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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 L'ASIE DU NORD-EST

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§ 2 - Le quartier des dragons

 

 

 

Guerres, reconstructions et réformes.

 La destruction nucléaire de Hiroshima et Nagasaki parachevait une longue série de bombardements, si bien que les villes japonaises étaient en ruînes quand débuta l'occupation américaine de 1945. Des miliers d'administrateurs impériaux et des millions de soldats désarmés rentrèrent au pays. La Chine n'était pas en meilleur état, d'autant que la guerre entre Guomindang et communistes s'y poursuivait de plus belle. La Mandchourie et la Corée furent moins ravagées, si ce n'est par le départ forcé de leurs cadres japonais et par les réparations de guerre que la Russie y préleva. Quant à Taïwan, ce n'était encore qu'une île paysanne et retardataire.

Pourtant, c'est de là que provinrent, au cours des années 1950, les premiers signes d'un nouveau départ. A Taïwan, le repli des nationalistes chinois et l'aide américaine qu'ils reçurent firent germer de nouvelles activités. Le Japon, rendu à plus d'autonomie par le traité de San Francisco (1951) et stimulé par la guerre de Corée (1953) se reconstruisit assez vite, puis retrouva l'élan dont il avait déjà fait preuve depuis le début du siècle, mais un élan canalisé par l'occupant américain. De son côté, la Chine allait occuper la scène médiatique pendant plusieurs décennies. La victoire maoïste, les enthousiasmes qu'elle souleva hormis les vaincus réfugiés sur Taïwan (et sur Haïnan jusqu'en 1950), les illusions des Cent Fleurs (1956), les drames du Grand Bond en avant (1957), la dislocation de "l'amitié sino-russe" qui devint évidente dès 1960, les péripéties dramatiques de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (1966-69), les soubresauts de la liquidation de cette Révolution (1969-76) : tels furent les principaux tâtonnements d'un parti communiste chinois qui zigzagua entre famines, "exils à la campagne" et enfermements au laogai (camp de "rééducation") pendant une période ponctuée par la mort de Zhou-Enlai et de Mao Zedong (1976), puis par un lent et difficile tournant piloté par Deng Xiaoping. Le redressement politique du pays se dessina nettement après 1978 et se prolongea ensuite, à travers diverses crises politiques dont la plus grave fut soldée par le massacre de Tien An Men (1989) : la domination politique ainsi stabilisée soutint désormais un puissant essor économique.

Tandis que la Chine cherchait sa voie et que l'Union soviétique finissait par perdre sa position de "supergrand" face aux Etats-Unis, le Japon se transforma en "troisième Grand", mais uniquement dans l'ordre économique. Sa prodigieuse expansion, évidente dès les années 1970, n'était pas exclusive. Hong-Kong et Singapour enregistrèrent également des performances exceptionnelles, puis, de façon plus surpenante, la Corée du sud et Taïwan devinrent à leur tour des partenaires économiques de premier plan. Les réformes de l'ère Deng Xiaoping furent évidemment inspirées par ces réussites exemplaires, autant que par les enquêtes internationales conduites par Jiang Zemin.1

Population
en millions à la mi-2002

 

Chine

1.281

 

Japon

127

 

Corée du nord

23

 

Corée du sud

48

 

Mongolie

2

 

Taïwan

22

ENSEMBLE

 

1.505

Encore faut-il prêter attention à certaines particularités structurelles des sociétés du nord-est asiatique pour comprendre leur transformation en "dragons" économiques du 20è siècle. Dans tous les pays de la région, la petite paysannerie familiale a été renforcée et protégée2. Au Japon, une réforme imposée par l'occupant américain l'a généralisée aux dépens de la classe latifondiaire, suppôt du militarisme japonais. En Corée du sud, la constitution de 1948, détaillée par une loi de 1950, a imposé un partage des terres à très bas prix. En Chine, après un bref printemps qui vit disparaître les "gros" propriétaires fonciers de toutes tailles, les collectivisations maoïstes, poussées jusqu'à la conversion des villages en brigades de travail, ont finalement été inversées - au bénéfice de familles derechef individualisées - par une "location de longue durée" des terres collectivisées : ce fut même la réforme inaugurale de l'ère Deng Xiaoping. Ainsi l'essor de la production agricole a pu être assuré en attendant que des moyens mécaniques et chimiques viennent favoriser d'autres modes de production. Au total, les paysanneries japonaise et coréenne sont devenues les soutiens - bien protégés - des partis conservateurs locaux, cependant qu'en Chine, la re-privatisation plus tardive semble avoir des effets assez contrastés, quant à la stabilisation politique de provinces aux rythmes de modernisation très inégaux.

