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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

L'ASIE DU NORD-EST

 

§ 4 - Une future région centrale ?

 

 

Les bastions d'incertaines batailles.

Compte tenu des missiles qu'elle a déjà expérimentés, la Corée du nord serait en mesure de frapper, outre sa voisine du sud, la Chine et le Japon, voire d'atteindre un plus large cercle, de l'Alaska à Hawaï. Les craintes ainsi entretenues se mêlent à des sollicitudes plus anciennes pour un peuple plusieurs fois touché par des famines et toujours soumis à un régime politico-militaire dont les priorités sont peu humanitaires. De Séoul à Tokyo, craintes et sollicitudes sont diversement dosées, tandis que, de Pékin à Washington, le mélange est plus varié encore - et plus variable - pour un pays qui a donné maintes preuves d'ingratitude à son tuteur chinois et a infligé maints affronts à l'ennemi américain qu'il pense avoir vaincu en 1953. Néanmoins, nul ne peut douter qu'une volonté commune des Etats-Unis et de la Chine, soutenues par le Japon et la Corée du sud pourrait résorber les éventuels périls nord-coréens, en mêlant ce qu'il faut d'aides alimentaires et énergétiques à des contrôles permanents prévenant tout dérapage nucléaire. Déjà, en 1994, cette issue avait été concrétisée par un accord auquel les Etats-Unis, devenus destructeurs de "l'axe du mal", ont fait faux bond, ce qui a libéré, derechef, les rodomontades nord-coréennes et les réticences les plus diverses. Réticences de la Corée du sud où l'élan vers une réunification des deux Corée est freiné par les craintes que sa durée et son coût peuvent inspirer. Réticences d'un Japon qui craindrait peut-être que la nouvelle Corée hérite du savoir-faire et des ambitions nucléaires de Pyong Yang ou bien que le départ des troupes américaines, gardiennes de l'armistice de 1953, ne l'affaiblisse par trop vis-à-vis de la Chine, surtout si les Etats-Unis - et l'opinion publique japonaise - continuaient d'entraver l'équipement nucléaire de l'archipel nippon. Réticences de la Chine, enfin, que plusieurs des variantes ci-dessus inquiéteraient, mais qui craindrait aussi que le prix imposé par les Etats-Unis pour une réunification coréenne soit la présence pérennisée de bases américaines en Corée, surtout si ces bases étaient inclues dans le bouclier anti-missiles dont l'Amérique rêve depuis Reagan. Et ainsi de suite : l'impasse nord-coréenne tarde à se dégager, parce que les principales parties concernées se contentent d'un statu-quo auquel le pouvoir nord-coréen se résigne lui aussi, faute d'oser s'engager sur la voie chinoise ouverte par Deng Xiaoping ou de se risquer à la Sunshine Policy esquissée par Séoul.

Toutefois, la Corée du sud pourrait déranger ce consensus négatif, car son évolution politique propre l'y conduit probablement. Nous sommes, ici, dans une région du monde où la démocratie n'a pas encore poussé de fortes racines, si du moins on ne la réduit pas à ses seules apparences électorales. La question centrale est, ici comme ailleurs, de vérifier si la révolution démocratique bourgeoise s'est accomplie, de façon active ou passive et jusqu'à quel point. La pleine efficacité de cette révolution se reconnaît au libre épanouissement de la société civile, c'est-à-dire de tous les centres de pouvoir indépendants de l'Etat, à la représentation de cette société civile au cœur de l'Etat par voie électorale et par de multiples autres contre-pouvoirs, le tout conduisant à un équilibre entre Etat et société civile, tel que la domination politique établie fonctionne plus par consentement de la population que par contrainte exercée sur elle.1Au Japon, ce processus a été amorcé durant l'ère Meiji, puis s'est étiolé dans la phase impériale où l'Etat-major a prévalu sur les grandes entreprises et où le Parlement a été muselé. La presse et les milieux intellectuels ont manifesté leur autonomie, hormis les périodes de guerre et de répression. Quant aux masses populaires, elles ont été de mieux en mieux scolarisées, mais par un corps enseignant hautement discipliné. Après 1945, la démocratisation a repris de plus belle et s'est traduite notamment par un essor sans précédent de la presse, des partis et des syndicats, d'où un Parlement vigoureux, sinon cohérent. Mais la reprise en main qui a accompagné la guerre de Corée a canalisé ces ardeurs. La gauche, communiste notamment, a été rabotée, la droite s'est fédèrée. A partir de 1955 son parti libéral-démocrate a assemblé tous les clans et toutes les sensibilités des classes dominantes et de leurs appuis, si bien que les dissensions, arbitrées au sein de ce parti attrape-tout, se convertissent aisément en décisions parlementaires, même quand des compromis fragiles conduisent à d'assez fréquentes crises ministérielles. La presse, les medias, les syndicats et les autres associations se sont épanouis autant que la loi et le marché le permettaient, mais la culture populaire, faiblement labourée par l'école et les partis contestataires, ne s'est guère libérée du respect, de la discipline, de la révérence impériale et des autres héritages traditionnels. Ainsi, en un long siècle d'évolution saccadée, la démocratie japonaise n'est pas encore arrivée à maturité.

