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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

LES INDES

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§ 1 - Les handicaps réels des Indes

 

 

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  • Une région très riche
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  • Les medias dépeignent volontiers les inondations catastrophiques qui dévastent les Indes. En fait, il s'agît d'un don du ciel semblable à celui dont bénéficia l'Egypte classique. Les fleuves qui descendent de l'Himalaya ont été le berceau de sociétés et de civilisations parmi les plus anciennes et les plus riches qui soient. Les moussons qui fertilisent les côtes occidentales et surtout orientales sont une seconde bénédiction. Si leurs rencontres dans l'immense delta du Gange et du Brahmapoutre provoque de fréquents drames au fond de la baie du Bengale, cela tient surtout à l'énorme croît démographique qui a surpeuplé les riches terres basses du Bangladesh et des Etats indiens voisins.
  • Hormis les confins himalayens et quelques zones arides, les Indes sont bien dotées. Durant les années 1960, lorsque la croissance démographique mondiale faisait craindre des famines dans les pays les plus densément peuplés, tels l'Inde ou le Pakistan - qui incluait, alors, ce qui deviendra le Bangladesh en 1971 - ces pays connurent les premiers succès de la "révolution verte" promue par l'ONU. Avec l'aide de la Banque mondiale un traité signé entre les riverains de l'Indus régla l'utilisation de ses eaux et il a résisté aux multiples crises indo-pakistanaises. Les Indes ignorent les famines, depuis celle qui ravagea le Bengale, cinq ans avant l'Indépendance (1947).

    Outre ses ressources végétales et animales, cette région dispose d'à peu près tous les minéraux et métaux qui lui sont nécessaires, l'exception principale étant celle du pétrole. En effet, l'Union Indienne ne dispose que de 0,5 % des réserves mondiales de pétrole et de 1% des réserves de gaz naturel. Le Pakistan et le Bangladesh sont plus mal servis encore. Des recherches intensifiées et fructueuses, dans la baie du Bengale comme en mer d'Oman, ne réduiront guère la dépendance pétrolière des Indes. D'où leur forte exploitation des ressources charbonnières qui sont abondantes en Inde même et de centrales nucléaires, tôt construites.

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  • Les cicatrices de la Partition

    Parmi les 601 Etats indiens rassemblés dans le Raj britannique, 15 étaient importants, selon Nehru. Il citait notamment le Cachemire, le Hyderabad, le Mysore, le Travancore, etc. Onze vastes provinces avaient été assemblées par le colonisateur qui leur accorda, en juillet 1935, une certaine autonomie interne. Aux élections de juillet 1937, huit de ces provinces élirent une majorité "congressiste", du nom du parti animé par Gandhi et Nehru. Les trois provinces à majorité "non-congressiste" furent le Bengale, le Pendjab et le Sind., Le cruel mot d'ordre du Congrés - Quittez l'Inde ! - contre lequel les Britanniques luttaient les atteignait au coeur, car les Indes étaient précisément le coeur de l'empire britannique.

    Retardée, peut-être, par la guerre mondiale - où l'armée des Indes, sous commandement anglais, fut largement utilisée de la Birmanie à l'Afrique - l'Indépendance fut finalement octroyée en 1947. Elle s'accompagna d'un découpage où les manoeuvres du colonisateur et la désunion du Congrés eurent leurs parts de responsabilité. La majorité des musulmans du Raj hérita d'un Pakistan en deux tronçons, distants d'environ 2000 kilomètres, dont la partie orientale, essentiellement bengalaise, s'émancipa du fait d'une guerre civile en 1971. Ainsi naquit le Bengladesh, évidemment aidé par l'Inde. A l'est du Népal, resté indépendant en marge du Raj, les royaumes du Sikkim et du Bhoutan retrouvèrent leur pleine autonomie, mais le premier accepta, par réferendum, en 1975, de s'intégrer dans l'Union Indienne. Au sud, la grande île de Ceylan devint indépendante, sous le nom de Sri Lanka. A l'extrême nord-ouest, enfin, l'Afghanistan que les guerres du 20è siècle ont soudé à la région en cours d'examen n'a jamais été intégré dans le Raj britannique, malgré d'infructueuses tentatives. La Russie, puis l'URSS qui ont tenté de l'inscrire dans leur zone d'influence ont également échoué. Ce pays sauvage s'inscrit aux marges du sous-système indien, mais il se pourrait qu'à l'avenir, il s'inscrive sur d'autres orbites - comme il l'a souvent été dans le passé.