Des pressions politiques durables ont également permis de ralentir nettement la croissance démographique, ce qui différencie l'est asiatique du reste de l'Asie et des autres continents pauvres. A des ressoures humaines abondantes mais contenues, les Etats ont su procurer une scolarisation plus efficace et mieux généralisée que celle offerte dans la plupart des autres régions "sous-développées". De même, ils ont su orienter la croissance économique, en mobilisant à cette fin une large fraction des ressources financières et en disciplinant les initiatives des classes dirigeantes. Leurs recettes financières ressemblent assez à celles de la France finançant ses HLM par des prêts à 30 ans, nourris par des dépôts à vue dans des Caisses d'Epargne, l'Etat se portant garant de la disponiblité des dépôts, lesquels ne cessèrent de croître pendant plusieurs décennies. Le circuit japonais, imité par la Corée et réinventé d'autre manière par la Chine de Deng Xiaoping fût même plus court : les crédits bancaires à long terme émanèrent de banques de dépôt créées par l'Etat ou par des groupes privés, mais qui s'investirent, par priorité, dans les secteurs sélectionnés par l'Etat. Ainsi, le MITI japonais se fit une réputation de planificateur libéral, imité par le gouvernement miltaire coréen, attentif à l'expansion de ses chaebols3 Plus tard venue, la planification à la chinoise s'adapta, vaille que vaille à de semblables pratiques, à ceci près qu'en Chine, les dotations budgétaires l'emportèrent longtemps sur les crédits bancaires. En 1997, à l'heure de ce que les banques américaines se plurent à appeler "la crise asiatique", leurs sarcasmes s'enflèrent à l'égard de ce cronyism4qu'elles souhaitaient remplacer par leurs "saines" méthodes, ce qu'elles n'obtinrent que très partiellement.

En effet, le capitalisme d'Etat5 de style est-asiatique était bien accepté par des classes salariées en forte expansion et dont les revenus augmentaient, mais il l'était mieux encore par les classes dirigeantes, c'est-à-dire par les élites politiques et culturelles qui sont, en chaque pays, les interprètes des intérêts "nationaux". Classes anciennes, comme celles auxquelles l'épuration bénigne opérée au Japon par les Américains laissa toutes chances de prendre un nouvel élan, si bien que les "multinationales" d'origine japonaise furent souvent le prolongement des zaibatsu d'avant 1945, tels les Mitsui et Mitsubishi. Mais aussi classes nouvelles, d'extraction militaire, comme en Corée du sud où quatre décennies de quasi dictature militaire firent suite à la guerre de 1950-53 et tardent encore à être pleinement effacées par la décennie plus démocratisante qui a suivi. Et encore, classes nées pour l'essentiel dans - et par - le PC chinois où la réforme statutaire promue par Jiang Zemin en 20026a officialisé les effets des réformes réussies sous Deng Xiaoping.

 Vigueur des dragons

L'expansion économique des "dragons" n'est pas douteuse, mais sa mesure en longue durée et sa comparaison d'un pays à l'autre ne pourraient être affinées qu'au prix de difficiles rapprochements des comptabilités économiques, avec jeux de variantes pour encadrer les effets des fluctuations monétaires et pour produire des estimations plausibles, quant aux périodes où ces comptabilités étaient inexistantes ou imaginaires, la Chine étant particulièrement riche d'exemples à ce titre. Tout en ayant travaillé, de longue date, sur ces délicates questions7, je vais, ici, me borner à une vue simplifiée, mais que je crois pertinente, quitte à reprendre cette question au § 5 ci-après.