A plus forte raison, la Corée du sud, détruite par la guerre, puis reconstruite et développée économiquement sous une étroite tutelle militaire est-elle loin de compte. Son troisième président avait amorcé, à la fin du 20è siècle, une évolution que seul un syndicalisme parfois très combattif avait réellement illustrée. Son quatrième président, Roh, élu en 2003, est un quinquagénaire, avocat du travail, qui s'en est pris d'entrée de jeu aux boursouflures financières des chaebols et qui semble devoir accélérer l'évolution précédente, si, du moins, son pouvoir résiste à divers assauts internes et intenationaux. Or une presse très sensible à l'influence patronale, ainsi que des patrons et cadres accoutumés à la discipline quasi militaire selon laquelle ils ont conduit l'énorme croissance des décennies 1960 à 1990 attaque ce nouveau Président, élu direct, non soutenu par une majorité parlementaire. Encouragée par les Etats-Unis et soutenue par l'armée et le patronat, cette majorité a voté l'éviction du Président Roh, si bien que la Cour constitutionnelle doit juger l'appel de ce dernier, qui a remporté depuis lors un large succés aux élections législatives. L'affaire pourrait ne pas se dénouer de sitôt, d'autant qu'un syndicalisme longtemps moulé dans des formes corporatives est avec les étudiants et une partie des intellectuels la principale force vive d'une démocratie coréenne qui commence seulement à prendre un réel élan. Ainsi, la Corée du sud est un bastion régional dont le basculement "à gauche" dérangerait les Etats-Unis et sans doute aussi le Japon, sans nécessairement satisfaire la Chine.

Taïwan est le troisième bastion régional autour duquel une lutte d'influence se substitue peu à peu à la guerre de position ouverte en 1949 par le repli du Guomindang et rénovée en 1972, par Kissinger et Nixon. On le sait, les Etats-Unis ont reconnu la pleine appartenance de Taïwan à la Chine, tout en s'engageant à défendre l'autonomie de cette île, d'où une série de manoeuvres, chantages et autres coups tordus, série que les Etats-Unis et la Chine sont prêts à prolonger autant qu'il leur sera besoin. La nouveauté dérangeante vient de Taïwan même où la démocratisation formelle des années 1950 achève de se convertir en démocratie effective. Ainsi, le parti victorieux (de fort peu) des élections législatives de 2004 a évincé l'ancienne majorité "nationaliste" héritée du Guomindang, en promettant d'oeuvrer à la pleine indépendance de l'île, alors que les nationalistes feignaient de croire qu'ils représentaient encore toute le Chine et donc considéraient l'indépendance formelle de Taïwan comme un crime contre la nation chinoise. La nouvelle majorité tente d'entraîner les Etats-Unis sur ses positions et, en tout cas, réclame un renfort d'armes pour contrer les fusées chinoises qui menacent l'île. Pékin réclame évidemment des Etats-Unis un respect srupuleux des accords de 1972, ce qui est à peu près obtenu, mais n'empêche pas le Pentagone de voir, en Taïwan, ce "porte-avion insubmersible" qu'il est devenu depuis 1949, se convertir en un élément du futur bouclier anti-missiles. Mais par dessous ces jeux diplomatico-militaires, l'interpénétration des intérêts économiques et financiers de Pékin et de Taïpeh devient telle que les majorités parlementaires sont loin de se figer.

