que de certains ministères centraux, tel celui de la Défense; ou encore, il tente de faire adopter un Convergence Bill pour harmoniser les normes appliquées aux medias de toute sorte par les divers Etats, etc.

    Pour bien évaluer ces débats, il faut se souvenir que l'Inde a hérité des normes juridiques adoptées par la Vice-Royauté coloniale ou importées de la métropole britannique, de même qu'elle a employé, sans discontinuité, bon nombre d'officiers, de hauts fonctionnaires et de magistrats légués par le Raj. Elle a ajusté et modernisé ses lois et ses appareils d'Etat, au gré de ses parlements et gouvernements centraux ou locaux, mais elle n'a pas dû construire ou reconstruire ses Etats ex nihilo, comme ce fut le cas de la Russie, de la Chine, de la Corée et d'autres pays. Pour leur part, le Pakistan, le Sri Lanka et le Bangladesh ont bénéficié du même acquis qu'ils ont adapté à leur manière sans en perdre tous les bénéfices. La place manque ici pour détailles les diverses évolutions qui ont suivi - et dont on retrouvera certaines plus avant.

    Les parentés politico-administratives qui viennent d'être évoquées n'ont pas d'équivalent au Bhoutan, royaume boudhiste archaïque dont la constitution inspirée par l'Inde en 1972 s'applique très difficilement; ni au Nepal, fournisseur attritré de gourkhas et de sherpas,3 qui tarde lui aussi à mettre en oeuvre la constitution décidée par sa monarchie en 1950, car elle n'a pas encore poussé de racines solides dans une société très pauvre et fort inégalitaire. Quant à l'Afghanistan - que les guerres et les ingérences russes et américaines des dernières décennies ont à demi soudé à l'ensemble indien - on doit souligner que cette dramatique époque a pratiquement détruit l'Etat central qui s'y était esquissé depuis les années 1930, en rétablissant sur presque tout son territoire, un semis de principautés tribales qui sembleraient médiévales, si le trafic des armes, la culture du pavot et la production de talibans, inspirés par les medressas pakistanaises,4 ne donnait à sa pulvérulence politique un vague vernis de "modernité".

     Des dizaines de peuples, des centaines de peuplades ?

     Selon le positivisme banal des sciences politiques, l'Union Indienne est un Etat-nation. Mais une démarche plus exigeante, qui veille à discerner le type de l'Etat* et qui range la nation dans l'éventail des identités collectives* qu'un peuple* peut porter, lui refuse assurément cette appellation.5 L'Inde n'est pas un Etat-nation, parce qu'il n'existe pas, dans cet Etat, un peuple suffisamment intégré pour qu'il se reconnaisse dans une commune identité et qu'il se distingue nettement des minorités que l'Etat tient enkystées en son sein; un peuple dont cet Etat - aidé en cela par la plupart des appareils* étatiques et idéologiques centraux ou fédérés - s'emploierait à assimiler ces minorités, en rabotant et folklorisant leurs différences. A l'inverse, l'Etat et les appareils travaillent souvent, consciemment ou non, à entretenir, voire à durcir, les traits qui singularisent lesdites minorités, enfermées dans leurs identités propres. Autrement dit, le mouvement historique qui a converti en nations plusieurs peuples d'Europe ou d'Amérique - mouvement en principe infini et dont la nation n'est pas le terme ultime - n'a atteint l'Inde que de façon juqu'ici marginale et il en va de même pour les autres Etats des Indes.