En 1960, le Japon faisait déjà de fortes incursions sur le marché mondial. Une décennie plus tard, il pouvait être qualifié - en termes exclusivement économiques - de "troisième Grand". Au milieu des années 1980, il dépassa même les performances de l'URSS dont, il est vrai, le déclin était déjà bien amorcé. Puis une crise bancaire et boursière, artificiellement contenue, s'y manifesta durant les années 1990, d'autant que des relances par le moyen de grands travaux publics ont accru le désordre financier sans grand bénéfice conjoncturel et que la crise du système financier international, dite crise "asiatique", vint aggraver le mal en 1997. Ainsi, le temps des hautes performances semblait fini. Mais l'industrie apprit lentement à se libérer des usages onéreux que la tradition lui imposait à l'égard des sous-traitants. A cette fin, elle s'aida notamment d'alliances avec des partenaires occidentaux non liés par ces traditions. Toutefois l'obstacle des grossistes et autres intermédiaires entre l'usine (ou l'importateur) et le commerce de détail fut plus résistant. Cependant l'acquis était tel que les Japonais continuaient de jouir, en moyenne, d'un PIB par tête presque équivalent à celui des Américains, même si la composition de leur consommation et la bonne tenue de leur épargne s'écartent considérablement des pratiques américaines. Le blocage était politique et mal compris par l'opinion publique, comme par les classes dominantes. Il avait pour symptômes le refus d'une réforme électorale qui aurait menacé l'indéracinable majorité parlementaire du parti libéral-démocrate8 et il résultait finalement de l'insuffisante épuration des années 1945 et suivantes (maintien de l'empereur et de la pyramide d'intérêts pratiques et symboliques dont il est la fine pointe, écrasementà la faveur du conflit coréen des gauches turbulentes d'après-guerre, lente maturation de la société civile, lente acquisition de savoir-faire démocratiques).

Plus tard démarrée, la Corée imita le Japon, mais sur un front industriel plus étroit et avec un moindre appareil bancaire. A la coordination que le MITI japonais assura, jusqu'à l'anémie des années 1990, la Corée substitua un système plus autoritaire. Elle n'avait pas de vieilles classes possédantes à ménager, ses élites nouvelles étaient d'extraction militaire. Tout comme les firmes japonaises de rayonnement mondial, les chaebols coréens devinrent tardivement des multinationales, quand l'automobile et d'autres industries eurent besoin d'alliés sur un marché de plus en plus ouvert9. Mais à leur tour, les chaebols gênèrent le gouvernement quand la Corée commença à se démocratiser significativement, c'est-à-dire quand l'ordre militaire perdit de son exemplarité. Toujours est-il qu'à coup de programmes décennaux, la Corée des quarante dernières années a dépassé le Mexique10 et quasiment rejoint le Portugal, en termes de PIB par tête. Qui plus est, le dragon coréen est moins ralenti que le japonais.

Pour la Chine, il faudrait presque parler d'une horde de dragons, tant l'essor déjà ancien de Hong-Kong et celui de Taïwan ont été suivis, après 1980, par celui de Shenzen et des autres "zones économiques spéciales" - ces super zones franches initiées par Deng Xiaoping - avant d'être rejoints, une douzaine d'années plus tard, par la poussée encore plus puissante de Shanghaï - désentravée par Jiang Zemin et Zhu Rongji, chefs de file du "groupe de Shanghaï" - tandis que de nouveaux dragons ont des chances de naître, peut-être dans la Mandchourie aux industries vieillies11, plus surement grâce à l'achèvement du Barrage des Trois Gorges, vers 2010 et peut-être, ensuite, dans certaines des régions que le Plan du Grand Ouest s'efforce aujourd'hui d'activer et que les migrations vers le Xinjiang - sinon vers le Tibet - féconderont quelque peu. Autrement dit, l'immense Chine multiplie ses pôles de développement et nourrit de la sorte son puissant élan, bien irrigué par les capitaux de la diaspora chinoise (Taïwan inclus) et par le courant des investisements américains, européens et autres. D'ores et déjà, la Chine est devenue "l'atelier du monde" pour de multiples sous-traitances industrielles, mais elle s'efforce également d'affirmer ses forces propres en matière d'automobiles, de téléviseurs et d'autres machines informatiques12, telles les ordinateurs portables dont elle assure, en 2003, 50 % de la production mondiale. En outre, ses ambitions en matière d'avions, de fusées et de satellites ne s'enferment déjà plus dans le cadre de joint-ventures avec la Russie et d'autres pays (comme le Brésil), car la volonté d'autonomiser ces productions commence à se manifester dans les faits