Bien que le retard démocratique soit plus grand en Chine que dans tout le reste de la région,2 il faut néanmoins prêter attention aux évolutions de la dernière décennie, consacrées par le Congrés du PC, en octobre 2002. Une relève de générations - calmement préparée, pour la première fois dans l'histoire tempétueuse du communisme chinois - est intervenue dans la direction du Parti et de l'Etat et elle se propage à tous les niveaux de l'organisation sociale. Symbole intéressant, le nouveau premier ministre, Wen Jiabao, remplaçant Zhu Rongji, est allé inaugurer sa prise de fonction dans une mine de charbon du nord-est, région où reconversion et chômage se font durement sentir. De même Hu Jintao, nouveau dirigeant du Parti, a rendu visite aux bergers de Mongolie, exemple parmi d'autres des difficultés de la paysannerie. Ces gestes tirent leur signification, non seulement des orientations anti-chômage et pro-marché intérieur lourdement soulignées par Zhu Rongji devant le Congrès, mais aussi des signes multiples de transformation perceptibles dans une société où la parole est devenue libre, où la presse et le livre se déploient peu à peu, où de timides expériences électorales s'esquissent, surtout dans les campagnes, où la télévision se répand et où internet prend un départ surveillé, mais foudroyant.3 Ces hirondelles n'annonceraient aucun printemps, si le statut confirmé de Hong Kong ne démontrait que la Chine peut d'ores et déjà s'accommoder de certaines pratiques démocratiques et si la perspective de séduire Taïwan - où de telles pratiques sont aussi développées qu'au Japon - n'impliquait une nécessaire extension de celles-ci, ce que la très ancienne tradition chinoise d'autonomie provinciale permettra d'adapter souplement à des conditions locales qui se diversifient de plus en plus, dans des provinces grandes comme des Etats européens. Quand le PC s'ouvre, comme aujourd'hui, aux patrons des entreprises, y compris celles qui prolifèrent dans le secteur privé, il caresse évidemment le projet d'assembler en son sein les principaux cadres de l'Etat et de la société civile - à la manière du parti libéral-démocrate japonais ou du P.R.I. mexicain4 - ce qu'il ne réussira, au mieux, que de façon transitoire. Quelles que soient les visées du PC, la Chine ne peut continuer de croître, séduire son voisinage et jouer le rôle international correspondant, sans étoffer sa société civile et multiplier ses citoyens avertis, si bien que l'Etat devra s'y adapter continûment, à Pékin comme en chacune des provinces les plus touchées. Sur cette lancée, il est probable que des procédures électorales trouveront place, sans nécessairement commencer à l'immense échelle nationale, car les risques de déstabilisation pèseront longtemps sur les grands choix politiques du pays.5

Un test vient d'être fourni par Hong-Kong où une loi devait détailler l'article de la Constitution locale qui confie à Pékin le soin d'assurer la sécurité du territoire. Le projet établi à cette fin a soulevé une tempête au Parlement local (qui est semi électif) et a provoqué d'immenses manifestations de rue, si bien qu'après quelques jours de flottement, ce projet a été retiré, avec l'aval de Pékin. Finalement, le Comité permanent de l'Assemblée nationale chinoise a écarté les revendications locales qui souhaitaient confier au suffrage universel la sélection du Chef de l'Executif Hong-Kongais dès 2007 et de tous les députés, l'année suivante, en tirant argument du fait que le suffrage universel, partiellement intoduit à Hong-Kong peu avant sa rétrocession à la Chine, n'y a pas encore joui d'une longue histoire. Le non-dit de la décision chinoise est sans doute que Pékin, aux prises avec une énorme société en ébullition économique, craint trop l'inflation, le chômage et les autres maux qui la menacent pour se hâter vers des réformes politiques majeures. Ce choix a le défaut de réduire la séduction politique de Hong-Kong aux yeux de l'opinion taïwanaise.

D'autres bastions réels ou potentiels

Quoi qu'il en soit la Corée du nord - et même celle du sud -ainsi que Taïwan et Hong-Kong ont toutes chances de demeurer quelque temps encore des bastions autour desquels les Etats prépondérants dans (ou sur) la région livreront bataille pour s'affirmer. D'autres bastions ne manqueront pas d'allonger cette liste à mesure que la Chine gagnera en puissance. Sans prêter attention aux évolutions et aux manœuvres dont la Mongolie "intérieure", le Xinjiang ou le Tibet pourraient être le théatre, on se contentera d'évoquer à cet égard les relations principales que le quartier nord-est asiatique entretient avec les sous-systèmes mondiaux qui le bordent et qui pourraient affecter son évolution.