    La Partition du Raj britannique s'accompagna de massacres, notamment aux frontières du Sind pakistanais et du Goujerat indien, comme au sein du Pendjab et du Cachemire, mais ces guerres, parfois renouvelées, n'eurent pas pour enjeux des terres arables ou des eaux fertilisantes, mais bien des souverainetés et des frontières. Tel est encore le cas du lancinant conflit du Cachemire, des manifestations autonomistes des Sikhs du Pendjab ou de la rébellion soutenue, après 1972, par une partie des Tamouls du Sri Lanka,. Même si les plaies sont parfois loin d'être cicatricées, notamment sur les confins indo-pakistanais, la Partition de 1947 n'a pas déclenché l'éparpillement dont les Britanniques avaient peut-être rêvé, car l'Union indienne qui a traité en force certaines des crises d'après 1947, a surtout su les maîtriser en ajustant la découpe des Etats selon les souhaits massifs de leurs populations. Lorsqu'en 1950, elle adopta sa constitution, elle comptait 21 Etats membres. Aujourd'hui, elle en contient vingt-huit, plus six territoires de l'Union, presque tous créés sans annexion ni conflits, les exceptions etant celles du Sikkim déjà évoqué, et des "territoires" de Goa , puis de Pondichery, libérés sans grande peine de leurs colonisateurs portugais ou français.

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  • Une démographie à demi canalisée

    Quelques cataclysmes naturels et quelques brèves guerres n'ont pas imposé aux Indes des handicaps insurmontables. On peut en dire autant de l'énorme croissance démographique de cette région, malgré les images populeuses et miséreuses des grandes villes commeKarachi, Bombay, Calcutta, Madras et bien d'autres.

  • Taux annuel de croissance démographique mesuré à mi-2002

    Bhoutan 2,5 %

    Nepal 2,1 %

    Bangladesh 1,7 %

    Sri Lanka 1,2 %

    Afghanistan 2,4 %

    Pakistan 2,1 %

    Inde 1,7 %

     

  • En effet, les Indes ont bien engagé leur décélération démographique, même si le dégradé, du Bhoutan au Sri-Lanka demeure important. Les projections opérées par le Population Reference Bureau de Washington sont éclairantes. En 2002, le Pakistan disposait d'une population équivalent à 14 % de celle de l'Union indienne, mais il passerait à 18 % d'ici 2025 et à 20 % d'ici 2050. A cette dernière date, l'Union indienne dépasserait les 1,6 milliards d'habitants, surclasserait nettement la Chine, mais n'assemblerait plus que 70 % environ de la population totale des Indes, contre 75 % actuellement.

    Tous chiffres qu'il faut considérer avec circonspection, car il se pourrait qu'outre les péripéries événementielles, par nature imprévisibles, les hypothèses des démographes soient démenties, notamment par un ralentissement plus net de la natalité : tel est, en tout cas, l'objectif que visent presque tous les gouvernements de la région. Mais il reste que le mastodonte régional continuera de s'enfler, plus encore que le mastodonte chinois, d'où deux conséquences. D'une part, les très grandes agglomérations, telles Bombay et Dacca pourraient détenir, en 2015, le record mondial, avec leurs 23 millions d'habitants chacune.1 D'autre part, les Indes pourraient devenir une importante source d'émigration.

    Elles le furent quand l'Angleterre favorisa l'exil vers l'Afrique australe et orientale en plus des migrations internes, comme celle des Tamouls exportés vers les plantations de Ceylan. Elles le furent plus encore du fait des guerres de la Partition (notamment 3 à 4 millions de réfugiés musulmans, au Pakistan) et de l'Afghanistan ( 3,5 à 4 millions de réfugiés vers l'Iran et le Pakistan voisins, comme vers l'Occident), mais aussi par recherche d'emplois (Pakistanais dans le Golfe Persique et en Angleterre, Indiens aux Etats-Unis et en Afrique orientale, Biharais et Bengalais vers les Etats de l'Himalaya et du nord-est, Tamouls vers le Sri Lanka, etc.). D'une enquête publiée par l'ONU en octobre 2002, il ressort que les émigrés contribuent significativement au PIB de leur pays d'origine, puisque leurs fonds rapatriés atteignent de 1,9 % (Inde) à 3,9 % ( Bangladesh) du PIB national, contre 1,7 % seulement pour le Pakistan, le record értant toutefois détenu par le Sri Lanka (7,1 %)

    Bref, l'énorme réservoir humain des Indes débordera assurément, mais ceci n'allègera guère la responsabilité d'Etats qui auront à gérer, directement ou non, l'alimentation, la santé et la formation de deux milliards d'hommes, tout en assurant l'ordre public. Néanmoins, cette tâche immense n'est pas un véritable handicap, car la "surpopulation" fournit un potentiel de travail, de savoir et de savoir-faire qui, dûment fructifié, est le gage d'une croissance accélérable. Les véritables handicaps sont plus profondément enfouis.