Les statistiques chinoises dont le sérieux s'est accru sous l'autorité de Zhu Rongji donnent à penser que la progression annuelle moyenne du PIB chinois a été de l'ordre de 9 % depuis le début des années 1980, avec des pointes vers 1986 et 1995 et des creux vers 1992 et 2000. Toutefois, certains observateurs, bienveillants mais précautionneux, réduisent de deux points cette moyenne. On se souviendra néanmoins qu'avec une croissance de 7 % l'an, la richesse d'un pays double tous les dix ans. A ce régime, la Chine dont le PIB par tête dépasse de loin celui de l'Inde et même de l'Indonésie et approche de celui des républiques les plus pauvres de l'Amérique latine, ne tardera pas à pénétrer dans "la cour des grands", sauf accidents graves dûs à l'exode rural, au chômage qu'il nourrit (conjointement avec la réforme des vieilles industries) et aux risques d'instabilité politique, tous périls qui mettent en jeu des dizaines, voire des centaines de millions de Chinois.

Fragilités des mêmes dragons

Outre les vulnérabilités politiques internes dont les pays du nord-est asiatique font preuve, de façon d'ailleurs inégale et variée, ils présentent également des fragilités économiques communes, sinon équivalentes. Tous ont stimulé leur croissance à grand renfort d'exportations, notamment à destination des Etats-Unis et de l'Europe, ce qui les expose à la concurrence de tous les nouveaux venus sur le marché mondial et à d'éventuelles manœuvres protectionnistes des pays à industries vieillissantes - telles les aciéries américaines - mais aussi des pays à paysanneries surprotégées (céréales, coton, etc.), sans oublier les fluctuations conjoncturelles de la demande des pays destinataires d'exportation, tant il est vrai que le capitalisme demeure exposé, aux Etats-Unis comme en Chine et ailleurs, aux crises diversement cycliques. Toutefois la commune appartenance des pays du nord-est asiatique à l'OMC12 leur assurera certes quelques capacités de manœuvre, avant comme après les cinq ans de grâce qui leur sont accordés à ce titre, mais leurs souplesses futures viendront d'ailleurs. Le dégel des relations directes entre Taïwan et le continent s'ajoute à d'autres signes plus anciens pour donner à penser que les échanges internationaux s'accroîtront à l'intérieur du sous-ensemble régional, surtout s'ils sont organisés selon un pacte aussi ou plus ambitieux que celui de l'ASEAN13. Plus efficace encore sera l'expansion du marché intérieur de chaque pays, surtout si elle ne s'acquiert pas - à la japonaise - comme un sous-produit induit par la croissance, mais si - à la coréenne et même à la taïwanaise - elle participe d'une politique délibérée. Le brillant pilote de l'économie chinoise qu'a été Zhu Rongji semble en être bien conscient si l'on en juge par le discours-bilan qu'il a prononcé au Congrès du PC en 2002 : les risques inhérents à l'énorme chômage de transition dont la Chine est atteinte pour une ou deux décennies encore feront du développement de la consommation et de l'équipement internes les ressorts principaux de l'expansion chinoise, sauf à errer dangereusement. En Chine, comme en tout pays, le garant d'une expansion économique de longue durée est la stimulation du marché intérieur, par enrichissement de la population tout entière et par stratégie habile des Etats pour orienter de façon pertinente le capital investissable, en corrigeant autant que de besoin les engouements et les errements du "marché des capitaux" - c'est-à-dire des banques qui le pilotent.