    Peut-être y a-t-il dans l'un ou l'autre des 28 Etats fédérés par l'Union Indienne, des peuples dont la cohérence nationale serait d'ores et déjà bien amorcée, par exemple les Sikhs du Pendjab. Mais force est d'observer que, du minuscule Sikkim peuplé d'à peine plus d'un demi-million d'habitants jusqu'au très gros Uttar Pradesh qui compte plus de 170 millions d'habitants, la cohabitation de peuples distincts est de règle, que ces peuples soient de configuration ethnique ou qu'ils soient encore dotés d'un agencement tribal, sans compter les formes transitoires qui naissent du mixage des populations coexistant dans le même cadre social de proximité. Les variantes tribales se trouvent notamment dans les Etats, du Mizoram au Bhoutan et au Nepal qui bordent les frontières birmane et chinoise, mais on les rencontre également au Pakistan, notamment au long de la frontière afghane qui souvent tranche dans le vif des confédérations tribales - ou des ethnies plus évoluées. C'est sans doute dans le plus vaste des Etats pakistanais, le Balouchistan - qui s'étale jusqu'à la mer d'Oman - que l'on trouve aujourd'hui encore, le plus vaste ensemble de tribus, plus ou moins associées dans une ethnie qui déborde sur l'Afghanistan voisin et sur le sud-est iranien. Savoir si les tribus sont stables ou diversement défaites et reformées; si leurs confédérations plus ou moins pérennes sont effectivement conscientes de relever d'une même ethnie - que, de l'extérieur, les spécialistes de l'ethnographie physique savent reconnaître - ne peut être décidé que par des enquêtes in situ répétées assez souvent pour percevoir l'extension et la durabilité des identités ethniques, car aucun automatisme ne soude les objets qu'explore l'ethnologie culturelle aux données objectives de l'ethnologie physique. Toutefois, cete relative fixation identitaire devient plus probable lorsque des peuplades ou des peuples d'origines différentes ont à coexister longuement sur les mêmes terroirs et, mieux encore, dans les mêmes villes et dans le même encadrement étatique point trop lâche. Bref, les ethnies distinctes sont porteuses de cultures communes* qui leur sont particulières. L'extrême diversité des us et coutumes, des normes d'habitat et d'habillement, des codes de vie sociale au village ou en ville, des principes réglant la commensalité et le conubium, des rites de passage scandant les âges de la vie, bref la diversité des cultures communes est le véritable identifiant des peuples, du moins jusqu'à ce que les actions et injonctions des Etats se mettent à amalgamer ces cultures et à les homogénéiser plus ou moins. Il y a ainsi des Etats qui s'ajustent vaille que vaille aux ethnies - et même aux tribus - qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas faire évoluer, et d'autres qui s'emploient d'arrache pied à "nationaliser" leur population, ce qui est une tâche immense pour les vastes Etats des Indes, compte tenu de la modicité de leurs moyens. D'où la multitude des formes transitoires, entre l'encore-ethnique et le déjà-engagé plus ou moins nettement et continûment dans la voie d'une intégration nationale.

    En excluant leurs vastes marges encore tribales, les Indes, vues des débuts du 21è siècle, semblent, à cet égard, être généralement "provincialisées"*, c'est-à-dire formées d'ethnies bien territorialisées, pour lesquelles les migrations dérangeantes résultent essentiellement de l'exode rural et des autres courants du marché du travail. Depuis les tumultes de la Partition, les principales exceptions concernent les exodes de la misère qui transportent bon nombre de Biharais et de Bengalais vers les montagnes et collines du nord et de l'est où leur présence avive une conflictualité tribale mal éteinte. Par contre, il est divers Etats, dans ou hors l'Union Indienne, où une "provincialisation" ancienne et stable, un développement économique déjà sensible et une action (administrative, éducative et autre) de l'Etat local et central ont fait accomplir de nouvelles étapes vers l'intégration nationale. Rares semblent encore les sites où l'ensemble de la population est déjà concerné, mais nombreux sont ceux où de vastes poches centrées sur des agglomérations très actives atteignent ce stade - ou s'en approchent autant que les afflux de miséreux ruraux le permettent. Ainsi en va-t-il, par exemple d'une bonne partie du Goudjerat et du Maharashtra ou du Karnataka et même de certaines zones du Bengale occidental. Le Sri Lanka semble être un autre exemple pertinent, hormis ses bordures tamouls en révolte. Toutes hypothèses que des enquêtes concrètes et renouvelées ont à vérifier et à enrichir.