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  • La propriété foncière, comme frein

    Les Indes détienent une riche collection d'archaïsmes fonciers. En effet, leurs envahisseurs succesifs ont enrichi de variantes multiples les modes de production tributaires, esclavagistes et servagistes qu'ils ont subvertis. Derniers venus, les Britanniques se sont souvent bien entendus avec les dynastes locaux et ont conforté la situation des propriétaires fonciers absentéistes qui étaient leur fréquent soutien. Dans les zones encore tribales et, plus encore, dans celles où une multitude de micro-exploitations était assise sur les grands domaines des absentéistes, ils ont promu les zamindars, ces régisseurs de la rente foncière, chargés par surcroît de collecter leurs impôts. L'Inde a ainsi hérité d'une classe expansive de paysans sans terre et d'une grande variété de situations presque toutes marquées par l'absence de cartulaires et de cadastres situant clairement les propriétés et les exploitations.

    L'Indépendance a donc promis beaucoup de réformes foncières, mais aucun des Etats issus du Raj ne s'est engagé dans cette voie avec une vigueur comparable à celle du Nord-Est asiatique. L'élimination des absentéistes fut partout acquise dès 1970, les terres étant annexées par les Etats et leurs propriétaires indemnisés en espèces ou en bons à échéances étalées. Quelques 20 millions de zamindars, tenants effectifs de terres, ont acquis un droit d'exploitation sur celles-ci, mais l'Etat s'est substitué à eux pour la collecte fiscale. L'expropriation des grands propriétaires a été étendue aux terres en friche ou non arables, y compris les forêts, les étangs et les autres biens fonciers. L'Union Indienne a en outre instauré un plafond quant à la propriété individuelle, les terres excédant ce plafond devant obligatoirement être cédées à l'Etat qui en fixe le prix et les revend à des paysans sans terre, le tout avec remembrement en parcelles contigües. Toutefois, l'application de cette réforme majeure fut confiée aux divers Etats de l'Union,. Certes, tous ces Etats2 et tous les "territoires" de l"Union adoptèrent les lois requises à cette fin, mais les lacunes de ces lois et leurs modalités d'application ont localement déformé la réforme agraire (délais, exemptions, fraudes, mises à prix excessives, retards des cadastres, etc.). L'une des échappatoires les plus dommageables a tenu au fait que, par donations, partages et avancements d'hoiries, les domaines les plus vastes ont été dilués en fractions "sous plafond", alors que leur exploitation continuait d'être exercée par la même famille.

    En 1970, l'exploitation moyenne était de 2,3 ha; dix ans plus tard, la moyenne était tombée à 1,7 ha, avec de grandes variations autour de ces moyennes, selon les Etats de l'Union Indienne. Par la suite, le zèle réformateur s'est souvent tari. Sur des terres riches, parfois aptes à produire plusieurs récoltes annuelles, la petite ferme à main-d'oeuvre familiale, dotée d'une paire de boeufs plus souvent que d'un tracteur, est encore de règle, cependant que le nombre des paysans sans terre a repris sa croissance du fait de l'essor démographique.

    Hors l'Union Indienne, l'évolution a été semblable. Au Pakistan où la propriété latifondiaire était fréquente, la réforme a souvent été prévenue par une division intra-familiale des grands domaines, tandis que la pression politique en vue d'une réforme agraire a été plus faible encore qu'en Inde. Au Népal, la propriété éminente de l'Etat sur les terres n'a pas conduit à leur partage, mais souvent à leur conversion en propriétés privées d'ampleur inégale. Au Bangladesh, 5 % des propriétaires possèdent un gros quart des terres arables, tandis qu'à l'inverse 70 % de la population se partagent 29 % de celles-ci. Le cas du Sri Lanka est plus original : une loi de 1972 a soumis la propriété individuelle des terres à une sérieuse réforme, dont furent exemptées les domaines détenus par des sociétés anonymes - c'est-à-dire les plantations (thé ou caoutchouc); puis un amendement de 1975 fit passer ces domaines sous le contrôle de l'Etat qui indemnisa les actionnaires et confia l'exploitation à deux agences publiques spécialisées.

