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UN SOUS-ENSEMBLE DANS LE SYSTEME MONDIAL

 

 

L'ASIE DU NORD-EST

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§ 1 - Le monde sinisé

 

Vingt siècles en quelques notations

Des débuts de l'empire des Han (-200) à la fin du règne de l'empereur Quianlong ( 1786-1796), la Chine s'est étendue depuis le coude du Fleuve Jaune jusqu'à ses dimensions actuelles. Cette progression du nord vers le sud et l'ouest n'a pas été régulière : l'empire qui se prolongeait d'une dynastie à l'autre a plusieurs fois été fragmenté en royaumes distincts et combatifs. Mais toujours, il s'est réagrègé et souvent il s'est agrandi.. Le lourd toît impérial s'effondrait quand le prince perdait "le mandat du Ciel" (c'est-à-dire la soumission de ses populations), mais sa forte charpente mandarinale résistait et soutenait une ou plusieurs souverainetés. Les mandarins - ou "lettrés notables"- sont des administrateurs à toutes fins utiles, diversement mêlés aux classes propriétaires et marchandes plus ou moins émancipées de la tutelle impériale.

L'agrégat impérial s'organise assez tôt en dix-huit provinces, elles-mêmes découpées entre 300 préfectures qui se partagent environ 1200 circonscriptions administratives (les xian). A quoi s'ajoutent des villes dotées d'autonomie (comme Pékin ou Shanghaï) et des régions tributaires dont les séquelles actuelles sont la Mongolie (intérieure), le Xinjiang et le Tibet. Les Etats aujourd'hui indépendants de la Chine que sont les Corées, le Japon, le Vietnam, le Laos, la Thaïlande et la Birmanie - ou plus exactement les principautés et royaumes amalgamés par ces Etats d'inégale ancienneté - ont longtemps entretenu avec la Chine impériale des relations où la subordination politique, l'hommage à un voisin surpuissant et les échanges quasi commerciaux, nimbés de tributs et de cadeaux, se mêlaient selon diverses formules. Au mieux de sa forme, la Chine était l'Empire du Milieu, dans ce monde énorme au regard des moyens de transport alors disponibles. Au delà s'étendaient des régions barbares et ignorées, hormis de rares flux saccadés de produits, d'occasionnelles novations religieuses (qui firent notamment connaître le boudhisme, le christianisme nestorien et l'islam) et d'exceptionnelles poussées guerrières, comme celles qui projetèrent les Huns ou les Mongols jusqu'en Europe et aux Indes, mais aussi comme celles qui fragmentèrent parfois l'empire du Milieu ou remplacèrent ses dynasties déliquescentes. Très rares furent les poussées maritimes et marchandes comparables à celles qui bâtirent les réseaux commerciaux malais, goudjeratis, arabes ou européens. Hormis les grandes expéditions impériales du 15è siècle, ce furent souvent des pirateries banales et de courte portée ou des courants d'échange initiés par des marchands de l'étranger lointain. Au total, l'immense Chine fit preuve pendant deux millénaires d'une nette aptitude à l'isolement, dans son immensité peu à peu étendue.

Là mûrit une culture savante et raffinée autant qu'élitique. Pour les classes subordonnées, la philosophie politique confucéenne ne déploya qu'un assujettissement respectueux envers toute une hiérarchie - supposée bienveillante - de pères et de puissants que couronnait, de son palais pékinois, l'empereur "mandaté" comme l'on sait. De très anciens écrits réglant les "rites", décrivant les "mutations" ou portant d'autres sagesses figureront pendant de longs siècles au pinacle de cette culture et au programme des concours qui qualifient les "lettrés". L'écriture idéographique qui porte ces textes se transformera certes avec le temps, mais sans discontinuité majeure. En effet, elle ne transcrit pas un langage parlé, si bien que les locuteurs de langues et de dialectes dont le foisonnement rompt l'intercommunication populaire, peuvent néanmoins se repaître des mêmes textes, s'ils sont "lettrés". Mieux, les fractions éduquées des peuples groupés en de nouveaux Etats, autour de l' Empire du Milieu, useront d'écritures semblables à la chinoise, qui résisteront longtemps aux modernisations nationalistes. Ainsi, l'une des écritures usuelles du Japon est, aujourd'hui encore, d'ascendance chinoise évidente. En Chine même, les commodités du livre et de la presse finiront par imposer une simplification de l'écrit et de sa prononciation1 , après quoi le grand lissage potentiellement opéré par les medias audiovisuels pourra commencer - au rythme, aujourd'hui accéléré, de l'équipement populaire. Quant aux tentatives d'alphabétisation, elles semblent avoir été stoppées, en Chine, par l'irruption de l'informatique. Le Japon leur a fait partiellement place, pour acclimater le vocabulaire importé par sa modernisation, tandis que, sous diverses pressions coloniales, elle a triomphé, de la Corée au sud-est asiatique.

