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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

L'ASIE DU NORD-EST

 

 

§ 3 - Le verrouillage américain

 

 

 

 

 

L'Amérique tutrice

Depuis la capitulation du Japon, en août 1945, les Etats-Unis exercent une influence presque illimitée dans toute la région. L'archipel a d'abord été contrôlé par une administration militaire dirigée par McArthur. En Chine, le gouvernement de Tchang-Kaï-Chek était le fidèle allié des Etats-Unis.. Seule l'URSS opèrait à sa guise dans l'aire où le désarmement japonais lui était réservé, c'est-à-dire au Mandchoukouo qui reviendra à la Chine et dans le nord d'une Corée, aujourd'hui encore divisée selon une ligne de partage peu rectifiée par la guerre de 1950-53.

Etape majeure de la guerre froide, le conflit coréen coûta cher aux Etats-Unis, en vies humaines. Il déboucha sur un agencement régional qui ne sera guère modifié par la suite, en apparence tout au moins. Le traité de San Francisco (1951) rendit son autonomie à un Japon qui renonça au droit de belligérance et vit son armée réduite aux dimensions d'une "force de police" à laquelle il ne pourrait consacrer, chaque année, plus de 1% de son PIB.1 L'armistice de Pan-Mun-Jon figea la dualité coréenne par une "zone démilitarisée" protégée par des troupes américaines. Fait à noter, la Corée du sud ne figura pas parmi les signataires de l'armistice, honneur réservé à la Corée du nord, à son protecteur chinois et aux "Nations-Unies", pseudonyme d'époque pour les Etats-Unis. Le front de la guerre froide se déplaça alors vers Taïwan où les restes de l'armée de Tchang-Kaï-Chek s'étaient repliés : le détroit entre cette île et le continent devint une zone de tensions sans cesse renouvelées de 1954 à 1962.

Le calme qui suivit résulta à la fois des spasmes propres à la Chine maoïste et du déplacement du front asiatique de la guerre froide vers le Vietnam et l'Asie du sud-est. A quoi s'ajoutèrent, en 1968, de vifs incidents frontaliers entre l'URSS et la Chine. Favorisé par cette quasi-guerre entre les deux puissances principales de l'ex-bloc communiste, l'accord conclu en 1972 par Nixon et Mao Zedong mit un terme à la guerre froide au Nord-Est de l'Asie. Mais les Etats-Unis qui avaient reconnu du bout des lèvres le principe de "la Chine unique" - réduisant Taïwan au rang de province chinoise dissidente - n'acceptèrent pas cette conséquence, d'autant que leur Congrés, travaillé par divers lobbies, pressa la Présidence. En 1979, un Taïwan Relations Act fut voté pour garantir "l'autonomie" de celle île et pour assurer sa protection militaire. Plus calme, la réaliste Angleterre promit, en 1982, de rendre à la Chine le contrôle de Hong Kong, quand son "bail" centenaire viendrait à expiration en 1997. Ainsi, l'achèvement de la guerre froide ne produisit pas une détente à l'anglaise. Les Etats-Unis en jugèrent autrement : leur réseau d'alliances, de bases, de facilités portuaires et de contrôles politiques plus discrets leur donnait une influence régionale d'autant plus grande que la Russie s'anémiait et que la Chine tardait à surmonter les soubresauts du maoïsme. Leurs rares velléités d'alléger ce dispositif seront étouffées par de nouvelles crises auxquelles Taïwan et surtout la Corée du nord apporteront leur concours.

Du côté de Taïwan, l'affaire est d'allure démocratique. Il s'agît de protéger un peuple que la Realpolitik de Kissinger a sacrifié - pour un avantage antisoviétique bien évident - mais qui n'en est pas moins un fidèle allié des Etats-Unis, un pays dont les institutions politiques deviennent de plus en plus présentables et dont les performances économiques par tête surclassent nettement celles de la Chine continentale. Qui plus est, un peuple que les manœuvres de l'armée et de la marine chinoises2 menacent parfois et dont Pékin revendique sans cesse le contrôle. Ainsi quelques essais de missiles chinois et de multiples protestations contre les rares pays qui reconnaissent Taïwan comme un Etat indépendant ou contre les puissances qui accordent des visas aux ministres du gouvernement taïwanais ou qui leur vendent des armes de façon intempestive3 ont offert l'occasion de crises renouvelées. Mais, d'autres courants cheminent à Taïwan même : celui d'une démocratisation politique qui conteste le vieux Guomindang et finit par le rejeter dans l'opposition, cependant que le débat s'élargit entre rêves d'indépendance et souhaits d'un arrangement "confédéral" avec la Chine. Celle-ci récuse ces deux solutions, mais l'autonomie réelle dont Hong Kong jouit, vis-à-vis de Pékin, après le retrait britannique de 1997, fait réfléchir les Taïwanais. D'autant que, comme on l'a noté, les courants d'échanges et d'investissements, d'abord enflés par le détour de Hong-Kong, se dispensent désormais de ce détour devenu inutile depuis 2002-03, grâce à des tolérances gouvernementales qui ressemblent à des complicités entre Pékin et Taïpeh.