    Aujourd'hui, la Banque Mondiale s'inquiète de la forte connexion entre le taux de pauvreté et l'ampleur de la paysannerie sans terre. Selon ses calculs, la grande pauvreté frappe 42 % des familles au Nepal contre 33 à 34 % au Pakistan et au Bangladesh. L'Inde est moins mal lotie (29 %) et le Sri Lanka se porte mieux encore, avec 25 % de familles très pauvres. Mais les interventions soutenues par cette Banque se tournent plus aisément vers l'amélioration des équipements ruraux (routes, électricité, eau) ou même vers la production d'engrais, que vers les réformes agraires qui s'attaquent à la propriété elle-même...

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  • Pérennité des castes ?

    Sous les strates diverses, accumulées au fil des siècles, les vertus prêtées au panchayat primitif - ou conseil villageois - se laissent mal apercevoir, notamment pour ce qui est de la juste redistribution des terres entre les familles. Avec ou sans panchayat, le village et ses hameaux apparaissent comme le principal conservatoire des castes, c'est-à-dire de la variante locale - ou micro-régionale - d'une hiérarchisation formelle des familles qui s'étend de la division du travail à la symbolique des divers rôles sociaux et qui est habillée d'idéologies traditionnelles où la pureté et l'impureté supposées sont rigoureusement séparées, dans le travail et l'habitat, comme par des interdits matrimoniaux. Selon les variantes productives et politiques qu'ont connu en longue durée l'exploitation des campagnes et le service des puissants anciennement établis ou nouveaux conquerants, l'agencement des castes brode ses variations autour de l'antique schéma valorisé par l'hindouisme. Les prêtres, rejoints par les clercs, les intellectuels et les enseignants de haut vol sont des brahmanes3. Les guerriers, les gouvernants et leurs grands auxiliaires sont des kshatriyas-rajputs. Les marchands (négociants, banquiers, etc.) sont distingués comme des banyas. Le bas peuple des agriculteurs et des autres travailleurs manuels forme le vaste ensemble des shudras et OBC4 qui groupe plus de la moitié de la population . Enfin, le très bas peuple occupé par les tâches qui touchent au sang, aux excréments, à la mort et à toutes autres pourritures sont groupés parmi les 15 % d'intouchables ou dalits . Par ailleurs, la population des tribus est comptée à part (7%). Le tout inclut diverses sous-castes au nord de l'Inde et des variantes plus nombreuses encore au sud, sans doute par l'effet multiséculaire des reflux de population provoqués par les invasions venues du nord.

    Dans sa variante locale, ce schéma est rigidifié par les familles auxquelles les individus sont coutumièrement subordonnés, lesdites familles étant elles-mêmes soumises aux groupes villageois qui les encadrent. Quitte à se transformer quelque peu, notamment par des ramifications nouvelles, l'antique système des castes a survécu aux grands assauts de l'histoire, qu'il s'agisse des conquêtes irano-afghanes, des poussées mogholes ou des novations religieuses dûes au boudhisme puis à l'islam, quoique ce dernier ait assoupli le système là où les nouveaux souverains musulmans l'ont souhaité. Les colonisateurs européens et leurs zélotes chrétiens n'ont pas été des plus efficaces à cet égard, d'autant que les Britanniques, devenus souverains, se sont accommodés des hiérarchies et des coutumes en vigueur localement, pour asseoir à moindres frais leur domination.

    Les réformes et même les dégradations du système des castes ont pris de la force, lorsque l'urbanisation massive s'est mêlée à l'industrialisation et aux diverses modernisations qui s'ensuivent. La corrosion touche à la vie publique, aux usages de l'usine, du bureau et de la rue, mais elle n'atteint pas directement les us et coutumes de la vie quotidienne, familiale, matrimoniale, etc. à moins qu'un renfort systématique lui soit apporté par divers appareils, ce qui ne fut guère le cas dans le Raj, sauf pour quelques rares élites dument scolarisées et pour quelques moins rares militants politiques ou syndicalistes. C'est seulement à partir de l'Indépendance que l'abolition des castes est devenue un objectif politique déclaré et point trop rarement assorti de moyens. Les élections, les lois, l'enseignement public, l'administration de la justice, les normes imposées par les services publics et parfois même les privilèges légaux accordés aux basses castes et aux intouchables ont abouti non point à une abolition des castes, mais à une nette réduction de leur efficace, dans les domaines de la vie sociale les plus sensibles aux impulsions données par le pouvoir central et par ceux des pouvoirs de rang inférieur qui en ont la volonté politique. Mais, en presque toutes leurs variantes, les cultures communes de populations, d'ailleurs immenses, opposent leur inertie à ces assauts multiples et persévérants, sans compter les occasionnelles contre-offensives d'intérêts lésés, tel celui des brahmanes de bonne éducation qui souffrent des postes réservés à leurs "inférieurs", l'inertie principale étant évidemment celle des immenses campagnes surchargées de paysans sans terre, mais garnies de peu d'enseignants et d'autres modernisateurs potentiels.