Le premier de ces voisins qui pesa lourdement durant la guerre froide est la Russie, à laquelle il faut ajouter les pays d'Asie centrale vaguement associés dans la Communauté des Etats Indépendants, cette héritière virtuelle de l'URSS. La Mongolie "extérieure" est encore travaillée par certaines nostalgies de l'ère soviétique, même si ses forces politiques diversifiées garantissent son autonomie vis-à-vis de la Russie, d'autant que le Japon est le principal apporteur d'aide à ce pays où les concours extérieurs représentent environ 20 % du revenu national. Considérée en tant que voisine, la Russie, elle-même, n'a plus de contentieux territoriaux avec le monde sinisé, si ce n'est avec le Japon à propos des îles Kouriles où d'éventuelles prospections pétrolières pourraient attirer des capitaux est-asiatiques et offrir des chances de coopération. La Shanghaï Cooperation Organization fondée en 1996 par la Russie, le Japon et la Chine augurerait bien de cette perspective, si sa vitalité s'affirmait, notamment à la suite du Traité d'amitié et de coopération conclu entre la Chine et la Russie, un an avant la visite que Poutine rendit à Pékin en 2002. Plus à l'Ouest, dans les pays naguère soviétiques, la question principale semble être celle des réseaux d'évacuation du pétrole et du gaz dont l'est asiatique sera de plus en plus consommateur, domaine dans lequel la compétition entre la Chine et le Japon offre à la la Russie des marges de manoeuvre déjà usitées. En outre, les vastes steppes du Turkestan que Russes, Chinois et Turcs se disputèrent au 19è siècle ne peuvent être considérées comme une zone politiquement stabilisée, même si, pour sa part, la Chine semble y avoir réglé tous les litiges frontaliers qui pourraient la concerner. Néanmoins, les Ouïgours et les Huis de Chine pourraient se trouver impliqués dans les luttes éventuelles de peuples voisins qui leur sont parfois apparentés. Au sud, vers les Indes, la "guerre des glaciers" qui opposa la Chine à l'Inde en 1962 est un souvenir qui s'estompe, tout comme "l'amitié" sino-pakistanaise qu'elle renforça. Il se pourrait que la visite du premier ministre, A.B. Vajpayee, à Pékin et Shanghaï, en 2003, ait réchauffé les relations entre l'Inde et la Chine, d'autant qu'il fut accompagné d'une cohorte d'entrepreneurs intéressés aux grands travaux chinois. Mais il faudra-t-il du temps pour que ce réchauffement débouche sur des relations durablement fécondes, quoique le champ des échanges et entraides possibles entre ces deux Etats milliardaires (en population) soit si vaste que les perspectives sont immenses. Au sud-est, enfin, des possibilités analogues 6 ont été éveillées par la tentative belliqueuse du Japon de fédérer une aire de Coprospérité asiatique qui ébranla les puissances coloniales européennes en 1941. On retrouvera ce point et ce qui s'ensuivit en examinant le monde en partie sinisé qui forme le sous-ensemble asiatique complémentaire de celui dont l'examen s'achève ici.

Mais on aurait tort de s'en tenir à une vision purement territoriale des bastions qui pourraient encercler la Chine, car l'expansion puissante du capitalisme chinois a commencé de modifier la donne sur le marché mondial des produits et des capitaux dans de telles proportions que l'on doit s'attendre à des évolutions contrastées et peut-être saccadées au cours des prochaines décennies.

Aujourd'hui, la Chine apparaît comme le bon élève capitaliste qui a gagné son adhésion à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en s'engageant à respecter dans des délais convenus toutes ses normes et obligations et qui, en effet, travaille d'arrache-pied à mettre ses lois, ses tribunaux, ses procédures fiscales, ses méthodes comptables, ses usages commerciaux, ses contrôles de qualité et toutes les autres bienséances marchandes en harmonie avec ce qu'attendent d'elle ses partenaires de l'OMC. Si des retards sont encore à signaler à plusieurs de ces titres, ce n'est plus, comme naguère, par l'effet d'ignorances ou de ruses, mais en raison des délais d'adaptation requis - et d'ailleurs négociés - par un pays aussi énorme. Bref le nouveau venu est accueilli avec l'enthousiasme qui convient à l'immense marché qu'il ouvre au capitalisme, même si son libéralisme bancaire et boursier, promis pour 2007, est encore mis en doute par certains de ses partenaires.