Point n'est besoin de détailler les parentés des cultures est-asiatiques, en termes de vie quotidienne, d'organisation familiale et d'us et coutumes des plus divers pour adhérer à l'excellente formule par laquelle Léon Vandermeersch caractérise le monde sinisé, comme un "monde des baguettes et des idéogrammes"2 Le même auteur souligne à bon droit que ce monde est aussi cohérent que le "monde occidental" et il le juge plus cohérent, même, que les mondes hindou ou musulman. Mais, à la différence de l'Europe longtemps travaillée par les diverses variantes du christianisme, le monde sinisé a fait preuve, dans son ensemble d'un étonnant pluralisme religieux. C'est dire que l'Etat a été le principal foyer de la culture chinoise.3

 Durant les 19è et 20è siècles

Au 18è siècle, tandis que les réseaux marchands d'origine européenne continuaient de se gonfler de plantations esclavagistes, puis de territoires colonisés à d'autres fins, l'Asie du nord-est fut affectée par ces poussées longtemps après qu'elles aient subverti les Indes, l'Insulinde et les presqu'îles entre Inde et Chine. Au cours du 19è siècle où la révolution industrielle capitaliste, venue d'Angleterre, se répandait en Europe puis aux Etats-Unis, les capacités militaires et marchandes des métropoles coloniales s'accroissaient d'autant, si bien que l'Asie orientale, longtemps isolée, voire recluse, fut finalement touchée. Les canonières remplacèrent la caravelle d'Acapulco à Manille qui se connectait au trafic venu de Canton, et la flotille hollandaise qui abordait à Deshima4, au Japon, toutes visites annuelles dont ne débordaient que de rares vaisseaux aventurés depuis le sud-est déjà pénétré. La Chine fut contrainte d'ouvrir un nombre croissant de ports à partir du traité de Nankin, après quoi des révoltes et des pressions redoublées se succédèrent5. En 1911, une révolution mit un terme au vieil empire dynastique, mais la République qu'elle fonda s'installa difficilement et fut déchirée de crises multiples jusqu'au triomphe des communistes en 1949.

Au Japon, la novation politique fut plus rapide et la résistance aux pressions européennes plus efficace. L'ère Meiji, ouverte en 1868, abolit le shogunat, créa une assemblée censitaire, multiplia les écoles et modernisa l'armée "à l'européenne". Dès avant la fin du siècle, le Japon put ainsi se lancer dans la compétition impérialiste : 1895, guerre avec la Chine à propos de la Corée qui deviendra une colonie japonaise (formalisée en 1905); 1901, participation à l'expédition des puissances pour libérer les ambassades à Pékin et ouvrir l'espace chinois; 1905, guerre avec la Russie dont la flotte fut défaite. Ainsi, quand le premier système mondial capitaliste prit fin, par la transition cahotique des années 19106 , l'Asie du nord-est y était pleinement incluse, mais avec des positions fort contrastées, selon les Etats. Dans le deuxième monde capitaliste qui émergea de cette transition belliqueuse et révolutionnaire, le Japon occupa une place notable : son rôle mondial ne cessa de s'accroître jusqu'à sa défaite de 1945. En 1931, il s'insinua dans une Mandchourie qu'il convertira en Mandchoukouo trois ans plus tard, mais il sera seul à reconnaître ce nouvel Etat qu'il dominait. En 1933, à partir de Shanghaï, il entreprit de conquérir une Chine dont il contrôlera finalement les dix à douze provinces orientales les plus riches. En 1940-41, sa progression fulgurante vers le sud-est asiatique marqua profondément cette autre région du monde. Ainsi se bâtit un empire que la flotte et l'armée des Etats-Unis auront grand peine à vaincre, avant le point d'orgue d'Hiroshima et Nagasaki, seules villes détruites jusqu'ici, par des armes que l'on ne disait pas encore "de destruction massive".