    On sait, en France, qu'une nuit du 4 août 1789 n'a pas suffi pour abolir des privilèges dont les romanciers des 19è et 20è siècle ont décrit le lent effritement et les résurgences partielles. Mais il s'agît là, au regard des Indes, d'un tout petit pays, secoué par plusieurs crises révolutionnaires et obstinément labouré par une modernisation économique qui a finalement supprimé la paysannerie et par une scolarisation qui a lavé les esprits de leurs soumissions les plus anciennes. On ne peut donc être surpris que la "décastification" des Indes soit fort loin d'être achevée : elle requerra peut-être encore quelques petits siècles d'un travail persévérant.

    En Inde, le système des castes perdure parce que la pauvreté ravage les campagnes plus encore que les villes et que la démocratie locale demeure souvent une fiction dans tous les Etats, sauf le Kerala et le Bengale occidental qui ont opéré une réelle réforme agraire. Son érosion se poursuit au rythme des modernisations urbaines et s'accélère même dans les Etats de tradition plus égalitaire qu'ailleurs (Penjab, Haryana et Uttar Pradesh)5 . Les Etats non inclus dans l'Union Indienne ne sont pas mieux lotis, même si parfois leur situation diffère apparemment de celle de l'Inde. Ainsi du Pakistan et du Bangladesh où l'égalitarisme nominal de l'islam, effectivement promu par certaines tendances musulmanes, voile quelque peu des hiérarchies de castes qui demeurent vivaces dans les cultures communes. Il en va de même au Sri Lanka, déjà plus évolué, et dans les Etats himalayens retardataires. C'est seulement dans les zones pakistanaises, himalayennes ou de l'extrême nord-est de l'Inde où vivent des populations dont la majorité est encore agencée en tribus que les hiérarchisations variées de ces dernières occupent, dans leurs cultures respectives, la place fondamentale et parfois souterraine qui revient, ailleurs, aux systèmes de castes. Ainsi, le Baloutchistan et d'autres zones de l'ouest pakistanais communient avec l'Afghanistan voisin, dans des appartenances ethnico-tribales, étrangères aux castes et mal encadrables par les Etats.

    Hormis ces marges tribales, les castes fédèrent les véritables handicaps des Indes tout entières : hiérarchies figées, paysans sans terre, extrêmes misères, inerties freinant les modernisations, même parmi les masses croissantes transplantées dans les bidonvilles et taudis urbains. Là est le cul de plomb d'un monde qui, pourtant, dispose, par ailleurs, d'énomes potentialités, difficiles à valoriser sur ce socle néfaste.


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  • Notes

    1 - A moins que Tokyo les dépasse avec 27 millions d'habitants. Mais les aléas de la prévision et les éventuelles variations des normes administrativo-statistiques pourraient démentir ces chiffres de l'ONU, révisés en 2001.

    2 - Hormis ceux du nord-est, entre Bangladesh et Myanmar.

    3 - Les dénominations datent d'un recensement de 1931 dont les résultats ont inspiré les régimes dérogatoires adoptés en faveur des castes inférieures pour les recrutements administratifs dans l'Union Indienne.

    4 - Les OBC sont les Other Backward Classes (Autres classes inférieures) appellation juridique substituée à l'antique notion de shudras.

    5 - Voir Siddharth Dube : In the Land of Poverty - Memoirs of an Indian Family (1947-1997).


  • Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

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  • Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : Les Indes

    Introduction / §1 - Les handicaps réels des Indes / §2 - Des Etats assez stables et parfoid souples / §3 - Un développement plutôt lent, mais assez continu / §4 - Les Indes entre elles / §5 - Les Indes vues de loin / §6 - Les Indes, grande puissance du 21è siècle ?


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