Plus concrète, mais d'urgence croissante, est la question de l'énergie. La région doit en importer de plus en plus. En 1984, encore, la Chine était un modeste exportateur de pétrole. Aujourd'hui, elle prend des participations au Kazakstan et en Australie, passe de gros contrats avec l'Arabie séoudite et l'Iran, s'associe à des projets d'oléoducs depuis la Caspienne, multiplie les recherches sur son territoire14, diligente le Barrage des Trois Gorges et d'autres équipements hydro-électriques et s'efforce de mieux utiliser ses gigantesques réserves de charbon dont plusieurs centrales thermiques ultra-modernes, construites sur le littoral par divers groupes européens préfigurent l'avenir. Enfin, la Chine est une puissance nucléaire. Mais il reste que, pour de longues décennies, la forte croissance de ce pays le rendra tributaire d'importations pétrolières aux prix fluctuants et aux circuits parfois vulnérables. A quelques nuances et décalages près, toute la région est logée à la même enseigne.

Par ailleurs, les trois principaux pays de la région souffrent de maladies financières15 dont deux au moins semblent chroniques. Dans le riche Japon, les créances irrecouvrables encombrent les bilans bancaires depuis plus de dix ans. Les injections massives de dotations budgétaires ou de refinancements presque gratuits, les fusions bancaires et plusieurs quasi-nationalisations n'ont pas suffi pour résorber le mal, d'autant que diverses bulles bancaires, boursières ou immobilières ont éclaté, au Japon et dans divers pays ou ses banques étaient fortement engagées, avant que la conjoncture déprimée des trois dernières années ait redoublé la difficulté. La moitié au moins de ces créances - équivalant à 3 ou 400 milliards de $ de 2003 - restent à épurer. En 2004 seulement, les groupes japonais industriels se sont plus qu'à demi libérés de leur marasme, à grand renfort d'alliances du type Renault-Nissan ou Honda- Général Electric, mais les groupes bancaires n'ont pas suivi cet exemple. Toutefois, si l'on excepte les banques régionales, engorgées de créances paysannes et boutiquières, les établissements importants émergent à leur tour. D'ici peu d'années, l'immobilisme économique japonais pourrait n'être plus qu'un souvenir.

Dans l'immense Chine, les bilans des quatre grandes banques d'Etat, respectivement vouées à l'Agriculture, à la Construction, à l'Industrie et au Commerce et aux autres opérations, demeurent grevés de prêts "non performants" accordés aux grandes entreprises publiques héritées de l'époque maoïste où le crédit bancaire et les dotations budgétaires n'étaient pas nettement séparés. La vente de beaucoup de créances par les sociétés de défaisance établies auprès des quatre banques n'a pu nettoyer tout cet arriéré, parce qu'un flot (réduit) de nouvelles "aides" bancaires aux grandes firmes non ou peu rentables a continué de l'approvisionner. En 2003, les banques étrangères opérant en Chine estimaient que 30 à 40 % des actifs des quatre banques sont ainsi grevés. La Banking Regulatory Commission activée par Zhu Rongji évalue leur moyenne à 26 %, fin 2002. Mais la baisse de ce % est dûe à l'expansion globale du crédit. Or cette enflure s'est aggravée, en 2004,non plus tant pour répondre aux nouvelles demandes des vieilles firmes publiques que pour satisfaire les besoins de la nouvelle économie qui se construit un peu partout. Or, en 2006, le marché bancaire devra être libéralisé, si bien que les 190 banques étrangères déjà installées en Chine escomptent que leur part de ce marché passera de leur actuel 1 % a quelques 10 % vers 2010, leur libre collecte de dépôts s'accompagnant d'une sélection prudente des crédits qu'elles consentiront. Ce contexte explique la vigilance dont la Banque centrale fait preuve dans sa gestion du renminbi (c'est-à-dire de la monnaie nationale). Elle tente d'imposer un contrôle du crédit à des banques qui n'y sont pas entraînées et sa pédagogie est assortie de sanctions d'une sévérité croissante. Mais 2006 est proche...Par ailleurs, elle maintient un taux de change fixe entre le yuan (qui est l'unité monétaire) et le dollar quelles que soient les pressions contraires exercées par les Etats-Unis. Ultérieurement, elle s'efforcera de garder un certain contrôle sur les appréciations (ou les dépréciations) du yuan que sa libre convertibilité ne manquera pas de provoquer. En attendant, la Chine espère mettre à profit les dernières années où elle contrôle les mouvements de capitaux pour achever le nettoyage des créances bancaires "non performantes", sans gêner ses exportations par une réévaluation hâtive du yuan. Rien ne garantit que cet équilibrage délicat pourra être tenu.