    A ce mouvement s'ajoute une autre transformation à laquelle l'Etat central, de l'Inde et même du Pakistan, et certains des Etats de rang inférieur apportent une contribution prépondérante. En effet, la haute administration militaire, judiciaire et autre qui s'étoffe, affine son action et étend son maillage et, par ailleurs, les échelons supérieurs des Universités, des institutions de recherche et d'autres appareils savants ou encore les grands centres de production culturelle, tels les studios de Bombay ou de Calcutta, brassent des ressources humaines d'extraction variée et tendent à les amalgamer en une population "supra-ethnique"6 , c'est à dire en un embryon déjà significatif d'une nationalité proprement indienne (ou pakistanaise).7

    Pour concrétiser certaines au moins des réflexions précédentes, il n'est que d'observer la situation linguistique de l'Union Indienne. L'extrême diversité des peuples et peuplades se manifeste par l'existence de plus de 1600 langues dont le quart est officiellement répertorié, c'est-à-dire dont l'usage est reconnu, voire encouragé par les Etats concernés. Toutefois, les langues parlées par plus d'un million de personnes (mono- ou bilingues) ne sont qu'une quarantaine et leur statut politique est inégal. A l'échelle de l'Union, l'anglais et l'hindi sont les deux langues officielles. L'hindi parce qu'il prédomine dans le Nord très peuplé, comme langue maternelle8 de 20% environ de la population totale et qu'il est parlé, dans le reste de l'Inde, par 20 autres % de cette population, en raison notamment de son emploi majoritaire par la télévision et le cinéma. Et l'anglais parce qu'il permet la communication entre les Indiens cultivés quelle que soit leur langue maternelle. Mais à l'échelle de chacun des Etats, la gamme des langues officielles est des plus diverse, parce que tous les Etats ont le droit d'officialiser la ou les langues de leur choix, en sus de celles de l'Union. Dans cet arc-en-ciel linguistique qui totalise soixante nuances principales, les usages les plus fréquents - hormis l'hindi - sont, par ordre décroissant, le bengali, le télégou, le marathi, le tamoul, l'ourdou, le goudjarati, le kannada, le malayalam, l'oriya et le pendjabi. Ce dernier n'a qu'une trentaine de millions de locuteurs en Inde, mais il est également usité dans le nord du Pakistan, pays dont la diversité langagière vaut celle de l'Inde et qui a choisi, comme langue officielle, l'ourdou hérité de l'empire moghol, mais également employé par quelque 50 millions d'Indiens dans six Etats voisins du Gange ainsi qu'au Cachemire.

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  •  D'apparentes guerres de religion

     La religion, tardivement dénommée hindouisme, a été propagée par une caste intellectuelle héréditaire - les brahmanes - lesquels ne peuvent être assimilés à des prêtres que dans certaines des sectes qui ont proliféré à partir des légendes populaires du Mahâyâna. Depuis des millénaires, ces brahmanes ont propagé les quatre Vedas - ou "révélations" - qui guident leurs liturgies, leurs hymnes et leurs sacrifices, tout en répandant plus ou moins les Upanishads, de nature et de vertu plus discutées qui en sont les compléments ou les commentaires, tous textes sacrés, d'origine variée et incertaine, où l'influence perse est sensible. Le champ d'action des castes brahmaniques s'est étendu avec les royaumes et empires, créés ou assemblés dans les vallées de l'Indus et du Gange, dont le pouvoir ou l'influence ont peu à peu submergé le plateau dravidien. Pendant quelques siècles, un surgeon de cette souche, le boudhisme, a étendu un culte plus strictement appareillé dans maintes régions des Indes. Puis, tout en proliférant du Tibet au Japon et de la Birmanie à tout le sud-est asiatique, cette religion nouvelle n'a gardé une forte présence qu'au Bhoutan et au Sri Lanka, aux deux extrémités de l'aire indienne qu'il avait d'abord pénétrée. En outre, des syncrétismes n'ont pas cessé de s'établir au contact des temples, retraites, pélerinages, ashrams et autres lieux de culte "hindouistes". Teintés de boudhisme ou, plus tardivement, contaminés par l'islam des conquérants perses, afghans et moghols, ils survivent, parfois encore, et prolifèrent à l'occasion. Le plus original des mélanges islamo-hindouistes est celui des Sikhs qui ont soudé tout un peuple au sein du Pendjab. En outre, d'autres cultes, parfois solidement appareillés, se sont affirmés, soit en certaines zones, comme le jaïnisme du Goudjerat, soit en un large semis, comme les diverses églises chrétiennes, dont la densité n'est importante qu'au Kerala ou dans les "territoires" de Goa et de Pondichery. Les récits populaires du Mahâyâna illustrent cetains thèmes de la tradition védique, si bien que le trésor où puisent les "hindouismes" de toute sorte est d'une grande richesse. Il a lentement infusé dans les cultures communes de la plupart des peuples vivant aujourd'hui aux Indes, mais il s'est aussi délayé en divers rites et pratiques sélectifs adoptés par des publics particuliers. De ce fait, il est plus difficile encore d'invoquer un hindouisme cohérent que de supposer un islam cohérent, comme étant les deux antagonistes de tous les conflits religieux qui semblent déchirer les Indes actuelles.