Pourtant quelques inquiétudes se font déjà entendre à propos d'achats "excessifs" de pétrole, de ventes "excessives" d'acier ou d'une "trop" rapide montée en puissance de la Chine dans des branches telles que l'informatique ou l'automobile. Lancée dans ces industries "noble", la Chine ne va-t-elle pas s'installer bientôt sur les marchés de l'aéronautique et de l'espace, comme en d'autres domaines - militaires ou non - qui sont plus "nobles" encore. De même, en tant qu'"atelier du monde" ne déborde-t-elle pas déjà, des productions de vêtements, de petit mobilier et de jouets, vers des activités qui requièrent une main-d'oeuvre très qualifiée ? Aux Etats-Unis et en Europe, ce qu'il reste de syndicats ouvriers a commencé de batailler contre ce "dumping social" et il ne fait pas de doute que les associations patronales des branches les plus fragiles ne tarderont pas à se faire entendre. En fait, l'enthousiasme avec lequel la Chine - et le investisseurs étrangers en Chine - se lancent dans la compétition internationale posera des problèmes qui déborderont vite des classiques escarmouches entre libre échange et protectionnisme pour se fixer, aux frontières du marché mondia, dans la zone où les souverainetés étatiques sont concernées. Autrement dit, des bastions plus politiques que territoriaux deviendront l'enjeu d'encerclements et de batailles, si l'on extrapole à l'énorme exemple chinois, les précédents que l'histoire politico-économique des Etats européens et américains a mis en lumière, au cours des 19è et 20è siècles, a mesure que la Grande-Bretagne, puis la France et les Etats-Unis, suivis pr l'Allemagne et, plus tarpar le Japon ont dérangé le "fonctionnement normal" du marché mondial - ceci sans compter maints menus "perturbateurs" entrés en scène aussi tôt que la Belgique ou aussi tard que la Suisse.

Les premiers de ces bastions politiques concerneront les productions et les ventes d'armement et de tout ce qui peut s'incorporer aux "systèmes d'armes" aujourd'hui en vigueur ou en préparation. D'où les préventions contre l'entrée chinoise sur les marchés "très nobles" de l'aéronautique et de l'astronautique et les précautions contre ses participations effectives ou hypothétiques au commerce des armes de "destruction massive". Dans ces domaines où maintes joutes ont déjà été engagées, on peut souligner quelques exemples très actuels : ainsi des Etats-Unis faisant pression pour que le projet international de réacteur thermonucléaire expérimental (dit : ITER) soit construit au Japon plutôt qu'en France, alors que la Chine pencherait plutôt pour cette dernière; ou bien, autre exemple déjà évoqué, la Chine et le Japon semblent également intéressées par le système de repérage satellitaire européen (Galileo) pour briser le monopole américain en ce domaine. Un semblable jeu de bascule a porté la Chine vers les avions géants Airbus 330 de la prochaine décennie, tandis que le Japon est devenu le premier client des Boeing 7E7, concurrents potentiels des précédents, tous choix dont la portée déborde de l'aéronautique civile.

D'autres bastions commenceront à se délimiter dès que la concentration internationale des capitaux se manifestera par des acquisitions de firmes chinoises par leurs rivaux étrangers, à l'aide de crédits ou d'opérations boursières. De telles opérations deviendront possibles dès avant 2010, sauf résistance politique obstinée - et victorieuse - du gouvernement chinois. Elles élargiront le rôle des "multinationales" d'origine étrangère dans l'économie chinoise - alors que, jusqu'à présent, les joint ventures (ou co-participations) entourent les capitaux étrangers d'écluses diverses. Parallèlement, il est probable que les filiales chinoises à l'étranger s'étofferont par des prises de participation, voire de contrôle, dans des firmes locales d'ampleur variée. Ainsi, des "multinationales" étrangères en Chine et des "multinationales" chinoises en pays étrangers apparaîtront inéluctablement et il est hautement probable que les plus importantes d'entre elles feront l'objet de vigilances, voire d'endiguements ou de prohibitions du fait des Etats concernés. Dire lesquelles n'a pas de sens a priori, mais il est assez de précédents dans l'histoire des échanges internationaux des derniers siècles pour savoir que le boycott, l'embargo, l'expropriation, la "nationalisation" ont trouvé - et trouveront - à s'employer à l'égard des "multinationales" formant, ici ou là, un bastion jugé trop gênant par l'Etat du lieu.

Souvent, l'histoire de ces derniers bastions fera l'objet de débats complexes dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), mais aussi au Fonds Monétaire International (FMI), à la Banque Mondiale et en diverses autres organisations internationales existantes ou nouvellement créées. Sans préjuger des développements multiples et variés qui pourront advenir de la sorte, on peut souligner dès à présent que l'entrée de la Chine dans ces agences internationales va inévitablement modifier leur fonctionnement, d'autant qu'elle advient dans une période où leurs routines sont de plus en plus contestées. Au FMI, le "consensus de Wash ington"7 devient une vieillerie. à l'OMC, le Brésil réussit à faire condamner les subventions aux cotonniers nord-américains (déjà dénoncées par le Président américain de la Banque Mondiale comme onéreux inhibiteur du développement..), etc. Certes le poids de la Chine ne se manifestera pas sans délais et son effet pourrait être différé ou contrarié par les péripéties qui risquent d'affecter la vie économique et politique chinoise. Mais il faudrait une catastrophe majeure pour bloquer l'élan pris par la Chine ou pour provoquer de sitôt une longue asthénie comme celle dont le Japon se réveille présentement. L'hypothèse la plus sérieuse est que le potentiel chinois deviendra vite sensible.