En Corée du sud, enfin, la réduction des créances bancaires douteuses est liée à la réorganisation des chaebols, ces conglomérats que chaque grande entreprise a enflé de filiales et d'acquisitions variées. L'opération est rendue délicate par la conjoncture défavorable et plus encore par la résistance de dirigeants plus habitués aux aides de l'Etat qu'à ses injonctions. Par ailleurs, les banques coréennes dérangent leurs riches clients en abolissant une pratique dont la Corée n'a pas l'exclusivité : celle des comptes ouverts à des noms d'emprunt pour plus de commodités, fiscales ou autres.

Contrairement aux vues du FMI qui prône dans ces trois cas des réformes alignant les systèmes bancaires locaux sur le modèle international - c'est-à-dire américain - les engorgements bancaires ont, ici, des causes politico-culturelles bien différenciées et relèvent, donc, de thérapeutiques distinctes. Au Japon où l'atonie économique a réduit la progression du PIB par tête à une moyenne annuelle voisine de 0,5 % depuis 1990, la réforme devrait concerner avant tout les énormes secteurs archaïques (agriculture, commerce de détail, sous-traitance, etc.), tandis qu'en banque, c'est plutôt une révolution culturelle qui serait requise, afin que le rang, la notoriété ou la fortune des puissants ne puissent rendre "impensable" l'apurement de leurs comptes.  En Chine, on peut mesurer les difficultés à surmonter, en évoquant les orientations que ce pays devrait s'imposer afin d'assainir sa performance économique : affiner et développer sa statistique interne; maintenir à bon niveau le flux des investissements étrangers; maintenir un taux élevé d'épargne et un choix pertinent des investissements publics; améliorer le poids des dotations budgétaires en remplacement des crédits bancaires pour les très grands équipements et les reconversions du secteur d'Etat; détailler et affermir l'arsenal juridique, judiciaire et fiscal, y compris en matière de faillite; orienter pertinemment les grandes entreprises, publiques ou privées, nationales et multinationales; réduire sensiblement le poids du chômage et des populations errantes, le tout en accélérant les transferts de population active aux dépens de l'agriculture. Un tel complexe de priorités interdit de privilégier "l'américanisation" des banques, mais oblige à beaucoup de rigueur et de doigté. D'autant que la Chine - tout comme le Japon - a besoin de stimuler son marché intérieur, afin d'élargir l'assise de sa croissance. On en dira autant de la Corée du sud, tout en soulignant que le besoin essentiel de celle-ci est d'affermir l'autorité de la loi vis à vis d'entreprises qui, pendant plusieurs décennies ont pu considérer l'Etat comme leur fidèle serviteur..

Au total, donc, l'Asie du nord-est une région où les perspectives économiques des prochaines décennies vont dépendre pour une part essentielle des performances politiques des Etats régionaux : de leur aptitude à nettoyer leurs banques en évitant leur inondation par des capitaux spéculatifs; de leur savoir-faire en vue de renforcer progressivement leurs marchés intérieurs; de leur capacité, enfin, à promouvoir la coopération économique régionale.