    Parmi ces conflits, celui qui opposa les autonomistes sikhs au gouvernement central de l'Inde mérite d'être souligné, car l'assaut du Temple d'Or, à Amritsar, en 1984, évoqua le grand massacre de 1919 qui fut, dans cette même ville, l'une des plus graves crises du Raj britannique et, plus encore, parce qu'il provoqua, cette même année 1984, l'assassinat, par un de ses gardes sikhs, d'Indira Gandhi, fille de Nehru et premier ministre du gouvernement central alors soutenu par un Parti du Congrés en déclin. Toutefois, ces drames n'eurent pas un retentissement aussi profond et durable, que les multiples crises où des hindous et des musulmans se trouvèrent impliqués.

    Ces crises, ouvertes dès la Partition, débouchèrent sur une première guerre indo-pakistanaise. Elles prirent de l'ampleur dans et à propos du Cachemire, comme on pourra en juger plus loin, en examinant l'ensemble des relations entre Inde et Pakistan. Elles se manifestèrent également au sein même de l'Inde, après que les massacres et exodes dûs à la Partition eurent été apaisés. Ultérieurement, le principal abcès de fixation fut sans doute la destruction de la mosquée d'Ayodhya, en décembre 1992, par une populace hindouiste.

    Ayodhya est une ville de l'Uttar Pradesh, le plus vaste des Etats riverains du Gange, où les tensions étaient anciennes. Dès 1859, les Britanniques partagèrent la mosquée locale entre les hindous, gestionnaires des cours extérieures et les musulmans, gardiens exclusifs des cours intérieures, car les uns avaient pour titre une construction réalisée en 1528, sous le règne de Babur, tandis que les autres soutenaient que cette mosquée avait été édifiée sur les ruines d'un temple consacré à leur dieu Ram. L'assaut de 1992, stimulé par une longue émission télévisée qui rendit à Ram une vive existence imaginaire, fut accompli par une foule qu'animait une coalition d'associations et de partis hindouistes. Depuis lors, cette vieille querelle continue d'empoisonner la vie politique de l'Uttar Pradesh et de l'Union Indienne elle-même, faute d'accord sur une reconstruction partagée entre deux temples, offerts aux uns et aux autres.

    L'affaire vaut également d'être soulignée, car elle se situe dans un Etat fédéré où la présence musulmane - qui est le fait d'environ 160 millions d'habitants de l'Union Indienne actuelle - est modeste. Au Cachemire, évidemment, mais aussi au Bengale occidental ou au Kerala, les musulmans forment entre le cinquième et les deux tiers de la population, alors que, dans la plupart des autres Etats, elle oscille entre 8 et 10 %. mais de graves émeutes éclatent de temps à autre dans des sites très divers. Les plus récentes se sont déroulées à Bombay et autour de cette ville énorme du Maharashtra.. En 2002, après l'attaque d'un train ramenant d'Ayodhya des pélerins hindous, plusieurs quartiers musulmans y ont été le théatre de massacres que la police locale a tardé à maîtriser. D'autres massacres importants ont eu lieu, notamment dans le riche Etat voisin du Goudjerat. Bref, si l'on se fiait à l'impression que donnent les medias occidentaux et une partie de leurs équivalents locaux, on pourrait penser que l'Inde est déchirée par des guerres latentes ou explosives entre deux religions rivales. Néanmoins un examen attentif annule cette impression