La Chine, comme soleil levant

 Yoichi Funabashi, correspondant diplomatique du grand quotidien japonais Asahi Shimbun inspira, en décembre 2003, ce transfert de l'attribut japonais vers l'ex-empire du Milieu, en soulignant que la Chine est, comme l'Allemagne des années 1890 ou comme le Japon des années 1960, l'étoile montante d'aujourd'hui, mais que sa méthode de heping juequi (ou peaceful ascendancy - c'est-à-dire de montée paisible) ne pourra produire de beaux fruits que si la Chine se débarasse de sa xénophobie vis-à-vis des Etats-Unis et du Japon. Il en forme le voeu et je le rejoins volontiers, même si je doute des bons sentiments des uns ou des autres : des rapports de force prudemment équilibrés me paraîtraient de plus grande utilité à cet égard.

La question, en tout cas, vaut d'être posée, car les rapports de force vont se modifier sensiblement entre les Etats-Unis, le Japon et la Chine. On peut en juger en utilisant le plus englobant des indicateurs - à savoir le Produit Intérieur Brut (PIB) - en prenant la précaution d'éliminer le plus gros des perturbations dûes aux aléas conjoncturels et aux fluctuations des taux de change, par un recours systématique à des moyennes décennales où les écarts atypiques sont lissés


Si l'on se fie aux statistiques de la Banque Mondiale, le PNB global de la Chine en 2000 ( évalué en prix courants ou en moyennes selon la méthode Atlas de ladite Banque) équivaut pratiquement à 11 % de celui des Etats-Unis. La recherche académique sérieuse assemblée dans les Penn World Tables (PWT) valide cette évaluation, grâce notamment aux travaux de la série PWT 6 qui établit que le PIB chinois, mesuré en proportion de celui des Etats-Unis a plus que doublé de 1981 à 2000, en s'élevant de 5,25 % à 10,79 % . Le choix des taux de variation à escompter pour l'avenir est évidemment plus périlleux que le repérage d'une bonne base de départ. Ici, je vais m'en tenir aux hypothèses suivantes, quant à la moyenne décennale des taux annuels pour les deux pays :

Etats-Unis : une fourchette comprise entre un maximum de 4 % l'an et un minimum de 1,5 %

Chine : une fourchette comprise entre un maximum de 7,5 % l'an et un minimum de 2,25 % l'an

Dans ces premières hypothèses, le PNB global de la Chine pourrait égaler celui des Etats-Unis au plus tôt vers 2045 et au plus tard, dans le courant du 22è siècle.. Comme il est vraisemblable que sur d'aussi longues périodes les taux de croissance démographique des deux pays seront du même ordre de grandeur, en moyennes décennales, on peut s'attendre à ce que l'évolution comparée des PIB par tête ne différe guère de celle des PIB globaux.

Par ailleurs, il est raisonnable d'adjoindre à ces projections des hypothèses concernant le Japon. Vers 2000, ce dernier disposait d'un PIB global équivalant à environ 45 % de celui des Etats-Unis, donc quatre fois supérieur à celui de la Chine. A supposer que le redressement économique des toutes dernières années se confirme, mais sans rendre au Japon vieillissant l'élan qui fut le sien de 1960 à 1990, on pourrait tabler sur une moyenne décennale des taux annuels de croissance du PIB qui serait :

Japon : une fourchette comprise entre un maximum de 4 % l'an et un minimum de 1 % l'an

ce qui lui permettrait, au mieux, de dépasser les Etats-Unis vers 2035 et la Chine vingt ans plus tard, tandis qu'en cas de basses performances de tous les intéressés, le Japon ne rattraperait jamais les Etats-Unis, et ne serait rejoint par la Chine qu'au début du 22è siècle. Les incertitudes démographiques d'un Japon qui s'ouvrira ou non à des flux significatifs d'immigrants interdisent de raisonner, à aussi long terme, en PIB par tête.