La Corée du nord présente un tout autre tableau; Ce pays forgé par une guerre très meurtrière, puis moulé dans une structure stalinienne à fortes connotations militaires, a survécu aux péripéties russes et chinoises en zigzaguant entre ses deux tuteurs, non sans pratiquer à leur égard une ingratitude sermoneuse assez semblable à celle de l'Albanie. Mais elle doit à son carcan militaire et sans doute aussi au soutien conditionnel que la Chine lui a procuré par intermittences, d'avoir perduré misérablement. Sa dictature militaire bride toute contestation intérieure, nonobstant les famines et autres dégâts infligés au peuple par des priorités budgétaires où l'armée, la modernisation de l'armement et même l'acquisition d'armes nucléaires figurent au premier plan, pour soutenir les chantages qui lui tiennent lieu de politique étrangère. D'un accord passé en 1994 avec les Etats-Unis, Pyong Yang attendait un concours americano-japonais pour s'équiper de centrales nucléaires civiles, recevoir transitoirement des livraisons de pétrole et bénéficier d'une aide alimentaire substantielle. Son chantage à la famine et à la modernisation de la production d'électricité a été assez efficace, malgré diverses crises intermédiaires, jusqu'à ce que le soupçon de production d'armes nucléaires ait freiné les générosités américaines. La rupture est devenue presque complète, en 2000, lorsque Bush a remplacé Clinton. Depuis lors, malgré les interventions hésitantes et peu convergentes de la Chine et du Japon et les efforts de la Corée du sud pour sauver sa Sunshine policy, la crise s'est plutôt aggravée. La Corée du nord qui réclame un engagement américain de non-aggression, n'a pu obtenir cette renonciation à une guerre préemptive. Elle enfle d'autant son discours "d'auto-défense" en proclamant son droit de disposer à cette fin d'un armement nucléaire dissuasif, mais elle s'est gardée jusqu'ici, d'avaliser les dires de la CIA qui lui prête deux bombes atomiques activables. En revanche, elle a démontré la capacité de ses missiles en expédiant l'un d'eux bien au delà des rivages orientaux du Japon.

Pour leur part, les Etats-Unis confirment périodiquement le maintien en Corée du sud des 37.000 soldats qu'ils y entretiennent depuis 1953.4 Ils envisagent toutefois de déplacer ces troupes - pour partie stationnées aux abords immédiats de la zone démilitarisée - vers une région au sud de Séoul. Ce retrait potentiel inquiète, car il signifierait que le Pentagone prend du champ ou, même, se prépare à contrer une éventuelle attaque nord-coréenne par des armes de destruction massive. De son côté la Corée du nord déclare qu'après avoir reçu l'engagement de non-agression qu'elle souhaite, elle accepterait sans réserves le maintien du contingent américain au sud de sa frontière.

Prise dans cet imbroglio, la Corée du sud est embarassée.En 1991, elle avait vainement suggéré qu'un pacte de dénucléarisation soit établi entre les deux Corée. En 1998, elle a lancé une Sunshine policy qu'elle n'a pas abolie lorsque la nouvelle administration américaine inscrivit, deux ans plus tard, la Corée du nord sur son axe du mal. Elle a même élu, en 2002, un nouveau président moins disposé que son prédécesseur à pratiquer la fidélité inconditionnelle aux Etats-Unis que les gouvernements militaires avaient tous maintenue jusqu'alors. Un U2 (avion américain d'espionnage) qui s'est écrasé près de Séoul en 2002, deux fillettes tuées la même année par un véhicule américain lors de manoeuvres militaires, son conducteur absous par le tribunal militaire américain : tels sont les incidents, non dépourvus de précédents, qui, cette fois, ont enflammé l'opinion coréenne. Comme au Japon, l'extra-territorialité juridictionnelle dont jouissent les troupes américaines est soumise à une contestation qui s'enfle. De son côté, le Président Roh, nouvellement élu et mal reçu par Washington, n'a pas apprécié que son pays soit tenu à l'écart des discussions tenues à Pékin, en mai 2003, par les Etats-Unis, le Japon et la Corée du nord, au motif que ce sont là les signataires de l'armistice de 1953. Dans ce contexte, la Chine s'est employée à regrouper les six pays directement concernés par la Corée du nord, - Russie, Japon, Chine Etats-Unis et les deux Corée - dans une conférence qui s'est tenue à Pékin en octobre 2003 et qui, faute de conclure, a décidé de se réunir derechef à une date ultérieure.