Vu de Chine, le contraste est saisissant, tout au long du 20è siècle. Plusieurs autorités militaires régionales s'autonomisèrent, tandis que le Guomindang, parti dirigeant de la jeune République chinoise combatit ces "seigneurs de la guerre" quand il ne pût les rallier et quand les "brigands rouges" actifs en plusieurs régions lui en laissèrent le loisir. Ces marches, contre-marches et "Longues Marches", vite compliquées par les offensives nippones, ne furent guère résorbées par l'aide américaine qui prit quelque ampleur à partir de 1942. La capitulation japonaise de 1945 donna un élan nouveau à des poussées communistes qui triomphèrent en 1949, malgré les réticences de l'URSS et le soutien durable des Etats-Unis au régime de Tchang Kaï Chek.7 Le sort de la Corée où les troupes russes et américaines, séparées par le 38è parallèle, reçurent la capitulation des armées japonaises locales, ne fut pas plus heureux. En effet, le royaume coréen tardivement unifié et peu cohérent au 19è siècle, puis rangé sous la tutelle du Japon8, fut déchiré en 1950-53 par une guerre où l'URSS et surtout la Chine jouèrent un rôle décisif, contre une intervention américaine mal maquillée par la jeune ONU, tandis que des deux côtés, les Coréens fournissaient d'abondante chair à canon.

La victoire maoïste de 1949 et la guerre de Corée, première forme majeure d'une "guerre froide" qui caractérisera le troisième monde capitaliste, furent les contributions principales de l'Asie orientale à la transition qui s'est ouverte par la défaite de l'Allemagne en 1945, qui a pris de l'élan, en 1947, avec les premières grandes décolonisations et qui s'achèva vers 1950 quand la reconstruction des économies européennes approcha de son terme, tandis que les deux coalitions antagonistes de la "guerre froide" se figeaient.

Les transformations qui s'opèrèrent en Asie nord-orientale jusque vers 1990, avant que l'implosion de l'URSS mette un terme à ce troisième monde, et celles qui sont en cours actuellement, dans un quatrième monde capitaliste dont tous les traits n'ont pas encore cristallisé, doivent être examinées d'un seul tenant, malgré les saccades multiples qui les ont caractérisées, parce que leur mouvement général et leurs contributions aux transformations du système mondial en son entier deviendront, de la sorte, mieux visibles. Il est même de bonne méthode de les analyser non pas période par période, mais bien en appliquant deux éclairages distincts à l'ensemble des années écoulées depuis 1945. Au yin des interrelations régionales poura ainsi être accouplé le yang des interventions américaines, car ce sont les deux sources d'une dialectique complexe qui éclairera les perspectives ouvertes au monde sinisé dans le devenir ultérieur du système mondial.


Notes

 1 -Dès 1913, la jeune République chinoise réunira une Conférence normalisatrice dont sortira le putonghua, standard actuel du chinois dit mandarin, lequel coexiste avec quatre dialectes principaux et de nombreuses variantes locales.

2 - Voir Léon Vandermeersch , op.cit.

3 -Max Weber estime que c'est " une méprise grossière de considérer la plupart, voire la totalité des Chinois comme des boudhistes au sens confessionnel du terme,…, alors qu'ils consultent des devins taoïstes chaque fois qu'ils construisent une maison ou qu'ils portent le deuil de leurs parents selon le rite confucéen, font dire par ailleurs des messes boudhistes pour l'âme de ces défunts." (Sociologie des religions, p. 170, ed. Gallimarrd, Paris, 1996).

4 -Ilôt de la baie de Nagasaki où les marchands hollandais, dûment cantonnés, vendaient leurs produits, y compris les livres européens demandés par les lettrés japonais férus de rangaku (ou "science hollandaise").

5 -Traité de 1842 qui fait suite à la "guerre de l'opium". Rébellion des Taïpings sudistes de 1842 à 1851. Assaut par les Boxers et intervention des Européens à Pékin pour lever un long siège de leurs ambassades (1901).

6 -Transition amorcée par les révolutions chinoise et mexicaine et parachevée avec les traités clôturant la Première Guerre Mondiale. Sur la nature des quatre systèmes mondiaux capitalistes et leur périodisation, , voir Le système mondial vu des débuts du 21è siècle, Hérodote, n° 108, 1er trimestre 2003.

 7 -Les Etats-Unis feront de la Chine, un membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU, dès sa fondation.

8 - Qui, pour les besoins de son économie de guerre, modernisa quelque peu son économie, ce qu'il fera également au Mandchoukouo.


Grandes régions du monde actuel / Le N-E asiatique (ou : le monde sinisé)/ Le Centre-sud asiatique (ou: les Indes)/

 


 Un sous-ensemble dans le système mondial actuel : L'Asie du Nord-est

Introduction / § 1 - Le monde sinisé / § 2 - Le quartier des dragons / § 3 - Le verrouillage américain / § 4 - Une future région centrale

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