De cet exercice, on ne peut tirer aucune certitude, si ce n'est que l'envolée récente de la Chine qui, déjà, bouscule notre vision du monde en tant qu'espace-temps, n'est que le tout début des transformations que vont vivre les deux ou trois prochaines générations, spécialement en Asie orientale, mais aussi, par ricochets, dans le reste du monde. De cette perspective, dont leurs élites politico-militaires sont conscientes, les Etats-Unis tirent une hypothèse stratégique qu'ils jugent raisonnable. Ils se souviennent que la Chine, cet ancien allié / ennemi de l'URSS a tenté de propager sa variante de la "révolution mondiale" et que le Parti naguère engagé dans cette aventure est toujours au pouvoir, quelles que soient ses transformations réelles ou cosmétiques. Ils imaginent sans peine que l'alliance de l'immense Chine avec le Japon, l'Inde et la Russie plus quelques autres puissances de moindre envergure produirait un redoutable anti-OTAN et que l'ancien "empire du Milieu", éventuellement soutenu par quelque variante d'une telle alliance, pourrait se faire l'avocat musclé d'une sorte de "doctrine de Monroe" à l'envers, c'est-à-dire pan-asiatique. Ils savent que - même à défaut de tels desseins - la Chine a de fortes chances d'adjoindre à son immense population une importante diaspora mondiale, de poursuivre sa croissance économique jusqu'à d'énormes niveaux, et de renforcer d'autant ses capacités militaires.8 Ils craignent que l'étrangeté culturelle du monde sinisé ne permette pas d'espérer un ralliement intégral de la Chine aux "valeurs humanistes" de l'Occident dont ils se font volontiers les chantres.. Toutes réflexions qui conduisent à une même conclusion : la Chine les inquiète tant que, dès à présent, leur "sagesse politique" se résume par un "check China's rise". 9

Point n'est besoin d''adjoindre à cette analyse où le réel et le fantasme se mêlent une énumération plus précise des intérêts américains (d'ordre économique, politique ou militaire) que la montée en puissance de la Chine dérangera assurément, pour comprendre que le "check China's rise" est d'ores et déjà l'une des clés de notre monde .

A l'échelle du nord-est asiatique et des toutes prochaines décennies, cela signifie que le Japon sera le pivot des principales évolutions politiques. Le Japon a suffisamment craint l'URSS, puis la Chine maoïste, pour être demeuré l'allié fidèle de son vainqueur de 1945. Peut-être aurait-il pris plus vite confiance en soi et se serait-il ouvert davantage aux opportunités nouvelles que la Chine post-maoïste lui a peu à peu offertes, s'il n'était entré dans la longue stagnation que l'on sait, faute de savoir réformer sa structure interne, c'est-à-dire faute d'oser déranger ses classes dominantes. Tout au plus a-t-il élargi quelque peu les degrés de liberté de son armée et de sa marine, à mesure que les Etats-Unis avaient besoin de concours financiers ou mercenaires. Maintenant que la Chine a pris du poids et s'est engagée dans une diplomatie aux angles bien arrondis et dans une politique économique fort appêtissante, le Japon a commencé d'y prendre goût, comme le souligne fort bien l'éditorial de The Japan Times, en date du 5 mai 2004, sous le titre "Opportunity for mutual prosperity". Le temps de la méfiance peut faire place au temps de la coopération, sans que le temps de l'alliance avec les Etats-Unis soit clos. Certes, le traitement des bastions coréens, taïwanais et autres, de façon de plus en plus coopérative pourrait agacer le Pentagone, mais rien n'interdit à Washington de s'ouvrir également à une coopération qui pourrait, par exemple, transposer dans le monde sinisé les formules de Sécurité et de Coopération, mises en oeuvre depuis 1975 en Europe.10

Un autre test concernera les rapports avec le sud-est asiatique. La multiplicité des liens durablement entretenus par le Japon avec toute cette zone.11 s'est enrichie depuis 2001 grâce aux accords dits Asean + 3 12 auxquels la Chine et la Corée du sud sont partie prenantes, aux cötés du Japon. En outre, l'accord de swap13 conclu en 2002, entre les banques centrales de Pékin et de Tokyo donne à penser que l'intégration économique de l'Asie orientale (nord et sud) pourrait accomplir de grands progrès au cours des prochaines décennies. En tout cas, la Chine semble pousser dans ce sens, plus peut-être que le Japon lui-même. Néanmoins, ce dernier pourra exploiter plus ou moins sa position quasi arbitrale entre la Chine et les Etats-Unis, selon l'ampleur et la durée de la reprise économique qu'il a amorcée en 2003-04, tandis que, de leurs points de vue très différents et assurément divergents, ces deux vis-àvis resteront vigilants à l'égard d'un éventuel regain de l'impérialisme japonais. Mais, d'étape en étape, ce triangle de forces se transformera, tant par le traitement qu'il appliquera aux bastions déjà recensés, que par les effets d'accueil et de refus à attendre des autres régions asiatiques - notamment celles du sud et du sud-est .