L'Amérique gênante ?

Outre les accidents et viols occasionnels qui émeuvent la population à Okinawa et au voisinage des autres camps américains, le Japon a de plus graves préoccupations. Lorsqu'une fusée nord-coréenne a survolé son territoire en 1998, l'information satellitaire américaine lui a été fournie de façon incomplète et tardive. L'aide pour produire ses propres satellites a été refusée par les Etats-Unis qui ont seulement consenti, l'année suivante, à vendre au Japon quatre de leurs satellites, moyennant la promesse de participer au financement du bouclier anti-missiles dont les Etats-Unis rêvent. Peu après, le Japon n'a pas donné suite à la proposition américaine de créer un US-Japan Military Command qui aurait coordonné l'action des 45.000 soldats américains stationnés dans l'archipel et des 250.000 soldats des forces japonaises "d'auto-défense". Parallèlement, la demande japonaise de révision du statut juridictionnel des contingents américains n'a pas été prise en considération. Cependant, le Japon a continué de s'équiper, toujours dans la limite de 1 % de son vaste PIB. En 2002, il a expérimenté ses premiers satellites propres et, sans déroger formellement aux règles qui délimitent son aire d'action militaire, il a peu à peu élargi son assistance subalterne et non combattante aux missions lointaines décidées par l'ONU ou par les Etats-Unis.5 Dans ce contexte - et au grand dam de la Chine - il a accepté que sa zone d'activité navale soit étendue de façon telle que Taïwan en fasse partie. Il est même arrivé qu'un ministre japonais, vite démissionné, ait évoqué l'éventuel équipement nucléaire des forces "d'auto-défense". Bref l'alliance inégale entre les Etats-Unis et le Japon s'est parfois tendue, mais elle persiste, même si elle a peut-être commencé de se rééquilibrer.

L'évolution n'est pas moindre dans le cadre très différent où s'inscrivent les rapports sino-américains, lesquels sont inégaux de fait, et non par l'effet de traités contraignants. En 1985, les Etats-Unis avaient mis l'embargo sur les équipements pour centrales nucléaires destinés à la Chine. Cette mesure, d'efficacité douteuse, a été levée en 19976, la Chine ayant promis de ne plus livrer de missiles, ni de centrales à l'Iran. Quand en 1999, une bombe américaine a endommagé l'ambassade chinoise à Belgrade, la Chine a fait payer cet "affront" par des excuses répétées. Cette même année des entretiens sino-japonais sur la sécurité régionale ont agacé Washington, bien qu'ils n'aient pas eu de dédouché concret. En 2000, la Chine a nettement lié le renforcement de ses installations militaires face à Taïwan, aux fournitures militaires des Etats-Unis à cette île. Elle a également acheté des avions-radar à la Russie. En 2001, une collision aérienne sans doute délibérée a forcé un avion du Fleet Air Reconnaissance Squadron à se poser sur l'île de Haïnan. La Chine qui dénonce les vols de surveillance dont ses côtes font ainsi l'objet n'a autorisé ni la réparation, ni l'envol de cet appareil qui est finalement reparti en caisses vers les Etats-Unis. En 2002, la Chine a réussi le lancement et la récupération d'une fusée spatiale non habitée,puis en 2003, elle s'est livrée à un premier vol spatial habité que, contrairement à sa discrétion traditionnelle, elle a annoncé. Toujours en 2003, elle s'est associée au projet européen Galileo, rival potenriel du GPS américain, afin d'émanciper son guidage aérien et satellitaire d'une tutelle américaine jugée inconfortable. Tout ceci confirme que ce pays, déjà doté d'armes nucléaires, s'efforcera de disposer avant longtemps d'une panoplie complète.Toutefois, cette poussée s'est accompagnée d'offensives diplomatiques nullement belliqueuses. Depuis 1988, la Chine a établi ou rénové ses relations diplomatiques avec 18 pays, à quoi il faut ajouter les républiques asiatiques sorties de l'URSS. A partir de 1990, elle a concouru au réglement de plusieurs querelles territoriales avec ces mêmes républiques, comme avec le Vietnam et le Laos. En 2002, elle a substitué à ses prétentions exclusives sur les Paracelses et les Spratly, une perspective d'exploitation coopérative avec les pays de l'ASEAN, dont les eaux territoriales touchent à ces archipels. En 2003, encore, elle a ouvert des négociations avec l'Inde, en vue de régler les conflits frontaliers; liés à la "guerre des glaciers" ou aux luttes indo-pakistanaises autour du Cachemire.