    La plus sérieuse des analyses aujourd'hui disponible sur les émeutes et massacres locaux est dûe à Ashutos Varney.9 Cet universitaire indien à montré que, de 1950 à 1995, la majorité des crises d'allure religieuse a été localisée dans quatre seulement des 28 Etats de l'Union Indienne. Qui plus est, la plupart des chocs a eu lieu dans un très petit nombre de villes. En effet, 70% des émeutes se sont produites dans seulement trente des 400 villes importantes de l'Inde et près de 50% dans huit villes seulement. Il s'agit donc d'un phénomène urbain qui concerne principalement les grands centres du pouvoir économique et politique, en tête desquels figure Bombay. Les affrontements ne sont pas essentiellement inter-religieux, car la coexistence des hindous, des musulmans et des autres minorités religieuses est presque partout paisible, dans un Etat fédéral qui se veut séculier, c'est-a-dire respectueux de toutes les religions, sans attaches avec aucune d'entre elles, mais gardien de l'ordre public envers elles toutes. D'où le scandale qu'a provoqué le gouvernement du Maharashtra, en laissant opérer les émeutiers "hindouistes"de 2002. En fait, les arguments et les émotions de caractère religieux ont généralement été excités à des fins politiques précises, par des partis comme par leurs associations satellites. Cette tendance a été aggravée par plusieurs des partis assemblés dans les coalitions qui ont relayé les majorités animées depuis 1947 par le Parti du Congrés. Elle s'est manifestée à l'échelle de l'Union Indienne depuis l'assassinat de Rajiv Gandhi en 1991, mais elle était apparue nettement plus tôt à l'échelle des Etats où l'usure politique du parti du Congrés devenait patente. Bref, les spasmes de l'Inde, souvent habillés d'oripeaux religieux, voire ethniques, sont essentiellement d'ordre politique. Les forces les plus réactionnaires des majorités d'après 1991 ont stimulé un nationalisme hindouiste. Pour s'opposer au sécularisme constitutionnel défendu par le parti du Congrés, elles ont mobilisé certaines sectes et tendances "hindouistes" (au sens religieux du terme) tout en jouant également des réactions anti-pakistanaises dont l'opportunité se présentait (comme on en jugera ci-après).


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  • Notes

    1 - Le contrôle des opérations électorales est effectué dans chaque Etat par une Commission dont l'indépendance de principe est confortée grâce au contrôle qu'exerce sur elle la Commission électorale de l'Union Indienne.

    2 - Le Conseil des Etats est une sorte de Sénat (250 membres), mais l'assemblée prépondérante est le Conseil du Peuple qui compte 545 députés.

    3 - Les gourkhas sont des troupes auxiliaires, employées par les Britanniques, les sherpas des guides pour touristes.

    4 - Les talibans sont des "étudiants en religion" endoctrinés dans les medressas, ces écoles coraniques du niveau le plus rudimentaire.

    5 - Les termes marqués d'un astéristique sont des concepts précis dont La Société et Macrosociologie - consultables sur le présent site - détaillent l'analyse.

    6 - Comme on dit, à un autre stade de développement, "supra-national".

    7 - Une comparaison détaillée avec les tentatives soviétiques de même échelle serait intéressante.

    8 - A la différence de la Chine, aucune écriture - hindi ou autre - n'est commune à toute l'Union Indienne.

    9 - Voir Ashutos Varney - Ethnic Conflict and Civic Life - Hindus and Muslims in India, Yale University Press, 2002


  • Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

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  • Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : Les Indes

    Introduction / §1 - Les handicaps réels des Indes / §2 - Des Etats assez stables et parfoid souples / §3 - Un développement plutôt lent, mais assez continu / §4 - Les Indes entre elles / §5 - Les Indes vues de loin / §6 - Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?


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