Comme le quart de l'humanité vit dans la région qui vient d'être étudiée - soit quatre fois plus qu'en Amérique septentrionale - et comme cette région est, présentement la plus évolutive qui soit, il est prudent de clore son examen, en considérant le risque maximal qui pourrait y mûrir. L'ensemble complexe de problèmes entremêlés qui va s'y jouer pourrait avoir pour clé l'équipement nucléaire des principaux Etats. Assurément, les Etats-Unis ne réussiront pas à contenir les efforts chinois visant à construire, à leur encontre, une défense qui soit dissuasive, ce qui pourrait déraper vers une "course aux armements" génératrice d'une nouvelle bipolarité mondiale. Pour éviter ce dérapage, les Etats-Unis joueront des possibilités que leur offriront la création de boucliers (anti-missiles ou autres), l'entretien et l'extension de leurs multiples alliances et le jeu inventif d'un containment modernisant celui dont l'URSS fut naguère l'objet.. En outre, la Chine et les Etats-Unis se disputeront l'appui du Japon, donnant à ce dernier une chance de retrouver son autonomie, fût-ce en s'équipant de missiles à charge nucléaire. L'issue de ces glissades - sans doute étalées sur plusieurs décennies - pourrait être d'aligner le quartier nord-est de l'Asie sur les nombreux autres sous-systèmes mondiaux qui détiennent, en leur sein, une capacité effective ou prochaine de dissuasion réciproque entre deux Etats régionaux. Mais d'éventuelles interférences avec le monde russe ou le monde indien - ces quartiers où le nucléaire est déjà enraciné - compliqueront peut-être cette évolution vraisemblable vers la multipolarisation du système mondial.

Bref, la Chine et l'ensemble du monde sinisé ont commencé de se déplacer vers le centre de la politique mondiale.


Notes

1 - Cf.La Société

2 - Sans parler de la Corée du nord où elle n'a pris aucun départ, jusqu'ici.

3 -De 1997 à 2001, le nombre des abonnés au téléphone est passé de 67 à près de 250 pour mille habitants; celui des possesseurs d'un ordinateur a sauté de 6 à 19, toujours pour mille habitants; et globalement, l'effectif des utilisateurs d'internet s'est hissé de 0,4 à 33,7 millions. Tous chiffres qui s'enfleront d'année en année.

4 - Ce Parti Révolutionnaire Institutionnel, peu à peu assemblé à la fin des années 1920 et durant les années 1930, a gouverné le Mexique jusqu'à la fin du 20è siècle, nonobstant les petits partis d'opposition parfois tolérés à ses côtés.

5 - Il serait intéressant de prolonger ces réflexions par un examen de la domination militaire-nationalitaire comme première épine dorsale du Japon moderne, puis de la Corée et comme dérivée de la domination étatique socialiste qui dépérit en Chine, sinon déjà en Corée du nord. Voir La Société.

6 -A ceci près que les presqu'îles et les archipels d'entre Inde et Chine sont partagés entre de nombreux Etats.

7- Ce "concsensus" étable au débur des abbées 1980 entre le FMI et les grandes banques commerciales des diverses places financières était également accepté patr la Banque Mondiale qui, depuis s'en est distancée. Il donne priorité au service des prêts bzancaires dans le réglement des crises financières internationales.

8 - La CIA estime qu'elle disposera d'une centaine de missiles à très longue portée vers 2015. Elle fabrique déjà des missiles à moyenne portée.

9 - Contrôler l'essor de la Chine, ce qui peut s'entendre comme surveillance ou containment, si ce n'est déboucher sur quelque action préventive.

10 - Voir De l'Europe apaisée à l'Europe apaisante, par Maurice Bertrand, Hérodote, n° 108, 1er trim. 2003.

11 - Banque asiatique de Développement, projet de "FMI Asiatique" en 1997, multiples accords de swap entre la banque centrale du Japon et ses homologues des Philippines, de Malaisie de Thaïlande et de Corée du sud

12 - L'ASEAN est l'Association des Nations du Sud-Est Asiatique, zone de coopération économique tâtonnant prudemment vers un libre-échange entre elles. La Corée du sud est incluse parmi les 3 cosignataires de l'accord de 2001.

13 - Un swap est un prêt discrètement effectué d'une banque centrale à l'autre, pour aider à la stabilisation des taux de change


Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

 


 Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : L'Asie du Nord-est

Introduction / § 1 - Le monde sinisé / § 2 - Le quartier des dragons / § 3 - Le verrouillage américain / § 4 - Une future région centrale