Vue des Etats-Unis, l'Asie du nord-est a changé deux ou trois fois de valeur, depuis 1945, mais son intérêt stratégique, longtemps égal à celui de l'Europe, dépasse désormais ce dernier. Du début à la fin de la guerre froide, il s'agissait de contrôler le flanc asiatique de l'URSS, ce qui devint une tâche complexe après la "perte" de la Chine en 1949, mais allégée avec le renversement de front - sinon d'alliance - orchestré par Kissinger en 1972. Ensuite les protections maintenues pour Taïwan et les précautions bientôt redoublées autour de la Corée du nord ont permis de franchir sans trop de difficultés le cap des années 1990-91 qui auraient pu distendre les liens entre les Etats-Unis et le Japon ou la Corée du sud. Beaucoup de manœuvres, quelques ruses et des pressions persévérantes n'ont pu empêcher le relâchement des alliances et fidélités pro-américaines, sans pourtant les briser. Puis, la montée en puissance de la Chine a engendré des réactions mêlées et changeantes : intérêt pour cet immense marché où les Etats-Unis sont handicapés vis-à-vis de leurs concurrents asiatiques; intérêt pour cet énorme champ d'investissements profitables, mais crainte des compétitions et délocalisations qu'il commence à provoquer et de la puissance financière qu'il pourrait acquérir lorsqu'il sera, à son tour, producteur d'investissements vers l'étranger; craintes devant la réémergence d'une puissance militaire chinoise qu'aucun bras de mer ne peut tenir à distance; allégement des craintes politiques que les formes virulentes du communisme chinois avaient suscitées; hésitations multiples devant les évolutions et reclassements politiques et stratégiques que l'essor de la Chine promet, à moins que des crises de croissance en diffèrent la possibilité.

Dans ce contexte, les Etats-Unis s'efforcent d'amadouer la Chine à grands renforts de capitalisme,, mais l'axe fondamental de leur politique la plus probable se laisse clairement apercevoir : l'immense Chine est un ennemi potentiel à brider de toutes les façons possibles. Pour ficeler ce Gulliver, le porte-avions insubmersible de Taïwan, le bouclier anti-missiles à faire financer par le Japon et à loger pour partie dans cette région du monde7 et l'alliance, explicite ou non, de la plupart des voisins actuels de la Chine ne seront pas de trop, sans oublier l'entretien et la modernisation de l'actuel réseau de bases et d'alliances en Asie du nord-est et d'ailleurs. La décision se jouera non point dans le seul quartier nord-oriental de l'Asie, mais bien à l'échelle du système mondial tout entier.


Notes

 

1 - Cette modération des dépenses militaires se révèlera précieuse pour la dynamisation budgétaire d'une économie à reconstruire, puis à promouvoir.

2 - Notamment, en 1976, par-dessus Taïwan

3 - Ce dont les Etats-Unis n'ont pas le monopole. La France s'illustrera par une célèbre vente de frégates.

4 -Aux frais du budget local pour une bonne part.

5 -Sans se contenter, comme pendant la guerre du Golfe de 1991, de payer l'écot requis

6 -Année de rétrocession de Hong-Kong à la Chine, avant comme après laquelle 60 à 80 navires de la marine américaine ont fait relâche, chaque année, dans ce port

7 - Comme protection avancée de la côte Ouest des Etats-Unis


 Introduction / § 1 - Le monde sinisé / § 2 - Le quartier des dragons / § 3 - Le verrouillage américain / § 4 - Une future région centrale