 Un voisinage inamical

 La Chine qui a longtemps trôné au milieu de ce monde ne semble pas près d'oublier sa longue prééminence, quels qu'aient été les tumultes des deux derniers siècles et les "remises au moule" qui ont été imposées à beaucoup de ses lettrés à l'ancienne comme de ses nouveaux cadres. De ce fait, la montée en puissance de ce pays depuis une trentaine d'années perturbe ses voisins, d'autant qu'elle se concrétise par de vertes semonces aux Russes pas toujours libérés de leur morgue des années 1950, aux Japonais incapables d'analyser leurs crimes des années 1930 et 1940, à ceux des Taïwanais qui s'obstinent à rejeter la mère patrie et à d'autres voisins comme les Vietnamiens ou les Coréens (du Nord) oublieux de l'aide reçue et trop enclins à se souvenir des "leçons", militaires ou non, que Pékin a cru devoir leur administrer de temps à autre. La Chine s'ouvre toute grande, mais pas forcément de grand cœur, encore que la douceur diplomatique dont elle fait preuve depuis la relève de dirigeants (et de générations) décidée par le Congrés du P.C. en octobre 2002, augure d'une stratégie plus subtile, sinon d'une réévaluation des habitudes mentales forgées au cours de ses millénaires de prééminence.

Le Japon, exposé à des rebuffades que ses propres tergiversations en matière de manuels scolaires ou d'hommages à ses vétérans nourrissent trop souvent, n'affiche plus la superbe impérialiste qui s'était enflée tout au long du 20è siècle jusqu'aux bombardements nucléaires qui l'éteignirent, mais il ne s'est pas pour autant ouvert à l'autocritique. En outre, il tarde encore à déployer vers la Chine tous les efforts économiques et financiers qui y seraient bien accueillis, non sans bénéfices durables pour tout l'archipel nippon. Néanmoins, il est de fait que, comme tous les pays déjà développés, il prend goût aux délocalisations vers la Chine de ses industries de main-d'oeuvre. Reste un indice inquiétant, à souligner tant l'enjeu en semble dérisoire : il est intervenu vigoureusement, en 1996-97 pour affirmer contre la Corée et contre la Chine, sa souveraineté sur les îles Senkaku, petit archipel désertique de la mer de Chine. Par contre, sa réticence à l'égard de la Russie semble s'être réduite à la dispute sur les îles Kouriles perdues en 1945, tandis que l'agaçante Corée du nord cumule, semble-t-il toutes les vigilances dont l'URSS et la Chine faisaient naguère l'objet. Il est vrai que ses lancers "expérimentaux" de missiles par dessus le Japon entretiennent des rancoeurs, renforcées par les enlèvements effectués au cours des années 1960 sur le sol japonais et les accrochages maritimes plusieurs fois répétés.

Entre les deux Corée, la zone démilitarisée en 1953 est une cicatrice très mal guérie, malgré un effort récent (et vain) pour y ouvrir une voie routière et ferroviaire qui répondrait à la Sunshine Policy du Sud par de minces filets de voyages autorisés vers le Nord. En effet, cette Politique de l'Ensoleillement, amorcée par le Sud, semble surtout nourrir les chantages (à l'aide alimentaire, aux livraisons de pétrole et à la musculation militaire) par lesquels, la classe militaro-politique qui domine le Nord s'accroche au pouvoir dans un pays où survivent les derniers vestiges du stalinisme. De son côté, le Sud, éclairé par les onéreuses difficultés de la réunification allemande d'après 1990, sait qu'une fusion des deux Corée lui coûterait de 4 à 800 milliards de $, sans qu'une aide substantielle puisse être attendue de la Chine, importatrice de capitaux, ni du Japon encore assez méprisant à l'égard d'une Corée, brillante certes, mais qui fut pendant près d'un siècle sa colonie, qui rappelle volontiers les duretés de cette ère coloniale, et qui oublie toujours de rappeler la fécondation modernisatrice que le Japon impérial lui a procurée. Mutatis mutandis, le couple Corée-Japon n'est pas sans rappeler le couple Algérie-France.

Une comparaison tout aussi approximative serait de dire que Formose, vieille colonie du Japon, redevenue province chinoise de Taïwan en 1945 et convertie en refuge des nationalistes en 194916, est pour la Chine de Pékin, ce que l'Alsace-Lorraine fut pour la IIIè République française : une terre à récupérer. Quand Kissinger négocia, en 1972, un soutien de la Chine contre l'URSS, le prix à payer fut d'évincer Taïwan de l'ONU au bénéfice de la République Populaire de Chine, y compris comme membre permanent du Conseil de Sécurité. Victoire symbolique à laquelle l'essor économique de Taïwan et la protection militaire que les Etats-Unis continuent d'assurer firent beaucoup d'ombre. Mais les réformes de Deng Xiaoping ont commencé de dissiper cette ombre, grâce à de larges flux commerciaux et financiers transitant par Hong Kong et qui sont aujourd'hui en train de se convertir en liens directs, pour les hommes (titulaires d'un passeport ad hoc) comme pour les marchandises et les capitaux. A Taïwan, plus que partout ailleurs, dans la région, on est au coeur d'un lourd problème d'avenir : que deviendra le verrouillage américain du nord-est asiatique ?


Notes

 

 1 - Voir Henri Eyraud, op. cit, pp.59-60

2 - C'est la forme traditionnelle du mode de production paysan.

3 - Groupes de sociétés soumises à un même centre de décision, qui, pour la plupart, deviendront des multinationales fort actives

4 -Copinage (supposé) entre entreprises et banques.

5 - Voir La Société, sur le présent site.

6 - En vue, notamment, d'accepter dans le parti les dirigeants d'entreprises privées ou à capitaux mixtes..

7 - Voir notamment L'avenir du capitalisme (Ed. S euil, 1961) où les comparaisons internationales prospectives, alors concevables, ont permis des projections dont j'ai tout lieu d'étre fier; celles relatives aux effets probables de l'essor japonais, rarement pressenti à cette époque, reçurent un accueil incrédule, mais furent validées de fait.

8 - Qui est une confédération de clans hostiles les uns aux autres, mais soudés par les classes dirigeantes des affaires et des administrations, groupement soutenus par la paysannerie protégée et par d'autres alliés traditionnels.

9 - Alliés fort utiles pour dénouer, avec une brutalité toute "occidentale", les liens traditionnels avec les entreprises sous-traitantes.

10 - Corée et Mexique entrèrent ensemble à l'OCDE en 1995-96

11 - Industries d'origine japonaise, renforcées par les mastodontes à la russe, abandonnés vers 1960 et difficilement activés après la rupture sino-soviétique de 1960

12 -Où le Japon, la Corée du sud, Hong Kong et Macao figurent de longue date, cependant que la Chine, suivie aussitôt de Taïwan, y a été admise en 2002. Un traité de libre-échange entre Hong-Kong et la Chine, signé en juin 2003, ouvre le marché continental aux entreprises hong-kongaises, pour éviter une ruée générale des multinationales de toute sorte, tout en accordant, pour sa mise en oeuvre, une avance de quelques mois aux firmesles plus anciennement installées à Hong-Kong.

13 -Et dans son voisin du sud-est, comme on pourra en juger en examinant l'accord Asean + 3 qui fait pièce à l'APEC :(voir le dossier relatif au Sud-Est Asiartique qui sera établi en 2004).

14 - Qui ont permis la récente découverte d'un important site gazier au nord de la Mongolie inrérieure.

15 - Voir la pertinente analyse de Robert Wade et Frank Generoso - The Asian Crisis : The High-debt Model vs the Wall Street- Treasuiry- IMF Complex, publié sur le site de la Fondation Russell Sage, 1998.

16 - Non sans susciter dans la population autochtone des rancoeurs vivaces.


Introduction / § 1 - Le monde sinisé / § 2 - Le quartier des dragons / § 3 - Le verrouillage américain / § 4 - Une future région centrale